Chapitre 3
-On devrait peut-être lui présenter les autres, maintenant, suggéra Nettie.
-Penses-tu qu'il soit prêt, Maria ? demanda Lucy.
-Allons, Lucy, répliqua Nettie, tu as vu ce qu'elle a fait de lui. Elle a tout prévu, il est totalement sous son contrôle…
Je vis le sourire de Maria éblouir son sublime visage d'albâtre et illuminer l'écarlate de ses yeux, malgré la dizaine de mètres qui me séparait d'elle – je le vis aussi bien que j'avais entendu la conversation entre les deux sœurs, bien qu'elles se fussent également situées loin de moi et qu'elles eussent pris soin de parler à voix basse. Sous son contrôle… oui, peut-être était-ce le cas, et j'aimais ça, sans l'ombre d'un doute. J'aimais l'idée de lui appartenir, je savais que je ferai tout pour un seul de ses sourires.
-Très bien, allons au camp, décida Maria.
Elle se tourna alors vers moi, et avant qu'elle n'eût pu avoir le temps d'ouvrir la bouche pour me demander de venir, j'étais déjà à ses côtés. Nous marchâmes alors vers ce qu'elle avait appelé « le camp ». Je savais qu'elle voulait me faire rencontrer les deux autres nouveau-nés qu'elles avaient créés avant moi, mais je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre. Maria avait parlé d'animaux, de force immense et incontrôlable, et de soif inextinguible, mais j'étais moi-même un « nouveau-né » et j'avais du mal à croire que les autres pussent être à ce point différents de moi…
Le choc fut donc d'autant plus rude lorsque je les vis.
Le premier était immense, tant en taille qu'en largeur – je mesurais moi-même un mètre quatre-vingt cinq et il me dominait d'au moins deux têtes. Son cou était tellement large que je voyais mal comment il pouvait bouger la tête, et ses mains – on eût plutôt dit, d'ailleurs, des pattes d'ours – semblaient en mesure de réduire en poussière le crâne de n'importe lequel d'entre nous d'un simple geste, sans effort. Les pieds profondément plantés dans le sol, les mains sur les hanches, il nous fixait d'un air furieux et je n'aurais pas été surpris de voir de la fumée sortir de ses narines – ou plutôt de ses naseaux, si je m'en remettais à son allure franchement bestiale. Ses yeux petits yeux porcins, rouge sang, étaient profondément enfoncés dans un visage mangé par une barbe fournie, d'un noir de jais. Malgré tout, il se dégageait de lui une beauté étrange, une beauté qui n'était pas sans rappeler celle de Maria et de ses sœurs, mais qui se distinguait par une animalité attirante, comme une fragrance enivrante qui aurait été mise en forme.
Le second n'aurait pas pu être plus différent, comme si Maria et ses sœurs l'avaient choisi pour sa totale dissemblance physique avec le premier vampire. Il était petit et si menu qu'on aurait pu croire qu'il suffirait de souffler sur lui pour le briser – mais je savais qu'il avait, de même que son compagnon, une force inimaginable. Il avait de longs cheveux fins, plus noirs que l'aile du corbeau, qui lui caressaient le cou et lui tombaient dans les yeux – des yeux extraordinaires, d'un rouge translucide, incandescent, semblable à du liquide. Autant le premier vampire respirait la bestialité et la force brute, autant celui-ci avait l'allure et les traits si fins qu'il ressemblait à une statue de glace, fragile et magnifique. Hypnotique – voilà ce qu'il était.
Les observer, les détailler ne m'avait pris que quelques secondes, et avant que j'y fusse préparé, je fus submergé par leurs émotions. Elles me tombèrent dessus comme la pluie un jour de novembre, sans que je les puisse éviter ; elles me percutèrent de plein fouet, avec une telle force que je sentis dans mon esprit comme une respiration coupée, comme un incendie qui brûlait mes entrailles.
