"Une chose est absolument sûre, il n'y a qu'elle qui peut le rendre amical."

Elle aimerait savoir si ce n'est qu'un jeu pour lui, ou si c'est du réel, mais espérer un sentiment de la part de Cato revient à s'auto-flageler avec sa propre dignité. En attendant, elle doit réfléchir à ce qu'elle va faire de ce moment passé dans l'ascenseur. Le dire à Finnick, ça, certainement pas. Il la tuera à petit feu. S'en servir contre lui? Elle y perdra, une fesse ou même peut-être deux. Faire trois pas en arrière? Ça risque de l'amuser et ne sauvera certainement pas son frère, et encore moins ses fesses. Peut-être doit-elle faire l'imperturbable. Simple moment d'égarement. Il n'y croira pas trop, mais ça le poussera probablement à en faire davantage pour prouver qu'il peut la faire s'égarer dès qu'il le veut. Validé.

Elle remet l'ascenseur en route et réfléchit à ce qu'elle voulait faire avant qu'il ne la dérange. Dormir. Bon, ça, ça se fera plus tard. Elle devait surtout aller voir les tributs du Cinq et du Onze pour la soirée. Go. Premier arrêt, le cinquième étage.

Elle est accueillie par une longue femme aux cheveux raides et blancs argentés. D'épais cils noirs rassemblés en paquets distincts et un rouge à lèvre violet. Lyne cligne des yeux pour s'assurer du bon fonctionnement de ses yeux, mais c'est bien cela. Le Capitole a vraiment un style assez particulier. Le femme plie ses sourcils, créant d'étranges vagues marrons foncés au dessus de ses yeux, et penche la tête comme un chiot curieux.

- En quoi puis-je vous aider? Claironne-t-elle d'une voix plutôt grave comparé à son image.

- Je voudrais voir votre tribut fille pour lui parler. Je n'en aurait pas pour longtemps. Et si on pouvait avoir un peu d'intimité, ça serait tout bonnement parfait, répond Lyne avec un demi sourire gêné.

La femme hoche la tête, se détourne et marche à grands pas souples en direction des chambres. Quelques minutes après, elle en revient avec une rouquine à ses côtés. La Renarde, comme l'a surnommée Lyne, a détaché ses cheveux. C'est la première fois que Lyne la voit les cheveux lâchés. Ça lui va plutôt bien. Ils sont mi-longs, fin et raides. Du coup, Lyne se prend à la détailler. Elle a un visage rond et une peau très nette. Un teint clair qui permet à ses petits yeux en amande bleus de ressortir, un corps très mince d'une taille moyenne. Elle doit peser dans les 50kg pour 1m63. La fille s'arrête face à elle et la regarde, une expression naviguant entre la curiosité et l'agacement. Son hôtesse s'éclipse et Lyne fait entrer la Renarde dans l'ascenseur qu'elle bloque. Cato lui a décidément filé une sale habitude. Elle s'adosse à la paroi face à la Renarde et la regarde quelques instants. Elle n'est vraiment pas confiante. Lyne inspire profondément puis expire avant de commencer à s'expliquer.

- Est-ce que tu sais pourquoi je suis venue te voir? Demande-t-elle d'abord avant de rabâcher les paroles de Marvel.

- La soirée? Propose la rouquine.

- Exact. Flamand rose est venu te voir et t'a expliqué le projet, le truc, c'est qu'il ne connaît pas le but réel de cette soirée, explique-t-elle.

- Flamand rose? S'étonne la rouquine en fronçant les sourcils.

- Marvel. Oh, je l'appelle comme ça à cause de sa tenue à la parade.

Rien de tel qu'une petite blague pour mettre en confiance. Ça ne rate pas. Malgré elle, la Renarde esquisse un petit sourire qu'elle masque mal.

- Alors voilà, la soirée, elle n'est pas là que pour s'amuser. Certes, on en profitera pour, mais son objectif principal, c'est d'énerver Snow.

Elle termine sa phrase plus bas, pour la mettre dans la confidence, et la regarde avec sérieux, pour lui faire comprendre que ce n'est pas une excuse bidon pour la faire venir. La rouquine plisse les yeux et se penche légèrement en avant pour être plus à l'écoute.

