Dans cette deuxième partie du livre deux, vous noterez une nette différence dans la manière d'écrire.

S'adresse au public féminin, très romancé.


CHAPITRE VI

« Pour parler de la guerre, il n'y a que des larmes. »

Henriqueta Lisboa

Pensive, j'étais assise sur le rempart du Gouffre de Helm à réfléchir sur mon sort. Bien que les nains ne ressemblaient pas à ceux de Blanche-Neige et les elfes à ceux d'Harry Potter, j'avais l'impression de nager en plein conte de fées. Les paysages que j'avais foulés jusque-là relevaient également de la féerie, rien à voir avec les plages polluées et les campagnes emplies des toxines des aérosols. Mais toutes ces beautés ne coupaient pas le souffle des habitants de ce monde puisqu'elles appartenaient à leur quotidien.

Plusieurs pensées grouillaient en moi. Et si tout ceci était réel ? Et si j'étais coincée dans une autre dimension ? Non pas que la théorie des cordes d'Einstein me rebutait au plus haut point mais il fallait bien avouer que c'était l'explication la plus plausible. Avec du recul, l'hypothèse d'être coincée dans un bouquin était impossible. D'ailleurs, aucun scientifique n'avait encore approuvé la théorie d'Alice et de son pays des merveilles. S'ils savaient…

L'hypothèse du cauchemar s'était pointée à un moment mais la cohérence des événements et du monde l'avait aussitôt éloignée. A force d'osciller entre réalité et rêve, mon esprit se confondait : j'avais l'impression de devenir folle. Un seul dénominateur commun à toutes ces hypothèses : mon esprit. Mais quelle était réellement ma place ? Depuis des milliers d'années d'existence dans mon ancien monde, des milliards de vies avaient sillonné ma terre d'origine et il avait fallu que ça tombe sur moi. Je tournai la tête vers un petit garçon en guenilles qui marchait devant moi, hélant les gens à la recherche de sa mère.

Il me faisait mal au cœur. Cette vision me fit brusquement réaliser que mes pensées avaient toujours été sombres et fatalistes. Mais étais-je réellement à plaindre en y pensant ? Même si j'avais perdu des êtres qui m'étaient chers ou raté mon année de médecine, j'étais là, vivante, entourée de personnes intéressantes. On m'avait également demandé d'espionner et je m'acquittais de ma tâche autant que je le pouvais. Et pendant que je me lamentais sur mon sort, des personnes souffraient comme ce petit mendiant, errant, résigné à lutter pour survivre.

Survivre. Je devais relever la tête et trouver ma place, faire des choix et en être responsable, que ce soit dans ce monde ou dans l'autre, suivant de quel côté ma raison et mon cœur pencheraient.

Autour de moi, les gens grouillaient comme des fourmis. Rassembler les armes, séparer les hommes et les femmes, mettre à l'abri celles-ci avec les enfants, préparer la gente masculine au combat, cacher la nourriture en un même lieu… Trop de tâches à exécuter en un temps limité. Sans compter que le peuple avait été effrayé par l'attaque d'ouargues sur le chemin vers le Gouffre. Tout le monde était terrorisé à l'idée de se battre. Lors de cette précédente attaque, survenue pendant l'exode vers le Gouffre de Helm, Aragorn nous avait fait une belle frayeur, précipité par l'une de ces créatures dans un ravin. Mon cœur avait manqué un battement lorsque Gimli, arrivé au Gouffre avec Legolas, annonça à Dame Eowyn qu'Aragorn était tombé.

En l'espace de quelques instants, je crus voir ma vie défiler devant mes yeux comme si toute mon existence dépendait d'un simple homme. Tremblant de tout mon corps, j'avais dû m'allonger pour souffler à l'abri des regards. Si Aragorn était mort, ma mission s'arrêtait là et le cavalier noir m'aurait fait des remontrances car je n'avais pu rester auprès de lui. Ensuite, Dame Eowyn m'avait faite mander pour l'aider à soigner quelques blessés. Mais j'avais plus passé ma nuit à la consoler au final. Cette femme était très éprise du rôdeur et sa disparition l'avait profondément touché. Ayant vu un bout du premier volet, je savais bien que le cœur de l'homme était déjà pris par une elfe. Mais je n'avais pas le courage de le lui briser plus encore.

Heureusement, le lendemain matin, Gimli m'avait annoncé qu'Aragorn était revenu. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre jusqu'aux oreilles de Dame Eowyn qui sortit au plus vite accueillir l'homme et s'enquérir de son état. Les attentions de la jeune femme étaient touchantes et j'aurais souhaité qu'Aragorn en prenne conscience. Qui sait ? Peut-être en oublierait-il l'elfe.

Soudain, j'entendis une voix se railler derrière mon dos :

– Vous devriez faire attention. Si vous tombez de ce mur, nous n'irons pas chercher votre corps en bas.

Je me retournai et vis un homme aux cheveux blonds coupés courts et des yeux gris métalliques. C'est fou comme les caractéristiques physiques d'Eodred s'apparentaient à celles de Drago Malefoy ! Ce jeune homme pouvait être aussi gentil que sarcastique et méprisant. Personnellement, je ne le sentais pas. Peut-être que les films Harry Potter m'influençaient mais une chose était sûre : je ne pouvais pas l'encadrer. Si j'avais pu à cet instant, je l'aurais déjà giflé. Mais les mœurs de la Terre du milieu étaient bien différentes de mon ancien monde. J'esquissai un sourire tout en lui jetant un regard glacial pour lui souligner ma dépréciation vis-à-vis de sa remarque.

Sans même lui laisser le temps d'ouvrir la bouche pour répliquer, je me précipitai vers Gimli, la tête entre les mains, que je venais d'apercevoir sur les escaliers menant à l'armurerie.

– Vous semblez désemparé, maître nain ?

Surpris, il leva la tête et soupira en me regardant.

– Vous devriez vous mettre à l'abri avec les autres femmes, Dame Nerea. L'ennemi peut arriver à tout moment. Je sens sa menace grandir et vous ne devriez pas vous mettre en danger.

Faire diversion pour ne pas rentrer dans le cœur du sujet. Je compris cette feinte.

– Y-a-t-il eu une altercation avec une personne ?

Sa bouche se tordit à cette question. Il détourna les yeux, l'air soudainement abattu.

– Non, je ne suis pas concerné, gente dame. L'affaire concerne Legolas et Aragorn.

– J'avais un ami avant, nommé Matthew. Nous avons grandi ensemble.

Le nain semblait écouter d'une oreille attentive.

– Un soir, nous nous sommes disputés. Je suis partie et je ne l'ai jamais revu. Si je pouvais revenir dans le temps, je lui demanderai pardon. Je suis sûre qu'une opportunité arrivera. Ils se réconcilieront! D'autant plus que leur amitié ne date pas d'hier.

Me pinçant les lèvres, je le regardai droit dans les yeux, fixant son air surpris : j'en avais trop dit.

– Votre ami et vous vous réconcilierez un jour aussi. Vous semblez avoir la main sur le cœur, Dame Nerëa.

– Si c'était si simple… ne faites pas la même bêtise que moi.

Sa déclaration m'avait chamboulé. La main sur le cœur…s'il savait ! Un sentiment de culpabilité pointa. Les yeux perlés de larmes, je me levai pour rejoindre Dame Eowyn et les autres femmes à l'abri.

L'ennemi arrivait. Enfin, ennemi pour eux. Etant une espionne, pouvais-je pour autant dire qu'ils étaient mes amis ? Amis-ennemis…encore une fois un non-lieu.

– Je ne sais pas à quoi ressemble une bataille et je ne sais pas me battre, maître nain. Je prierai pour que vous ne périssiez pas. Aragorn, Legolas et vous.

Sur ces mots, je descendis les escaliers rejoindre Dame Eowyn dans les souterrains à contrecœur et l'esprit profondément perturbé.

OoOoOoO

La bataille faisait maintenant rage depuis des heures. Ne pas voir ce qu'il se passait dehors accroissait notre angoisse. Nous n'entendions que des hurlements et des coups d'épées.

Soudain, une violente explosion fît trembler la grotte dans laquelle nous étions réfugiés. Des morceaux de roches se décrochèrent des parois et tombèrent, blessant quelques vieillards. De jeunes personnes se précipitèrent vers eux pour les soigner.

– Rester dans cet endroit devient trop dangereux, me dit Dame Eowyn. Il doit bien y avoir un lieu plus sûr.

Soucieuse, elle s'adressa à un des gardes restés pour surveiller d'éventuels mouvements de foule dans la grotte et rassurer la population par leurs présences.

– Existe-t-il un autre endroit dans le gouffre dans lequel nous pourrions être plus en sûreté ?

– Pas à ma connaissance, ma Dame, répondit-il brièvement.

– Comment…

Il fallait que je profite de l'énervement d'Eowyn pour fuir. Si la jeune femme avait pour mission de protéger sa patrie, la mienne était tout autre. Je devais rejoindre Aragorn au plus vite afin de savoir ce qui se tramait en haut. Je me faufilai à travers le dédale d'escaliers, évitant gardes et serviteurs, puis arrivai dans la cour basse du château. Ce que je vis me glaça le sang. Des corps çà et là, dont la moitié me semblait-il au premier regard, agonisaient. Orques, hommes, elfes mélangés dans la mélasse qu'avait formée la pluie torrentielle depuis le début de la bataille. Certains avaient les membres tranchés de manière barbare, d'autres des coupures profondes dont suintait le sang.

C'était ça la guerre ? Un massacre, une barbarie. Et pour quoi ? Tout ce sang, toute cette atrocité où la mort et la vie n'importaient que peu, se mélangeant le temps d'une bataille. Ce spectacle me laissa bouche-bée.

Les orques passaient par une brèche béante dans le mur. Sans doute l'origine de l'explosion. Les hommes et les elfes étaient éparpillés, essayant autant qu'ils le pouvaient de repousser l'assaut. Mais cet acte semblait vain car les hideuses créatures se jetaient de manière mécanique à corps perdu dans la masse comme inconscients de leur propre vie.

Les bras repliés, je me fis toute petite puis décidai de longer les murs pour être plus discrète. Si j'avais bien repéré l'architecture du château, je pourrais facilement remonter par un escalier. Dans les films, il était souvent conseillé de prendre de la hauteur pour repérer ce qu'on cherchait. J'appliquai donc ce conseil qui me paraissait plutôt avisé pour cette situation.

Me collant au mur, j'avançai en catimini priant de toute mon âme pour passer inaperçue. Comme disait Mamy Beth, parfois dans la vie, il faut s'adonner à des tâches ingrates et avancer sur un champ de bataille, mine de rien, se révélait être ce genre de tâche. Mon ascension était longue et passer par-dessus les corps me ralentissait plus encore.

