-Chapitre 5-
Je devais attendre que Maria se calme avant de lui poser toutes les questions qui affluaient vers mon esprit toujours embrumé. Je ressentais encore la peur qui l'avait saisie – une peur panique, étouffante, paralysante ; les maigres relents de cette peur qui émanaient d'elle étaient encore si puissants qu'elle ne parvenait ni à parler, ni à cesser de me fixer de ses immenses yeux écarlates. Une culpabilité écrasante venait s'ajouter à la peur et rendait son regard déchirant. Je détournai les yeux ; il était déjà assez difficile de sentir ses émotions, inutile de me faire souffrir plus encore en me plongeant dans l'abysse de douleur que m'offrait son regard.
En attendant qu'elle reprenne le contrôle d'elle-même, je me forçai à me concentrer sur mes questions pour ne pas livrer mon esprit aux émotions douloureuses qui menaçaient de le dévorer. J'avais failli mourir. J'avais souffert le martyr sous les dents de tous ces nouveau-nés. Je n'avais pas su me servir de mon don. J'avais échoué. J'avais déçu Maria…
Non. Il fallait que je me concentre sur autre chose. Je voulus envelopper Maria d'une vague de calme relaxant, mais j'étais bien trop affaibli pour faire autre chose que m'écrouler sur le sol. A cette pensée, je me rendis compte que la moindre parcelle de mon corps hurlait de douleur ; mes yeux se fermèrent et je fus tenté de laisser mes jambes se dérober sous moi. Mais pas devant Maria ; elle était déjà suffisamment déçue de moi sans que je lui montre encore plus à quel point j'étais faible.
Je devais être fort. Je le devais.
-Maria, tonnai-je d'une voix que je voulais ferme et puissante.
Je constatai avec satisfaction que je savais toujours moduler ma voix à mon gré. L'interpelée leva les yeux vers moi, surprise par mon intonation.
-Ne laissons pas nos émotions prendre le dessus sur notre raison. Parlons de ce qui vient de se passer, poursuivis-je sur le même ton.
Maria cligna des yeux, surprise. Je n'avais jamais employé ces accents de commandement devant elle ; je me rendis compte que, de même que lorsque j'étais humain, commander me donnait la sensation d'être quelqu'un d'autre, un homme fort et déterminé, et non pas le petit garçon effrayé et vide que je savais être en réalité.
-Je me suis laissée emporter, commença-t-elle d'une voix quelque peu chevrotante. Quand j'ai compris à quel point ton don allait pouvoir nous être utile, je me suis laissée emporter par l'espoir et l'enthousiasme… Depuis que j'avais rencontré ces vampires, je brûlais d'envie d'avoir ce Maynard comme soldat, alors… Je n'ai pas réfléchi. C'était inconsidéré de t'ordonner d'aller là-bas. Je suis désolée.
Sa dernière phrase avait été murmurée, et je pouvais sentir la colère qu'elle éprouvait contre elle-même.
-Alors… tu n'es pas déçue de moi ? murmurai-je à mon tour.
Elle me fixa intensément, et tout ce qui émanait d'elle et de son regard était la culpabilité et le désir de revenir en arrière, d'effacer son erreur.
-Quand tu es parti, poursuivit-elle, il m'a fallu un certain temps et l'aide de mes sœurs pour me rendre compte de ce que j'avais fait.
Elle fit une pause. Ses sourcils étaient froncés, et sa colère était tellement intense que je demandais comment les autres faisaient pour ne pas en être touchés.
-J'espérais qu'il n'était pas trop tard… que tu ne t'étais pas jeté tout de suite dans le nid… que tu avais attendu… Nous avons couru le plus vite que nous pouvions…
-Vous êtes arrivés à temps, dis-je simplement.
Pas question de lui dire les souffrances que j'avais endurées avant leur arrivée.
-Juste à temps, chuchota-t-elle. Tout juste…
-Et nous sommes tous sains et saufs, m'exclamai-je d'une voix que je voulais claironnante.
Je me tournai vers mes quatre autres sauveurs et leur dit avec ferveur :
-Merci beaucoup.
James grogna – il était évident qu'il n'avait agi que sur ordre de Maria, et contre sa propre volonté – et les autres se contentèrent d'hocher la tête dans ma direction. Girald était impassible et ressentait… comme de l'ennui. Nettie et Lucy étaient soulagées que cela se fût bien terminé.
