Chapitre 7
« Nombreux sont ceux qui vivent et méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. » [J. R. R. Tolkien]
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OoOoOo..Eodred…oOoOoO
20 Juillet 3019
Les festivités désormais terminées, le roi et la reine s'en étaient allés, avec des membres de la Communauté de l'Anneau et d'autres seigneurs, pour les funérailles du feu seigneur du Rohan, Théoden Ednew, fils de Thengel. A nouveau, le château était morose et sans joies ; chaque individu reprenant les tâches quotidiennes qui lui étaient au départ assignées. Pendant le bal, au mariage d'Elessar, Eodred avait cherché Nerëa, pour lui parler, dans les couloirs du château. Alors qu'il était sur le point de baisser les bras, la jeune femme lui était passée sous le nez en courant. Son visage était noyé de larmes et ses cheveux désordonnés. Peu de temps après, on lui avait appris la rumeur. Peut-être que la tristesse de Nerëa était causée par celle-ci. Depuis, il essayait de l'ignorer mais son coeur avait été piqué par la colère.
Comme tous les jours, ce matin-là, Eodred avait rejoint les cuisines du palais pour y faire ripaille. Il aimait y descendre quand personne ne s'y trouvait ; il pouvait penser sans être gêné par une quelconque obligation ou requête.
Mais ce matin-ci, alors qu'il se tranchait une rondelle d'un vieux saucisson, une femme entra dans les lieux et vint s'asseoir devant lui.
« Bonjour »
Eodred leva la tête et sourit.
« Bonjour Mélite. Comment vous portez-vous? »
« Bien. Mais vous, non. », elle soupira, « Depuis quand aimez-vous la solitude, Eodred? Cela ne vous ressemble pas. »
Les yeux de la vieille femme se posèrent sur le verre de vin que le jeune chevalier s'apprêtait à boire.
« Vous buvez aussi le matin ? »
Eodred secoua lentement la tête et renifla tout en s'emparant d'une carafe de vin pour s'en remplir un nouveau verre. Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Mélite l'en empêcha.
« Répondez-moi. », lui ordonna-t-elle d'un ton dur.
« Je n'ai rien à vous dire. »
« Je ne vous reconnais plus. Vous avez changé depuis l'union de notre roi avec notre reine. Que s'est-il passé? »
Eodred détacha ses yeux de son repas et fixa Mélite, l'air hautain.
« Même si j'avais des problèmes, qu'aurais-je à gagner en écoutant vos conseils ? »
« Je vous connais depuis tout petit, mon garçon. Je sais pertinemment ce que cache votre courroux. Sachez que ce n'est pas en vous cachant derrière votre carapace que l'on vous viendra en aide. (Elle se leva et se dirigea vers la sortie) Bougonnez dans votre coin si vous le souhaitez, je ne m'en soucie plus. »
« Occupez-vous donc de Nerëa, votre fille, au lieu de vous occuper des affaires d'autrui. », objecta Eodred en buvant son verre.
Mélite, la main sur la poignée de la porte, se tourna :
» Je vous préviens, Eodred, ne faites pas à Nerëa ce que vous avez fait à ma fille il y a quelques années. »
« Sinon…? », renchérit le jeune homme en se resservant un autre verre pour la défier.
Mélite pinça les lèvres et claqua la porte.
OoOoOo..Nerëa…oOoOoO
14 Août 3019
En dépit du temps qui passait, la rumeur n'avait pas disparu. Au contraire, il n'y eut bientôt plus un endroit où je ne reçus des remarques sur mes rondeurs. Mais, un jour, je compris que toute cette affaire avait dépassé le statut de ragots de bonnes femmes.
C'était une femme d'un âge avancé que j'observais pour la première fois. Quand elle entra, je me levai et son regard se posa aussitôt sur mon ventre qui s'était beaucoup arrondi ces derniers temps. Elle s'adressa d'abord à Gram, qui cherchait quelques bouquins dans la pièce :
« J'ai des douleurs anormales au niveau de la gorge. »
Mon maître feuilleta quelques pages jaunies d'un livre sur mon bureau puis leva la tête, un sourcil arqué :
« Bonjour. Mon disciple vous renseignera, ma Dame. Je ne suis plus acquitté de ces tâches. »
La femme tourna la tête et me jeta un regard dédaigneux.
« Je refuse de me faire soigner par cette femme. »
Cette déclaration fit sursauter Gram, d'autant plus qu'elle avait insisté sur les derniers mots. Je m'avançai vers elle en lui demandant la raison pour laquelle elle refusait de se faire guérir. Les yeux levés vers le ciel, comme cherchant à ne pas croiser nos regards, elle soupira puis, s'avança vers le vieux guérisseur.
« Je refuse de me faire soigner par une catin. »
Gram n'afficha aucun air de surprise, il serra les lèvres et ne répondit pas.
« Pardon, ma Dame, je crains de ne vous compren… », déclarai-je mais la femme me coupa :
« Oh si, vous le savez ! »
Elle leva sa main puis déroula lentement son index pour désigner mon ventre. J'eus un hoquet de surprise.
« Vous voyez, vous le savez », affirma-t-elle.
Gram se racla la gorge.
« Jeune fille, j'aimerais que vous quittiez la pièce. Je vais m'entretenir avec madame. »
« Je… »
« Descendez aux cuisines vous attabler. »
Cette dernière parole ressemblait plus à un ordre. Sans demander mon reste, et surtout sans un regard, je quittai la pièce, l'esprit rempli d'interrogations et me dirigeai dans les cuisines. Quand j'entrai, on aurait pu entendre une mouche voler parmi les tables. Les domestiques ne me regardaient pas mais je savais pertinemment qu'après mon passage, je deviendrai le sujet de leur conversation. J'aperçus une table vide et m'y assis après avoir pris ma ration de brouet.
Une femme, assise sur la table face à la mienne, se retourna et me héla :
« Hé, Nerëa! Ne mange pas trop, tu vas grossir encore plus »
Elle gonfla ses joues et son ventre en regardant les autres femmes qui éclatèrent de rire. Le coeur lourd, je ne répondis pas. Si Matthew avait été là, ces sales garces auraient passé un sale quart d'heure. Mais le silence était sagesse. Ces jeunes filles pouvaient tout aussi bien se retrouver dans ma position, un jour.
Je buvais ma soupe et avalais le quignon de pain le plus vite possible, ignorant les remarques idiotes.
« Alors, il est où le père? »
« Il est peu convenant d'importuner ainsi une femme, vieil homme. »
Je sursautai et vis Dame Yrnya, un panier à la main, me regarder. Je me levai puis la remerciai au passage d'avoir pris ma défense avant de regagner la sortie au plus vite. J'aurais souhaité qu'elle ne prenne pas ma défense, m'en sortir seule ; je ne voulais plus être le boulet que tout le monde se traînait. Dans le couloir, les insultes fusèrent sur mon passage : 'catin', 'dépravée' La tête haute, je rejoignais ma chambre pour m'effondrer sur le lit.
Le soir, Mélite vint me rendre visite. Elle remarqua mes yeux rouges et me fit asseoir sur le lit. J'avais dû mal à la distinguer, ils me brûlaient. Elle me demanda de m'allonger. Je frottais mes yeux mais la douleur s'intensifiait. Ils pleuraient. Même fermés, j'avais mal. Je sentis un linge qui me recouvrait les paupières. Le contact frais m'apaisait.
« Morbleu, vous avez encore saigné du nez », râla Mélite en essuyant le contour de son nez avec un tissu. « Votre état devient inquiétant, jeune fille. »
« Hier, je n'ai pas saigné du nez! », souris-je.
Mélite retira le linge de mes paupières et le retourna.
« Saignements de nez, nausées, pertes d'appétit, sans oublier les plaques de rougeurs qui ont commencé à apparaître sur votre peau il y a une semaine. Pensez-vous que je ne l'ai pas constaté, gronda Mélite. Ces symptômes vont bien au-delà de votre grossesse. »
Les yeux toujours fermés et douloureux, je me relevai brusquement, faisant tomber le linge, puis tournai la tête vers elle.
