Je le sentis bien avant de savoir qu'il était là, bien avant même de savoir ce dont il s'agissait. Son odeur parvint à mes narines alors que nous nous trouvions encore à des mètres de lui – un arôme délicieux, une fragrance enivrante ; et vint la soif. A sentir cette odeur exquise, je me rendis compte de ma gorge desséchée, brûlante, avide, et les paroles de Nettie me revinrent en mémoire, car une fois encore je l'avais entendue sans l'écouter : il fallait me nourrir. J'étais totalement d'accord. La distance qui me séparait de mon repas était infime, au regard de mes incroyables capacités physiques, et pourtant, malgré ma soif intense, je n'avais pas envie de me dépêcher. J'appréciais cette marche guidée par le fumet délicieux, j'aimais ce désir qui précédait la satisfaction – et brusquement, je compris pourquoi : cela me rappelait mon enfance, lorsque je rentrais de l'école, et que les odeurs du repas préparé par ma mère me guidaient sur le chemin de la maison.

Maman…

Brusquement, un sentiment de douleur atroce me perça la poitrine avec une telle force que je m'arrêtai net, courbé en deux. La souffrance la plus extrême me transperçait de part en part, mais elle n'avait rien à voir avec ce que j'avais vécu lors de ma transformation : cette douleur était celle d'un cœur qui saigne, qui saigne abondamment. Une telle souffrance était impossible… Et pourtant, je la sentais, je la sentais comme si elle avait été la mienne… mais ce n'était pas ma souffrance… quelques instants plus tôt, je ne sentais rien d'autre que ma soif, ma nostalgie, et l'excitation des trois sœurs, qui marchaient à côté de moi. Et brusquement, cette douleur… Quelqu'un avait mal, très mal, et je le sentais maintenant.

Cela s'arrêta aussi brusquement que cela était venu. Cette souffrance abominable qui me transperçait de toute part s'était évanouie en une seconde. Je me redressai, abasourdi. Maria et ses sœurs me regardaient avec inquiétude.

-Ca va, dis-je. C'est… la soif.

Je perçus le soulagement de Nettie et Lucy, mais Maria était encore inquiète. Ma bouche se tordit en un sourire que je voulus convaincant – je ne voulais pas que Maria crût que j'étais un faible. Heureusement, je ne percevais pas de sentiment de déception venant d'elle. Les apparences – j'avais toujours compté sur les apparences. Les apparences m'avaient permis de grimper dans la hiérarchie militaire en dépit de mon jeune âge, elles m'avaient permis de me draper dans le rôle du petit garçon heureux, de l'adolescent à qui tout sourit – elles m'avaient permis de poser un voile mensonger sur tout le vide de mon existence. Je n'étais pas différent, après ma transformation. Je voulais, de nouveau, paraître autre. En l'occurrence, je voulais que Maria me considérât avec respect, je ne voulais pas cesser de sentir l'attention qu'elle me portait, l'espoir qu'elle avait pour moi, et même… le soupçon d'admiration que j'avais cru percevoir dans ses yeux aussi bien que dans son cœur. Je ne comprenais pas d'où me venait cette subite envie – non, ce besoin – de lui plaire. Je voulais juste être avec elle.

-Nous y sommes, Jasper, chuchota Maria à mon oreille. Tu vas pouvoir étancher ta soif.

A ce mot, la soif revint effectivement. Encore plus vive, encore plus douloureuse. Ma gorge brûla intensément, et je ne voulais plus qu'une seule chose : soulager cette soif qui me semblait, pourtant, inextinguible. L'odeur délicieuse était toujours là, elle me parvint à nouveau et me frappa de plein fouet, telle une réponse évidente à ma gorge brûlante.

-Nous t'en avons amené un… pour que ce soit plus facile… déclara Nettie. Et puis, nous ne voulons pas attirer l'attention des humains en lâchant nos nouveau-nés sur eux, ajouta-t-elle avec un petit rire. Tu les aurais tous massacrés, et s'en aurait été fini de notre discrétion !

Lorsque je le vis, la vérité se mit en place dans mon esprit naïf. Evidemment. Je n'avais même pas essayé de me poser la question – sans doute savais-je que je possédais la déplaisante vérité. L'évidence. Qui ne sait pas de quoi se nourrissent les vampires ?

Elles l'avaient attaché contre un arbre ; effondré sur le sol, uniquement retenu par les cordes qui maintenaient son buste au tronc, il avait la tête baissée et ne bougeait pas. Il ne semblait pas nous avoir entendus arriver. A mesure que je m'approchais, l'odeur se faisait plus exquise, plus enivrante, plus douloureusement attirante. L'odeur de son sang. A cet humain.