Alors que j'arrivai presque à destination, j'entendis une petite voix gémir. Mes yeux en cherchèrent l'origine. Un jeune garçon tout maigrelet gisait à mes pieds, me fixant. Il ressemblait tellement à Matthew dans sa jeunesse ! Sa bouche entrouverte continuait d'émettre des supplications. Je me baissai et diagnostiquai ses nombreuses blessures. D'une main, je soulevai les cheveux sur son front ; de l'autre, je le plaçai dans la position conseillée en cas de chute. Une vilaine blessure au front. Je jetai un regard autour de moi. J'étais dissimulée dans un recoin mais je voyais bien que les elfes et les hommes perdaient du terrain. Les orques allaient à nouveau récupérer cette partie du fort. Le temps m'était compté et je ne pouvais laisser ce petit mourir. Les yeux du petit « Matthew » commencèrent à devenir vitreux. Il fallait que je le maintienne éveiller.

– Comment t'appelles-tu ? Lui demandai-je en arrachant un bout de ma robe pour essuyer sa blessure.

– Haleth, fils de Hama.

– C'est un joli nom. Ton père est là ?

La question était tout simplement stupide mais c'est la seule qui me venait à l'esprit. Des bruits d'épées se rapprochèrent. Je levai la tête. La horde d'orques arrivait bientôt. Mais je ne pouvais évacuer le corps du petit et encore moins le soigner. J'entendis le jeune Halethémettre un râle. Paniquée, je claquais des doigts devant ses yeux pour vérifier s'il avait encore quelques réflexes. Rien ne se produisit, ses yeux restèrent dans le vague.

Haleth ! Hurlai-je à moitié en larmes.

Je pris le pouls, prête à effectuer un massage cardiaque si nécessaire, me contrefichant totalement de la bataille autour de moi. Il me fallait de l'aide car un tel acte, une fois commencé, ne peut être arrêté. Je levai alors la tête me demandant sérieusement ce que j'étais en train de faire. Comme si un soldat allait me prêter main forte alors que la bataille tournait au vinaigre ! Je repris le pouls du jeune Aleth. C'était fini, il n'était plus de ce monde mais je ne pouvais me résigner à le laisser partir. Il lui ressemblait tant… Caressant sa tignasse rousse, je déposai un baiser sur sa joue.

Soudain, un grognement non loin de moi m'extirpa de ma tristesse. Un orque, à quelques pas, m'avait vu et il se mit à courir après moi, hache à la main. C'est à ce moment précis que je me rendis compte que je n'avais pas d'armes pour me défendre. Plus idiote, tu meurs ! Il faut dire que Oreilles-Pointues ne m'avait pas rendu mon arme ; que la peste soit des elfes. Je me mis à courir – autant qu'il est possible en robe – comme une dératée à travers le champ de bataille, évitant haches, épées et flèches.

Plusieurs fois, je faillis trébucher sur des corps. Je ne préférais pas vérifier s'il s'agissait d'orques, d'hommes ou d'elfes. Peu m'importait à cet instant hormis ma vie.

L'orque, à ma poursuite, émettait des grognements. J'aperçus un cadavre au loin avec une épée en bas de l'escalier que j'essayai d'atteindre depuis le début. J'évaluai la distance et piquai un sprint. Arrivée au corps sans vie, je me saisis aussitôt de l'épée et me retournai. Dans ma confusion, j'arrivai quand même à trancher la gorge de l'orque à moitié. Un bon début mais mon épée était coincée dedans et je n'avais pas assez de forces pour la dégager. Devant moi, un homme se fit décapiter. Son sang éclaboussa mon visage. Aveuglée, je trébuchai en arrière sur l'escalier. J'essuyai mon visage et regardai son corps s'effondrer. Il avait un poignard dans la main ! Je me relevai pour l'atteindre mais la chose qui venait de l'égorger leva ses yeux vers moi et avança, un sourire bien édentée et l'épée levée. Autour, d'autres orques se rassemblaient.

– Non, je ne veux pas mourir maintenant comme une idiote dans le Seigneur des Anneaux, murmurai-je.

Tout à coup, un bouclier décapita l'orque et une chose sauta par-dessus ma tête. Legolas ! Il tua un à un les orques. Il faudrait que je pense à enlever ma précédente malédiction et ajouter à mon agenda des cours de combat avec l'elfe.

Si nous survivons, sifflai-je, les yeux écarquillés devant cette scène si sanglante.

L'elfe se trouvait déjà loin, combattant auprès des siens. Sans crier gare, je me levai et montai les marches de l'escalier. Je ne savais plus trop si c'était ma peau que je sauvais ou si je continuai de chercher le rôdeur.

Arrivée en haut, j'entendis la voix d'Aragorn. Elle provenait de la basse-cour d'où j'arrivai. Quel casse-tête ce château fort ! Il fallait que je le rejoigne mais l'idée de revenir sur mes pas m'arracha une grimace. Jetant un œil en contrebas, je vis que les combattants hommes et elfes battaient en retraite. La bataille était donc perdue. Confuse et chamboulée, je me laissais tomber sur les genoux. Que devais-je faire ?

Un bras m'entoura à la taille et me souleva à la manière d'un prince charmant. Je levai la tête et réalisai que c'était Eodred. Des yeux un peu trop enfoncés, des cheveux blonds hirsutes, bien qu'il avait un air sympathique avec ses yeux d'un gris hypnotisant, je tirai aussitôt une croix sur mon idée de prince charmant.

Je repris assez vite mes esprits.

– NON MAIS J'PEUX MARCHER TOUTE SEULE, J'SUIS PAS HANDICAPEE! Lui hurlai-je dans les oreilles en le frappant au torse avec mes poings.

Son attention m'énervait et j'avais horreur qu'on soit trop proche de moi. Saloupiaud, va ! Il ignora ma remarque et mes coups et s'adressa aux hommes qui couvraient ses arrières.

– Nous nous replions là-bas au bastion.

Aussitôt, j'arrêtai de le frapper. Le bastion principal. Si nous nous y replions, cela signifie que la situation est cruciale. Eodred me remit à terre et, m'empoignant par le bras, me força à le suivre. Entre deux tranchages d'orques à l'épée, je me fis sermonner pour être sortie des grottes, sermon qui n'était pas vraiment infondé dans un sens. Mais j'ignorai ses remarques désobligeantes cherchant à droite à gauche un quelconque signe du rôdeur, de l'elfe et du nain.

Nous arrivâmes assez rapidement aux portes du bastion que nous nous mîmes à tambouriner. Les orques étaient sur le point d'arriver derrière nous. Quand la porte s'ouvrit, je tombai sur Aragorn qui me tira par le bras.

– Mais que faisiez-vous dehors ? Me dit-il, l'air inquiet, surpris et en colère à la fois.

– J'étais venue m'enquérir des nouvelles du front. Il y a eu une explosion…

Le bruit des orques se ruant sur la porte me coupa dans mon explication. Aragorn m'éloigna de la porte. Les hommes se mirent à la recherche de bois pour la fortifier. Ils étaient si occupés que ma présence passa pour le moins inaperçue. Je remarquai Gimli et Legolas dans le fond de la salle qui essayaient de porter la grande table pour la mettre en travers de la porte. Je m'empressai de les rejoindre, sous les regards curieux, pour les aider. Maintenant qu'Aragorn se trouvait près de moi, je me sentais étrangement apaisée.

J'étais en train de transporter une grosse planche de bois lorsque le roi Theoden prit la parole:

– Le cor de Helm va retentir une dernière fois dans le gouffre, rugit-il.

– Gimli, allez sonner le cor, déclara Aragorn à son acolyte nain.

Je compris qu'ils allaient sortir combattre les orques dehors. Tenter un dernier assaut. Eodred surgit devant moi, les cheveux dégoulinant de sueur et le visage tâché de sang d'orques. Il saisit mes bras à pleines mains.

– Suivez les femmes et les enfants. Prenez le passage souterrain sous la montagne.

Des bruits de bois cassés retentirent. Nos deux regards se déplacèrent vers la porte. Celle-ci était en train de se fracasser. Les orques étaient sur le point de l'ouvrir. Des bruits de sabots. Les gardes avaient ramené les chevaux des écuries. Theoden et ses hommes avaient déjà monté les leurs, prêts à combattre.

Brusquement, la porte se brisa. Eodred prit mon visage entre ses mains et l'approcha du sien. La pâle copie de Malefoy allait m'embrasser ?! Ses lèvres sèches se rapprochaient dangereusement de mon visage. Que quelqu'un me sauve la vie, bon sang!

Je n'eus pas le temps de répliquer qu'un bras m'enlaça en dessous de la poitrine et me souleva. En quelques secondes, je me retrouvais assise sur un cheval.

– Prenez les rênes pour que j'aie les deux mains libres pour tirer avec mon arc.

Encore ce satané elfe !


CHAPITRE VII

« Un homme doit choisir. En cela réside sa force : le pouvoir de ses décisions. »

Paul Coelho

A mon plus grand bonheur, Arod semblait avoir ressenti mon inexpérience doublée de mon malaise et prit les devants en suivant le destrier de Théoden. Je tenais tout de même les rênes, faisant mine de diriger le cheval. Peut-être qu'après tout, il n'était pas aussi difficile que cela de mener un canasson ? Peut-être était-ce un peu comme une voiture : un coup de rêne à gauche, un coup de rêne à droite et pour accélérer, appuyer sur le champignon ? Étrangement, je restais dubitative face à mes suppositions.

Désormais, nous étions tous en selle à attendre que la porte cède, le reste des hommes étaient partis pour mener les femmes vers une sortie de secours. Les chevaux, sentant le danger venir, huaient. J'étais à mi-chemin entre la terreur, car j'étais prise dans ce combat de front, et la colère envers l'elfe qui m'avait pris pour un substitut de Gimli. Oreilles-Pointues avait intérêt à me protéger des coups sinon il allait entendre parler du pays ! Et je ne me contenterai pas de le menacer en khuzdul en brandissant ma hache !

– Respirez, il faut vous déstresser, me dit Legolas derrière moi en sortant l'épée de son fourreau.

Je voulus lui lancer une réplique cinglante mais la porte vola en éclats et une ribambelle d'orques armés jusqu'aux dents déferla dans la salle.

– Pour Eorlingas ! Hurlèrent Théoden et tous les chevaliers qui m'entouraient.

Les chevaux s'élancèrent dans la masse d'ennemis et se frayèrent un chemin jusqu'en bas. Les hommes, quant à eux, faisaient tournoyer leurs épées, tranchant têtes et autres membres de l'ennemi. Le Gouffre était à deux doigts d'être pris et pourtant, ils se battaient fièrement, tête haute, comme si l'angoisse et le désespoir ne les atteignaient plus. Leurs regards dénotaient leur courage.

En revanche, le mien était empli de terreur. Mes mains, poisseuses à cause du stress, glissaient sur les rênes, la sueur que je sécrétais commençait à faire coller mes vêtements à la peau, des larmes d'angoisse se mirent à poindre aux coins de mes yeux.