« Ma grossesse? »
« Je sais que la rumeur est vraie », affirma la vieille femme d'un ton plus chaleureux qu'à l'accoutumée. « Mais je ne vous rejetterai pas, comptez-moi parmi vos soutiens. »
« Je n'ai pas besoin de votre soutien. »
« C'est ce que vous dites, je sais ce que vous pouvez ressentir. »
« Je ne vois pas comment vous pouvez savoir », répliquai-je, avec une moue de dédain, en regardant mon ventre.
Mélite porta une main à son cœur.
« A Méduseld, il fut un temps où je vivais non loin, dans un village, avec mon mari, mes filles et sa famille. Nous vivions paisiblement, jusqu'au jour où des sauvages nous ont attaqués. Le village a été saccagé, les familles éparpillées, les cultures massacrées. Personne n'est mort mais, l'une de mes filles, Aelen, avait donné naissance à une fille, neuf mois plus tard. Nous savions tous quelle était ses origines. Mon enfant était devenue l'objet d'injures, mais avec toute la famille, nous l'avions soutenue. Elle s'était efforcé d'élever et d'aimer sa fille. »
Aelen ? Ce nom avait été évoqué par Eodred lors d'une de nos conversations. Cependant, j'étais certaine qu'Eodred avait dit qu'il s'agissait de sa nièce, et non de sa fille. Pourquoi me mentir ? Aussi , je lui avais parlé au présent, pourquoi m'avoir affirmé qu'il avait refusé les fiançailles d'une fille morte?
« Pourquoi parlez-vous d'elle au passé? »
« Ma fille est morte, ma petite-fille aussi. Quatre mois plus tard, un matin, Aelen est allée laver son linge à la rivière avec sa fille. Ils ont été retrouvés noyés. »
« Toutes mes condoléances », lui dis-je.
J'ouvris avec peine mes paupières, ma main se joignit à la sienne, posé sur mes draps.
« C'était il y a longtemps, je ne l'ai pas oublié mais la douleur du deuil s'est atténué. Mais quand je vous regarde, je vois son visage. Vous lui ressemblez Nerëa. »
« Je suis désolé de vous rappeler votre fille. »
Pour la première fois, je vis Mélite rire.
« Ce n'est pas de votre faute. »
Je ris avec elle. Mélite était la dernière personne que j'aurais espéré voir heureuse. La voir sourire après tous les tourments qu'elle avait vécus me rassurait. Cette femme était mon exemple. Brusquement, je me mis à tousser. Ma gorge était irritée, comme si un éclat de verre était coincé à l'intérieur. Je toussai plus fort jusqu'à crachoter dans le linge. Paniquée, Mélite me tapa dans le dos. Quand je rouvris les yeux, je regardais le tissu blanc parsemé de caillots de sang. Je le pliai aussitôt.
« Je vais prévenir Gram », s'affola Mélite qui se leva aussitôt.
– Que voulez-vous me dire? , dit tranquillement à voix haute Gram qui venait d'arriver.
Il se tenait debout, derrière Mélite, la mine grave, le teint cireux. Mon coeur s'arrêta de battre une seconde, je déglutis. Si j'avais été de bonne humeur, je lui aurais bien dit que mes appartements n'étaient pas un moulin…au lieu de ça, Mélite et moi, nous nous fixâmes, muettes comme des carpes.
« Je sais tout, Nerëa. »
Peu à l'aise, je restais pelotonnée, sous mes draps, ramenant mes genoux vers ma poitrine. Le guérisseur s'assit sur mon lit et, pendant vingt minutes, il m'expliqua qu'il souhaitait que je ne sois plus présente au cabinet, que je sois à l'écart pendant quelques temps. Je me vexais mais il m'assurait que ce n'était que pour me protéger et pouvoir me retrouver et élever l'enfant en toute sérénité. Lui, de son côté, devrait réfléchir à mon futur. Mais je restais persuadée que m'isoler n'était pas la bonne solution. Mélite dût intervenir en me soutenant que j'étais encore immature, et que je voyais le mal là où le bien résidait. Puis elle confia à Gram mes soucis de santé devant moi, appuyant ainsi la décision de mon mentor qui me fit alors une longue liste d'infusions et de potions en tout genre à boire- encore heureux qu'il ne connaisse pas les saignées -, me préconisant aussi beaucoup de repos. Ne voulant le vexer, je me pliais à ses exigences sans concessions. Gram, attendu, ne s'attarda pas et je me retrouvais à nouveau seule avec Mélite qui se rassit sur mon lit.
« Le problème, c'est que vous devez apprendre à aimer ce qui est en vous. De toute façon, vous ne pouvez pas avorter, c'est interdit et encore plus mal considéré. »
Je la regardais sans rien dire. Elle prit ma main et la caressa avec son index.
« Mélite? »
Ma main serra fort la sienne ; la vieille femme comprit, se rapprocha et me prit dans ses bras. Cela faisait si longtemps que personne ne m'avait câliné…je fondais en larmes. Mélite était devenue progressivement ma nouvelle Mamy Beth.
OoO..OoO
Après avoir placé une chaise devant la fenêtre, je m'assis. Une main posée sur mon ventre, j'observais le paysage au loin, le champs de Pelennor plongé dans le noir, faiblement éclairé par une demi-lune ombragée par les nuages qui couvraient entièrement le ciel. Une nuit idéale pour réfléchir.
Pour aimer mon enfant, je devais partager des passions, des secrets. Après tout, rien ne me serait plus proche que cet enfant. Et parler était ce dont j'avais le plus besoin par les temps qui couraient. Quelle passion pouvais-je bien partager ? L'histoire? La médecine? Ou…
Je souris toute seule ; l'idée paraissait ridicule. Et pourtant, elle me soulagerait. Me caressant le ventre, j'entamais le début de l'histoire :
« Il était une fois un bébé, un petit garçon. Au premier regard, il paraissait ordinaire. Brun aux cheveux ébouriffés, il ressemblait à la plupart des enfants de son âge. Seule une caractéristique, un défaut de son point de vue qu'il essayerait plus tard de cacher avec sa tignasse, le différenciait. Une cicatrice. Ce n'était une simple cicatrice, comme lorsqu'on tombe du vélo ou qu'on se coupe avec un couteau. C'était une cicatrice, en forme d'éclair, qui faisait de lui un être unique. Et pourtant, si cette cicatrice, qui symbolisait l'espoir pour une grande partie de la population, cachait un souvenir bien sombre. Une nuit qui avait changé à jamais l'existence de ce petit garçon. Cette nuit-là, pour la première fois, il croisa l'homme -ou plutôt la chose- qui le mettrait à l'épreuve tout au long de son adolescence. »
Je ris doucement et regardai mon ventre.
« Je ne peux pas te dire le nom de l'Homme. Justement, tout ceux qui connaissaient son existence -le peuple des Sorciers- l'appelaient Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer le nom. Il était craint de tous ; ces Adeptes, les Mangemorts -je n'ai jamais su pourquoi on les nommait ainsi et je ne souhaite pas le savoir- terrorisaient le monde jusqu'à cette nuit-là. Tu vois, c'était un peu le Hitler des Sorcierw ; tu ne sais pas qui est Hitler et je te l'expliquerai aussi. C'était vraiment un homme très vilain, Celui-dont-on-ne doit-pas-prononcer-le-nom, très méchant. Depuis tout petit, il aimait le mal. Son âme était pourrie. La magie noire l'attirait et, quitte à vendre son âme au diable, il voulait devenir le plus grand sorcier du monde entier. Mais, quand on est monté si haut, la descente est plus vertigineuse encore. »
Soupir.