Il leva les yeux, qui croisèrent les miens. Ses orbites semblaient vides, sa peau était tendue sur les os de son visage : une tête de mort. Il n'eut aucune réaction lorsqu'il me vit. Ses yeux glissèrent vers les trois sœurs, et il poussa ce qu'il me sembla être un soupir – la voix était trop rauque, le souffle trop court. Je pouvais distinguer chacun de ses cheveux bruns sur sa tête, chaque poil de sa barbe ; je percevais chacun de ses mouvements, même les plus infimes ; surtout, je percevais chaque battement de son cœur. Je pouvais presque voir le sang affluer dans ses veines, qui ressortaient de ses bras maigres, de ses mains décharnées. La soif était, devant ce spectacle, plus forte que jamais. Ce sang… tout ce sang… cette odeur…

-Qu'attends-tu, Jasper ? me poussa Lucy. Vas-y !

Oui, qu'attendais-je ? J'avais soif. Le sang était là, à ma portée. Il sentait délicieusement bon. Qu'est-ce qui me retenait ?

Je le regardai encore. Lui aussi semblait surpris de mon hésitation, comme s'il avait été mis au courant du sort qu'on lui réservait, et qu'il avait laissé tombé tout espoir, attendant juste que j'en finisse avec lui. Et soudain, cela me frappa. Je ne sentais rien venant de lui – je pouvais sentir la hâte de Nettie et Lucy, le sentiment de détermination mêlée à la patience de Maria, mais de cet humain, rien. Cela signifiait-il que je percevais les émotions des vampires uniquement ? Au fond de moi, très profondément, je connaissais la réponse : si je ne sentais rien, c'était que cet homme était vide. L'espoir l'avait totalement abandonné, et avec lui tous les autres sentiments. Il était déjà mort – son esprit, son cœur étaient déjà morts. Il n'était qu'une coquille vide – une coquille de sang dont j'allais bientôt m'abreuver.

-Qu'est-ce qu'il attend ? grogna Lucy à voix basse en direction de Maria.

Cette dernière me posa une main sur l'épaule, une main qui ne me glaça pas comme lorsque j'étais humain, mais une main chaude, réconfortante, une main amie.

-Vas-y, maintenant, Jasper, me chuchota-t-elle d'une voix caressante. J'ai confiance en toi. Tu peux y arriver.

-Je ne suis pas sûr que… commençai-je, puis ma voix s'éteignit, brisée par cette envie folle qui avait pris possession de moi. J'avais envie, terriblement envie de mordre cette gorge, de planter mes dents dans cette tendre chair, de boire le liquide écarlate que je savais être d'un goût divin… Sans y avoir jamais goûté, je le savais, je le sentais. La soif et le propre désir de sang que je sentais émaner des trois sœurs n'y étaient pas totalement étrangers, bien sûr, mais quelque chose au fond de moi, surtout, savait que ce breuvage était le meilleur que ma bouche eût jamais accueilli. Je serrai les poings : il fallait que je le morde, il fallait, je n'allais pas résister une seconde de plus à cette odeur, j'en étais incapable.

Mors-le !

Je voulais obéir à cette voix impérieuse qui hurlait dans ma tête, je désirais lui obéir ; l'impatience de trois sœurs ne faisaient qu'accentuer la pression.

Mors-le !

Je regardai l'homme encore une fois – quel âge pouvait-il bien avoir ? Vint-cinq, trente ans ? Et sa vie se finissait ici, avec moi… moi… je n'avais que dix-neuf ans, et j'allais décider de mettre un terme à la vie d'un autre homme.

Mors-le ! Mors-le !

J'en étais incapable. J'en avais terriblement envie.

Mors-le ! Mors-le ! Mors-le !

-Jasper !

La voix douce et impérieuse de Maria résonna à mes oreilles.

-Mors-le ! Maintenant !