La soif – immense, infinie, perpétuelle, ardente. Elle déchirait leurs gorges, leurs cœurs, leur donnait une folle, une incontrôlable envie de bondir, de déchirer, de déchiqueter … de tuer. Elle dépassait tout ce que j'avais pu imaginer, comme un feu infini que l'océan n'aurait peu éteindre, ni même calmer. Elle avait tout pouvoir sur eux, elle avait pris totalement possession d'eux, elle les dominait comme s'ils n'étaient que des pantins. Cette soif semblait sourdre par le moindre pore de leur peau blanche, elle semblait être maîtresse du moindre centimètre carré de leur corps, elle déchirait des poumons qui n'avaient pas besoin d'air, elle faisait battre un cœur qui ne produisait pas de sang, mais qui mourrait d'envie de s'en abreuver, comme une bouche avide ouverte sur un repas ardemment désiré, nécessaire, et pourtant hors d'atteinte. C'était cette soif qui allumait le feu dans leurs prunelles cramoisies, c'était elle qui donnait toute sa bestialité au premier vampire, et sa souffrance glacée au second. Ces deux créatures n'étaient rien d'autre que la soif incarnée – la souffrance incarnée.
Cette soif me saisit par la gorge au moment même où je la sentis chez eux, elle se déversa dans mes veines, elle prit mon esprit entre ses griffes, elle le lacéra de toutes part, traçant les sillons écarlates de la souffrance – j'étouffais ; je sentais à nouveau le goût merveilleux, exquis du sang de l'humain dont je m'étais repu un peu plus tôt, et la folle envie, le désir ardent, incontrôlable, de tuer, de planter mes dents dans la chair, d'aspirer le sang et la vie, se saisirent de moi en un instant, et je tombai sur le sol, comme le souffle coupé, tel un humain qu'on aurait privé d'air – à la différence près que l'on me privait de sang, car je ne pouvais vivre sans lui… non, je ne pouvais vivre sans le sentir se frayer un chemin entre mes dents, caresser ma langue, s'écouler à flots dans ma gorge avide, se répandre dans mon corps, et abreuver mon esprit, ce puits de souffrance…
Puis vint l'envie, folle conséquence, de me jeter sur le premier venu, d'arracher la première tête qui se présenterait à moi, de déchiqueter, de mettre en pièces – mettre en pièces, oui, oui, il fallait que je les brise, que je les étouffe, que je leur donne un peu de ma souffrance, un peu de ma colère, un peu de ma soif – elle était trop grande pour moi. Je ne pouvais pas rester sans bouger, à laisser la soif prendre possession de moi et me réduire à un bouillon de douleur ; je ne pouvais pas, je ne pouvais pas contenir tout seul cette souffrance, cette soif immensément douloureuse, il fallait que je distraie mon esprit lacéré, mon corps troué des épines de la soif, et pour cela je devais agir, tuer, tuer, tuer un substitut d'humain et ressentir ce soulagement fictif d'avoir gagné le droit de ne plus souffrir.
Avide de ce soulagement, je me tournai vers le premier qui croiserait mon regard ; ce fut Lucy. Je me ruai sur elle, et ma vitesse était si grande qu'un humain n'aurait sans doute vu qu'un éclair blanc qui se déplaçait, mais Lucy, plus âgée, plus expérimentée, ne fit qu'un mouvement pour se dégager de ma trajectoire, et je fonçai sur le vide. J'entendis le grognement furieux qui sortit de ma gorge – il ne me plut pas, ce n'était pas moi ! – mais le désir de tuer était plus fort, il me contrôlait complètement, il dirigeait mon esprit et mes muscles, et je ne pouvais rien faire d'autre que de me détourner, et de me jeter à nouveau sur Lucy qui, je le sentais à travers le puits de souffrance que créait en moi la soif des deux nouveau-nés, était à la fois effrayée et un peu amusée – sans doute ma technique de combat, ultra basique car elle consistait à foncer et à miser sur ma force brute, ne lui apparaissait pas comme très efficace ; et de fait, je ne parvins pas à l'attraper, cette fois non plus.
