Interlude 1 : "Les rêves sont l'agrégat du présent, du passé et du futur, à mi-chemin entre le réel et le désir."
"Non ma chérie, ce n'est pas le bon geste."
Mamy Beth s'éloigne de la casserole pour se poster derrière moi, les poings fermés sur les hanches. Sur ses conseils, j'ajoute plus de farine pour rendre la pâte plus épaisse et malléable. En extrayant des morceaux, je m'empresse de les placer entre mes petites mains d'enfants puis de les rouler pour former des boulettes. Mamy Beth me fait signe d'arrêter puis se saisit de ma lourde chevelure brune. Elle réussit à les rassembler dans une seule paume. Elle plonge son autre main dans sa poche pour en sortir une pince, laquelle elle ouvre pour y emprisonner mes cheveux. Elle me dit à voix basse que la cuisine est un art et qu'un seul cheveu pourrait gâcher la moindre oeuvre culinaire. Je hoche la tête, montrant que j'ai compris. Alors, elle se place à côté de moi puis prend un morceau de la pâte enfarinée qu'elle saupoudre de pincées de curcumin et de lève la tête vers elle, totalement désintéressée par ses explications.
Mamy Beth me semble plus fatiguée que d'habitude. Aujourd'hui, aucune trace de khôl, aucun rouge à lèvres, aucun bijou de front orne son visage gracieux. Aujourd'hui, la tristesse et le désarroi ont imprégné sa face. Son teint est blême, ses traits tirés, ses yeux boursouflés. En dépit de mon jeune âge, je connais pertinemment la nature de son malheur: une mère n'a pas à enterrer son enfant. Tout comme un enfant n'a pas à enterrer ses parents. C'est contre-nature. Remarquant mon inattention, Mamy Beth repose les deux boules de pakora sur le plan de travail, puis, sans prendre le temps d'essuyer le surplus de farine sur ses mains, me pince une joue en faisant la moue.
"Suis-bien, fillette,! Peut-être qu'un jour, tu cuisineras des pakoras pour ta vieille mamy", plaisante-t-elle en me montrant une petite boule de pâte qu'elle venait de finir. Tu dois être moins brusque. Pétris la pâte avec plus de douceurs dans tes gestes."
...
Ses gestes expriment plus de douceurs que je n'ai jamais imaginé. Je me mords légèrement la lèvre inférieure, levant mes yeux larmoyants vers le plafond. Ignorant la soudaine tristesse qui m'envahit, je me blottis entre ses bras, enfouissant mon visage dans son cou. Je me refuse de le regarder dans les yeux.
"Mais qu'est-ce que je suis en train de faire?", songé-je.
L'alcool a confondu nos sens laissant libre court à l'exécution de mes rêves les plus inconsciemment cachés. Mais pourquoi ça avec lui? Ses lèvres humides et chaudes glissent sur mon cou tandis que, d'une main, il déboutonne mon jean. Je tourne la tête trop honteuse alors que sa bouche appose de doux baisers sur ma joue. Son haleine très alcoolisée me parvient aux narines. Quelle odeur âcre!
Je commence à regretter. Nous n'aurions pas dû aller à cette fête. Nous dépassons les limites de notre amitié. Les larmes ruissellent sur mes joues sans que je n'y fasse réellement attention. Je veux qu'il disparaisse...et qu'il reste. Mes yeux se verrouillent quand il s'empare de ma bouche qu'il embrasse goulûment. Je crois que mes nerfs me lâchent un à un face à cette situation absurde. D'abord, légèrement hésitante, je décide finalement de me reculer, les yeux baissés. Si je ne le regarde pas, je ne serai ni tentée, ni écoeurée. Neutre."Arrête, ne fais pas ça."
...