Quand nous arrivâmes sur l'avancée devant l'entrée du fort, je vis que les orques s'y comptaient par milliers. Et nous, une poignée de chevaliers, allions foncer droit dans cette masse… Quelle folie !

Derrière moi, j'entendais Legolas alternant les coups à l'épée et les tirs à l'arc. Chacun de ses gestes terrassait un ennemi, l'empêchant de s'approcher de trop près de notre monture et de la blesser. Il me fallait maintenant espérer qu'il continue à cette cadence, ne laissant entrevoir aucune faille. Autour de nous, la cavalerie n'en menait pas large et plusieurs hommes avaient déjà perdu la vie.

Parmi ce méli-mélo, mon regard volait à droite et à gauche : j'étais complètement perdue. Il me vint alors à l'idée que tout était fini, que le Rohan allait essuyer une défaite, et que tous ces hommes étaient voués à la mort. Je n'étais rien dans cet échiquier sur lequel se jouait une partie entre le Bien et le Mal, seulement un pion. L'un des petits pions dont les grands joueurs n'hésitent pas à sacrifier des vies. Mon existence comptait peu dans cette bataille car, même si j'avais une mission, d'autres petits pions pourraient me remplacer dans le cas où ma mort surviendrait.

Alors que, sans une once d'espérance, je regardais autour de nous les hommes et les orques se battre avec acharnement, une lumière m'éblouit et je vis une masse de cavaliers descendre la pente de la montagne, chevauchant droit sur l'ennemi.

– Gandalf, cria l'elfe.

Pour une fois, j'étais contente de le voir celui-là !

OoOoOoOoOoOoO

Quelques heures plus tard…

Des morts, des morts et encore des morts… La bataille s'était achevée sur une victoire du Rohan. Mais le prix fût celui du sang de milliers de soldats, tant d'un côté que de l'autre.

Quand Legolas me descendit du cheval, il se confondit en excuses pour m'avoir amenée dans ce bourbier. Je ne lui répondis pas, mon regard était trop occupé à survoler les tas de cadavres qui jonchaient le sol. Des hommes s'occupaient déjà à ramasser les orques pour les rassembler en petits monts de corps. Ceux des hommes du Rohan étaient alignés, prêts à être enterrés dans une fosse commune que l'on avait commencé à creuser. Une odeur nauséabonde parvint à mon nez et me fit avoir un haut le cœur. Au loin, des fumées s'élevaient d'un bûcher où l'on brûlait les corps des ennemis.

– Dame Nerëa, vous êtes blanche, me fit remarquer Legolas qui s'approcha pour me tenir le bras.

Je pris la manche de ma robe et la plaçai devant mon nez pour respirer et m'éviter surtout de vomir.

– Avez-vous un peu d'eau ? Soufflai-je à l'elfe.

Il acquiesça, sortit une outre et versa un peu d'eau dans sa main puis me tendit l'objet. Je bus quelques gorgées tandis que l'elfe me passait de l'eau sur le visage pour me rafraîchir. Un chevalier nous aperçut et s'approcha en nous saluant :

– Etes-vous bien Dame Nerëa ? Me demanda-t-il.

Je le regardai, tout en gardant ma manche devant mon nez, et acquiesçai. J'avais rencontré ce chevalier sur le trajet avec Aragorn, Legolas et Gimli.

– Je suis Eomer, fils d'Eomund et neveu du seigneur Théoden. Ma sœur, Dame Eowyn, souhaite que vous la rejoigniez pour aider les guérisseurs.

Son regard fixait avec intensité mes joues pâles.

– Vous sentez-vous bien ? Continua-t-il en arquant un sourcil.

– Elle doit être en état de choc, répondit Legolas.

Par crainte de passer pour une mauviette, j'inspirai un bon coup dans ma manche puis me levai en faisant de mon mieux pour ne pas vaciller :

– Non, non je vais bien. Je vais rejoindre Dame Eowyn tout de suite.

– Bien, je vais de ce pas l'en informer, me prévint Eomer avant de rejoindre d'autres hommes plus loin. Vous la trouverez dans la salle commune.

J'acquiesçai et m'apprêtai à partir quand une main me retint par l'épaule :

– Prenez donc l'outre, vous êtes toujours blême.

– Je vous remercie, maître elfe. Ça ira, je peux me débrouiller, répondis-je en repoussant doucement l'outre.

– Vous êtes encore trop fragile.

Quel bon sens de la déduction ! Mais il fallait avouer que l'elfe n'avait pas tort dans un sens… Recoudre un bonhomme avec des vertiges était risqué. Seulement, je ne pouvais laisser des personnes souffrir sans agir. Déformation professionnelle sans nul doute…

– C'est mon travail et je dois aller les aider. Je vous remercie de votre aide.

L'elfe restait perplexe.

– Alors, maître elfe, à combien est votre compte ? Vous ne m'avez toujours rien dit, fit une voix grave et profonde.

Legolas et moi nous retournâmes en même temps et vîmes Gimli, que nous saluâmes aussitôt. L'elfe se précipita pour lui faire une accolade. Il était vraiment plaisant de voir une amitié aussi forte entre des peuples aux apparences si différentes. Puis je vis Aragorn sur la droite, toujours à cheval. Lorsqu'il nous aperçut, il dirigea son cheval vers nous. Une fois à notre hauteur, il démonta Hasufel et le plaça aux côtés d'Arod. Il me salua puis se tourna vers Gimli et Legolas :

– Mes amis, Gandalf souhaite que nous allions avec le roi Theoden jusqu'à l'Isengard pour rendre visite à Saroumane le traître et faire justice. Nous partons maintenant.

« Le traître ». Ce mot résonna dans ma tête et un frisson parcourut mon échine. Je me rendis compte que si je continuais à obéir au cavalier noir, ce serait mon futur statut : traître. Mais avais-je réellement envie de continuer ma mission ? J'en doutais sérieusement. La bataille du Gouffre de Helm avait été un réel tournant dans ma prise de décision. Dans mon ancien monde, j'avais souvent vu des documentaires sur les guerres. Durant mon parcours scolaire, nous avions même passé notre temps à les étudier. Mais toutes les vidéos, photos, histoires n'exprimaient pas la dure réalité de celles-ci et les sentiments que l'on pouvait y ressentir.

J'avais pris ma décision. Elle était claire et nette.

Je refusais de poursuivre cette mission et d'être l'un des participants à ce génocide.

OoOoOoOoOoOoO

Après avoir salué Aragorn, Legolas et Gimli, je m'étais empressée de rejoindre Dame Eowyn dans la salle commune où étaient rassemblés tous les soldats blessés. La princesse m'avait accueillie avec joie avant de m'amener vers le fond de la salle où un vieil homme gros et gras me fût présenté : Gram, le guérisseur principal de la Cour. Dès que nos regards se croisèrent, j'avais compris que notre relation serait houleuse. Nous ne nous apprécions pas. Et il nous faudrait faire avec car Dame Eowyn m'expliqua que – une femme ne pouvant exercer seule – Gram serait mon mentor, il continuerait ma formation et je me verrai confier les tâches réservées aux « femmes-guérisseuses ». Aussi, en tant que femme seule, j'avais besoin d'un tuteur pour toutes affaires qu'elle soit maritale, pécuniaire ou d'autres natures et Gram avait été désigné d'office. Cette dernière annonce fut la cerise sur le gâteau.

Bien que dégoûtée, je mis la main à la pâte et suivis les instructions de mon nouveau « maître » pour soigner les soldats. Nous travaillâmes toute la journée puis la matinée qui suivit. Le lendemain, dans l'après-midi, Eomer et sa sœur prirent la décision de reconduire la population au château, estimant que nous étions hors de danger à présent. Sur le chemin, Gram m'expliqua en quoi consisterait mon nouveau métier en tant qu'apprentie-guérisseuse à la Cour, me détailla la vie médicale au château et m'annonça qu'un appartement, dans la partie du château réservée aux domestiques, m'avait été préparé. Il se situait à côté du sien, lui permettant ainsi de venir me réveiller en cas d'interventions nocturnes.

Une fois arrivée au château, Gram me donna congé pour la journée et je fus autorisée à prendre connaissance de mes nouveaux appartements. Ce fût Mélite, également « directrice » des domestiques de sexe féminin, qui m'y mena. Devant les portes de mon nouveau foyer, situé à l'angle d'un couloir, la vieille femme prit congé car, se faisant tard, elle devait préparer le coucher de Dame Eowyn. Quand j'entrai dans la chambre, je fus heureuse de constater que le soleil donnait sur la pièce, l'illuminant de ses lueurs orangeâtres du crépuscule. Mon nouveau logement était une unique et vaste pièce, trouée sur une face de trois immenses fenêtres rectangulaires s'ouvrant sur la plaine du Rohan. Le lit tendu de rideaux marrons, l'armoire et la commode en noyer sur laquelle reposait un miroir ainsi qu'un bac pour se laver et une chaise de paille dans le coin constituaient le seul ameublement. L'odeur du bois imprégnait la pièce et m'apaisait. Sur les couvertures, je vis un élément qui m'était familier : ma besace que j'avais oubliée au château ! Je me précipitai pour l'ouvrir. Rien ne manquait, fort heureusement. A côté de la besace, je vis qu'on m'avait laissé une robe très simple dans les tons ocres. Je me souvins alors que mon dernier bain remontait à mon arrivée au château…

N'osant regarder dans le miroir la crasse qui devait orner ma peau, j'allais aussitôt à la recherche d'une domestique pouvant me trouver de l'eau. Lorsque j'ouvris la porte, je tombai aussitôt sur Mélite et Dame Eowyn.

– J'ai pensé que vous souhaitiez vous laver. J'ai donc demandé à Mélite de vous apporter de l'eau, expliqua Dame Eowyn. Normalement, les domestiques doivent aller chercher eux-mêmes leur eau mais, comme vous venez d'arriver, vous n'avez pas connaissance des habitudes du château.

– C'est très gentil de votre part, dis-je en prenant le seau en bois des mains de la domestique.

– Après ma journée, je viendrais vous voir pour vous éclairer sur la vie quotidienne de ces lieux, fit Mélite.

– Ne vous donnez pas cette peine, Gram saura prendre du temps pour m'expliquer.

Mélite et Dame Eowyn levèrent en même temps les yeux au ciel en faisant la moue. Aïe, ce Gram n'avait pas l'air si apprécié…

– J'ai une autre requête, dit Dame Eowyn en s'avançant vers moi. Un pigeon nous est parvenu avec un message : mon oncle revient demain. Aragorn également.

Je vis le visage de la femme s'éclaircir en prononçant le nom du rôdeur. Le retour du trio m'enchantait également, bien que la menace « Gandalf-is-back » pesait toujours. Je me sentais moins oppressée mais toujours stressée à l'idée qu'il puisse venir m'interroger. Mélite s'éclipsa sans un bruit pour rejoindre un groupe de domestiques plus loin.