Je me jetai sur lui. Au moment où je le saisis par les épaules et où ma bouche s'approcha de sa gorge, sa peur et son désespoir me frappèrent de plein fouet – enfin, il ressentait ! Ses émotions étaient si fortes que je voulus le lâcher, je voulais le laisser partir, lui dire qu'il pouvait aller poursuivre sa vie, mais la voix de Maria, ses ordres, sa voix douce, sa confiance en moi m'empêchèrent de le faire. Il fallait que je le tue. Il le fallait, parce que Maria le voulait. Et parce que je ne pouvais pas résister au goût exquis du liquide chaud qui s'écoulait dans ma bouche… A mesure que je buvais, je sentais une force en moi grandir, inextinguible ; cette force gagnait tout mon être peu à peu, elle durcissait mes muscles, elle irriguait mon cerveau. Mais ce n'était pas cette force grandissante qui rendait la chose délicieuse et irrésistible, c'était l'effet qu'avait le goût du sang sur mon corps : il était si merveilleux qu'il m'électrisait, il m'aimantait complètement à ma victime – jamais je n'avais ressenti un tel plaisir, jamais.

En quelques secondes, j'avais totalement vidé l'homme de son sang. J'avais tout bu. En quelques secondes. Lorsque j'aspirai la dernière goutte et que je dus lâcher le cadavre, je ressentis comme un grand désespoir, une déception immense – celui-là était fini, mais j'en voulais un autre, et je le voulais tout de suite. Il m'en fallait un autre, s'était si bon…

Je me tournai vers les trois sœurs, le souffle court, et leurs réactions me surprirent. La peur – non, la terreur, devrais-je dire – se lisait sur les traits, aussi bien que dans le cœur de Nettie et de Lucy ; Maria, elle, exultait. Un immense sourire peint sur son magnifique visage d'albâtre, elle me regardait comme si elle n'avait jamais vu plus beau spectacle.

Puis mon regard tomba sur le cadavre qui gisait à mes pieds, et je me sentis vaciller intérieurement. Il était atrocement pâle et ratatiné, absolument vidé, comme une vieille peau desséchée – il était mort, et je l'avais tué. Je l'avais tué. J'avais tué un homme. Et j'avais adoré ça.

-Maria, balbutiai-je. Je ne voulais pas… je ne veux pas… comment ai-je pu…

Le sourire de déesse de Maria s'élargit alors qu'une lueur de compassion s'allumait dans ses yeux écarlates. Elle me tendit la main et je la saisis immédiatement, comme un homme qui se noie se serait saisi de la bouée qu'on lui tendait.

-Tout va bien, mon Jasper, dit-elle de sa voix douce, mélodieuse. Tu as fait ce qu'il fallait.

Je la regardai dans les yeux, complètement désorienté.

-Mais je… Non… C'était un être humain, et je l'ai tué… comment ai-je pu…

-Allons, mon Jasper, allons… ne te soucie pas de cela. Tu es de l'autre camp, maintenant. Tu ne dois plus considérer les humains comme avant. Maintenant, ils sont juste ta nourriture, et une nourriture exquise, si j'en juge à la vitesse où tu as bu son sang. N'est-ce pas ?

-Exquise, oui… mais…

-Pas de mais. Les humains ne sont plus rien pour toi qu'un bon repas, désormais. Tu devrais plutôt te concentrer sur notre mission.

-Notre mission ?

Maria et ses sœurs échangèrent un rapide regard, mais ma question ne semblait pas avoir provoqué d'inquiétude particulière chez elles, comme si elles avaient attendu que je la pose. L'attitude de Maria, qui paraissait réfléchir à la meilleure façon de me répondre, confirma cette impression.

-Nous n'avons pas décidé de te créer par hasard.

Silence. J'attendis. Elle n'était pas tendue en me disant cela, ce qui signifiait qu'elle ne craignait pas ma réaction.

-Nous t'avons créé, comme nous avons déjà créé James et Girald avant toi, car nous avons besoin de recrues.

Un recrutement. Je me taisais toujours, attendant la suite. Du reste, je préférais me concentrer sur ce qu'elle disait pour ne pas avoir à réfléchir – réfléchir m'amènerait à repenser à ce que je venais de faire, et je savais que c'était une très mauvaise idée ; je frémis à l'idée des sentiments d'horreur et de culpabilité qui se mêleraient à la folle envie de sang qui ne manquerait pas de prendre possession de moi. La voix de Maria m'empêcha de sombrer dans ces dangereuses pensées.

-Nous cherchons en effet à former une armée.

-Une armée ? Il y a donc une guerre ? ne pus-je m'empêcher de m'exclamer.

-Une guerre… répondit-elle, songeuse. Pas exactement. Il s'agirait plutôt de… rassembler des forces afin de récupérer ce qui a été perdu.

-Volé, plutôt ! rugit Lucy. N'aie pas peur d'utiliser les vrais mots, Maria.

-Volé, si tu veux, convint cette dernière.

-De quoi s'agit-il ? demandai-je.

