Encore merci à ceux qui lisent cette histoire, qui l'apprécient et qui laissent des critiques, cela m'encourage vraiment à continuer
En particulier, un grand merci à PatiBulle pour ses encouragements qui me vont toujours droit au coeur
Je sais que je suis très très lente à poster les suites, mais il faut dire que la fac, les partiels, les disserts... ce n'est pas simple. Merci de votre patience !

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Chapitre 7

Les humains ont le sommeil : les humains ont les rêves. Je ne me rappelais pas avoir un jour rêvé ; je savais, pourtant, indéniablement, que les humains rêvent.

Je savais, maintenant, quel était l'équivalent, pour les vampires, qui ne dorment jamais, du sommeil.

L'habitude.

Les années avaient passé.

Combien ? Il y avait longtemps que j'avais cessé de compter. Mon corps ne pouvait me donner quelque indication quant à la morsure du temps : j'étais toujours un jeune homme de dix-neuf ans, fort, et magnifique.

J'avais cessé, même, de faire une différence entre le jour et la nuit. La lune était un soleil pour nous – une amie, moins dangereuse, plus clémente. A la lueur de la lune, nous étions les plus beaux, les plus attirants – funestes, toujours.

Ma vie – mon travail de soldat – m'avait entièrement enveloppé ; enroulé dans ses bras puissants, j'étais ankylosé, paralysé par la mécanique.

Un nourrisson qu'on étouffe dans un linge blanc.

Ce fut un rêve qui me réveilla.

La mécanique m'avait endormi, l'habitude m'avait détaché, la haine m'avait ôté ma conscience, m'avait réduit à un corps exécutant.

Ce rêve me réveilla en sursaut. Un réveil on ne peut plus douloureux.

L'exécutant avait exécuté ce qu'il fallait exécuter : ordres, gens. Sans réfléchir, sans penser. L'habitude avait engourdi ce corps déjà vidé de conscience par la haine et la crainte de la douleur. Les habitudes m'avaient endormi.

Elle me réveilla.

Son visage.

Je ne sais plus ce que j'étais en train de faire, à ce moment précis. Etais-je en train d'inspecter les troupes ? Etais-je en train d'abattre les nouveau-nés qui avaient passé l'âge fatidique d'une année ? Etais-je dans un camp humain, massacrant, recrutant ?

Je ne sais plus.

Mon corps travaillait pour Maria et pour l'amour de l'absence de douleur ; quand je la vis.

Tout à coup, sans crier gare, elle se montra à mon âme. Mon corps s'arrêta.

Il y avait bien des années que je n'avais vu ses traits délicats, purs, angéliques. Ses yeux brillant d'une lueur céleste.

Elle m'avait accompagné toute mon enfance d'humain – comment avais-pu l'oublier ?

Je l'appelais « ma bonne fée ». Elle était constamment avec moi. Son visage était gravé dans mon esprit depuis toujours. Gamin, je lui parlais. C'était à elle que je confiais tous mes soucis, tous mes tracas d'enfant. Ma mère parlait d'elle en l'appelant « ton amie imaginaire ». Je savais qu'elle n'était pas imaginaire : je ne l'avais pas créée, elle avait toujours été là. Avec moi. Pour moi.

C'était son visage que je voyais maintenant. Aussi net, aussi beau que lorsque j'étais humain. Elle n'avait pas changé.

Moi, si.

Elle me regardait, ne disait rien. Ses yeux parlaient suffisamment. Ils n'étaient pas accusateurs, même pas déçus : ils étaient voilés par une tristesse sans nom. Je ressentis cette tristesse au plus profond de moi : elle me transperça avec plus de violence qu'un pieu en plein cœur.

Elle n'avait pas besoin de parler.

Son regard m'avait réveillé. Sa tristesse m'avait rendu ma conscience.

Et la souffrance.

Quoi que j'eusse été en train de faire à ce moment là, je le cessai immédiatement. La douleur me courba en deux ; je fus pris de nausées – mais, évidemment, je ne pouvais vomir, ce qui était plus douloureux encore. Je devrais garder ma monstruosité en moi, à jamais. La cracher, ici, avec la prise de conscience, aurait été bien trop facile. Bien trop injuste pour toutes les victimes qui avaient péri de ma main.

Ma main exécutante. Mon esprit l'avait abandonnée, l'avait fuie, l'avait laissée suivre la voie de la haine avancée par Maria.

Le réveil était douloureux.