– Et je souhaiterais que vous veniez à la fête que j'organise pour la victoire du gouffre de Helm en l'honneur de mon oncle.

Je souris.

– …Aragorn, n'est-ce pas?

Elle rougit et acquiesça.

– Oui, il sera présent, bafouilla la princesse.

– Faites ce que vous pouvez. Aragorn est un homme noble, il ne vous fera jamais de mal, lui répondis-je à voix basse pour ne pas me faire entendre des domestiques aux alentours.

– J'espère… Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, fit-elle en reculant pour partir.

– Si… si vous souhaitez venir discuter, vous savez où me trouver…, proposai-je maladroitement.

La jeune femme me sourit et acquiesça avant de s'en aller. J'avais remarqué qu'elle venait de plus en plus souvent me voir pour me parler et se confier. Elle et moi nous étions rapprochées au cours des derniers événements. Cette promiscuité ne me dérangeait pas car j'appréciais beaucoup ce petit bout de femme de trois ans mon aînée. Son esprit de féministe me plaisait. En réalité, elle était l'une des femmes qui ressemblait le plus à celles de mon monde. Les autres étaient plutôt discrètes, en retrait par rapport aux hommes. Aucune ne se faisait entendre. Elles tenaient le rôle-type de la ménagère.

Je claquai la porte puis portai le seau jusqu'au bac. Un bon bain d'eau froide était nécessaire pour me rafraîchir les idées et vider mon trop-plein d'émotions !

Le lendemain matin, je rejoignis Gram dans une pièce faisant office de « cabinet médical ». Il m'expliqua qu'étant son disciple, mes journées, qui commenceraient dès l'aube, seraient divisées en deux parties : l'une en travaux pratiques, et l'autre, dans la bibliothèque du château à étudier. Le vieil homme avait écrit de nombreux parchemins traitant des maladies et des traitements affiliés.

Ma première matinée fut assez mouvementée : quelques domestiques vinrent se plaindre de maux de ventre et une femme de douleurs aux reins.

Le midi, lorsqu'avec Gram nous nous dirigeâmes vers les cuisines pour nous sustenter, je vis que dans la salle commune du palais, les domestiques s'affairaient pour préparer la salle. Dame Eowyn, au milieu à gérer la troupe dans leurs tâches, me vit et se hâta de venir à ma rencontre pour s'assurer que ma présence tenait toujours pour la fête qui avait lieu le soir-même. Je la rassurais et lui fit un clin d'œil, qui la fit sourire, lui faisant comprendre que je la soutiendrai dans ses tentatives de rapprochement avec Aragorn.

Je tardais dans la bibliothèque jusqu'au crépuscule, croulant sous les parchemins qui s'amoncelaient ci et là au point que je n'avais plus de places, même pour une plume. Ces entassements de papiers me rappelaient mes bachotages dans mon ancien monde. Mélite arriva pour me dire d'aller me changer car Dame Eowyn m'attendait à la fête qui allait commencer d'un moment à l'autre. Voyant que je ne m'étais pas changée, elle pinça les lèvres et me coiffa rapidement en nouant quelques mèches en arrière à la manière des femmes du Rohan. Pour ma tenue, il n'y avait plus assez de temps. Une fois l'inspection terminée, la vieille femme s'en alla, l'air mécontent. Je ne lui en voulais pas car elle avait raison : étant donné que mon arrivée était récente, je devais faire des efforts.

Pressant le pas pour rejoindre les convives à la fête et, surtout, ne pas attiser la colère de Mélite, je me faufilais dans les couloirs en direction de la salle commune. A un angle, je faillis percuter un homme, un petit homme.

– Veuillez me pardonner, je…je ne vous avais pas vu, bafouillai-je maladroitement, surprise de voir un semi-homme.

Le personnage me regarda et se confondit en excuses mais mes yeux avaient déjà dérivé sur deux hommes qui l'accompagnaient.

– Dame Nerëa, firent-ils en me saluant.

– Maître nain, maître elfe, je suis ravie de vous voir, leur répondis-je.

– Vous vous connaissez ?, questionna le semi-homme en tournant la tête tantôt vers Legolas et Gimli, tantôt vers moi.

– Dame Nerëa a parcouru un bout de chemin avec nous, expliqua Gimli. Nous vous expliquerons.

– Décidément, je dois rattraper de nombreux récits. J'ai hâte que vous me fassiez part de votre aventure !

Puis le semi-homme se tourna vers moi.

– Je suis enchanté de faire votre connaissance, Dame Nerea. Je m'appelle Meriadoc mais tout le monde m'appelle Merry, je viens de la Comté…

– Allez-vous à la fête ? Nous devons nous presser avant que la cérémonie ne commence, coupa Gimli.

J'acquiesçai et nous nous dirigeâmes d'un pas hâtif vers la salle.

A notre arrivée, celle-ci était déjà bondée. Je vis que Theoden siégeait déjà sur son trône, Eowyn et Eomer à ses côtés ; Aragorn avait pris place au premier rang. A ma grande surprise, Mélite se trouvait sur sa gauche. Sans doute une feinte de Dame Eowyn pour faire suivre le rôdeur. Je rejoignis Gram à la table voisine, juste face à celle d'Aragorn. Mon maître me lança un regard de travers, voyant que j'arrivais parmi les dernières personnes. Sans un mot, je m'installai n'osant regarder où l'elfe, le nain et le petit homme s'étaient assis

Brusquement, toute l'assistance devint silencieuse et Dame Eowyn s'avança pour porter une coupe à son oncle. Celui-ci s'en saisit et tout le monde se releva. L'air solennel, il prit la parole :

– Ce soir, souvenons-nous de ceux qui ont donné leur sang pour défendre ce pays. Saluons les morts victorieux !

A ces mots, tous levèrent leurs pintes avant de la boire :

– Gloire !

Je regardais ma pinte, l'air dépité, repensant au fait que je ne tenais pas du tout l'alcool. Gram, qui s'aperçut que je ne buvais pas, me lança un regard insistant. Je cédai.

Après avoir bu entièrement la pinte de bière, je commençai à être légèrement joyeuse et je me dis qu'il était temps de prendre l'air avant de commettre une bourde. Alors, je commençai à slalomer parmi les femmes et les hommes, évitant à tout prix Eodred.

Le jeune homme, bien rasé et coiffé, une pinte à la main, était en pleine discussion avec d'autres soldats rohirrims. Je me cognai à une table et une voix masculine me héla :

– Dame Nerëa !

Toute guillerette – et surtout pompette -, je me retournai et tombai nez à nez avec un homme aux oreilles pointues, beau à tomber par terre. C'est fou comme l'alcool pouvait aiguiser les sens visuels parfois ! Son air étonné me fit rire.

– Vous vous êtes fait mal ? Me demanda-t-il.

– Non, non, tout va bien, lui répondis-je tout en continuant de glousser. Je vais sortir un peu.

Une voix s'éleva juste à côté de moi.

– Ni pause, ni goutte renversée.

Un jeu d'alcool! Finalement ils savaient aussi s'amuser en Terre du Milieu !

Je vis Eomer s'approcher de la table où étaient installés Gimli et Legolas puis leur tendre des pintes. Il était temps que j'aille prendre l'air avant que mon état dégénère et que je me mette à chanter des chansons paillardes en sautant sur la table. Avant que je ne parte, l'elfe me demanda où j'allais.

– Sur la terrasse la plus en hauteur, lui déclarai-je.

– Faites attention…

Mais qu'imaginait-il ?

OoOoOoOo

A l'intérieur, la fête battait son plein. Les hommes enchaînaient les pintes et se rassasiaient à foison. J'étais assise sur un banc depuis plus d'une heure à observer les contrées du Rohan du haut de la terrasse. Toute à mes réflexions, je me disais que cette vie me plaisait et que j'avais fait le bon choix. Désormais, j'avais mon propre but et ma ligne de vie était toute tracée. L'angoisse, due à la mission que m'avait confiée le Cavalier Noir, m'avait quitté à l'instant où j'avais décidé de rompre notre pacte. J'étais sereine. D'ailleurs, j'avais écarté l'idée que je puisse le revoir, me confortant à la seule pensée que cet être n'agissait que par les rêves et ne pouvait m'atteindre autrement.

Je tournai la tête vers le château. Mais devais-je leur avouer ? Mon identité avait été bien intégrée et devenir « Nerëa » me dérangeait de moins en moins. En outre, socialement parlant, j'étais désormais apprentie-guérisseuse, ce qui était un métier non négligeable et même honorable dans ce monde. Grâce à Gram, j'étais même rapprochée des seigneurs, que demander de plus ?

Et puis, pour quelles raisons leur dire? Pour se faire condamner ?

Brusquement, j'entendis des pas et vit Gimli qui s'avançait sur la terrasse à ma rencontre.

– Legolas n'est pas avec vous, maître nain?

– Si, il arrive.

Au moment où il finit sa phrase, la silhouette de l'elfe se dessina dans l'encadrement de la porte.

– Je me disais aussi… vous êtes inséparables tous les deux.

Le nain et l'elfe décochèrent un sourire l'un et l'autre.

– Pouvons-nous nous joindre à vous ? Me demanda Gimli.

J'acquiesçai. Gimli se mit à ma droite et Legolas à côté du nain. Au-dessus de nos têtes, le ciel était parsemé d'étoiles. Il n'y avait aucun bruit. Le silence complet. Je fermai les yeux, c'était reposant.

– Le ciel est découvert ce soir, constata le nain.

J'ouvris les yeux et le regardai.

– Oui, ça change du temps que nous avons eu ces derniers jours. Entre la pluie et le vent…, m'exprimai-je levant les yeux vers le firmament. J'aime beaucoup les étoiles… avant, je sortais chaque nuit les observer.

Legolas, qui regardait devant lui, tourna brusquement la tête vers moi.

– Les étoiles ont une symbolique particulière pour mon peuple.

– Pourquoi ?

– Lorsque les premiers elfes furent placés en couple dans une clairière sur Arda et se réveillèrent, la première chose qu'ils virent fût le ciel étoilé. Ils en restèrent en admiration un long moment avant même de réaliser qu'ils n'étaient pas seuls. Ces étoiles que vous voyez sont les créations d'Elentari. Pour cette raison, Elbereth, un autre de ses noms, demeura depuis notre apparition la Vala la plus adulée de notre race.

– Les nains aussi ? Interrogeai-je Gimli.

– Non. Nous autres, nains, devons notre création à Mahal, Aulë en elfique, car nous ne faisons pas partis des Enfants d'Eru, contrairement aux hommes et aux elfes. Notre maître, Mahal, selon la légende, nous aurait créés sous une montagne à l'abri des regards. Mais Eru, créateur de toutes choses, s'en aperçut et notre Vala dût s'en repentir, expliqua Gimli. Par la suite, le créateur nous offrit le libre-arbitre et nous adopta à la seule condition de dormir jusqu'à ce que tous les peuples, enfants d'Eru, arrivent en Terre du milieu.