A la souffrance vint s'ajouter la colère de ne pas parvenir à mon but et, alors que mes grondements se faisaient de plus en plus féroces, de plus en plus menaçants, que je fixais Lucy de mes prunelles au rouge flamboyant, et que je m'apprêtais à lui sauter de lui pour planter mes dents dans son cou, je sentis quelque chose qui me força à m'arrêter net.
Derrière moi, les émotions du premier vampire, le colosse, avaient changé. La soif immense et douloureuse était toujours là, bien sûr, mais elle était comme mise en arrière-plan par un sentiment qui la dépassait – l'envie, précise, de s'attaquer à moi. Mon assaut envers Lucy avait dû déchaîner son propre désir de tuer, et je devais lui sembler une proie tout indiquée. Je détournai donc mon regard de Lucy et me déplaçai subtilement, afin de me placer en position d'attaque, juste dans la trajectoire du colosse. Son désir ardent de se jeter sur moi, sa soif incommensurable s'étaient communiquées à moi, et je n'avais plus qu'une seule envie : le réduire en bouillie, lui arracher les membres, les uns après les autres, le faire souffrir, le faire souffrir afin de réduire un peu ma propre souffrance. Il me semblait que si je tuais ce colosse, je me sentirais un peu mieux, comme si je pouvais me délester de ma rage et de ma souffrance en les plaçant dans le corps sans vie du vampire que j'aurais mis en pièces.
Il se jeta sur moi en premier, et je n'eus pas la même réaction que celle que Lucy avait eue quand je l'avais attaquée : au lieu de me retirer de sa trajectoire, je fonçais droit sur le colosse – lorsque nous nous heurtâmes, le choc fut immense, et le bruit dut résonner à des kilomètres aux alentours. Il était beaucoup plus lourd et beaucoup plus puissant que moi ; aussi fus-je projeté au loin, alors que lui était resté aussi droit qu'un menhir profondément planté dans le sol. Je me relevai en une fraction de seconde, et je fus sur lui avant qu'il n'eût le temps de comprendre mon intention : il était peut-être plus fort, mais j'étais plus rapide. Je fonçai sur lui, j'évitai son bras, qu'il avait lancé pour me saisir, et contournai son corps de géant ; il n'eut pas le temps de se retourner, j'étais déjà sur son dos, suspendu à sou cou, et je me tendais vers sa gorge, mes dents n'étaient qu'à quelques centimètres de sa peau blanche, et je sentais déjà le soulagement qui allait s'écouler dans mes veines lorsque je l'aurais tué. Il ne m'en laissa pourtant pas le temps ; il lança sa main de titan par-dessus son épaule, me saisit par le dos et me jeta au loin. Je roulai sur le sol et me relevai en une demi-seconde, en position d'attaque, près à recommencer. Le colosse me fixait de ses petits yeux, où le rouge était celui de l'hémoglobine, et il me semblait voir dans ses prunelles ses funestes intentions – moi, mon cadavre, me noyant dans la mer de sang qui colorait ses iris. Je ressentais la rage qui avait pris entièrement le contrôle de son esprit, je sentais qu'il n'avait que le désir de m'écraser comme une mouche – et son désir m'était communiqué : il fallait que je le détruise. Je fonçai, visant le flanc ; il tendit la main pour m'attraper, et cette fois je ne fus pas assez rapide. Ses immenses mains s'étaient saisi de moi et, comme si je n'étais qu'une poupée de laine, il me tordit afin de dégager mon cou : il allait me donner le cou fatal, la morsure dans le cou qui allait m'arracher la tête. Je sentais déjà son excitation, son ravissement à l'idée de piétiner mon cadavre, et ma rage redoubla ; je me débattis de toutes mes forces, je plantai mes dents dans sa jambe et il se mit à hurler de douleur, mais il ne me lâcha pas, de même qu'il n'abandonna pas son geste, mais la douleur l'avait affaibli et, alors que je me débattais, il me mordit à l'épaule, et non au