- Je suis contre ces Jeux. Le Président veut diviser les District en les faisant s'affronter les uns les autres. Mais si on se ligue ensemble rien que le temps d'une soirée, il ne va pas apprécier. Tu n'as pas envie de l'énerver ne serait-ce qu'un peu? Pour lui faire payer ta sélection à la Moisson? La semaine d'entraînement au centre? Ou les semaines de famine à venir dans les Jeux? Imagine que tu te blesses et attende impatiemment de l'aide, qui peut t'aider? Les sponsors. Mais, est-ce que tu te rappelles le discours de Snow après la parade?

Les faire participer à la réflexion pour leur donner l'illusion de faire partie intégrante du complot.

- Pas tout à fait non, répond-elle.

- De quoi tu te souviens?

- Il a parlé de nous, et de repas.

- Exactement. Ce qu'il a dit c'est: «Je vous invite à un banquet pour vous restaurer et échanger vos impressions. Peut-être leur sort sera-t-il davantage favorable une fois que vous aurez l'estomac plein». Il nous considère moins que de la nourriture. Eh bien, montrons-lui à quel point il se trompe. Montrons-lui que nous aussi on vit, on mange, on boit, on s'amuse, ensembles. Et c'est ce qui importe. Que l'on soit ensembles pour montrer au Capitole que les Jeux ne séparent pas les Districts.

Ses hochements de tête ne laissent aucun doutes sur sa position désormais. La Renarde est dans la poche. Elle réactive l'ascenseur et la laisse sortir, lui donne l'heure et le lieu potentiel. Les portes se referment et Lyne attend le deuxième arrêt. Le onzième étage. Celui-là va être un peu plus compliqué. Rue est une petite fille, et Thresh est loin de vouloir participer à toutes ces histoires même s'il s'agit de rébellion. Lorsque l'ascenseur s'ouvre, Lyne voit un grand homme métis aux traits marqués et au large sourire joyeux. Il l'interroge du regard avant de prendre son visage des deux mains et de poser ses lèvres sur les siennes. Lyne hausse les sourcils et fait un pas en arrière, mais ne peut s'éloigner que lorsqu'il la lâche.

- Puis-je savoir pourquoi une jolie tribut vient nous rendre visite? Demande gaiement l'homme.

- Hum..., bredouille-t-elle en reprenant le fil de ses pensées, je venais parler à Thresh et Rue.

- Je vais les chercher, lui souffle-t-il pour accompagner son clin d'œil.

Il disparaît vers les chambres, comme l'hôtesse sept étages plus bas. Il doit sûrement être leur mentor. Il ne se reflète pas vraiment ni sur l'un, ni sur l'autre. Pas comme Finnick et elle. Comment cet homme a-t-il bien put gagner s'il passe son temps à embrasser tout le monde? Il doit probablement être redoutable au combat. Comme Finnick. Son mentor aux cheveux d'or est apparemment vraiment doué au combat, surtout dans l'eau. L'homme basané revient, accompagné de Rue, et plus loin, de Thresh. Elle les invite à rentrer dans l'ascenseur et doit presque les forcer pour qu'ils acceptent. Une fois à l'intérieur, elle l'arrête. Elle n'aime pas prendre les habitudes des autres, mais ce petit bouton est une vraie merveille. Thresh est incontestablement agacé d'être là. Rue est curieuse. Lyne les observe quelques secondes avant de rapidement se lancer.

- Marvel est venu vous parler, n'est-ce pas?

- Oui, répond Rue après avoir attendu que Thresh la devance.

- Cette soirée, ce n'est pas pour l'amusement. C'est pour lutter contre les Jeux.

La petite fille aux frises hautes fronce les sourcils. Thresh daigne enfin regarder Lyne.

- Je ne sais pas si vous avez relevé le discours de Snow, mais moi je l'ai fait. Le Capitole et lui nous considèrent moins qu'un banquet. À croire que nous sommes uniquement des chiffres ou nombres sans valeurs. On avait une vie dans nos District. On avait une famille, un travail, des amis, des rêves. Mais à cause de la Moisson, tout est parti en fumée. Moi j'ai été moissonnée ma dernière année avec mon frère jumeau. Et quand j'arrive ici, ils préfèrent aller manger que de m'accorder ne serait-ce qu'un peu d'importance. Eh bien je vais changer ça. S'ils ne nous donnent pas d'importance, et bien on va les forcer.