Je me souvenais de tout.

Je n'ignorais pas ce que j'étais : un monstre. Un assassin. Que j'eusse été privé de conscience n'excusait en rien le caractère horrible de mes actes. Ce que j'avais fait.

Ce que j'avais fait.

Ce que j'étais en train de faire.

Mais avais-je eu le choix ? Maria m'avait recruté dans un but bien précis. Je n'aurais pas pu lutter contre elle, je n'avais pas eu d'autre choix que de lui obéir.

Mais maintenant tu l'as, chuchota une petite voix, quelque part dans mon esprit.

Oui. Je pouvais choisir de quitter Maria.

De déserter.

De laisser derrière moi tout ce que j'avais jamais connu.

De partir, ainsi, simplement, pour un visage que je ne n'avais jamais vu que dans mon esprit.

Ridicule…

Et pourtant. Maintenant que j'étais réveillé, pouvais-je rester ici, exécutant des ordres dont je sentais fort bien que je ne les approuvais pas ? Qui me révulsaient, même ?

Je n'avais aucun souvenir de ma vie humaine, mais je savais que je n'étais pas un meurtrier. Je savais que je n'avais jamais aimé la violence. Je savais que cette vie n'était pas celle que je voulais.

Je me rappelai la raison pour laquelle j'avais laissé, volontairement, ma conscience s'engourdir et la haine incendier mon cœur. Je me souvins de la douleur intense, perverse, atroce, qui avait suivi mes séances d'entraînement, il y avait des années de cela. Je me souvins m'être promis de ne plus jamais m'exposer à un tel supplice.

La haine engourdissante était la solution de confort, la solution facile – attrayante pour ces raisons.

Ma fée continuait de me fixer. Ses yeux étaient des astres ardents, dont la lueur céleste était dardée sur moi. Je ne pouvais pas ne pas prendre la bonne décision.

Quoi qu'il m'en coutât, je devais quitter Maria, ôter mon uniforme de semeur de mort. Je n'avais d'autre choix que de partir.

-J'ai pris ma décision, annonçai-je à ma fée.

Elle me répondit par un sourire éblouissant qui réchauffa mon cœur aride.

-Jasper.

La voix avait claqué, ferme et dure. Le visage de ma fée se dissipa, et je me retrouvai nez à nez avec Athan, mon second. Ses pupilles rouge sang plantées dans les miennes, il me foudroyait du regard.

-Qu'est-ce que tu fous ? cracha-t-il.

Athan me haïssait pour ma position privilégiée auprès de Maria – lui aussi avait un don particulièrement utile, et pourtant j'étais toujours le préféré de notre chef. Sa haine me percuta de plein fouet et, de nouveau, je me courbai en deux, cette fois sous la violence de l'impact.

Evidemment. Pendant toutes ces années, j'avais fermé mon cœur à toutes les émotions d'autrui, n'y laissant que la haine apaisante. J'avais fait en sorte d'utiliser mon don de façon détournée, en percevant les émotions des autres sans jamais les laisser pénétrer en moi.

Et je venais de rouvrir mon cœur : voilà qu'il subissait, à nouveau, l'attaque perverse de la douleur fine, aigüe comme une aiguille.

Le choc me laissa pantois. Athan ne comprenait pas ce qui m'arrivait, ce qui eut pour effet de redoubler sa haine envers moi. Il me prit brusquement par le bras et grognant :

-Je ne sais pas ce qui t'arrive, mais tu vas devoir en répondre devant Maria.

Je me laissai traîner, tel un pantin, vers la maison où vivait Maria. Nous avions repris sa ville, Monterrey, et elle y trônait comme la reine qu'elle était.

Il me semblait être dans un rêve. Les lieux que je traversais m'étaient connus : pourtant, je les découvrais comme pour la première fois. Je rencontrais des gens que je côtoyais depuis des années : ils me semblaient nouveaux. Je découvrais même les parfums, les sons, les couleurs, avec une acuité nouvelle. Comme si j'avais vécu toutes ces années dans une bulle de coton, protectrice et neutralisante tout à la fois.

Ainsi, je redécouvris Maria comme si c'était la première fois que je la voyais. Mon endormissement avait eu un effet inattendu : j'avais perdu tout souvenir du jour de ma transformation, ainsi que de la période qui avait suivi. Je n'en savais que ce que Maria m'avait raconté : elle n'avait jamais vu un nouveau-né aussi sauvage, aussi mortel, autant assoiffé de sang que moi. J'étais né ainsi. J'étais né monstre. Incontrôlable : Maria m'avait conté tous les efforts qu'elle avait dû déployer pour domestiquer ma sauvagerie initiale. Je n'avais aucun souvenir de tout cela : tout c'était effacé. Ma rencontre avec Maria aussi.