– Mais ce n'est pas pour ça que nous n'aimons pas les étoiles, continua-t-il, l'air faussement sérieux.

Nous nous mimes à rire tous les trois. Gimli avait toujours le mot pour plaisanter !

– Donc vous, vous avez été créés par couple ? Demandai-je à Legolas.

– Oui, notre créateur a prévu qu'à son réveil, chaque elfe soit aux côtés de sa compagne ou de son compagnon. Chaque elfe possède donc une âme sœur.

– Vous avez vu votre âme sœur ?

Je m'en voulus aussitôt d'avoir posé cette question aussi maladroitement car Legolas parut gêné.

– Non, je ne fais pas parti des premiers elfes. Mais une âme sœur m'a été attribuée, c'est une certitude.

– Vous n'avez peut-être pas le même avis mais je pense que nous tous avons une âme sœur. Le véritable amour, déclarai-je d'une seule traite. Après je ne peux pas vous dire quel est le véritable amour et la simple amourette car je ne sais pas faire la différence. Je suis trop jeune.

– L'amour est une notion compliquée à mes yeux, confia Gimli. J'ai déjà aimé dans ma jeunesse mais mon amour pour la dame Galadriel est tout autre. Même si elle n'est pas âme sœur, j'éprouve pour elle un sentiment fort.

Legolas et moi sourîmes bêtement face à la déclaration du nain. C'était mignon comme tout!

– Les sentiments des elfes sont souvent, à cause de notre nature, la source d'incompréhension, expliqua à nouveau l'elfe. Comme le mariage, ce sont des choses que nous ne considérons pas comme dues, mais plutôt naturelles. Il n'y a rien de conventionnel. La plupart du temps, excepté en périodes obscures telles que nous traversons en ce moment, nous sommes mariés à notre cinquantième anniversaire. Ce mariage résulte soit d'un amour soit après de longues fiançailles avec un consentement certain de la part des deux parties. Rien ne peut être arrangé, car l'aspect naturel et le consentement sont deux éléments qui ne peuvent être mis de côté. Pour preuve, des fiançailles peuvent être rompues si l'une ou l'autre partie ne souhaite plus s'engager. Mais c'est un fait rare car nous ne prenons pas à la légère les engagements. Pour nous fiancer, les deux individus s'offrent un objet en général. Cet objet est un symbole car il signifie l'abandon de soi à l'autre. Autrement dit, les deux âmes deviennent liées pour la vie.

– Mais si vous vous engagez avec la mauvaise personne ?! M'exclamai-je en pensant à la croissance des divorces dans mon monde.

– Nous naissons par couple d'âmes, Dame Nerea, et nous sommes immortels. Notre immortalité est aussi conçue pour chercher notre âme sœur et vivre auprès d'elle. Lorsque les deux âmes sont enfin jointes, les deux individus ressentent généralement un manque, quand l'un s'éloigne de l'autre, et les deux individus sont généralement plus affectueux l'un envers l'autre qu'envers quiconque, à ce que j'ai pu constater. Comme s'ils étaient imprégnés l'un de l'autre.

– Je ne peux en dire plus, je n'ai jamais été amoureux, rajouta l'elfe.

– J'espère qu'un jour, la flèche de Cupidon transpercera votre cœur.

– Cupidon? Me demanda l'elfe.

– Une vieille expression de chez moi, répondis-je rapidement puis je regardais Gimli. J'aurais voulu que Dame Galadriel, dont vous m'avez parlé, soit votre âme sœur, maître nain.

Un silence s'installa.

– Les amours entre nains et elfes n'existent pas, déclara Legolas, le regard dans le vide, comme s'il se rappelait un souvenir.

– Gente dame, mon ami, je vais vous laisser. Il fait frais et je voudrais me réchauffer à l'intérieur dans nos appartements, fit Gimli, déjà levé, en nous saluant.

En quelques pas, il rejoignit l'entrée puis disparut à l'intérieur.

– J'espère que je ne l'ai pas vexé, chuchotai-je.

– Non, ne vous inquiétez pas, me rassura Legolas.

Je me tournai vers l'elfe et vis qu'il avait rabattu la capuche de sa cape sur sa tête. Pendant quelques instants, mes yeux s'attardèrent sur son visage. Bonté divine, que foutais-je en pleine nuit seule à côté d'un elfe!

– Gimli a raison, le ciel est vraiment découvert ce soir. Je n'ai que très rarement l'occasion de voir les étoiles dans ma forêt. Nous vivons dans une immense caverne. Non pas à l'image des nains. Une vaste caverne illuminée de pierreries et de joyaux en tout genre. Nous y avons planté des arbres pour nous sentir à l'aise sous cette roche. Bien sûr, nous sortons pour chasser ou festoyer dans des clairières. Malheureusement, avec les années sombres, mon père Thranduil s'est de plus en plus refermé sur lui-même, limitant ainsi nos sorties et accroissant la méfiance de mon peuple envers l'extérieur.

Puis il me regarda.

– Veuillez m'excuser. Je parle trop. Et vous semblez grelotter, Dame Nerea.

Il retira sa cape et approcha son visage du mien tout en m'en enveloppant. Je n'avais jamais vu son visage d'aussi près. C'est impressionnant comme les elfes sont d'une beauté hypnotique. J'étudiais les traits parfaitement dessinés de son visage. Un coup de vent mit en travers une mèche de ses cheveux sur mon visage. Cela me rappelait Matthew : quand il avait les cheveux longs, dans sa période d'adolescent rebelle, ses mèches se plaçaient sur mon visage lorsqu'il me prenait dans ses bras pour me câliner et je le lui remettais derrière l'oreille. Comme avec mon ami, je pris la mèche de Legolas dans ma main pour l'écarter et la replacer. Mais l'elfe, surpris, eut un mouvement de recul. Et zut, encore un écart de conduite!

Son regard bleu profond se planta dans le mien. De petits yeux en amandes pouvant saisir tout détail à des kilomètres. Des yeux bleus pouvant vous pénétrer et lire en vous comme dans un livre ouvert.

Gênée et honteuse, je détournai les yeux. Le silence commençait à devenir pesant. Je reposais ma main et baissai les yeux en direction de la vaste plaine du Rohan qui s'étendait sous nos pieds.

– Un jour, j'aimerais pouvoir visiter les Terres du milieu. Je n'ai connu que les plaines et les villes. Je n'avais jamais vu de forêts avant d'arriver ici, dis-je.

L'alcool me faisait trop parler. Je ne pouvais m'en empêcher. Ma langue se déliait toute seule.

– Vous pourrez venir visiter mon royaume avec Gimli, une fois la guerre finie, me proposa Legolas.

– Si nous réussissons, oui. Je vous suivrai. Je vous le promets.

Pour la première fois, je réalisai qu'une de mes promesses n'était pas un mensonge. J'avais réellement envie de voir tous les paysages de la terre du milieu. Le peu que j'en avais vu m'avait plu. Ces terres qui m'avaient autrefois révulsé m'attiraient, ou plutôt elles m'appelaient.

– J'aimerais tellement vivre sur ces terres. Mon monde me manque mais j'aime être ici.

– Votre monde ? Cilla aussitôt Legolas à voix haute.

Alors là, bravo ! Pour une boulette, c'en est une belle !

– J'ai trop bu, mentis-je. L'alcool me fait dire des sottises.

L'elfe grimaça. L'air peu convaincu, il replongea dans sa méditation, le regard dans le vide puis se mit à chanter. La voix d'un elfe n'a rien à voir avec celle d'un homme. C'était un son mélodieux rappelant les oiseaux au printemps. Je fermai les yeux.

« Par-delà les Monts Brumeux et l'Ancien Gué,

Meurtries et pourtant non moins belles,

Demeurent la Forêt Noire et la gloire du passé

Soumises par le Seigneur aux yeux de gel.

Que vienne en ces lieux l'éclat du Printemps

Jadis fier, dans la rosée se reflétant,

Et qu'avec les radieux chants des augures

S'accorde la musique des Ainur.

Lointain le temps où la forêt nous conviait…

Calme et posée, à elle les elfes se confiaient,

Plaisante et vive, maints habitants la côtoyèrent,

Quand les fils d'Ungoliant n'arpentaient pas cette terre…

Le Mal est en chemin, arrêtée est la roue du temps,

Ne vient plus le renouveau qu'apporte le printemps.

Ancienne joie, beauté passée, la forêt est las

Des requiems chantés pour son Athelas.

J'avance, le firmament gris pleure pour mon cœur,

Un chemin lumineux se dessine devant moi.

Destin des miens, claire est notre erreur

D'avoir plongé ce sanctuaire dans l'effroi.

La caverne est là, refuge des damnés…

Sans peur et sans regrets, mais délaissé

Par mes frères, j'avance, devant moi un voile

Qui dissimule le chemin parmi les étoiles.

La lumière succède à la nuit, j'ouvre les yeux…

Que m'importent les regards, les rires sur mes défauts,

Qu'on m'exile pour mes fautes, elles sont mon feu,

Mon ardeur, elles sont ma vie, je suis leur fier Héraut ! »

- Qu'est-ce-que vous chantez bien ! Vous auriez fait un carton par chez moi, m'émerveillai-je.

– Faire un carton?

Je déglutis puis essayai de me rattraper du mieux que je pouvais.

– Décidément, j'ai pas mal d'expressions de mon village à vous apprendre, maître elfe ! Mais je me sens lasse et c'est avec regret que je dois vous quitter. J'espère que nous nous reverrons bientôt.

– Demain soir, venez donc nous rejoindre, Gimli et moi, nous parlerons de nos cultures.

– J'accepte votre invitation avec plaisir.

Avant même qu'il ne me réponde, je me retournai puis filai vite regagner ma chambre. Le lendemain matin, je me levai tôt pour travailler avec Gram.

Et oui, il y en a qui bossent, contrairement à certains elfes !


CHAPITRE VII (2)

« L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse

que par un dessein forcé de trahir. »

François de La Rochefoucault

Le lendemain matin, la panique semblait s'être emparée du château. Je sillonnais les couloirs à la recherche d'une noble personne qui puisse m'expliquer les raisons de ce remue-ménage.

La noble personne en question qui put me répondre fût Gimli qui allait rejoindre Merry et Legolas dans les écuries. Dans la nuit, un incident s'était produit. Pippin, un des hobbits qui m'avait aussi été présenté, s'était emparé du Palantir qui permettait de communiquer avec Sauron. Par accident, celui-ci lui avait fait des révélations. Aragorn avait également frôlé le palantir, dévoilant ses propres pensées, et il fallait donc agir vite. Dès l'aube, après une réunion, il fût décidé que Gandalf irait à Minas Tirith avec Pippin pour faire part de la situation à l'intendant du Gondor. Le magicien avait l'intention d'allumer les feux de secours afin de décider le roi Théoden à partir en guerre.