« Cette nuit du 31 octobre 1981, Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom tua les parents du petit garçon d'un sort. Avada Kedavra. Ce dernier ne survit qu'en étant protégé par sa mère. Je te raconterai plus en détails. Quoiqu'il en fut, le sort ricocha et le bébé fut marqué par une cicatrice. Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer le nom reçut le sort à sa il n'en était pas anéanti par le nom. Comme quoi, il est mauvais de jouer avec la magie noire… »
Brusquement, je sentis un coup de pied à l'intérieur du ventre. Ressentir que l'enfant s'agitait me rassurait inexplicablement.
« Le bébé, désormais orphelin, fut transporté par un géant et amené à son oncle, Oncle Vernon, et sa tante, la Tante Pétunia. Il s'appelait Harry…Harry Potter. »
OoOoOo..Eodred…oOoOoO
16 Août 3019
Les journées, à Minas Tirith étaient très longues. Le roi absent, Eodred ne pouvait savoir s'il agissait bien. Chaque soir, il rédigeait ses observations afin de les donner au roi Elessar, si tôt son retour.
En attendant Nerëa, comme chaque matin, le jeune chevalier tournait en rond. Il l'entendait de l'autre côté tousser grassement. Comment une personne pouvait attraper froid en plein été ?
Quand la jeune femme franchit le seuil de la porte, Eodred remarqua son teint blanc. Ses lèvres blanchissaient, ses joues étaient creusées et ses yeux, cernés, avaient perdus de leur lueur. Plus Eodred la regardait, moins il comprenait ce changement physique. Nerëa se laissa observer avec un sourire, le regard perdu.
Sans échanger mot, elle prit son bras. Et elle lui d'un air paisible : « Merci, Eodred, de m'accompagner. Avec les rumeurs, je pensais que vous ne souhaiteriez plus être à mes côtés. »
Une grimace amère tordit le visage d'Eodred.
'Je n'ai pas le choix'
Nerëa n'attendit aucune réponse, comme si elle avait remarqué le fossé qui s'était élargi entre Eodred et elle ces derniers jours :
» Quand reviendront nos seigneurs? »
« Nous avons reçu une missive hier ; le cortège est arrivé à Edoras, il y a quelques jours, répondit le jeune chevalier sans même la regarder. Le Roi et la Reine reviendront dans quelques semaines. »
« C'est long… »
Ils traversèrent le couloir des Domestiques pour rejoindre le Cour de la Fontaine. Là, ils s'assirent et observèrent le paysage d'été. L'horizon était strié de nuages, n'empêchant pas moins le soleil d'illuminer de toute sa lueur. La lumière éblouissait le jeune homme en armure de chevalier et la femme, vêtue d'une simple robe, assis dans la Cour Blanche. L'un souhaitait que la réalité en fut autrement tandis que l'autre attendait un événement qui le rendrait heureux. Leurs coeurs nourrissaient, néanmoins, une once d'espoir.
OoOoOo..Nerëa…oOoOoO
29 Novembre 3019
Je ne pouvais plus passer inaperçue. Seules Dame Yrnya et son entourage continuaient de me parler. Mélite venait également s'enquérir de mes nouvelles à plusieurs reprises. Mais, je voyais de la pitié plus que de la tendresse dans leurs yeux.
Le soleil réchauffait ma peau, un peu trop pâle. Le beau temps se faisait rare en ce mois de Novembre. Cette fichue pluie et ce ciel nuageux ces derniers jours, en dépit du printemps, commençaient à me filer le cafard. Je levai les yeux me laissant éblouir par tant de lumière.
'Encore une journée magnifique en Terre du milieu' songeai-je en regardant le soleil haut dans le ciel.
Je passais mes journées dans les jardins en hauteur de Minas Tirith. J'aurais voulu sortir de la cité mais ma santé fragile de femme enceinte m'en empêchait. Une accoucheuse avait préconisé de courtes promenades et des repas riches en viandes et fruits. De toute manière, j'étais tant épuisée au bout de dix minutes de promenade que je retournais vite m'asseoir ou m'allonger.
Néanmoins, je m'ennuyais un peu depuis la fin de cette aventure. La Communauté était à présent dispersée. Les hobbits avaient souhaité rentrer chez eux, après avoir suivi le cortège. Les deux compères, Legolas et Gimli, étaient partis visiter les Cavernes Scintillantes ou je ne savais quel autre endroit. Ils comptaient y rester quelques semaines puis revenir me chercher pour visiter la Forêt Noire. Quant à Elessar et Arwen, ils étaient occupés à rénover le royaume dévasté par la Grande Guerre. Et, Eowyn m'avait écrit : elle ne reviendrait pas. Bientôt, elle vivrait aux côtés de Faramir qu'elle allait épousait d'ici quelques mois*. Ce fut ma plus grande déception.
Au loin, dans un carré de verdure, j'aperçus un groupe de femmes. Elles étaient en train de coudre. Tant qu'à s'ennuyer, autant apprendre à coudre des chausses pour le futur bébé ! Je ris à cette pensée et me joignis au groupe. Durant tout l'après midi, Dame Yrnya s'était évertuée à m'expliquer les différentes techniques de points. Mais mon ventre imposant -et surtout le fait que je sois très maladroite- m'empêcha d'être précise dans mes mouvements. Ajoutés à cela, quelques douleurs que je mettais sur le compte de la grossesse.
Mélite vint m'annoncer que le dîner était servi pour les domestiques. Les couturières et Dame Yrnya me saluèrent ; elles me sommèrent de revenir le lendemain. Après avoir ramassé mes immondices, censés être des chausses pour bébés, je m'accrochais au bras de Mélite qui m'aida à monter les escaliers. Soudain, une douleur incroyable me saisit dans le bas du ventre. Je me pliai. La vieille femme héla un garde et lui demanda d'amener immédiatement une matrone dans la chambre.
La douleur était si intense que je grimaçais sévèrement. Même allongée, sur mon lit, les contractions devenaient insoutenables. Mon corps se cambrait.
La péridurale n'existe pas dans ce foutu monde d'arriérés !
Je commençais à regretter amèrement mon choix rien que pour cette piqûre. La sage femme préparait le matériel. Sur ma gauche, Mélite, assise sur mon lit, me faisait boire de multiples potions préparées pour diminuer la douleur. Queneni ! La douleur augmenta au point que je hurlais comme une dératée et pleurnichais en même temps. Tant pis si je traumatisais les gosses aux alentours, j'avais mal bon sang !
Dame Yrnya, informée du début de mon accouchement, était accourue pour me soutenir. Assise sur une chaise à ma droite, elle tenait ma main en signe de réconfort.
Au bout de deux heures de travail laborieux, le bébé n'avait toujours pas pointé le bout de son nez. La matrone posa la main sur mon ventre et s'adressa à Dame Yrnya. Cette dernière me prit l'autre main. J'étais très touchée qu'elle reste. Après tout, je n'étais qu'une simple fille du peuple.
« Nerëa, il va falloir que vous suiviez mes instructions. Le bébé commence à se fatiguer, vous allez devoir accélérer l'accouchement. »
'Accélérer ? Facile à dire quand on n'est pas celle qui accouche !' songeai-je.
Elle continua tout en me donnant le rythme.
« Vous devez inspirer, puis bloquer la respiration avant de pousser. »
Déjà dégoulinante de sueur, j'entamais le travail bien que mon corps soit totalement endolori.
Inspirer, c'est la clé. Inspirer, bloquer, pousser !
« Pensez-vous que nous devons lui faire sentir du poivre ou vous apporter des pinces? », demanda Mélite à la matrone.
Soudain, on toqua à la porte. Dame Yrnya se précipita pour ouvrir. Par l'entrebâillement de la porte, je pouvais distinguer un homme qui parlait, les yeux rivés vers le sol. Mon attention fut très vite reportée.
Bloquer, pousser !
Une fois la porte fermée, Dame Yrnya retourna à sa chaise mais ne s'assit pas.