-D'un territoire, annonça posément Nettie.

-Mon territoire, ajouta Maria. La terre de Monterrey, ma ville.

Ces derniers mots s'enfoncèrent dans le silence et dans l'obscurité de la nuit tandis que je réfléchissais à ce que ses paroles signifiaient.

-Un territoire… de quoi ? demandai-je d'une petite voix.

Je sentis la honte me submerger avant même que j'eusse terminé ma phrase – si j'avais encore été humain, nul doute que mon visage se serait empourpré immédiatement – à l'idée de poser une question aussi idiote. Je guettai un sentiment d'impatience, voire de déception de la part de Maria, mais rien ne vint – elle trouvait normal que j'ignorasse une telle chose. Le soulagement m'envahit.

-Un territoire de chasse, expliqua-t-elle.

Comme je ne répondais pas, elle se mit en devoir de m'éclairer.

-Tu as goûté au sang humain ; tu as senti à quel point c'est bon, mais aussi à quel point c'est vital. Le sang humain, c'est notre survie.

Ses mots écorchaient le silence, le mettaient en miette, sans merci. Elle les assénait comme formant une vérité incontestable, mais trop douloureuse pour mes oreilles.

-Tu dois comprendre également que les vampires ne sont pas faits pour vivre ensemble, en groupe : nous sommes des créatures solitaires.

Je regardai Maria et ses deux sœurs, et mon regard dut être éloquent car elle répondit à ma question muette :

-Notre groupe est donc inhabituel, il répond à un besoin. Nous devons nous unir pour récupérer ce qu'on nous a pris, même si pour cela nous devons aller à l'encontre de notre nature.

J'étais surpris. Je comprenais l'idée de créature solitaire en tant que créature qui préférait la solitude à la compagnie, mais je ne voyais pas pourquoi Maria disait que le vampire était solitaire par nature, comme s'il devait lutter constamment contre sa volonté lorsqu'il se trouvait en compagnie d'autres vampires. J'étais moi-même un tout jeune vampire, et je ne ressentais aucunement le besoin d'être seul ; la compagnie de Maria et de ses sœurs ne me déplaisait pas.

Ma confusion dut se lire sur mon visage car Maria, toujours patiente, accepta de m'expliquer.

-Tu n'es pas un vampire comme les autres, Jasper. Malgré ta nouvelle condition, tu es resté très… humain, comme je te l'ai déjà dit. Tu réagis encore comme un humain, parfois. C'est pour cela que tu ne comprends pas ce que je te dis. Nous, vampires, nous aimons la solitude, nous ne pouvons vivre que seul ou en couple, car nous éprouvons toujours le désir de nous battre. Si nous restons en groupe, nous nous battons entre nous, nous nous détruisons mutuellement. Les groupes de vampires sont plutôt rares ; ils sont créés soit par des vampires qui possèdent un très grand contrôle d'eux-mêmes, soit par des vampires qui se battent pour une cause qui dépasse leur envie de s'entre-déchirer, comme nous aujourd'hui.

Elle fit une pause.

-Plus une ville, plus un lieu est peuplé par les humains, plus il est prisé par les vampires, car il constitue un garde-manger facile. En effet, nous les vampires ne sommes soumis qu'à une seule règle, invariable et intangible : nous devons rester cachés aux humains. Il faut donc que les disparitions des humains que nous dévorons passent inaperçu, et pour cela, il est plus aisé de travailler sur un territoire peuplé.

-Et que se passe-t-il si un vampire est découvert par les humains ? demandai-je, curieux.

-Il est puni, répondit-elle naturellement. Il existe un… clan de vampires, établi en Italie ; ils se disent civilisés, contrairement à nous, ajouta-t-elle avec un reniflement de mépris. Ils sont très nombreux et ils pensent être les garants de la sécurité de tous les nôtres. Ceux sont eux qui font la loi. Si les vampires sont découverts par des humains, ils envoient une délégation et ils tuent tous ceux qui sont concernés, vampires comme humains. Ils s'appellent les Volturi.

Elle fut parcourue par un sentiment de peur intense en prononçant ce nom, et je compris qu'ils étaient de ceux qu'il fallait craindre.