En attendant son signal, nous, la population, restions au château d'Or d'Edoras. Comme Merry était très soucieux, Gimli et Legolas avaient décidé de lui tenir compagnie. Quel étrange trio formait-il !

Quant à moi, je continuais mon petit bonhomme de chemin dans la nouvelle vie que je m'étais créée. Le matin, j'allais accoucher des femmes quand il y en avait ou aider Gram dans ses tâches et l'après-midi, je les passais dans la bibliothèque d'Edoras à étudier des textes de médecine diverses. Parfois, Dame Eowyn me rejoignait. Nos discussions pouvaient tourner autour des méthodes de guérisons comme de sujets plus féminins, entre autres les méthodes de protection des femmes pendant leurs menstruations. Etant donné que la Terre du milieu me paraissait un peu arriérée au niveau de la médecine, j'avais pour ambition de les faire progresser. Bien sûr, mes pseudos-découvertes devaient ne pas être trop sensationnelles ni trop répétitives pour ne pas éveiller les soupçons sur mon véritable passé. J'avais décidé que ma première découverte serait un remplaçant de linge blanc, une sorte de tampax compact des temps médiévaux. Le linge blanc que les femmes plaçaient entre leurs jambes me paraissait si peu hygiénique…

J'effectuais toutes ces tâches en me cachant d'Eodred. Depuis la bataille du Gouffre de Helm, le chevalier me cherchait dans les moindres recoins du château. Le soir, il attendait parfois devant la porte de ma chambre. Mais j'avais trouvé une feinte : je rejoignais Legolas et Gimli chaque soir sur la plus haute terrasse du château pour observer les étoiles et apprendre mutuellement de nos propres cultures. C'était devenu comme un rituel.

Comme nos veillées tardaient la plupart du temps, Gimli prenait congé pour se coucher. Je restais avec Legolas. L'elfe m'apprenait le nom de chaque étoile : Ithil, la lune ; Cerch i-Mbelain, la constellation de la Grande Ourse ; Menelvagor, la constellation d'Orion. Je lui enseignais en échange quelques cours de médecine appris à Edoras. Souvent, pour se moquer, il me surnommait : « Istui » qui signifiait Érudit en Sindarin dans le sens d'un sage parmi les grands sages. Je le traitais de petit vieux en réponse. Il me parlait de son père. Je lui contais ma vie avec Mamie Beth.

Une profonde amitié semblait naître. Je m'étais très attachée à Gimli et Legolas.

Les journées se suivaient, calmes et apaisantes, durant lesquelles je remplissais mon rôle avec une minutie incontestable. A Edoras, le peuple avait repris son quotidien, loin des soucis de la guerre.

Puis un matin, tout bascula. Alors que je déjeunais à la table des domestiques, non loin de celles des seigneurs, Aragorn arriva précipitamment dans la grande salle. Des gouttes de sueur perlaient sur son front.

– Les feux d'alarmes de Minas Tirith. Ils sont allumés. Le Gondor appelle à l'aide ! S'écria Aragorn, essoufflé.

Il s'adressait au roi. De prime abord, Théoden affecta d'ignorer. Puis il reprit ses esprits en quelques instants et répondit, l'air assuré :

– Et le Rohan y répondra.

Tout le monde se mit à s'agiter autour de moi. Une intuition me dit que je n'allais pas manger d'aussi bon petit déjeuner de sitôt. Devant moi, la table était jonchée de mets en tous genres : des fruits, du fromage arrosé d'hydromel, des tartes, quelques morceaux de viandes et du vin. Que de gâchis ! Je pris une ou deux pommes dans mes poches tout en avalant un bout de tarte avant de me mettre à la recherche d'une personne pouvant m'informer sur la suite des événements.

OoOoOoOoOoOoO

Dame Eowyn avait été formelle dans ses explications : Théoden et ses hommes partaient enfin en guerre. Aragorn, en tant qu'héritier du trône du Gondor, se devait de les suivre jusqu'à l'ultime bataille. Elle m'apprit également que Merry avait prêté allégeance au roi Théoden. Même le hobbit allait guerroyer ! Très étonnée, je me dirigeai vers le rassemblement des guerriers dans le centre d'Edoras dans l'espoir de trouver Aragorn. Je souhaitais également participer me joindre à eux pour apporter mon aide en tant que guérisseuse.

J'aperçus au loin Legolas et Gimli, déjà en selle et armés. Il fallait que je les évite. Je savais pertinemment qu'ils n'approuveraient pas. Ils m'avaient déjà confié par le passé qu'ils me trouvaient de constitution trop fragile. Pour Gimli, il était clairement hors de question qu'une femme approche d'un champ de bataille. Chez les nains, les femmes étaient comme des bijoux (certainement par leur rareté), elles devaient rester bien au chaud dans les mines. Quant à Legolas, j'eus beau lui balancer toutes les excuses possibles, entres autres que des femmes elfes étaient guerrières, qu'il refusa catégoriquement quitte à faire la sourde oreille – ce qui était un comble pour un elfe.

Même si Aragorn n'était pas le roi. J'étais plus à mon aise de lui demander que de parler au seigneur Théoden qui m'intimidait. Sans compter que je l'avais vu en mode exorciste ce qui me terrorisait. Parfois, dans mes cauchemars, je l'imaginais me sauter dessus, les yeux exorbités. Et je ne pouvais pas non plus demander à sa nièce, elle n'aurait pas assez de poids face à son oncle.

Alors que j'avançais dans la foule de soldats, une voix m'appela sur le côté. Je me tournai la tête et vis Dame Eowyn dans une ruelle à l'abri des regards. Elle tenait deux chevaux en bride et me faisait signe de la rejoindre.

– Voulez-vous m'accompagner jusqu'au campement des soldats, Dame Nerëa ? Me questionna-t-elle, un sourire en coin.

J'acquiesçai.

– Je vous ai apporté ce cheval. Vous chevaucherez avec moi derrière les hommes. Il est traditionnel que les femmes accompagnent les guerriers jusqu'au campement. Vous êtes en plus guérisseuse, nous aurons besoin de vous en chemin. Les bons guerriers sont des guerriers en bonne santé, expliqua-t-elle. J'ai entendu dire que mon oncle désirait que Gram et vous nous accompagniez. Tout ce qui vous est nécessaire est transporté par des gardes. En revanche, comme moi, vous n'irez pas plus loin que le campement. Gram partira ensuite avec les soldats en direction de Minas Tirith.

Dame Eowyn et la tradition. Étrange.

– Prépareriez-vous un mauvais coup ? La taquinai-je en gloussant.

Elle me sourit.

– Je vous en dirai plus au campement. Le lieu n'est pas sûr pour parler de mes stratégies.

Elle me tendit la bride d'un des chevaux que nous montâmes pour rejoindre la cavalerie.

OoOoOoOoOoOoO

Nous chevauchâmes toute la journée. Être à cheval me plaisait de plus en plus d'autant plus que c'était le moyen de locomotion le plus rapide de la Terre du milieu. Éloignant de moi l'idée de finir mes jours à effectuer les trajets à pieds, j'avais décidé de m'accommoder à la « voiture » de ce monde. Dame Eowyn avait perçu en rentrant du Gouffre de Helm mon changement d'attitude vis-à-vis des chevaux et décida de m'enseigner quelques leçons d'équitation sur notre trajet jusqu'au campement. Plusieurs fois, nous nous fîmes sermonner par des gardes qui surveillaient derrière mais nous nous en amusions et continuons nos gamineries de midinettes de 20 ans. Eowyn était l'une des personnes avec laquelle j'étais la plus proche. Non seulement nous avions presque le même âge mais sa force de

caractère doublée de sa bonté me plaisaient beaucoup. Et, bien que son statut soit bien plus élevé que le mien, la jeune femme ne m'avait jamais rabaissé. A mes yeux, elle était en train de devenir une personne importante, une amie en quelque sorte.

Eowyn, Gimli, Legolas. C'était des petits moments partagés avec eux que j'avais peur de perdre en annonçant ce que j'avais fait, comment je les avais balancés à l'ennemi sans le moindre état d'âme. Une espionne dans la Guerre de l'Anneau. Cette guerre, qui au début m'avait paru un détail à côté de la tâche à effectuer, à présent me terrorisait. J'avais peur que mes actes aient des conséquences désastreuses. Je ne me rappelais plus des livres. J'étais quand même certaine de la fin : l'anneau y était détruit, l'ennemi vaincu, et les peuples de la terre du milieu délivrés du mal.

Mais mes actes avaient-ils changé le cours des événements?

Au fond de moi, j'espérais que ça ne soit pas le cas. Voir ces paysages décimés, ces peuples réduits à l'esclavage, cette espérance empreinte sur les visages disparaître m'était une idée insoutenable. En arrêtant ma mission, je savais que, même si je devais payer le prix de ma propre vie, j'avais fait le bon choix. Le massacre du Gouffre de Helm m'avait chamboulée et il était hors-de-question que j'assiste à un autre bain de sang. Tous ces morts, tous ces cadavres. Les nuits passées aux côtés de Gimli et Legolas n'étaient qu'un pansement sur une plaie béante pour éviter de dormir de longues heures durant lesquelles je voyais ces visages morts danser devant mes pupilles. Je souriais, je riais, je vivais mais mon âme avait été touchée par ce que j'avais vu.

Plus jamais, je n'espionnerai. Plus jamais, je ne commettrai d'actes de délation menant à de pareilles horreurs. Plus jamais. Plus jamais.

Le soir, nous nous arrêtâmes en plein milieu d'une plaine pour bivouaquer. Bien que j'aperçus Legolas et Gimli au loin, je ne les rejoignis pas et préférais rester auprès d'Eowyn pour servir de la nourriture aux soldats. Une bataille approchait et ils se préparaient sans doute mentalement à combattre. Ma présence risquait de les distraire.

Après le repas, je m'installai avec Gram sous une tente puis commençai à recevoir des patients. Une chevauchée de cette durée n'est jamais sans incidents.

Certains étaient tombés ; d'autres souffraient des articulations… J'appliquai les soins jusqu'à ce qu'Eomer, le frère d'Eowyn, vienne cesser l'activité annonçant qu'il se faisait tard.

Epuisée, je rejoignis alors la tente que je partageais avec les autres domestiques. Sur le chemin, je me fis surprendre par un homme qui se mit en travers de mon chemin :

– Nerëa, c'est un grand bonheur de vous voir en vie. Plusieurs jours que je vous cherchais en vain pour m'enquérir de votre santé. Je me suis inquiété.

– Toutes mes excuses, Eodred, dis-je en me frottant les yeux. Les événements se sont enchaînés et ma nouvelle vie à Edoras…

– J'accepte vos excuses. Mais plusieurs jours ont passé, vous m'avez oublié.