« Je dois rejoindre mon mari pour accueillir un ancien compagnon de la Communauté de l'anneau. Vos amis sont de retour. »
Inspirer.
Ils étaient revenus, et j'allais les revoir.
Bloquer.
Sûrement Gimli. Ou Legolas?
« Pousser », hurlait la matrone.
Pousser.
Ils avaient été informés mais allaient-ils réagir mal ?
« Restez avec nous, Nerëa », me pria Mélite en serrant plus fort ma main.
Inspirer.
Je me sentais mal, en particulier envers Legolas.
« Elle est beaucoup trop pâle. », constata la matrone. « Nerëa, bloquez maintenant ; je vois la tête. »
Bloquer.
Adviendra que pourra. J'avais l'impression que mon cerveau allait imploser.
Pousser.
Un dernier cri. Du sang. Une dernière douleur. Un nouveau venu. Une respiration. Une inspiration. Un regard nouveau.
Le noir.
OoO..OoO
10 Décembre 3019
Bien que je m'étais réveillée de plusieurs jours de sommeil, j'étais épuisée, à bout de force, lorsque Gimli arriva dans ma chambre. J'avais repris conscience depuis quelques heures.
Le nain me fit une révérence puis me félicita de cette naissance. Il me confia que tout le monde était très inquiet pour moi car je dormais depuis plus d'une semaine suite à mon accouchement mais aussi que Legolas arriverait d'ici quelques jours. Je n'avais même pas eu le temps de voir l'enfant que j'avais sombré.
« En tout cas, Dame Nerëa, votre fille est très jolie. Je l'ai porté moi-même. Un beau petit bout! Elle a vos yeux, des yeux d'un vert sombre. Intrépide également ! Quand je l'ai prise dans mes bras, elle a essayé de m'arracher la barbe avec ses petites mains, exagéra Gimli. Elle m'a presque fait mal pour tout vous dire »
Je lui souris. Mais, la crainte qui m'habitait avait effacé tout désir de voir ce petit être. Cette fille, c'était moi. Ça allait être moi. Mon âme l'habiterait. Elle était une erreur de la nature. Un monstre. Pourtant, je devais cacher ce secret que mes amis ignoraient, cette anormalité. J'allais devoir mettre ma peur de côté et faire face à mon futur moi-même.
Gimli déposa un paquet sur ma table de chevet. Parmi les nains, les femmes étaient rares. La naissance d'un membre de sexe féminin est donc un événement très important.
« Comme vous avez mon amitié et que vous avez donné naissance à une petite fille, voici un présent. »
J'avais les larmes aux yeux lorsque je pris le paquet et l'ouvris : un magnifique collier s'y trouvait. Je ne connaissais pas la matière, ressemblant fortement à de l'or blanc. Mais la matière était plus belle. Un joyau couleur améthyste pendant au bout de la chaînette. Mal à l'aise, je fondais en larmes. C'était de ma faute si Merry et Pippin avaient été pris au piège, la communauté divisée, Boromir tué. Accepter ce présent, c'était persévérer dans mon hypocrisie. Gimli pensa que l'accouchement m'avait rendu sensible. Vous savez … le baby blues. Je le remerciai et lui dit que j'allais descendre. Il sourit et me répondit que je pouvais me reposer. Puis il prit congé.
'Quel galant homme, ce nain!'
Quelques minutes après, Mélite vint me rendre visite. Elle m'aida à me lever puis me tendit des vêtements pour sortir m'aérer. Une fois habillée et préparée, nous sortîmes de la chambre vers les cuisines. Une table avait été préparée en mon honneur. Dame Yrnya s'était chargé de la tâche. Le cercle des couturières, Gimli et Mélite étaient présents. On m'amena le bébé enroulé dans un bout de tissu brodé, œuvre de Dame Yrnya sans nul doute. Tous me félicitèrent de cette naissance. Je pris le bébé dans les bras.
A cet instant, je réalisai que mon ami nain avait raison. Comment un petit être aussi mignon avait pu sortir de mon ventre ? Une vraie petite fille ! Elle me sourit dès qu'elle me vit. Je lui rendis. Ses yeux verts bordés de longs cils, sa petite touffe de cheveux sombres. Oui, elle ressemblait à mon ancien physique. Sa beauté somptueuse de nourrisson me fit oublier ma rancœur. Je la démaillotai avec précaution et comptai ses doigts minuscules et ses petits orteils de nouveau né. Au moment où je touchais sa menotte, le bébé ouvrit la paume et serra mon doigt.
'Ma petite fille', songeai-je.
Mélite, qui arborait un sourire jusqu'aux oreilles, l'air extrêmement fière prit la parole :
« Cette petite fille n'a pas encore de prénom. Nous pourrions en profiter pour lui en choisir un. Qu'en pensez-vous, Nerëa? »
J'acquiesçai. Les noms fusèrent de partout : Doriela, Tauriel, Olivianne, Clématite, Théodowyn. Bien qu'ils y mettaient de la bonne volonté, rien ne correspondait au petit être entre les mains. Je sentais qu'un nom provenant de mon ancien monde lui siérait mieux. Le nom de mon arrière grand-mère paternelle, Laetitia ? Compliqué à porter dans ce monde… Elizabeth également. Un nom qui passerait incognito tout en ayant une signification censée. Amael, le nom d'une de mes cousines, qui signifie espérance ? Je n'en aimais pas trop la consonance. Mon regard fût attiré par le ciel étoilé que l'on apercevait par les grandes fenêtres du château.
La lune était ronde et éclairait la terre si fort qu'on y voyait presque comme en plein jour. Clair de lune. J'avais accouché éclairée par la lune.
Je me souvins d'une conversation que j'avais eue avec Matthew lorsque, petits, nous jouions aux mariés. Il souhaitait appeler « notre fille », Sohalia. Il s'agissait du deuxième prénom de ma feu mamie Beth. Il signifiait clair de lune en hindou.
« Cette petite se nommera Sohalia », déclarai-je en rendant l'enfant à Mélite.
La petite Sohalia me décocha un sourire sans dents comme pour acquiescer.
OoOoOo..Eodred…oOoOoO
20 Mars 3020
C'était encore une de ses soirées de beuveries, à la Taverne du Corbeau Noir où l'on trouvait un prétexte – un anniversaire, un événement- pour y festoyer jusqu'à sombrer.
Cette nuit-là, l'installation officielle d'Eodred à l'intérieur de la cité de Minas Tirith, était à l'honneur. La beuverie avait à peine commencé que deux chevaliers – qui s'étaient avancés de quelques pintes- étaient étendus sur des bancs, moitié-malades moitié-épuisés, les bras pendants de chaque côté, les yeux vitreux essayant de fixer le plafond.
Placé à l'autre bout du comptoir, un homme glabre, plutôt beau, aux cheveux bruns foncés et au nez long, détacha ses yeux brillants de sa pinte et interpella Eodred, puis il tapa du poing bruyamment.
« A Eodred ! », brailla-t-il et il porta un toast.
« A Eodred! », répondirent en chœur les autres chevaliers en s'enfilant une nouvelle pinte.
Eodred leva également la sienne ; mais, quand il la porta à ses lèvres, il ne but pas. Il comprenait la joie de ses camarades -bien que plus de la moitié, en réalité, le jalousaient maladivement- mais comme tous les soirs, il devait faire un ronde devant la chambre de Nereä lorsque la nuit tombait. De temps à autre, il écoutait même à la porte. Jusqu'à ce jour, il n'avait rien remarqué d'inhabituel chez la femme, excepté le fait qu'elle ronflait plutôt bruyamment. Le matin, il se hâtait de partir du couloir des Domestiques avant que Mélite, la gouvernante ne fasse son entrée, puis il revenait plus tard pour Nerëa. Même si la vieille femme l'appréciait beaucoup,quoique leurs relations fussent compliquées ces derniers temps, le cuisinerait sans nul doute pour comprendre la raison de sa présence dans le couloir des Domestiques, et plus particulièrement devant la chambre de Nerëa. Le connaissant, elle s'empresserait de prévenir Gram, et le guérisseur étant le tuteur de la jeune fille.