- Et tu as pensé aux conséquences? Intervient Thresh.

- Snow ne fera rien. Il nous punit déjà dans les Jeux, et ne peut pas intervenir sur toutes les familles des tributs. Panem se soulèverait contre ça. Le Capitole s'intéressera à nous, donc cela ne dérangera pas le centre du pays. Les seuls que ça dérangera, se sont les pacificateurs et le Président. Il nous reste quoi? Trois jours? Deux? Ils ne pourront rien faire contre nous. On les prendra au dépourvut et on marquera les esprits avec notre union. Parce-que ce qui est important là-dedans, c'est que pour la première fois dans l'histoire des Jeux, les tributs seront unis face au Capitole. Et ça, tout le monde s'en souviendra. Ils se souviendront que vingt-quatre jeunes tributs ont eu la force de s'unir pour montrer qu'ensembles, ils sont plus forts.

Les mots lui viennent les uns à la suite des autres, plus frappant et convaincants. Il ne s'agit que d'une soirée, mais elle le vend comme un soulèvement des Districts. Elle trouve les mots pour lier leurs actes et leurs envies profondes. Le District Onze est l'un des plus pauvres, donc l'un des plus aptes à se rebeller. Thresh et Rue acceptent et Lyne leur donne l'heure et le lieu de rendez-vous. Elle redescend au quatrième, exténuée, et va directement dans sa chambre. Tous les tributs sont d'accord pour se réunir, il faut désormais trouver un moyen pour le faire savoir au Capitole. Peut-être peuvent-ils faire assez de bruit pour que les habitants s'y intéressent.

Elle retire ses vêtements et pénètre dans la douche. Elle active l'eau et la laisse couler sur sa peau. Immédiatement, la chaleur de l'eau fait du bien aux muscles de Lyne, les décontractant petit à petit. Pour optimiser la décontraction, elle fait de petits mouvements circulaires sur ses muscles. Elle y passe au moins une demi heure, savourant la chaleur de l'eau et l'apaisement qu'elle procure. Elle enroule la serviette autour d'elle, enfile des sous-vêtements et entreprend de faire quelques étirements pour minimiser ses douleurs musculaires du lendemain. Elle met son pyjama, une nuisette en soie crème, puis se rend à la salle à manger.

Dhyn la foudroie du regard. Elle ne comprend pas trop mais préfère l'ignorer. Il est si lunatique ces derniers temps, il vaut mieux le laisser tranquille. Finnick débarque de l'ascenseur et s'installe à table en lançant un sourire à ses tributs. Noomi inspecte minutieusement ses ongles, visiblement agacée.

- Tout va bien Noomi? Fait Lyne pour meubler un peu le repas.

- Non, peste-t-elle en relevant la tête, mon esthéticienne habituelle n'était pas là. Sa remplaçante ne m'a pas plut du tout. Et en plus, elle n'a pas mit le bon rose sur mes ongles. À quoi je vais ressembler maintenant avec deux teintes de rose différents sur moi ?

Elle continue son monologue, ne relevant pas les sourires moqueurs de Lyne et Finnick. Les gens du Capitole sont vraiment superficiels et naïfs. Lyne se demande à quoi ils passent leur temps, et comment ils gagnent leur argent. Mis à part la mode, ils n'ont d'intérêt pour rien. Encore, s'ils étaient doués, mais vu leurs goûts, Lyne en doutait fortement. Noomi a troqué sa perruque bleu électrique contre une dorée. Elle porte une robe vert pomme, un maquillage rose bonbon, et des boucles d'oreilles aussi larges que le pouce de Lyne. Des pierres précieuses. Elle n'en a jamais vues. Celles de Noomi sont d'un magnifique vert foncé. L'expression concentrée de la jeune fille stoppe net l'hôtesse.

- Y aurait-il un problème Lyne? S'étonne la femme. Ma perruque est de travers? S'empresse-t-elle de s'inquiéter.

- Non, pas plus que d'habitude, répond Lyne en continuant d'observer les pierres.