cou. La douleur se répandit dans tout mon corps, depuis l'épaule, à une vitesse fulgurante, et je hurlai, je hurlai de souffrance mais surtout de rage, et je le mordis à mon tour, plusieurs fois, à la jambe – il me lâcha enfin, se tordant de douleur sur le sol. Je me rendis compte, cependant, que si la douleur de la morsure était très intense, très aigüe, elle avait néanmoins une durée limitée – une dizaine de seconde après avoir été touché, je ne la sentais déjà plus. Nous nous remîmes tous deux en position de combat, bien décidés à en finir. Il me fixait avec rage, et je m'entendais pousser des grondements qui m'auraient moi-même fait trembler si j'avais encore été humain, bien que j'eusse été un soldat réputé pour mon courage. Je me jetai à nouveau sur le colosse, et plongeai à droite, comme visant sa jambe afin de lui faire perdre l'équilibre ; il ne comprit pas ma feinte, lança ses grosses mains pour m'attraper, mais elles se refermèrent sur le vide, tandis que je profitai de cette occasion : il avait déplacé tout son poids à l'avant pour m'attraper et je n'eus qu'à me glisser derrière lui et le pousser de toutes mes forces. Il tomba avec fracas, face contre terre, poussant un grognement de rage qui fit trembler le sol ; en moins d'une seconde je fus sur son dos, j'attrapai une poignée de cheveux, lui levai la tête et penchai la mienne ; j'ouvris la bouche, mes dents s'approchèrent de son cou ; j'étais prêt à lui donner le cou fatal, à lui arracher la tête. Puis je m'arrêtai.
Je ne compris pas immédiatement ce qui m'avait suspendu dans un geste que j'attendais depuis le début du combat, un geste que je désirais ardemment, qui allait me délester de ma rage, apaiser un peu ma douleur. Ma douleur… elle avait changé. Il me fallut quelques secondes pour comprendre que c'était ce changement dans la douleur qui m'avait stoppé dans mon geste, et que ce changement était dû à Maria : je ne sentais plus uniquement ma propre souffrance liée à la soif, ni celle, identique, des deux nouveau-nés, je sentais maintenant la propre souffrance de Maria – et elle était différente, elle n'était pas envahissante et destructrice comme la mienne, elle ressemblait plutôt à un vide immense, comme une blessure béante, putréfiée, impossible à refermer.
Je tournai la tête vers elle : elle était debout, immobile, à quelques mètres de nous, et le vent faisait voleter sa robe blanche dans une danse sublime et sophistiquée ; elle nous fixait, un désespoir sans équivoque gravé sur son visage enchanteur. Je voulus lui crier d'arrêter ça tout de suite, d'arrêter cette souffrance et de sourire, que tout allait bien, que j'allais mettre en pièce ce colosse de nouveau-né et qu'ensuite tout rentrerait dans l'ordre, à condition qu'elle arrête ce flot de souffrance que je sentais émaner d'elle.
Mais je n'eus pas le temps de lui crier tout cela, car je sentis autre chose… une autre émotion, mêlée subtilement à la souffrance, presque impossible à déceler, comme si Maria elle-même ne se rendait pas réellement compte de ce qu'elle ressentait.
Puis je mis un nom sur cette émotion presque imperceptible. D'abord je crus me tromper, puis je laissai l'horreur emplir mon cœur quand je compris ce qu'elle impliquait.
De la déception.
Je décevais Maria.
Elle ne voulait pas que je me batte, elle ne voulait pas que je tue ce colosse, elle ne voulait pas que nous nous battions – et tout cela était ma faute, jamais je n'aurais dû laisser les émotions des deux nouveau-nés m'envahir, jamais je n'aurais dû céder à la soif ni à la rage qu'elle créait. Tout était ma faute, et maintenant Maria était déçue – allait-elle me détester ? Je me concentrai sur ses émotions afin de guetter le moindre soupçon de haine à mon égard, mais je ne perçus rien, pour l'instant, en tout cas.