« Petit joueur, tu n'en es toujours qu'à ta première pinte, tu crois que je ne t'ai pas vu, mon frère », se moqua Darius, le jeune chevalier qui l'avait interpellé. De six ans le cadet d'Eodred, ce dernier ne se montrait pas pour autant respectueux envers son aîné.
Eodred leva le nez de sa pinte vers son camarade, posté à présent à côté de lui. Tous les regards avaient convergé vers eux, quelques-uns ricanaient. Darius, lui, avait les yeux bleu gris posés sur les bouteilles disposées derrière le comptoir. en juger par les toiles d'araignées, tissées également un peu partout dans l'auberge, certaines n'avaient jamais été ouvertes et gisaient là comme des cadavres oubliés. Un sourire s'afficha soudainement sur le visage du jeune chevalier. Il claqua des doigts faisant sursauter l'aubergiste qui essuyait quelques verres tout en conversant avec des habitués. Ce dernier s'interrompit et vint le voir. Darius lui parla à voix basse, si basse qu'Eodred ne put l'entendre.
Eodred n'aimait pas Darius. Depuis qu'ils avaient fait connaissance à Dunharrow, un jeu s'était institué entre eux. Ils ne pouvaient s'empêcher de se défier l'un l'autre. Un soir, Darius lui avait avoué qu'il le trouvait arrogant et hautain, cherchant sans cesse à recevoir les honneurs et que, pour ce caractère qu'il n'appréciait pas, il chercherait à le rabaisser. Eodred, quant à lui, trouvait Darius tout simplement idiot.
Devant les hommes, deux pintes furent placées tandis que l'aubergiste versait déjà un liquide transparent.
'de l'eau de vie' pensa Eodred.
Il se tourna ; les autres camarades avaient déjà reporté leurs attentions sur d'autres activités – les jeux, les femmes, la boisson- regarder les deux jeunes hommes s'affronter les avaient au début amuser mais il en étaient désormais las. D'autant plus que cela finissait toujours par les poings. Eodred tressaillit. Un homme, digne de soi, savait boire. Mais , lui, non. Son regard croisa celui de son adversaire.
'Enfoiré'
Le visage impassible, Eodred l'imita et vida sa coupe. Le liquide lui irrita la gorge et il réprima une quinte de toux.
« A croire que les hommes de Méduseld ne savent pas boire. »
– A croire que les hommes de Minas Tirith ne savent pas se tenir, rétorqua Eodred qui percevait une nuance de fierté dans sa voix.
Darius éclata de rire et tapa dans le dos du jeune homme qui fit tout son possible pour ne pas avoir de haut-le-coeur.
« L'homme du Rohan doit faire ses preuves. »
« L'homme de Minas Tirith peut servir un nouveau verre à l'homme du Rohan. »
« L'homme de Minas Tirith le resservira », sourit Darius, il claqua des doigts et deux nouvelles pintes furent servies et vidées aussitôt.
« Vous devriez boire moins vite », conseilla l'aubergiste, inquiet de l'état d'ébriété des deux compères.
Eodred sentit peu à peu ses doigts s'engourdir. Les bruits, autour de lui, étaient curieusement assourdis. Des bras l'entourèrent et une odeur sucré parvint à ses voix sulfureuse susurra à son oreille: »Un peu de compagnie pour cette nuit, beau blond? »
Surpris, Eodred tourna la tête et tomba nez à nez avec une jolie femme. Mince, avec des formes très attrayantes et une magnifique chevelure rousse qui cascadait le long de son dos, elle avait un regard insolent, comme un chasseur en recherche d'une proie.
« Non merci », répondit-il poliment.
« Ça ne te ferait pas de mal, cher ami », rit Darius, « tu crois que je ne t'ai pas vu courir la jeune donzelle ? Ça te décoincerait avec ta blonde. »
Eodred arqua un sourcil suspicieux à l'égard de son ennemi, faisant mine de ne pas comprendre. Le langage grossier de son camarade le choquait comme toujours.
– Crois-tu réellement que nous n'avons pas remarqué tes tentatives d'approche avec la jeune fille qui travaille au service du guérisseur de la Cour?, précisa-t-il.
« Elle doit être vraiment très jolie pour qu'il refuse mes avances », ironisa la brune en faisan la moue.
« Elle a le visage aussi carré que celui d'un homme, autant de poitrine que mon feu père », se moqua Darius tout en regardant Eodred droit dans les yeux. « Et, en plus, elle s'est fait engrosser, comme une cat… »
Un autre chevalier posa sa main sur l'épaule de Darius, qui achevait machinalement les quelques gouttes qui restaient au fond de son verre, ce dernier sursauta.
« Ne cherche pas les embrouilles, Darius. Ce soir, nous faisons une fête en l'honneur d'Eodred », fit l'arrivant en exerçant une pression plus forte sur l'épaule. « J'espère ne pas avoir à intervenir. »
Eodred, qui avait réussi à garder son sang- froid, se leva.
« Malheureusement, je dois vous quitter. Mon cœur voudrait rester mais j'ai des obligations et un rapport à faire au roi demain matin. »
Le chevalier acquiesça et s'en retourna vers une table plus loin.
Darius, sur les genoux duquel la jolie brune avait élu domicile, lui tendit une coupe, l'air défiant.
« Je sais où tu vas. Prends- donc cette coupe pour te donner du courage. »
En tout homme qui se respecte, Eodred ne put refuser. Sa persévérance à vouloir garder son honneur allait certainement le perdre un jour.
OoOoOo..Nerëa…oOoOoO
14 Février 3020
Sohalia semblait grandir à vitesse grand V. Son petit corps de poupon se développait au fur et à mesure des mois. Elle ressemblait déjà à ce que j'étais dans mon ancien monde. Contrairement à la blondeur que j'affichais à présent, Sohalia commençait à avoir des petites bouclettes brunes douces et fines.
Elle était en train de jouer avec ses pieds dans le berceau en osier, que Dame Yrnya lui avait offert pour ses un mois, emmaillotée avec précaution dans des bandes de tissus.
Je l'observais s'amuser dans son berceau, du fauteuil sur lequel je me prélassais. Ses petits yeux foncés. Ses petites joues gonflées. Sa petite tête ronde. J'avais dû mal à m'imaginer que je faisais face à mon propre compte-à-rebours. Si la malédiction était réelle -et pour le moment, c'était le cas-, il me restait à peine trois mois à vivre.
Comme si elle avait ressenti ma tristesse, Sohalia cessa brusquement de babiller. Elle agita ses petites jambes dodues puis tourna la tête dans ma direction. On aurait dit qu'elle voulait me rassurer. Parfois, Sohalia me surprenait beaucoup. J'avais la sensation d'avoir une jumelle. Quand je souriais, elle souriait. Quand je me réveillai en sursaut d'un cauchemar, elle pleurait au même moment.
Une fois, Eodred m'avait mal parlé. Ce dernier a changé radicalement de comportement depuis la naissance de Sohalia. Il me fixait d'un air dédaigneux et alignait à peine trois mots pour communiquer avec moi. J'en étais encore choquée. Je pouvais comprendre, dans un sens, qu'il puisse être offusqué. Depuis bien longtemps, j'avais compris ses sentiments. Il fallait être aveugle pour ne pas le voir. La naissance de cette petite l'avait totalement bouleversé. Eodred était donc venu pour m'annoncer le dîner des Domestiques. Comme je voulais allaiter le bébé en personne, j'avais refusé. Il avait levé les yeux aux ciels. Sa bouche avait émis un rictus de dégoût. Pensant qu'il avait dépassé les bornes, j'avais senti la colère m'envahir. Sohalia, alors âgée de trois mois, comme effrayée, s'était cachée dans mon cou, puis avait mis ses mains à hauteur de son visage. Un miroir était placé devant nous. Je la vis descendre ses mains puis le fixer d'un regard noir, anormalement adulte.