– Non, non. Je suis guérisseuse maintenant et j'ai beaucoup de travail, comprenez-le.

– Je vous ai effrayé. Est-ce la vraie raison? Me demanda-t-il, l'air inquiet.

– Comment ça? Je ne comprends pas.

– Quand j'ai voulu vous embrasser, susurra-t-il en plantant ses yeux dans les miens.

Mon visage vira au rouge en quelques instants. Il avait mis dans le mille mais, étant bien trop timide, je n'osais lui dire concrètement.

– Eodred, je suis épuisée et je n'ai plus tous mes esprits. Nous parlerons de…

– Pourquoi m'évitez-vous? Me coupa-t-il en me prenant par le menton.

– Jeunes gens, il est tard et demain, le départ se fait à l'aurore.

Eodred et moi tournèrent la tête en même temps. Mélite. Elle se tourna vers moi :

– Je vais vous conduire à la tente, suivez-moi.

Sans un regard vers Eodred, je suivis la vieille femme qui marchait devant moi d'un pas rapide. Une fois loin du chevalier, elle ralentit jusqu'à être à ma hauteur.

– Ce jeune homme a l'air de vous apprécier, me confia-t-elle.

– Je vous avoue que je m'en méfie. Son comportement…

– …montre qu'il a des sentiments pour vous, ma petite. Je connais Eodred depuis sa naissance. Il est le fils d'une de mes connaissances. Jamais je ne l'ai vu commettre un faux pas. Sous ses airs faussement hautains, c'est un homme juste prêt à tout pour son peuple. C'est un bon parti, vous savez. Votre statut n'en serait que plus valorisé !

Étais-je en train de rêver ou elle essayait de me caser avec Eodred ? Mélite, l'entremetteuse. Comme nous arrivions à la tente, je décidai d'écourter cette conversation qui commençait à me gêner.

– Je vous remercie de vos conseils. La nuit est déjà bien avancée et je souhaite me reposer suffisamment pour la longue chevauchée de demain. Puissiez-vous en faire de même, annonçai-je avant de lui emboîter le pas pour rejoindre ma couche.

OoOoOoOoOoOoO

Tant de temps a passé depuis notre dernière entrevue.

Je sursautai. Les yeux écarquillés, je vis la personne que je souhaitais à tout prix éviter ces derniers temps. Cette fois-ci, il avait pris l'apparence d'un très bel homme ; mais je savais que c'était lui. De petites flammes étaient visibles dans ses yeux. Il s'était posté juste au-dessus de mon corps allongé sur des dalles grisâtres, un bras de chaque côté n'empêchant ainsi de me relever. J'analysais chaque trait de son visage. La beauté en était inégalable, dépassant même celle des elfes. Il avait un je-ne-sais-quoi majestueux. Je me souvins des dires de Legolas à propos de la magnificence des Valar et de leur capacité à changer de formes. Cette apparence qu'il me montrait était certainement la toute première. Il voulait m'intimider. Egalement de l'elfe, que j'avais interrogé sur les divinités d'Arda, je savais désormais à qui j'avais affaire et mon ventre en fût que plus noué. Il était le plus puissant de tous les Valar, le frère de Manwë le Seigneur de royaume d'Arda et maître de ses habitants, qui sombra dans le mal par soif de pouvoir et orgueil : Morgoth.

Mais mon esprit était confus car techniquement, il ne pouvait pas être devant moi. Seul son esprit continuait d'errer dans le monde. C'est alors que je me souvins d'un détail : je rêvais. S'il s'était introduit dans mon rêve, il n'aurait pas la capacité de m'atteindre physiquement dans celui-ci. Enfin, je l'espérais.

Quelques problèmes ont dû vous retarder ces derniers jours, je n'en doute pas, dis-je ironiquement faisant allusion à la défaite du Gouffre de Helm.

Les flammes de ses yeux s'agrandirent comme si j'avais attisé sa colère. Il se mit debout me dominant ainsi de toute sa hauteur. Je fis de même pour lui faire face mais j'étais loin de le terroriser par ma taille car le haut de ma tête arrivait à peine à hauteur de sa poitrine. Mais je ne me décourageais pas, résignée à en finir avec ses sornettes.

Dites-moi les dernières nouvelles au lieu de vous enorgueillir bêtement, petite humaine, se moqua-t-il en croisant les bras.

Ecoutez, j'ai décidé d'en finir. De toute façon, que pouvez-vous me faire ? Je suis désormais ancrée dans ce nouveau monde et vous, vous n'êtes rien en réalité. Un esprit, une chose, un … truc. Donc maintenant, entre vous et moi, c'est fini. Notre contrat est rompu. Je refuse de continuer d'espionner, hurlai-je, énervée d'avoir été insultée.

Les mots sortaient de ma bouche avec une aisance qui me surprenait. Je ne m'étais pas exprimée de cette manière depuis des lustres, ce qui me soulageait.

Vous perdez l'esprit.

Je restais interloquée, la bouche ouverte ne sachant que répliquer à une réponse aussi courte. Amusé par mon choc, il reprit la parole :

Vous êtes sûre de votre choix, Laura ?

Oui, murmurai-je, peu assurée.

La manière dont il avait prononcé mon ancien prénom provoqua un frisson qui remonta toute mon échine.

Bien, conclut-il en disparaissant. Nous verrons.

Lorsque je me réveillai, Mélite était au-dessus de moi ce qui me fit faire un bond.

– Nerëa, vous allez bien? Vous êtes fiévreuse, chuchota-t-elle en épongeant mon visage avec une serviette mouillée. Rendormez-vous, le soleil n'est pas encore levé.

Je sentais des gouttes de sueur perler sur mon visage et mon corps bouillait de l'intérieur.

– Oui, Mélite. Merci, soufflai-je en attrapant l'une de ses mains et la serrer pour me réconforter avant de m'endormir à nouveau avec la forte intuition que j'étais mal barrée.


CHAPITRE VIII

« Lorsque donc quelqu'un te met en colère,

sache que c'est ton jugement qui te met en colère. »

Epictète

(Omniscient)

Sur les hauteurs des Ered Nimrais – Montagnes Blanches en langage commun – , chaîne des plus hautes montagnes de la Terre du Milieu aussi imposante qu'offensive, à cheval entre le Gondor et le Rohan, s'élevaient fièrement de nombreux pavillons devant lesquels flottaient les étendards des rohirrims sur leurs hampes. Ce campement était leur dernière étape avant d'arriver dans le royaume voisin. Dunharrow, tel était le nom de ce lieu en rohirrim, servait déjà de place forte en raison de sa situation géographique qui permettait de rester invisible aux yeux de l'ennemi. Legolas se souvenait même d'anciens récits de ses pairs lui contant l'histoire de ce refuge qui commençait dès le Second Age avec les hommes des Montagnes Blanches avant d'être reconnu officiellement comme place forte par Aldor l'Ancien, deuxième fils de Brego et troisième roi du Rohan dont le règne fût le plus long.

Choisir d'y rassembler son armée se révélait très pertinent puisqu'on pouvait établir une stratégie avec les alliés à l'abri de l'ennemi tout en surveillant celui-ci. En revanche, l'endroit, étant à quelques centaines de mètres de hauteur, était peu hospitalier ; les nuits y étaient fraîches, le lieu venteux, le sol stérile et le ravitaillement difficile. Dunharrow, très difficile d'accès, n'aurait jamais pu survivre à un siège. Seul un escalier étroit et escarpé menait à cette place forte. Aucune autre sortie, outre le chemin des Morts, pouvait permettre de fuir. Mais de là à ce qu'une armée parvienne à monter le dédale de marches escarpées…

Legolas n'était pas habitué à autant de hauteurs. Bien qu'au Nord, son royaume de Taur e-Ndaedelos, la Forêt de la Grande Peur, était entouré de montagnes nommées Ered Mithrin, celles-ci n'étaient pas aussi élevées et les elfes sylvestres, son peuple, ne s'y aventuraient guère. Mais cette altitude, qui permettait à ses yeux perçants d'observer plus loin encore qu'à l'accoutumée, ne lui déplaisait pas. Les longues étendues de plaines du Rohan, et au loin celle du Gondor, étaient un délice visuel singulier. Mais ce paysage était menacé. Au loin, Legolas pouvait apercevoir le Mordor, terre sombre drainée par le feu et le sang. Les montagnes dentelées et menaçantes qui délimitaient ce territoire malsain et aride ne pouvaient pas pour autant cacher les crachas de feu incessants d'Orodruin, forge personnelle du Seigneur des Ténèbres, là où l'anneau-même fût forgé… et où il devait être détruit… L'elfe eut un frisson qui lui remonta l'échine. Son esprit éloignait toute idée selon laquelle cette quête pourrait faillir. Chaque jour, il espérait. Il espérait que Frodon et Sam réussissent leur mission, il espérait qu'Aragorn reprenne le trône qu'il lui revenait de droit, il espérait que le nombre des siens qui mourraient entre les mains des orques ne soit pas si élevé. Il voulait revoir un jour sa forêt, son peuple, son père.

A cette lueur d'espoir, son regard se reporta sur le Mordor. Il lui sembla que l'ombre s'était encore étendue. Fermant ses paupières, il pensa à son père qui devait être en train de combattre les forces obscures jusqu'à ce qu'un bruit de bottes lourdes frappant avec indélicatesse le sol le fasse revenir à la réalité.

– Même en temps de guerre, mon peuple est plus fourni en pitance, rutila Gimli derrière lui, les bras chargés de morceaux de viandes et de bouteilles de vin.

L'elfe sourit puis émit un rire léger, doux, presque cristallin. Ce nain avait vraiment le don de le surprendre, même dans les situations les plus cocasses. Qui se soucierait de la nourriture et de la boisson plus qu'un nain ?

– Recommençons-nous notre concours de pintes avec du vin cette fois-ci, proposa Legolas en prenant place sous le pavillon qui leur était dédié.

– Ce serait bien tentant, mon ami, mais j'aimerais mieux que nous soyons sur pied demain matin au lever du campement !

– « Nous » ?, le reprit l'elfe. Je crois me souvenir que j'étais vainqueur et qu'un nain, assis à côté de moi…

– Oh, par ma barbe, l'alcool vous a sûrement fait délirer, mon ami, rétorqua le nain, un sourire en coin.

Ils s'observèrent un instant puis se mirent à rire de bon cœur.

Ayant pris place à table, Legolas se versa une coupe de vin et reporta son attention sur les morceaux de rôti que Gimli découpait. La couenne grillée crissait sous le couteau, la chair juteuse suintait. Lui, personnellement, n'était pas très friand de viandes mais il n'allait pas faire la fine bouche. Chercher de la verdure parmi les hommes, c'était comme espérer trouver une émeraude spécifique dans la salle aux trésors d'un seigneur nain. Autant abandonner.