-Je vais réparer mon erreur, dit soudain Maria, derrière moi.
Je me retournai, surpris. Comment pouvait-elle réparer ce qui venait de se passer ?
Elle me fixa, me sourit et dit :
-Je vais t'entraîner. A maîtriser tes capacités. Je vais t'aider.
M'aider ? Elle voulait m'aider ? Alors que j'avais manqué à la seule et unique mission qu'elle m'avait confiée ? Alors que je venais de montrer que j'étais indigne de cette capacité qui m'avait été donnée ? Alors que je venais de prouver que j'étais faible et indigne de sa confiance ? Elle voulait m'aider malgré tout ?
J'avais dû afficher clairement ma stupéfaction, car un sourire découvrit ses dents blanches et elle lança d'un ton caressant :
-Mon Jasper, je t'interdis de penser que tu es responsable de cet échec. Tu as seulement trois jours, et tu as déjà fait bien plus que je n'aurais seulement pu l'espérer. Nous allons nous entraîner, et bientôt tu seras le meilleur soldat qui ait foulé ce sol depuis des décennies…
Son cœur, dans lequel la colère et la culpabilité s'étaient effacées devant l'espoir et un enthousiasme nouveau, confortait ses paroles – mon plaisir, ainsi, en fut décuplé, car si ses paroles étaient des caresses qui pansaient mon cœur endolori par l'échec, sa sincérité plaçait en moi une parcelle d'espoir et de joie intouchables.
-Comment comptes-tu t'y prendre ? demandai-je, et je ne pus empêcher ma voix de prendre des accents joyeux.
-Nous allons tous te servir de cobayes, répondit-elle simplement.
J'entendis Nettie étouffer une exclamation et Lucy grommela :
-Il n'a pas attendu ton autorisation pour m'utiliser, moi, comme cobaye.
-Maria, attend, s'écria Nettie, James ne sera jamais d'accord…
Les deux nouveau-nés étaient à quelques mètres de nous, occupés par le repas que Maria leur avait fourni comme récompense.
-Ils m'obéiront, répondit Maria, toujours aussi calmement.
Puis elle se tourna vers moi :
-Tu vas d'abord faire un essai basique : je vais appeler James, il viendra, furieux comme d'habitude, et tu le calmeras. Tu l'as déjà fait, c'est juste pour voir si tu y arrives sur commande…
J'acquiesçai : pour l'instant, c'était facile.
Maria appela James d'une voix claquante comme un fouet, et celui-ci se retourna, nous fixant de ses yeux brûlants, le rouge dans les prunelles rendu encore plus vif par l'hémoglobine qu'il venait d'ingérer. Puis il vint vers nous ; en quelques secondes il était à côté de moi, et je pus sentir que sa colère, bien que toujours présente, s'était légèrement estompée grâce au repas qu'il venait de prendre. Je commençai donc par me concentrer sur un sentiment de colère – ce n'était pas difficile, j'étais toujours furieux contre moi-même de n'avoir pas réussi à ramener Maynard. Je vis les yeux de James changer en même temps que son visage : le regard se fit plus dur, les traits se tordirent en un rictus de colère, et il poussa un grognement menaçant, tous les muscles bandés – en position de combat, prêt à bondir. Avant qu'il n'eût le temps de me sauter dessus, je me concentrai sur une grande sérénité et, aussitôt, il se calma. Son corps se détendit, ainsi que son visage, et son geste fut stoppé net.
-Qu'est-ce que… s'exclama-t-il.
Il comprit vite, et me fixa, l'air mauvais malgré le calme que je lui avais imposé.
-Jasper et moi faisons quelques essais, déclara Maria. Nous allons tous l'aider dans cette tâche et coopérer.
-Pas question de jouer les cobayes pendant que Monsieur le Pédant fait ses petites expériences ! grogna James.