-Maria… murmurai-je. Je suis désolé… je suis désolé…
Elle fut surprise, comme si mon geste lui avait paru inéluctable. Elle se reprit rapidement, néanmoins, et me répondit :
-Jasper, ne le tue pas, s'il te plait. Il peut nous être utile.
Je compris alors d'où venait le désespoir : en nous voyant nous battre, nous entre-déchirer, elle avait commencé à désespérer de réussir un jour son entreprise – comment allait-elle pouvoir créer une armée de nouveau-nés, une armée efficace, si nous nous entretuions déjà alors que nous n'étions que trois ?
Sa déception m'apparaissait ainsi plus claire : elle avait misé beaucoup sur moi, si je m'en remettais à ce qu'elle avait dit à ses sœurs juste avant de me transformer, elle m'avait vu civilisé – donc plus facile à contrôler – et voilà que je me battais avec le premier venu, comme un vrai sauvage, et voilà que je m'apprêtais, moi, sur qui elle avait compté comme un guerrier fidèle et efficace, à tuer un de ses soldats, une recrue qu'elle avait elle-même créée.
Je pris alors la décision qui s'imposait : je lâchai la pression que j'exerçais sur le dos du géant, et le laissai se relever, indemne. Mais lui n'avait absolument pas perçu les subtils changements d'émotions qui s'étaient opérés chez Maria et moi ; il était toujours empli de rage, d'envie de me mettre en pièces. Je l'avais à peine lâché qu'il se releva et voulut se jeter sur moi, mais deux flèches blanches l'en empêchèrent. Lucy et Nettie, sur ordre de Maria, s'étaient lancées sur lui afin de le retenir ; elles le maintenaient chacune par un bras, mais malgré leur force extraordinaire, elles avaient apparemment une grande difficulté à le retenir et semblaient lutter pour ne pas lâcher prise. Le colosse, lui, furieux d'avoir été entravé dans son attaque contre moi, poussa un grondement d'une telle puissance que le sol trembla – si j'avais été humain, nul doute que j'aurais perdu l'équilibre et me serais écroulé.
-James, tonna Maria d'une voix que je ne lui avais encore jamais entendue, et dont j'espérais qu'elle ne se servirait jamais pour s'adresser à moi, arrête cela tout de suite. Je t'ai déjà dit qu'ici, on ne se bat pas sans mon consentement. Tu veux encore que je te prive de nourriture pendant trois jours ?
Le colosse se tut et cessa de se débattre, alors que la rage s'éteignait dans ses yeux. Je perçus la peur – une peur immense, viscérale, douloureuse – qui avait pris possession de lui quand Maria s'était adressée à lui. Lorsqu'elle mentionna la possible privation de nourriture, je le sentis se recroqueviller intérieurement, comme s'il se rappelait un souvenir douloureux qu'il voulait éviter de subir à nouveau.
-Bien, dit Maria d'une voix plus douce. Maintenant que nous sommes tous à peu près civilisés, nous allons pouvoir faire connaissance. Jasper, je te présente James, et voici Girald. James, Girald, voici Jasper, notre nouvelle recrue.
Elle désigna successivement le colosse, qui me regarda d'un air mauvais, puis le second vampire, que j'avais presque oublié. Je me concentrai quelques secondes pour savoir ce qu'il ressentait – je commençais à maîtriser le don qui me permettait de connaître les émotions des autres, et maintenant j'arrivais, manifestement, à décider de qui je voulais percevoir les sentiments, même si je ne pouvais empêcher certaines de me tomber dessus. Je cherchais donc à percevoir les émotions de Girald : je perçus d'abord la soif intarissable et douloureuse, dont j'avais fait l'expérience, puis je distinguai une sorte de contrôle de soi, comme si le vampire luttait contre lui-même pour ne pas laisser la soif prendre le dessus, comme James le faisait, afin de ne pas se transformer en bête sauvage. Il me fixait néanmoins de ses prunelles incandescentes, comme s'il avait voulu me brûler d'un simple regard. Lui aussi mourrait d'envie de se jeter sur moi, afin d'apaiser quelque peu sa rage et sa douleur, mais il parvenait à se maîtriser.