-Les vampires se sont toujours plus ou moins battus pour les meilleurs territoires, continua-t-elle. Jusqu'au jour où un vampire nommé Benito a eu l'idée. Une idée à la fois géniale et désastreuse par ses conséquences : il a eu l'idée de créer une armée de vampires nouveau-nés. Les tout jeunes vampires, contrairement à toi, sont de vrais animaux et sont très difficiles à gérer, mais ils ont quelque chose de précieux : ils ont une force extraordinaire, beaucoup plus grande que celle des vampires plus âgés. Et ils tuent tout ce qui se trouve sur leur passage. C'est pour cela que Benito les a utilisés : il en a créé une armée et les a lancés sur les villes les plus peuplées afin de décimer tous les vampires qui y étaient établis. Il a très bien réussi, jusqu'à ce que les Volturi interviennent.

Elle fit une pause, et j'eus l'impression qu'elle faisait de grandes ellipses dans son récit.

-Je ne décrirai pas le carnage qui a régné, tu n'imagines même pas…

Le sentiment d'horreur qui avait pris possession d'elle suffisait à rendre compte de l'ampleur du désastre, et j'eus soudain pitié d'elle, pris d'une subite envie de la serrer dans mes bras – heureusement, je me retins.

-Ma ville n'a pas été épargnée, continua-elle d'une voix brisée. Nettie, Lucy et moi-même sommes les trois seules survivantes à l'armée de nouveau-nés qui a déboulé il y a presque un an. Nous avons dû fuir, car les Volturi sont vite arrivés pour faire le ménage dans la ville. Quand ils sont partis, il ne restait plus un seul vampire à Monterrey. Malheureusement, nous n'avons pas été assez rapides pour revenir – aujourd'hui, un petit clan a pris possession de la ville.

Elle dut s'arrêter, submergée par un désespoir immense, sans fonds. Je pouvais ressentir la plaie béante qui perçait son cœur, qui l'aspirait par son vide, comme un trou noir. Elle avait tout perdu. Je posais une main que je voulais réconfortante sur son bras, lui offrit un sourire plein de compassion. Elle me regarda, et ses yeux reflétaient la douleur intense que je sentais émaner d'elle.

-J'ai perdu mon compagnon, ajouta-t-elle avec difficulté, comme si les mots devaient se frayer un passage sanglant depuis son cœur jusqu'à sa bouche, tranchant et déchirant la chair sur leur passage. Les nouveau-nés de Benito l'ont mis en pièces. Ils ont détruit la seule chose qui mettait du soleil dans l'obscurité éternelle de ma vie.

Elle s'arrêta de nouveau, comme si elle devait reprendre sa respiration après avoir été plongée, la tête sous l'eau.

-Je veux reprendre ma ville, dit-elle, et sa voix n'était plus qu'un mince filet que j'aurais pu briser simplement en soufflant dessus.

Sa douleur était trop grande pour elle seule, je voulais en prendre ma part, je voulais la soulager, ne serait-ce qu'un peu, un tout petit peu. Je refusais qu'elle souffre autant, c'était… trop horrible.

-J'ai trouvé Nettie, puis Lucy, qui erraient, sans but, elles aussi. Et nous avons décidé de nous unir pour reprendre Monterrey aux voleurs qui y sont maintenant établis, ces minables qui ont attendu que la ville soit nettoyée par les Volturi pour s'y installer confortablement.

Sa voix, maintenant, était pleine d'une colère à peine contrôlée.

-J'ai donc décidé de créer ma propre armée de nouveau-nés.

Soudain, alors tout le récit de Maria convergeait vers cette vérité criante d'évidence, je compris la raison pour laquelle j'étais ici, avec elles. J'aurais pu être submergé par la colère, à l'idée de n'être pour elles qu'un pion, un vulgaire soldat envoyé combattre pour une cause qui lui était étrangère, mais au contraire, je sentis une joie immense m'envahir : j'allais pourvoir aider Maria, ma Maria qui souffrait tant, j'allais pouvoir faire quelque chose pour elle !

-Je t'aiderai, déclarai-je d'une voix assurée. Je t'aiderai à récupérer ta ville, je la débarrasserai de tous ces voleurs et je te la rendrai.

Je sentis l'espoir qui s'alluma dans le cœur de Maria – rien d'autre n'aurait pu me faire plus plaisir. En revanche, ce fut la surprise qui gouverna la réaction de Nettie et de Lucy, et j'eus subitement l'impression que Maria avait tout prévu, contrairement à elles. Elle avait prévu ma réaction, elle avait su comment je réagirais. Elle me connaissait. Pour la première de ma vie, de ma vie entière, je me sentis proche de quelqu'un, je ressentis le bonheur de savoir que quelqu'un me comprenait, lisait dans mon cœur – quelqu'un était avec moi. Je n'étais plus seul.