Anormal, atypique, bizarre, insolite. Tous ces mots pouvaient caractériser cette fille. Certes, j'étais une maman. Après tout, j'avais donné naissance. Mais je n'arrivais pas encore à voir Sohalia comme ma fille.
Je pris le bébé dans mes bras et lui collai un gros bisou sur la joue pour me sentir mieux. Soudain, j'entendis frapper à ma porte. J'allais ouvrir.
Quelle ne fût pas ma surprise lorsque je découvris Gram! Je ne l'avais pas vu depuis si longtemps! Quelques rides s'étaient creusées plus encore sur son visage plus émacié par les soucis de la guerre. J'étais toujours peinée de ne plus pouvoir travailler avec lui. Même si le nombre de semaines à son service était faible, j'avais vraiment aimé guérir des personnes et continuer à apprendre mon métier de « médecin ». Même si les soins étaient très éloignés de ce que j'apprenais lors de mes cours à Londres, j'appréciais ma place auprès de Gram. J'avais même commencé à l'apprécier en tant que personne.
J'ouvris la bouche pour lui répondre, mais Gram me devança :
« Une personne désire vivement vous voir. »
« Mais vous ne m'autorisez jamais à sortir le soir? »
« Suivez-moi. »
Il se retourna et je l'entendis grommeler :
« C'est une exception. »
Mais qui peut bien souhaiter me voir au crépuscule ? Je ne pouvais trop m'attarder car je devais bientôt coucher Sohalia. Je suivais Gram, Sohalia dans les bras. Nous arrivâmes aux écuries. Je regardai Gram d'un air étonné. Il s'arrêta devant les portes, se retourna et m'invita à entrer puis pris congé. Je hochai la tête puis y pénétrai. A l'intérieur, je vis un homme de dos vêtu d'une longue cape grise foncée aux reflets chatoyants. Il avait couvert sa tête du capuchon. Sa silhouette fine m'était familière.
L'individu se retourna.
Je poussai un cri de joie. Tant de mois que nous ne nous étions pas vu. Il avait dû s'attarder pour des devoirs familiaux. Mon coeur battait à la chamade tellement j'étais heureuse de le voir. Il m'avait manqué. Sohalia devança mes pensées et poussa un cri aussi.
Troublant, non? Surtout que cette petite n'avait jamais vu cet individu de sa vie.
L'elfe fixa la petite curieusement. Il caressa sa petite joue bien remplie, tenant son cheval en bride de l'autre main. Sohalia ne cilla pas à son geste et demeurait silencieuse, la bouche grande ouverte. L'aura que dégageait l'elfe semblait l'hypnotiser.
Voilà des mois qu'il était parti. La dernière fois que nous nous étions vu, seulement lui et moi, nous avions dansé dans la Cour. Depuis, nous n'avions plus reparlé tous les deux.
« Avez-vous fait bonne route, maître elfe? »
Il se mit à rire.
« Maître elfe? » , me titilla-t-il en détachant son regard de Sohalia.
« Excusez-vous mais nous ne nous sommes pas vus depuis si longtemps », avouais-je en baissant la tête.
J'étais si embarrassée que j'avais l'air idiote.
« Huit longs mois », renchérit-il presque en murmurant.
S'en suivit un silence. Un silence lourd de sens si l'on prend du recul.
Je brisai le mutisme entre nous. Je levai la tête puis pris la parole:
« Vous désiriez me voir? »
Il amena Arod, son cheval, dans un box. Pendant qu'il dessellait son cheval, il me raconta qu'il revenait de la forêt Noire, qu'il avait longuement parlé avec son père et qu'il avait pour projet de créer une communauté avec une partie des siens en Ithilien. Cependant, il devait consulter les autres royaumes. Il ne pouvait s'approprier ce territoire du jour au lendemain. C'était en partie pour cette raison qu'il devait solliciter l'aide d'Elessar.
Sohalia suçait son pouce la tête lovée dans mon cou. Elle avait l'air aussi intéressée que moi par ses histoires. Quelque chose me dérangeait. Legolas répondait sciemment à côté de ma question.
Une fois sa tâche achevée, il m'invita à sortir. Je remarquai que Gram nous avait vraiment laissé seuls. Vraiment très étrange de sa part!
« Allons nous s'asseoir dans la grande cour, vous devez être éreintée. Vous êtes une mère maintenant. »
Moi, éreintée! La petite était l'enfant la plus sage qu'il m'eut été permis de voir. Elle avait fait ses nuits directement, jamais elle ne se plaignait ni ne s'égosillait les poumons. Peu commune comme je vous disais. en revanche, lui, arrivant de la Forêt Noire… Je ne sais pas exactement où elle se situait cette forêt mais elle ne devait pas être à la porte d'à côté.
'Ah oui pardon! Monsieur est un elfe, c'est vrai!', songeai-je.
« Pour quelles raisons souhaitiez-vous me voir? » , insistai-je, la boule au ventre.
« Qui ne voudrait pas voir un ami après de longs mois d'absence?
Je répondis en hochant de la tête. Ses yeux restaient rivés sur la petite Sohalia. Celle-ci était à présent endormie, le poing refermé, collé à la bouche. Legolas semblait sous le charme de l'enfant.
« Pourrais-je la prendre pour vous délester un peu? », me demanda-t-il les yeux toujours fixés sur l'enfant.
J'acquiesçai, docilement.
Il s'approcha de moi pour prendre la petite, ne laissant seulement quelques centimètres entre nos corps respectifs. Il l'enroula de ses longues mains fines délicatement pour ne pas la réveiller. Je sentais le contact de ses mains sur ma peau. Bon sang, ça recommençait! Mes poils se hérissèrent. Mon coeur manqua un battement. Cette proximité me troublait. Je n'avais pas ressenti cette sensation depuis longtemps. Depuis notre danse. Je désirais être dans ses bras. Il approcha son visage de celui de la petite pour voir si elle s'était réveillée puis la souleva. Il était si près que je me demandai bientôt si la petite n'était pas un prétexte.
Je demeurais impassible ; il ne fallait rien lui montrer des émotions qu'il provoquait en moi.
Avec douceur, il berça Sohalia et l'enfouit dans sa cape pour la protéger du froid tandis que nous montions les escaliers qui débouchaient sur la grande cour intérieure de Minas Tirith. C'était une grande cour pavée de grandes dalles blanches et lisses. De chaque côté, elle était bordée de grandes colonnes. Au milieu, était planté un petit bosquet, en forme de rond, entouré de bancs en pierres. Dans chaque angle, se trouvait des plantes grimpantes: l'hortensia et le lierre s'entremêlaient rendant un aspect assez joli dans l'ensemble qui contrastait avec l'apparence crayeuse de la cour.
Nous nous assîmes sur ces bancs où nous passâmes finalement toute la nuit à discuter.
Comme autrefois.
OoOoOo…Eodred…oOoOoO
20 Mars 3020
Après avoir remonté, tant bien que mal, en agrippant de temps à autre aux murs, la rue principale puis franchi les fortifications protégeant la partie centrale du château, Eodred dévia vers les cours intérieures. Tant qu'à être malade, autant l'être loin des regards indiscrets. En arrivant, dans un couloir ouvert sur l'une des cours, il entendit des personnes se parler. Parmi elles, il reconnut la voix de Nerëa. Il n'avança pas plus et se cacha derrière un mur. Avec un peu de chances, sa présence n'avait pas été remarqué.