"Arrête, ne fais pas ça." Je m'acharne à expliquer à cette petite fille au visage de poupon que manier un couteau à son âge s'avérait dangereux. Elle fait la moue avant de planter à nouveau la lame dans la table en bois tout en soutenant mon regard. Je bous de l'intérieur face à cette effrontée. Son menton levé, un sourire mauvais doublé d'un air arrogant, elle persiste dans ce combat oculaire. Combien de temps vais-je supporter ce regard vert vif?
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Face à moi, se trouve un jeune homme aux yeux verts hypnotisants. Il me sourit. Mes joues s'empourprent, rougies par tant de charme. Harry, Harry Potter. Je suis sur le point de lui parler mais je suis coupée par un jeune homme grand et maigre -les cheveux roux, un Weasley?- qui s'approche discrètement de lui. Ce dernier chuchote à l'oreille de mon bien-aimé. Mais que font-ils? Une future scène de yaoi? Mes yeux brillent d'une manière lubrique. Harry baisse la tête, l'air troublé. A mon grand désarroi, Ron ne lui a pas susurré des mots doux à l'oreille. Je soupire. Mon adulé relève le menton découvrant un visage embarrassé et des yeux noyés de larmes.
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Les larmes coulent le long de mes joues. Matthew avance sa main tout en prononçant quelques mots d'excuses. Je la repousse en reniflant bruyamment. Un homme, qui dîne seul à une table voisine, se racle la gorge avant de d'enfourner une bouchée de canard laqué dans la bouche. Mes sanglots doivent certainement le gêner. Il faut dire que l'ambiance luxueuse du restaurant cadre mal avec la tension morbide qui s'observe à notre table. Essuyant mes larmes avec le coin de la serviette, dorénavant noircie par les coulures de khôl, je décide de me ressaisir. Mon regard croise celui de mon ami, qui tapote frénétiquement la table avec son index. Je prends mon courage à deux mains avant de lui demander s'il a réellement oublié cette nuit-là. Sa main se déplace vers sa flûte de champagne qu'il se met à tourner. Sa tête est baissée, laissant quelques-unes de ses mèches rousses retomber sur son large front. Ses yeux embués dérivent entre l'assiette de carpaccio et son verre à eau.
Après un moment de profonde réflexion, il relève la tête et me déclare qu'il n'en a aucun souvenir. Puis, avant même que je n'eus le temps d'ouvrir la bouche, il m'annonce que nous ne pouvons pas continuer notre relation amicale comme avant, si cela c'était vraiment passé. Il joint ses mains puis les place devant sa bouche. Sonnée par cette annonce inattendue, je reste bouche-bée.
Je dois calmer la colère intérieure qui commence à brûler mes entrailles. La flûte de champagne. Je me précipite pour m'enivrer de ce calmant pétillant, en dépit de ma non-résistance à l'alcool, mais mon geste pour s'en saisir est imprécis -l'alcool n'aidant pas- et la flûte tombe à terre. Elle se brise en une myriade d'éclats de cristal sur le carrelage qu'un serveur s'empresse de nettoyer. Matthew profite alors de la situation pour annoncer son départ pour Paris. Son entreprise, une grande société d'import-export de produits culinaires indiens, lui a proposé de travailler temporairement dans une filiale en France. Il y voit une opportunité non négligeable. Cette déclaration me fragilise d'autant plus que nous venions d'enterrer Mamy Beth, quelques jours auparavant. Le serveur vient de me servir du champagne dans une nouvelle flûte. Flûte dont je me saisis aussitôt pour la boire d'un trait.