-Girald est parmi nous depuis plus d'une semaine, m'expliqua Maria, et il est parvenu à contrôler sa soif… enfin, la plupart du temps, ajouta-t-elle en lançant au vampire un regard significatif.
Je sentis dans l'esprit de Girald comme un acquiescement : il avait compris le message, ainsi que la menace subtile que Maria avait fait sourdre dans son intonation. C'était donc ainsi qu'elle les gardait sous son contrôle : par la menace, par la punition, par la privation de nourriture. Je songeai que les deux nouveau-nés seraient bientôt suffisamment développés pour aller chercher leur nourriture eux-mêmes – comment Maria comptait-elle, alors, s'en faire respecter ?
-Bien, déclara-t-elle alors. Vous vous êtes tous relativement bien conduit, alors nous allons pouvoir déjeuner.
A ces mots, je fus submergé par l'explosion de joie que je sentis provenir de James, de Girald, et même de Nettie et Lucy. Cette joie se communiqua à moi et je me tournai vers Maria, un grand sourire aux lèvres. J'allais manger, à nouveau, j'allais pouvoir goûter à nouveau au breuvage divin.
-Je suis contente de toi, mon Jasper, me dit-elle. Tu as réagi à temps, tu as su ce qu'il fallait faire. Je te laisse donc le meilleur morceau.
Elle tendit le bras et nous montra, au loin, une petite cabane perdue dans les broussailles. Nous y fûmes tous en quelques secondes, et Maria posa la main sur le bois pourri, un sourire d'ange sur ses lèvres vermeilles, puis elle poussa la porte.
Ils étaient six – un pour chacun. Un homme aux cheveux blancs, un couple âgé d'une quarantaine d'années, et trois jeunes d'entre quinze et vingt cinq ans, deux garçons et une fille.
Une famille.
Ils étaient attachés les uns aux autres, mais bien plus que par la corde, ils étaient liés par la peur, une peur animale qui leur tordait les boyaux, qui faisait rouler leurs yeux dans leurs orbites, qui les faisait trembler et claquer des dents. Le plus jeune d'entre eux, un garçon d'une quinzaine d'années, avait encore sur son visage les sillons formés par les larmes.
-James, déclara Maria, tu n'as pas su te contrôler aujourd'hui : tu te contenteras donc du vieillard. Nettie, Lucy, les parents. Girald, tu prends le gamin, et moi je prends l'aîné.
En quelques secondes, mes compagnons avaient rejoint les captifs, avaient tranché la corde qui les retenait, et s'étaient emparés chacun de l'humain qui lui était dévolu. J'entendis les gémissements de douleur, j'entendis les grognements de satisfaction, j'entendis le sang s'écouler dans le gosier des vampires. J'avais soif. Je me tournai vers le seul humain qui restait.
La jeune fille.
Elle se tenait au milieu de la cabane, hébétée, et regardait mes compagnons se repaître de sa famille. Elle ne ressentait rien d'autre que la stupeur, comme si elle ne se rendait pas compte de ce qui était en train de se passer.
Maria leva la tête de son repas et me dit :
-Comme je te l'ai dit, mon Jasper, je t'ai laissé le meilleur morceau. Les filles sont plus intuitives que les garçons, son sang te correspondra mieux ; elle est jeune, sensible et belle : elle est faite pour toi. Régale-toi.
Je fixai la jeune fille de mes yeux flamboyants ; elle sembla brûlée par mon regard, car elle se tourna vers moi, et fut saisie d'une peur panique. Elle tenta de s'enfuir, je fus à la porte bien avant elle, lui barrant le passage.