« Des pierres si magnifiques que je n'en ai jamais vu de telles, de s gravures tellement minutieuses que je ne pouvais m'imaginer qu'un nain en soit le créateur. »
« Ça a l'air vraiment beau »
« Il faut que vous voyez cela au moins une fois dans votre vie d'humaine. »
Eodred glissa légèrement le long du mur jusqu'au coin, il jeta un regard dans la cour et y vit deux personnes, côte à côte, assez proches. Malgré l'obscurité et sa vision brouillée par l'alcool, le jeune chevalier reconnut la longue chevelure aux reflets chatoyants d'un des Neuf Marcheurs. Depuis quand elfes et humains, excepté le roi et la reine, se côtoyaient si familièrement? Depuis quand les elfes se liaient d'amitié avec les humaines? Et surtout, depuis quand les humaines ne craignaient pas d'approcher ces êtres immortels?
Le chevalier eut l'impression que son cerveau était sur le point d'imploser. Il se sentait étrangement énervé par cette scène.
« Avez-vous vu des enfants, des petits nains? »
Un rire léger se fit entendre.
« Oui et il n'avait pas de barbes! »
Nerëa et l'elfe se mirent rire.
« Sont-ils aussi fripons que les autres enfants? »
« Il nous faudra une autre nuit afin que je vous raconte quelques anecdotes concernant notre ami. »
« Oh! J'ai hâte! »Nerëa marqua une pause. » Je me demande comment vous étiez lorsque vous étiez tout petit…Est-ce que les petits elfes -elflings?- font des bêtises? Répondent-ils à leurs parents? Aiment-ils jouer? Vous avez l'air si sage maintenant que j'en viens à douter que vous ayiez pu être enfant. »
« Enfants, les elfes, les nains et les hommes, en dehors de leurs caractéristiques propres, se ressemblent fortement. Pour ma part, j'étais loin d'être un enfant turbulent. L'environnement dans lequel je vivais m'a amené à être rapidement sage. Et vous, Nerëa? »
« Oh, moi…, souffla Nerëa qui eut l'air soudainement gêné. C'est un peu compliqué. »
Eodred vit Nerëa se replier sur elle-même tandis que l'elfe se tournait vers elle et approcher sa main d'elle.
« Je sens que je peux me confier, il faut que je vous avoue une chose. J'en parlerai également à Gimli. Mais vous devez garder mon secret. »
« Je vous le promets, mellon nin. Et Gimli est une personne de confiance aussi. »
La jeune femme leva la tête et approcha son visage de l'elfe.
« Je ne suis pas… »
Eodred ne put supporter davantage que les deux êtres s'approchassent tant ; mais , avant même qu'il ne réalise que Nerëa était en train de confier des informations élémentaires sur elle, il se trouvait déjà derrière eux.
Surpris, Nerëa et l'elfe firent volte-face tandis que le beau visage de la créature demeurait froid et impassible, celui de Nerëa afficha un air énervé.
« Que faites-vous ici? Vous me suivez », tempêta la jeune femme. « Depuis quand êtes vous ici? »
« Je ne vous suis pas, je vous protège », répondit simplement le chevalier. « Il s'agit de mon devoir. »
Les traits du visage de la femme se détendirent, elle se gratta l'arrière de la tête.
« Excusez-moi, je me suis emportée. »
« Je comprends votre colère, ma Dame. »
« Le chevalier Eodred a eu raison de venir vous chercher », intervint Legolas en plaçant entre ses bras le bébé de Nerëa. « Il est tard et je n'aurais pas dû vous retenir si longtemps. Votre fille va prendre froid ; vous aussi, vous toussez déjà. »
Eodred vit le visage de Nerëa se décomposer, elle paraissait triste, infiniment triste. Lui aussi, se sentit alors pris de compassion pour elle… mais sii c'était son désir, il devait le refouler. Plus il sympathiserait avec l'objet de sa quête, plus il lui serait difficile d'être neutre.
« Monseigneur, je dois reconduire ma Dame à ses appartements, fit-il en saluant l'elfe qui hocha la tête en guise de réponse.
Le jeune homme offrit son bras à Nerëa, qui, tête basse et attristée, s'en saisit. Alors qu'ils s'éloignaient de la cour, Nerëa lâcha son bras et se retourna:
« Namarië »
Eodred attendit qu'ils aient monté quelques escaliers pour questionner la jeune femme.
« Namarië? »
« Oui, c'est de l'elfique. »
« Pourquoi cherchez-vous à connaitre l'elfique? Apprenez donc d'abord les bonnes manières! »
« Pardon? » , coupa Nerëa. « Vous me traitez d'impolie? »
« Mon intention n'était pas de vous insulter, ma Dame. »
« Quelle était donc votre intention ? » , demanda la jeune femme. « Le couloir des Domestiques est sur la gauche. »
« Tournons donc à gauche », fit Eodred. « Nerëa, il faut vraiment que vous fassiez attention. »
« Après les insultes, les menaces? »
« Non mais il n'est pas convenable d'être seul avec un homme, en particulier un elfe. »
Nerëa arqua un sourcil. Visiblement, elle n'avait pas saisit le sens de ses paroles.
« Parce qu'être avec vous est plus convenable? »
« Non, je n'ai pas dit ça », s'énerva Eodred. « Moi, je suis celui qui vous protège. Et je suis le seul responsable de votre protection. »
« Je ne craignais rien avec mon ami. Insinuez-vous que l'un des Neuf Marcheurs puisse être un danger ? »
« Non mais… »
« Mais… »
« Les elfes sont des créatures que nous ne connaissons pas vraiment. »
« Oh, je vois…vous êtes en plus racistes ici. Pourtant, la Reine n'est pas de la race des hommes. »
Eodred soupira.
« Ecoutez Nerëa, c'est mal vu pour une femme d'être sans cesse vu avec un elfe. »
« Ecoutez, Eodred, c'est très mal vu de boire de l'alcool fort et d'accompagner une jeune femme dans un état d'ébriété avancé. »
Le jeune chevalier tourna la tête soudainement. Ses joues devinrent rouge cramoisi.
« Pourquoi avez-vous bu, Eodred? Ça ne vous ressemble pas », poursuivit la jeune femme, visiblement inquiète.
« Etes-vous inquiète pour moi? « , espéra Eodred.
« Pas particulièrement mais un chevalier bour…éméché… Vous n'avez pas le droit de boire pendant votre service, n'est-ce pas? »
« Non, normalement, non. »
Eodred fronça des sourcils. Il voyait pas où Nerëa voulait en venir, et passait outre les remarques acerbes de la demoiselle. D'ailleurs, il se surprenait lui-même à ne pas s'énerver contre la jeune fille. Il l'appréciait peut-être plus que ce qu'il imaginait. Sans doute qu'il l'aimait. Son regard s'attarda sur le teint palot qu'il désirait toucher, ses yeux bleus dans lesquels il voulait plonger les siens. Mais ce bébé…cette chose qui ne ressemblait en rien à sa mère, ce monstre sans figure paternelle ; cette créature, qui, à son plus grand dam, était mignonne comme n'importe quel bébé humain. Intérieurement, il aurait préféré faire face à une anormalité, dont ils auraient pu se débarrasser sans état d'âme. Au lieu de ça, c'était une petite fille au joli minois qui était sortie du ventre de Nerëa.
Il ne pouvait l'accepter.
Il avait même eu de sombres pensées envers elle.
« Si vous ne racontez rien à Gram sur le fait que nous sommes restés longtemps avec mon ami dans la Cour, je ne dirai rien sur votre penchant pour l'alcool. »
« Mon penchant? « , reprit Eodred, choqué par l'audace de la jeune femme. « C'est du chantage que vous me faites. »
« Oui, je suis désolée. Nous arrivons devant mes appartements, je dois prendre congé de vous. »
Nerëa se tourna vers lui et ouvrit la porte.
« Dormez bien. »
« Je ne dirai rien à une seule condition. »
« Laquelle? »
Le chevalier s'avança, prit le visage dans ses mains et lui baisa le front. La jeune femme eut un mouvement de recul. Sans lâcher du regard Eodred, elle pénétra dans sa chambre en soupirant et lui claqua la porte au nez.