Ce fut donc un choc lorsque je la redécouvris. Soudain, elle fut devant moi, se tenant là comme une apparition fantomatique, diaphane, si ténue … Sa chevelure d'un noir de jais offrait un contraste saisissant avec sa peau ivoire, la rendant plus délicate, plus fine encore. Les yeux rubis et la bouche vermeille achevaient de rendre ce visage étonnant de beauté et de majesté. Elle était le contraste personnifié : une apparition, une créature diaphane et éthérée, aussi légère qu'un souffle de vent, ténue comme la dernière note d'une sonate divine… et pourtant, je ne pouvais pas ne pas sentir sa force, son incroyable force, son pouvoir immense, sa volonté de fer ; elle était un roc, un pilier inébranlable, aussi solide qu'immuable.

Telle était Maria, ma créatrice, ma déesse, mon idole.

-Que se passe-t-il, Jasper, mon mignon ? s'enquit-elle de sa voix veloutée, aussi douce que le vent sur un pétale de rose.

J'étais dans une totale incapacité de parler. Athan, lui, avait des choses à dire.

-Je l'ai trouvé, Maria, en train de flâner !

Il n'eut pas besoin de plus de mots pour dire à quel point cette conduite le scandalisait.

-Nous inspections la dernière fournée de nouveau-nés, quand il s'est arrêté, comme ça, sans prévenir, et qu'il s'est mis à regarder dans le vide, sans bouger, sans rien faire ! Je…

-Stop, interrompit Maria. Tu peux partir, Athan.

Il resta sans voix.

-Mais… mais… bredouilla-t-il.

-Pars immédiatement, répéta Maria. Retourne au travail.

Et elle se tourna vers moi. Elle me fixa, ses prunelles enflammées plantées dans les miennes, sondant mon âme, incendiant mon cœur. Je pouvais sentir le lien qui nous unissait : je lui appartenais, j'étais son jouet le plus précieux, auquel elle tenait plus qu'à toute autre chose.

-Jasper, mon Jasper… murmura-t-elle, le cœur empli d'une peur abyssale. Tu ne penses tout de même pas… à nous quitter ?

Elle marqua une pause. S'approcha de moi. Passa ses doigts dans mes cheveux, sur mon visage.

-… à me quitter ?

Je ne pouvais plus penser. Mon cerveau avait été débranché. Cette peau si douce. Si soyeuse. Si. Chaude.

-Je… parvins-je à bredouiller.

-Jasper… murmura-t-elle à mon oreille. Que deviendrais-je sans toi ?

Puis elle fit un pas en arrière, me laissant pantelant, hébété. Reprendre mes esprits.

-Tu n'as pas le droit de me laisser, déclara-t-elle d'un ton ferme. Je ne suis rien sans toi, tout comme tu n'es rien sans moi. Tu resteras. Je ne veux plus en parler, dorénavant.

Elle se détourna, et mon cerveau embrumé envoya l'information : je pouvais disposer. Je sortis. Les nuages, bas et lourds, pesaient sur le ciel comme la voix de Maria pesait sur mon cœur. Je ne pouvais pas partir. Je ne pouvais pas. Elle m'avait envoûté. Enchaîné à elle. Je ne pouvais tout simplement pas partir. Tout simplement.

-Jasper ! hurla la voix d'Athan. Tu viens ou quoi ?

Je laissai mes jambes me porter vers cette voix. Je laissai ma bouche proférer de plates excuses.

Je laissai mes dents trancher les gorges des nouveau-nés trop âgés.

Je n'étais plus qu'un zombie, un pantin que Maria contrôlait à distance. C'était ainsi qu'elle me voulait. Sous contrôle. Sa marionnette. Et je n'avais pas la force de m'extirper de ce rôle.

Les jours passaient ; la haine que j'éprouvais envers moi-même me brûlait toujours plus. J'étais zombie, mais j'étais réveillé. J'avais le choix, je n'étais plus endormi. Je n'avais juste pas assez de force, de courage pour faire ce que je savais devoir faire.

Maria avait remplacé Athan, devenu trop instable, consumé par la haine, par Peter.

Peter.