"Laura, je veux que tu comprennes que j'ai besoin de faire ma vie. Ce n'est pas le meilleur moment pour t'en parler. J'en ai conscience. Si j'ai choisi ce moment, c'est que mon départ est proche. J'ai longtemps repoussé cette annonce parce que je t'aime bien. Tu es mon amie. Mais on fait pas sa vie avec une amie. On ne vivra pas chaque jour avec elle. Plus tard, j'aurais un foyer, une femme et des enfants, si Dieu m'en accorde Je ne veux pas te mettre de côté, tu comptes beaucoup pour moi. Tu restes mon ami d'enfance. Laura, j'avais déjà pris ma décision avant de t'amener ici comme tu dois t'en douter. Maintenant que tu m'apprends cette chose, cela me conforte davantage dans mon choix. Nous devons vivre séparément, souffler chacun de notre côté. Je veux que tu restes une amie, mon amie et nous avons une relation amicale. J'ai commis une erreur. Les circonstances étaient particulières, je le reconnais. Si nous n'étions pas aussi…tu sais...jamais ça ne serait arrivé...je pense….jamais. C'est du passé, n'en parlons plus. De toute façon, je pars en France avec ma copine Mary. Je ne reviendrai pas sur ma décision. "
Copine? Mary? Avais-je bien compris? Je me pince les lèvres pour ne pas fondre en larmes à nouveau devant la clientèle toute entière du restaurant puis place ma main devant les yeux pour cacher mon chagrin.
...
Stendhal a dit: "La bonne musique ne se trompe pas et va droit au fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore." Il avait certainement dû écouter du Chopin. La virtuosité de ce génie n'approuvait que plus sa déclaration.
Pianotant sur le clavier, je suis quand même bien loin d'exprimer la douce mélancolie chopinienne*. Monsieur Young, le père de Matthew, mon professeur de piano dans ses heures libres, est assis à mes côtés sur la banquette, prêt à corriger mes erreurs. Je n'ai même pas joué la moitié de la mélodie qu'une voix me fait sursauter. Je m'arrête puis me tourne en direction de la voix. Un petit garçon aux joues pleines, un ours en peluche coincé sous le bras, vient d'apparaître dans l'entrebâillement de la porte. Je note qu'il a de jolis cheveux roux. Peu commun dans notre village.
Monsieur Young fait signe au garçon d'avancer. Il me dit qu'il s'agit de son fils unique, Matthew, et que ce dernier vient d'avoir 11 ans comme moi. Tout deux aussi timides l'un que l'autre, nous nous murmurons un bonjour presque inaudible. Remarquant notre gêne, Monsieur Young, le sourire aux lèvres, nous propose de danser une petite valse, que j'apprends à l'école de danse de Londres, car, selon lui, il n'y avait rien de mieux que la musique et la danse pour résoudre tous les maux. Les joues rouges tomate, je tends ma main vers le fils de Monsieur Young qui lâche son nounours par terre pour la prendre. Nous nous mettons en position tandis que Monsieur Young entame "la valse n°17 en La mineur" de Chopin. Je guide le garçon aux cheveux roux. Il n'a pas du tout l'air rassuré. Nous tournons de plus en plus rapidement à travers la pièce. Bientôt je ne perçois plus l'environnement. Mon regard se focalise sur le visage de Matthew. Plus je le regarde, plus ses joues s'amaigrissent. Je plonge mes mains dans sa chevelure rousse. Alors que je caresse ses mèches, le roux devient plus foncé. Désormais, ce n'est plus moi qui mène la danse mais un jeune homme aux cheveux noirs jais. Derrière ces lunettes, se cachent de petits yeux verts. Je lui souffle que je le trouve beau. Il éclate de rire et me serre contre lui tout en ralentissant le rythme. Je blottis mon nez dans le creux de son cou. Mais bientôt je me trouve face à face avec un torse plus large. Mon bras peine à enlacer mon partenaire qui vient étrangement de grandir. Je lève la tête. Un visage inhumainement lumineux me décoche un sourire. Il me soulève puis me fait tourner de plus en plus rapidement. Je m'accroche fortement à lui par peur de chuter. Ses cheveux blonds semblent voler dans l'air. Un rire cristallin parvient à mes oreilles. Mon cavalier s'arrête brusquement de tourner. Il me dépose à terre ce qui me permet de reprendre mes esprits.