Je mourrais de soif, et la satisfaction de mes compagnons était pour moi un supplice. Au fond de moi, je ne voulais pas tuer cette belle innocente, cela me répugnait. Puis je repensai au goût merveilleux que son sang devait avoir, je repensai à Maria et à ce qu'elle attendait de moi, et je mordis.
Boire tout le sang que contenait son corps ne me prit même pas une minute – pas un seul de mes camarades n'était allé aussi vite. J'avais même fini avant eux.
Quand James se releva, je sentis immédiatement qu'il n'était pas satisfait. Le sang du vieillard n'avait sans doute pas convenu à son corps de géant ; il en redemandait. Mais il y avait autre chose qui commençait à poindre, sous l'insatisfaction… La fureur. Il était furieux. Etait-il furieux contre Maria, qui lui avait donné le plus mauvais morceau ? Je m'apprêtai à me placer devant elle, afin de la protéger s'il décidait de se jeter sur elle, mais je me rendis compte que ce n'était pas contre elle qu'il en avait.
Il me fixait. Moi.
-Toi… grogna-t-il en serrant ses poings de géant. Tu… tu nous voles notre nourriture ! C'est toujours moi qui ai le meilleur morceau. Et maintenant… tu es là, et je récupère les vieillards !
Maria n'avait pas vu la menace venir, elle n'avait pas réalisé qu'elle froisserait son colosse de nouveau-né en me donnant la jeune fille. Maintenant, il allait m'attaquer, il allait me communiquer sa rage, nous allions nous battre ; l'un d'entre-nous mourrait probablement, et le désespoir allait à nouveau envahir Maria. Cet imbécile de géant allait piétiner tous les efforts de ma Maria… Non ! Ce n'était pas possible… Il fallait que je me calme, que je fasse taire la rage que je sentais naître en moi, que je réprime l'envie de tuer que James me communiquait. Je me concentrai, je fermai mon esprit à toutes les émotions extérieures, je me focalisai sur un sentiment de paix, sur une sérénité que je rêvais d'avoir. Je visualisai un champ de roses et un ciel bleu, un soleil éclatant et le vent dans mes cheveux, et je sentis le calme revenir dans mon esprit et dans mon cœur. Je souris, la sérénité berçait mon cœur, je me sentais bien. Je rouvris les yeux, prêt à éviter toute attaque de James jusqu'à ce qu'il se lasse, certain que maintenant je ne laisserai plus la rage prendre le dessus.
Ce que je vis alors me stupéfia.
James s'était arrêté net dans son élan ; il se tenait au milieu de la pièce, l'ébahissement gravé sur son visage. Il me regarda, bouche bée, et balbutia :
-Qu'est-ce que tu… comment as-tu…
-James ! s'exclama Maria d'un ton inquiet. Qu'y a-t-il ?
-C'est lui… il… je me sens bien…
Maria me regarda, perplexe, puis tourna son sublime visage vers le vampire, les sourcils froncés.
-Tu te sens bien ? répéta-t-elle. Alors pourquoi es-tu dans cet état ?
-Je… je ne sais pas… j'étais enragé car ton chouchou avait eu le meilleur morceau, je voulais le détruire, je voulais le déchiqueter, j'étais dans un telle rage… et puis soudain, sans que je pense à rien de spécial, j'ai été pris d'un sentiment de paix… un calme serein m'a envahi… et là… je n'ai plus envie de le tuer… c'est lui qui m'a fait ça, je le sens !
Maria me regarda, ses sourcils s'étaient rapprochés en un angle interrogateur, et la confusion était peinte sur son visage.
-Je… non, bredouillai-je. Je n'ai rien fait. Il s'est calmé tout seul.
Je ne savais pas pourquoi je disais cela. Au fond de moi, je sentais que c'était bien moi le responsable, mais j'ignorai totalement comment j'avais fait, et encore moins si je pourrais le refaire. Il ne fallait pas que Maria me crût plus doué que je ne l'étais.
Puis j'imaginai les possibilités… Et si j'étais vraiment capable de modifier les émotions de gens ?