J'eus alors une idée. Tout comme je l'avais fait sur Lucy plus tôt dans la journée, je me concentrai sur l'envie de faire plaisir, essayant de communiquer ce sentiment à l'énorme nouveau-né. J'avais conscience que cette émotion était plus complexe que la joie, le calme ou la colère, et je voulais voir si les effets étaient utilisables. J'observai donc James très attentivement, et je le vis changer d'expression : son air mauvais se mua en une moue sympathique. Mon cœur fit un bond : cela fonctionnait-il ? Hélas, une grande confusion se peignit ensuite sur son visage translucide, ses yeux passèrent rapidement sur chacun de nous et il s'immobilisa ; je ressentais à quel point il était perdu, confus – il ne savait pas quoi faire. Je l'enveloppai dans un calme serein pour faire cesser cette confusion. Je savais pourquoi cela n'avait pas fonctionné : nous étions trop nombreux autour de lui, et il n'avait pas su quoi faire pour nous faire plaisir à tous en même temps. Les émotions complexes étaient donc à bannir quand l'individu visé n'était pas isolé. Je notai cette information dans un coin de mon esprit et me tournai vers Maria.
-Que testons-nous, maintenant ?
-Tu arrives très bien, manifestement, à utiliser ta capacité sur un individu isolé… Je pense que le plus important maintenant, c'est de travailler sur un groupe.
-Très bien, dis-je, conscient que ça allait être difficile. Je suis prêt.
-Nous allons d'abord commencer par deux individus. Nettie ?
La blonde aux traits angéliques vint se poster près de Maria.
-Concentre-toi, Jasper, m'intima celle-ci. Choisis une émotion et essaie de nous la communiquer à toutes les deux. Ne nous dis pas ce que c'est, pour pas que nous soyons influencées.
J'acquiesçai et fis quelques pas en arrière pour avoir les deux jeunes filles dans mon champ de vision. Je décidai qu'un sentiment de joie était tout à fait indiqué ici, d'une part parce que c'était une émotion que je pouvais ressentir facilement après les mots doux de Maria, et d'autre part parce que je répugnais à infliger à cette dernière une émotion négative.
Je me concentrai d'abord sur ce qu'elles ressentaient – il me semblait en effet plus logique d'avoir une base émotionnelle pour débuter. Je ris mentalement après avoir pensé cela : voilà que je me mettais à employer un jargon technique, maintenant !
Les deux magnifiques créatures que j'avais en face de moi me regardaient, patientes. Je repris mon sérieux et me concentrai : Maria ressentait de l'enthousiasme et Nettie… je fus surpris. J'avais déjà oublié la première fois où j'avais perçu les émotions des trois sœurs ; Nettie, l'ange blond, ressentait la même chose qu'alors – une attirance, un désir. Pour moi. Je la regardai plus attentivement – mon attention, d'ordinaire, allait toujours à Maria – et je vis que son regard, de même que son cœur, étaient appréciateurs : elle me jugeait, elle appréciait ce qu'elle voyait, et elle me voulait.
-Jasper ? demanda Maria de sa voix douce, musicale. Tout va bien ?
-Oui, oui, m'empressai-je de répondre. Je me prépare.
J'étais tellement surpris par ce que je venais d'apprendre que je mis quelques secondes pour être suffisamment concentré sur ce que je devais faire. Un sentiment de joie. Penser à Maria et à son sourire ; passer et repasser encore dans ma tête les mots qu'elle m'avait offerts ; sa sincérité, sa culpabilité qui prouvaient qu'elle tenait à moi, bien plus que je ne l'avais jamais espéré. Ses yeux étincelants – deux rubis qu'elle plantait dans mon cœur chaque fois qu'elle me regardait, la minuscule fossette que creusait le sourire dans sa joue, sa joie quand je faisais ce qu'elle attendait de moi, son espoir.
J'avais fermé les yeux ; lorsque je les rouvris, je vis le plus beau des spectacles – Maria qui irradiait littéralement, une véritable aura de joie l'entourait et l'enveloppait ; elle semblait presque flotter dans les airs, portée par un nuage de bonheur. J'entendais son cœur chanter, et son sourire, immense, illuminait son visage, lui donnait des couleurs que sa condition immortelle ne lui permettait jamais. Cela avait marché au-delà de toute espérance – Maria n'avait jamais été aussi heureuse.
Quant à Nettie… le désir était toujours là, plus fort encore à mesure qu'elle me regardait m'enivrer de ma propre allégresse. Mais elle ne ressentait pas le sentiment de joie que j'avais essayé de communiquer à toutes les deux, cela n'avait eu d'effet que sur Maria.
Je me mordis la lèvre.
-Jasper, alors ? s'enquit ma déesse.
-Cela n'a fonctionné que sur toi, avouai-je.
-Réessayons, décida-t-elle aussitôt.