Finnick sourit bruyamment, récoltant un regard noir de la part de l'hôtesse.

- Je me demandais juste, qu'est-ce que c'est au juste comme pierres à vos boucles? Poursuit-elle, réellement curieuse.

La femme change d'expression, visiblement ravie que quelqu'un s'intéresse enfin à ses choix vestimentaires à cet étage.

- Oh, se sont des émeraudes. Provenant du District Un. J'adore ce District, il est vraiment magnifique! Propre, riche, éblouissant, et leurs productions sont divines comme tu peux le voir. J'y suis allé plusieurs fois quand j'étais adolescente, mon père allait y acheter des bijoux pour ma mère. Il connaissait quelqu'un là-bas qui lui faisait des prix. Il faut reconnaître que les bijoux sont de plus en plus chers, il faudrait presque économiser un mois de salaire pour se payer ces petites merveilles maintenant!

Elle dit cela d'un ton presque hilare. Lyne croise le regard de son mentor. Elle pouvait économiser toute sa vie sans pouvoir se payer des «petites merveilles» pareilles. Au Capitole la valeur des objets dépasse largement leurs compétences. Des émeraudes de cette taille équivalent au salaire d'un chalutier renommé qui a travaillé sans relâche pendant environ quinze ans en se serrant la ceinture, et encore. Noomi continue de râler sur le prix des pierres précieuses pendant que Lyne finit son repas. Ils ont eu droit à de la dinde avec une sauce à la truffe, accompagnée de patates douces et morceaux de châtaignes. En entrée, il y avait une verrine d'avocat, saumon et fromage frais aux herbes. Les garçons ont savouré un fromage de chèvre crémeux, puis pour finir, un gâteaux individuel à base de sablé avec un fond de cognac, des pommes en cubes, du crumble et de la chantilly. Lyne s'est vraiment goinfrée, comme il est courant de dire au Quatre.

Elle se lève et va dans sa chambre. Elle se brosse les dents, se brosse les cheveux, puis se glisse sous ses draps. Alors qu'elle va éteindre, elle voit la poignée de sa porte s'abaisser. Dhyn entre dans sa chambre et referme la porte derrière lui. Il ne la regarde pas. Il n'avance pas. Il reste juste face à elle, l'air sombre. Lyne se redresse, attendant d'écouter les nouveaux reproches qu'il a bien put lui trouver.

- C'est quoi cette idée stupide de faire une soirée ? Grogne-t-il.

Elle a complètement oublié d'en parler à son frère, ça lui est entièrement sorti de la tête. Elle soupire, il n'allait encore pas comprendre sa manœuvre. Lyne est sûre qu'il a déjà interprété et s'est axé droit sur Cato.

- C'est pour énerver le Président, explique-t-elle une nouvelle fois, las de se répéter.

- Ah oui? Vraiment? Ce n'est pas par hasard pour te rapprocher des tributs du Un ou du Deux? Tonne-t-il en la fusillant du regard.

Ils y sont. Ça n'est même pas venu à l'esprit de Lyne de faire une soirée pour se rapprocher d'eux. Elle peut très bien le faire sans ça.

- Tu sais bien que non, soupire-t-elle, et de toute façon tu as bien assez remarqué que je n'avais pas besoin de soirée pour ça, le provoque-t-elle, fatiguée d'être aimable et compréhensive.

Dhyn la toise, l'air outré. Son expression change. Il est de nouveau sombre et lointain.

- Ouais, j'avais remarqué ça, dit-il d'un ton froid, et je suppose que la soirée c'est pour concrétiser?

Lyne bouillonne. Mais l'entraînement l'a-t-il vraiment rendu aveugle, ou le fait-il exprès? La réplique sort sans qu'elle n'y réfléchisse, jouant au «jeu du plus con» fraternel comme l'appelait son père.

- Exactement, crache-t-elle, amère. Et avec les deux tributs si tu tiens tant à savoir.

Elle voit le dégoût passer sur le visage de son frère, fronçant son nez et plissant ses yeux.

- Maintenant si tu as finis, ça serait bien que tu sortes, je dois être en forme pour demain soir. Deux en un soir, c'est éreintant, ajoute-t-elle.

C.