Il était différent des autres. J'avais de l'affection pour lui, alors que je n'éprouvais qu'un mépris et une aversion sans borne pour les autres soldats. Son cœur… il était pur. Il n'était pas souillé par la soif dévorante, comme c'était le cas de tous les autres. Ni par l'envie incessante de tuer, de déchiqueter pour le plaisir – le plaisir de boire, évidemment, mais aussi le plaisir de tuer, pour ceux que Maria avait particulièrement bien dressés.

Peter, lui, faisait son travail parce que c'était la seule chose qu'il savait faire. Ce qui ne l'empêchait pas de se dire, tout au fond de lui-même, que ce n'était pas ce qu'il voulait. Ni ce qu'il était.

Je ne lui parlais pas. Je savais pour qui il me prenait : pour un assassin sans cœur, sans scrupules – une bête. La bête que j'avais été durant toutes ces années. Je savais qu'il me détestait pour ça. Je l'acceptais : c'était ma punition. Il haïssait travailler avec moi – mais on ne peut dire non à Maria. Il y était contraint, ce qui ne l'empêchait pas de me haïr du plus profond de son cœur – haine que je sentais à chaque instant, qui me vrillait le cœur à chaque seconde. Je ne pouvais rien dire. Je ne pouvais qu'endurer.

Notre travail consistait à maîtriser les nouveau-nés, à les entraîner, à les assoiffer, à les rendre esclaves du sang humain. Notre travail consistait à transformer des innocents en tueurs sans âme.

Une partie de notre travail consistait également à tuer les nôtres : lorsque les nouveau-nés atteignaient l'âge d'un an, ils commençaient à perdre leur sauvagerie – autrement dits, ils devenaient inutiles, pour la plupart. C'était à nous de les éliminer.

Tuer un vampire n'a rien d'une partie de plaisir : il faut le décapiter, et brûler les morceaux. C'était devenu une habitude pour moi ; mes gestes étaient machinaux, mon esprit était ailleurs.

J'étais, les mains dans le sang et l'esprit occupé par les plus sombres pensées, en train de faire mon travail, lorsque je ressentis une émotion que je n'avais plus ressentie depuis des années. Une émotion que j'en étais arrivé à oublier. Une émotion plus puissance que toute autre, qui me transperça de toute part, qui creusa dans mon cœur un trou béant, qui me donna, pour la première fois depuis tant d'années, l'envie de pleurer.

Amour.

Je me retournai vivement. Il y avait aussi beaucoup d'inquiétude, une peur infinie. Un sentiment d'urgence. Une confusion. Et au milieu de ça, l'amour. Un amour indescriptible – un amour-montagne, profondément ancré, inébranlable, sûr, éternel.

Elle était calme. Paisible. Elle savait ce qui l'attendait. Elle savait qu'il n'avait pas le choix. Elle accueillait la mort avec sérénité. Ses grands yeux rouges fixaient les siens – ils n'étaient pas suppliants. Elle lui pardonnait de la tuer.

Je le vis hésiter. Je le sentis trembler intérieurement. Il ne pouvait faire cela. Tuer celle qu'il aimait.

Urgence.

Faire quelque chose.

Tuer des soldats vampires, dangereux et sans conscience, me m'était plus aussi difficile. Devoir accepter la mort de cette créature, aussi belle que la lumière dans une prairie du matin, qui débordait d'un amour réciproque pour Peter, un cœur-pur, me révoltait. Je n'étais plus un monstre ; je ne voulais plus l'être. Je n'avais peut-être pas assez de force pour quitter Maria, mais je ne pouvais laisser faire une telle chose.

Pour redevenir moi, il me fallait empêcher cette mort.

Je me concentrai. Rapidement, j'instillai dans l'esprit de la femme une féroce envie de vivre. Puis je me tournai vers Peter.

-Partez. Tous les deux. Vite.

Il me regarda, estomaqué. Je sentis sa confusion, son incompréhension.

-Partez tous les deux, répétai-je. Je ne veux pas vous tuer. Allez !

-Peter, s'écria la femme. C'est notre seule chance !

Elle se mit à courir.

-Charlotte ! hurla Peter.

Il tourna son regard vers moi – juste une fraction de seconde, mais j'eus le temps de sentir toute sa reconnaissance, un remerciement sans parole, une gratitude indicible.

Puis il se mit à courir, et j'entendis pendant longtemps encore sa voix qui hurlait :

-Charlotte ! Charlotte !...