Je me concentrai de nouveau, essayant cette fois de ne pas trop penser à Maria, de peur que cela affecte les destinataires de l'émotion. La joie prit cette fois les deux sœurs, mais elle était de très faible intensité. Je soupirai.
-Je n'y arriverai jamais, c'est peine perdue…
-Je t'interdis de penser ça ! s'exclama Maria. On continue. Je sais que ça va fonctionner.
J'eus l'impression d'avoir fait des dizaines d'essais avant d'obtenir le résultat escompté. J'étais épuisé, mais Maria était tellement enthousiasmée par mon succès que je n'osai pas demander une pause. L'espace d'un instant, je fus tenté de lui envoyer une vague de fatigue pour qu'elle propose elle-même de faire une pause, mais je rejetai immédiatement cette idée. Pas question de faire de ma déesse un pantin. Je continuerais, quelque soit mon état de fatigue.
Au bout de quelques heures, j'étais capable d'envoyer n'importe quelle émotion sur les deux sœurs, aussi complexe ou subtile que fût cette émotion. J'étais épuisé, éprouvé ; il m'avait été particulièrement difficile de faire ressentir de la peine et de la colère à ma déesse ; en revanche, j'avais été un peu amusé de la regarder éprouver de la jalousie : elle avait en effet jeté un regard mauvais à sa coéquipière et avait tenté de l'attaquer, comme si elle aussi avait pu ressentir le désir, toujours plus pressant, que Nettie nourrissait à mon égard.
Seuls la joie et l'espoir de Maria, qui était de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que je progressais, me permettaient de tenir. Ce travail émotionnel était épuisant, douloureux. Maria ne consentait aucune pause. Et il était hors de question de lui montrer ma faiblesse.
Nous nous entraînâmes pendant plusieurs jours. Mon corps ne ressentait nulle fatigue, au contraire de mon esprit, encore trop humain, qui me hurlait de faire cesser cette épreuve. Maria ne me permit pas de me nourrir. Je tentai, encore et encore, de maîtriser ce don que je commençais à maudire. Il m'avait été donné sans que je ne demandasse rien : il aurait dû être donné à plus fort que moi, à quelqu'un sur qui Maria aurait pu compter, car j'étais bien trop faible pour ne pas la décevoir.
Je cessai de compter les couchers de soleil ; je m'efforçai d'oublier le feu de ma gorge qui réclamait son dû. Je fixai mon regard sur Maria, guettant chacun de ses sourires, lesquels me redonnaient toujours l'énergie que je croyais ne plus avoir. Je fis subir à mes compagnons toutes les émotions dont ils ne voulaient pas, je dus moi-même subir leur colère, leur impatience, leur fatigue et leur soif, qui se rajoutaient à mes propres désirs.
L'épreuve, malgré tout, avait du bon : je parvenais en effet à lancer les émotions de manière plus mécanique, sans devoir me concentrer trop intensément. Le plus difficile fut de parvenir à gérer tout un groupe : Maria augmenta le nombre de mes cobayes progressivement, et je mis plusieurs jours avant d'être capable d'envoyer une vague d'émotions sur mes cinq compagnons sans que cela me demandât une concentration surhumaine.
Le prix à payer pour cette réussite était élevé. Chaque émotion ressentie était une aiguille enfoncée profondément dans mon crâne, chaque sentiment, même ressenti de loin, déchirait mon cœur empli trop généreusement : il était saturé, il vomissait la douleur à mesure qu'il assimilait l'émotion. L'effort que je fournissais pour envelopper mes compagnons du sentiment désiré mettait mon esprit à la torture : il vrillait mes tympans comme si je l'avais hurlé ; des doigts vicieux semblaient fouiller mon crâne pour en extraire la moindre parcelle d'émotion, infailliblement, insensiblement, inlassablement.
Enfin, enfin, Maria fit cesser l'entraînement. Je me jetai avec une soif désespérée sur le repas qu'elle me fit apporter et, lorsque la soif fut un peu calmée, je cherchai un endroit pour m'isoler – je n'étais plus capable de rien ressentir, il fallait que je m'éloigne de mes compagnons, il fallait que je ressente le vide, le vide, toute émotion était douloureuse, comme une aiguille qu'on enfonçait dans mon crâne, une aiguille de trop.
Il fallait que je protège mon esprit de tout sentiment extérieur. Et intérieur.
Ne plus ressentir.
Oublier l'émotion. Le concept même d'émotion.
Faire le vide.