Voyant son ami qui dévorait les tranches de rôti comme un glouton, Legolas s'empressa de le ralentir :

– N'oubliez pas, mon ami, que nous devons en laisser pour nos camarades, l'avertit-il sur le ton de la plaisanterie.

Gimli attrapa un bout de cuisse de poulet et l'avala.

– Aragorn semble très préoccupé ces derniers temps. Les soucis lui coupent l'appétit. Quant à Dame Nerea, je l'ai vue dîner en compagnie de Dame Eowyn.

– Le seigneur Aragorn a le poids de son héritage filial sur les épaules. Il sait ce qu'il doit devenir : un roi. Mais les voies qui doivent l'y mener lui sont encore obscures. Et pour Nerëa, il en est plus ou moins de même puisqu'étant apprentie, elle doit donner le meilleur d'elle-même. Ce Gram, son mentor, épie ses moindres faits et gestes. Elle ne peut se permettre d'agir comme bon lui semble.

– Sans compter qu'elle ne peut nous rejoindre ouvertement sans attiser les rumeurs. Les hommes sont friands des rumeurs !

– Oui, c'est vrai, souffla Legolas en piquant dans un morceau de rôti. Je n'y avais pas pensé mais vous avez sûrement raison.

– Mon ami, vous avez toujours l'air soucieux lorsque vous parlez d'elle, fit remarquer Gimli en piquant une lichette de viande sur la pointe de son couteau pour l'insérer dans sa bouche.

L'elfe leva la tête, surpris. Intérieurement, il était étrangement outré par cette déclaration.

– Oui, je suis soucieux. Je ne saisis pas la raison pour laquelle Nerëa nous a suivis. Tout à l'heure, alors que nous étions en pleine installation des pavillons, j'ai également surpris une conversation entre Gram et elle. Elle le suppliait de participer à la bataille en tant que guérisseuse, confessa l'elfe en prenant le tranchoir et un morceau de viande. Le refus fut catégorique. Mais elle est jeune, entêtée et persuasive. Elle obtiendra ce qu'elle veut coute que coute. C'est ce qui m'inquiète. Elle prend trop de risques et ils peuvent lui coûter cher.

Gimli se pencha à son tour pour prélever de la salière une bonne pincée dont il saupoudra ses morceaux de viande.

– Demandez donc à son jeune prétendant de la surveiller. Le petit blond à la mâchoire carrée et aux yeux bleus clairs qui la talonne tout le temps.

Legolas grimaça.

– Eodred ?

– Oui, il me semble.

– Je ne le porte pas vraiment dans mon cœur. Son attitude est peu décente envers son élue. Il est si… pressant avec elle.

– Mon cher ami, une fois amoureux, vous comprendrez.

– Que les Valar m'en préservent ! J'aimerais mieux vivre seul qu'éprouver des sentiments. Il y a tant de lieux à découvrir, de choses à apprendre…

Des bruits de sabots résonnèrent devant l'entrée du pavillon. La tête d'un cheval apparut d'entre les toiles.

– Arod, s'écria l'elfe.

Il s'approcha du cheval et lui caressa la crinière. Arod frotta son museau contre le bras de l'elfe en signe d'affection ; puis il hennit et poussa légèrement l'elfe. Celui-ci comprit le geste de l'animal et se tourna vers Gimli, l'air affolé.

– Aragorn est en train de seller son cheval. Il s'apprête à quitter le campement, confia-t-il à Gimli.

Ce dernier jeta sur la table le morceau de viande qu'il allait avaler puis saisit sa hache.

– S'il pense nous semer de cette manière, c'est bien méconnaître l'opiniâtreté des nains et la persévérance des elfes !, dit-il en s'esclaffant.

(fin du point de vue omniscient)

OoOoOoOoOoOoO

Maudits soient-ils, songeai-je en découvrant par moi-même, au petit matin, dans leur pavillon, l'absence d'Aragorn, Legolas et Gimli.

Après que j'eus fait mes adieux à Gram, qui partait avec les soldats, et que celui-ci m'eut fait mille recommandations, Dame Eowyn était venue à l'aube m'annoncer la nouvelle. Ils nous avaient faussé compagnie, ils avaient quitté le camp. Aragorn, Legolas et Gimli étaient partis. Cette nouvelle inattendue me mit dans une colère noire. Je rejoignis leur pavillon pour y vérifier l'information. Ma déception, en y entrant, n'en fut que plus accrue. De la viande commençait à pourrir sur la table, des vêtements jetés à la hâte, le départ s'était effectué dans la précipitation. Comme s'ils ne pouvaient pas venir me chercher ! Avec rage, je saisis la viande et la jetai par terre.

Un afflux de sentiments contradictoires s'entrechoqua en mon for intérieur : je m'effondrai par terre puis me mis à pleurer.

Je sentis tout d'un coup quelqu'un m'enlacer. Les bras d'une femme : Dame Eowyn. Un homme s'agenouilla à ma gauche et posa une main sur mon épaule, comme pour me réconforter : Eodred.

Je tentais de les éloigner mais Dame Eowyn resserra plus encore son étreinte.

– Que vous arrive-t-il ? Demanda la princesse, très inquiète.

– J'ai besoin d'être seule, déclarai-je avant de les repousser.

Je ne comprenais pas moi-même ce qui se passait dans mon esprit. Il fallait que je respire, que je m'aère l'esprit, que je fuis.

Mon corps réagit de lui-même, je me ruais en dehors du pavillon et fonçai dans la multitude de cavaliers qui levaient le camp. Où aller ? Je n'en savais rien et courrais droit devant sans même oser un regard bousculant chevaliers et domestiques.

Quand je repris mes esprits, je n'arrivai plus à me localiser. Mes yeux dérivaient à droite et à gauche cherchant un signe familier. Peu importe où mon regard se posait, l'endroit était fort inhospitalier. De chaque côté, s'élevaient de grandes falaises grisâtres et menaçantes. Le sol n'était couvert que de graviers. Il n'y avait aucune verdure. Comment étais-je arrivée ici ?

J'avais froid, j'étais trempée de sueur et épuisée par ma crise. J'en tremblais encore.

Comment en étais-je arrivée à cet état ? Réfléchissant plus encore, je réalisai la source de ma colère : j'avais cru m'être intégrée. En tant qu'amie ou espionne, je ne savais plus trop. Mon esprit était épuisé.

Bien sûr que jamais Aragorn, Legolas et Gimli n'auraient pu m'emmener avec eux, mais le fait d'avoir été mise de côté et, surtout, qu'ils soient partis sans me prévenir me laissa un goût amer.

La décision d'Aragorn se révélait logique. Je lui avais confié quelques jours plus tôt mon désir de partir avec les soldats et Gram pour soigner les blessures de combats, omettant le fait que Dame Eowyn m'a confiée vouloir se travestir en homme pour participer à la guerre avec son oncle Theoden. Ce secret, entre la jeune femme et moi, m'avait encouragée à réitérer ma demande jusqu'à ce qu'elle soit acceptée. La réponse d'Aragorn fut sincère m'expliquant les multiples raisons pour lesquelles je ne pouvais pas participer à la guerre même en tant que guérisseuse. Les mœurs en Terre du Milieu l'exigeaient fortement. Les hommes auraient été choqués de voir une femme combattre. Aussi, ma présence pouvait perturber les soldats les empêchant ainsi d'être au meilleur de leurs capacités. Aragorn m'avait avoué également qu'il serait trop inquiet pour ma survie. En tant que guérisseuse au front, les risques étaient les mêmes qu'un combattant.

Mais Gimli et Legolas… Gimli m'avait toujours soutenu dans mes décisions. Nous aimions rire ensemble. Souvent, il appréciait me tenir compagnie pour me raconter les histoires de familles des nains. J'étais d'ailleurs devenue une passionnée des histoires de la Terre du Milieu. La nuit, je harcelais l'elfe de questions sur la création de leur monde, l'histoire, pour le moins entrelacée, des hommes et des elfes. Au bout de quelques heures, je m'écroulais d'épuisement. La dernière nuit, il m'avait même confié qu'il ne pouvait s'empêcher d'être protecteur envers moi, j'étais comme une petite sœur à ses yeux.

Mais le motif de ma colère ne pouvait se résoudre à un simple copinage. J'avais la certitude qu'il y avait une autre raison que je refoulais au fond de moi. Soudain, au loin, j'entendis des chevaux hennir. Je devais rebrousser chemin sinon j'allais me retrouver seule.

Pendant une heure, je marchais avant de me rendre à l'évidence : je m'étais perdue. Je n'entendais plus aucun son à l'exception du crissement de graviers sous mes chausses. Sombrer dans la panique ne ferait qu'empirer la situation. Je m'asseyais quelques instants sur un rocher pour reprendre ma respiration. De toute façon, en allant tout droit, j'allais bien sortir de cette fichue montagne.

Quel sens de l'orientation, je vous jure !

Soudain, j'entendis un bruit de battement d'ailes. En levant la tête, je vis une sorte de cavalier sombre vêtu d'un grand manteau noir. L'apparence de la créature était à glacer le sang, ressemblant fortement à celle d'un Détraqueur. Sa monture était pareille à un sombral comme celle du chevalier noir, sauf qu'elle sentait la mort à des kilomètres à la ronde. La créature m'aperçut et fondit sur moi tel un faucon. Je me mis à courir à perdre haleine.

Mais il était déjà trop tard.

Mes pieds ne touchaient déjà plus le sol.

– Mon maître désire vous voir, m'informa le cavalier sombre d'une voix glaciale avant que la bête ne me donne un coup derrière la nuque qui me fit sombrer dans les ténèbres

Lorsque j'ouvris à nouveau les yeux, nous étions au-dessus d'une forteresse de pierres. Autour, le sol n'était que roches à perte du vue. Le sombral entra dans la forteresse et me jeta sur le sol comme un vulgaire paquet avant de s'envoler à nouveau. Quand je me relevai, je m'aperçus que mon nez saignait. Dommages collatéraux. Je scrutai la pièce dans laquelle j'étais. Tout était infiniment sombre. Seule une boule, placée au milieu de la pièce sur un reposoir, était source de lumière. Je m'en approchai et l'observai attentivement. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait me fit sursauter, je me retournai. Devant moi, s'avançait une créature coiffée d'un masque noir. Suis-je face à Dark Vador de Star Wars maintenant ou un Tom Jedusor des temps médiévaux ? L'idée me fit sourire. J'aurais préféré arriver avant leurs transformations, ils étaient plutôt beaux gosses.

Le Voldemort au masque s'approcha plus encore de moi, si près que je crus pouvoir bientôt le toucher.

D'une voix sifflante, il déclara :

– Il y a longtemps que nous aurions dû nous rencontrer, Laura Misley, ou Nerëa … la traîtresse…

- FIN DU LIVRE 2 -