OoOoOo..Nerëa…oOoOoO
21 Mars 3020
« Vous pourriez amener Sohalia avec vous, soyez rassurée! », me répondit l'elfe qui tentait de me convaincre depuis longues heures.
Gimli et lui s'obstinaient pour que je les accompagne au royaume du père de Legolas. Cette idée m'aurait enchantée si je n'avais pas eu Sohalia. J'avais peur qu'elle prenne froid, qu'elle se blesse ou je ne sais quelle autre horreur. Cependant, je voyais bien que Legolas avait fait des pieds et des mains pour que ma venue avec celle d'un nain soit autorisée. D'où son acharnement. J'avais ouïe dire que personne n'entrait dans le domaine de la Forêt Noire. Personne outre quelques elfes d'autres contrées triés sur le volet. Autant vous dire que nous allions être V.I.P. Enfin, encore fallait-il que notre accueil soit chaleureux. Ça, j'en étais moins sûre.
» Nous passerons par la Lórien. « , demandai-je au nain et à l'elfe.
D'une, j'allais visiter ce lieu appelé la Lórien. et de deux, ce serait en réel. Trois, j'allais m'éloigner du château quelques temps ! Que vouloir de plus?
« C'est l'endroit que nous venions de quitter lorsque nous vous avons découverte, souvenez-vous. Il s'agit d'un havre de paix, un endroit de félicité et de prospérité intemporel où résident de haut-elfes. Je dois parler à la Dame de la forêt d'Or au sujet de l'Ithilien »
A la mention de la Dame de la forêt d'Or, je vis les yeux de Gimli briller. Ses joues rougirent légèrement.
Hésitante, je regardai à nouveau Legolas. D'une part, j'avais ma fille en charge. D'autre part, ce voyage me permettrait de souffler quelques mois tout au plus. En outre, j'étais plutôt en bonne compagnie! Gimli et Legolas ne s'étaient jamais vraiment souciés de m'interroger quant à mes origines, ma vie. Ce voyage serait donc un véritable délassement!
» Nous prendrons soin de la petite, je vous le promets », me rassura l'elfe.
Je regardai du coin de l'oeil Gimli prendre dans ses bras la petite qui s'accrochait à son vêtement pour essayer de se lever. Sohalia, d'abord surprise, lui mit une petite tape sur son torse puis croisa les bras. Le nain appuya sur son nez pour la divertir ce qui déclencha un rire aigu de la part de l'enfant. A son tour, elle appuya sur le nez de celui-ci. Gimli sourit puis partit dans un rire tonitruant qui secoua Sohalia par des soubresauts. Tous deux riaient de bon cœur. Cette scène réjouit mon cœur.
J'avais plus ou moins confiance en eux. Était-ce raisonnable? Mais, peut-être étais-je trop méfiante. Après tout, même si j'étais censée avoir trente-deux ans dans ce monde, je n'avais que vingt-et-un ans de mentalité en réalité. Vingt-un ans et j'avais déjà vécu une sacrée aventure. Sans doute de par ma candeur, j'éprouvais encore des difficultés à prendre du recul vis-à-vis de la situation, à savoir reconnaître les personnes telles qu'elles sont ré craignais de retomber à nouveau sur des personnes malsaines. Mais ,voir au-delà des apparences est une capacité que l'on acquiert avec l'âge. Mamy Beth me le répétait souvent. Je me référais toujours à ses conseils lorsque je faisais connaissance autrefois. J'avais souvenir qu'elle avait apprécié Matthew dès le premier regard, le cooconnant comme jamais elle ne l'avait fait avec aucune autre personne.
Matthew. Mamy Beth.
Je me frottai la tempe. 'Je ne dois pas penser à cette vie. Elle est révolue.', songeai-je.
C'était décidé, j'avais impérativement besoin de voir d'autres contrées!
Je devais oublier.
J'acceptai donc la proposition gratifiant mes deux amis d'un sourire.
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*Eowyn se marie en l'an 3020 du Troisième Âge et vit en Ithilien, au Nord du Royaume du Gondor.
LIVRE 3 : MALÉDICTION
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Chapitre 8 (1/2):
« Il n'est pas nécessaire d'entendre une langue pour la traduire, puisque l'on ne traduit que pour des gens qui ne l'entendent point. » [ Denis Diderot ]
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J'appréhendais beaucoup ce moment mais il fallait bien que je passe par cette étape. Mes amis avaient voulu y aller à ma place, leur sexe ayant plus de poids et j'avais refusé. Je savais que ça déplairait beaucoup à mon interlocuteur qui avait souhaité que je ne travaille plus pour me ressourcer. De surcroît, il me considérait comme sa petite fille.
Doucement, j'ouvris la porte et vit Gram, assis sur une chaise à griffonner sur quelques papiers. Il était concentré sur sa tâche mais je ne pouvais pas repousser ma requête plus longtemps. En silence, je me postai devant lui. Ses yeux se détachèrent du papier et se posèrent sur moi, je le saluai le plus respectueusement possible. Il hocha brièvement la tête, un sourire affiché. Visiblement, il était de bonne humeur.
« Que me vaut le plaisir, jeune femme? », demanda-t-il en fixant ses yeux sur mes mains tremblantes.
« J'ai une chose à vous demander. »
Son sourire s'effaça aussitôt et il jeta les papiers sur son bureau.
« Ce doit être sérieux. Ne fais pas comme d'habitude à tourner en rond sans dire tes pensées. »
Son honnêteté me mettait encore plus mal à l'aise en réalité. Après avoir réprimé une quinte de toux, je lui expliquais :
« Je voudrais partir…enfin voyager avec mes amis. »
Je le vis inspirer profondément mais je poursuivis : « Ce sont des seigneurs qui- » Mais le guérisseur me coupa en pleine phrase : « Ce sont des hommes et tu es une femme. »
Je baissais la tête, ne pouvant lui offrir aucune réponse.
« Tu es très malade, Nerëa. Et ta fille, qu'en feras-tu? »
» Je laisserai Sohalia à Mélite. Elle a déjà élevé des enfants, ses enfants et je lui fais confiance. »
« Ta santé se dégrade! »fit-il, énervé.
Je regardai par la fenêtre, toussai légèrement, et répondit :
« Peut-être que j'ai besoin de sortir. »
Pendant un instant, il me fixa sans piper mot. Son regard traduisait une certaine perplexité mais il finit par me répondre :
« J'ai peur pour toi, même si tu n'es pas ma fille de sang. Tu es comme telle. Quand j'ai accepté d'être ton tuteur, j'ai vu une fille désorientée. (Il se leva et prit mes mains dans les siennes). Jamais je n'ai posé de questions pour ne pas te brusquer. Je prends ce départ comme une offense. Souhaites-tu revenir à tes origines? »
« Je reviendrai, je te promets. J'accompagne les princes Gimli et Legolas, ne fais-tu pas confiance au sang royal ? »
Il frictionna mes mains comme pour évacuer son stress.
« Nerëa, j'accepte ce voyage à condition que d'autres hommes -y compris une personne de confiance- voyagent avec vous. »
Je ne l'avais rarement vu si inquiet.
« Je vous en remercie. »
« Viens me voir avant ton départ. », me demanda-t-il avant de lâcher mes mains et de se tourner vers la fenêtre. Je sus que notre entretien était fini et qu'il était temps que je quitte la pièce, laissant Gram en proie à ses inquiétudes.
OoO…OoO
22 Mars 3020
« Plus le temps passe, plus j'ai l'impression que je me suis toujours appelée Nerëa. Pourtant, ce n'est pas la vérité. Je ne suis pas une fille de la Terre du Milieu. En tout cas, je ne l'étais pas. J'en suis rendue à un stade où, si je revenais à ma vie d'autrefois, je ne pourrais m'adapter. Je ne veux plus être Laura Misley. Je ne suis plus Laura Misley. Cette fille pantouflarde qui passait ses dimanches à chercher de nouveaux objets de la saga Harry Potter à acheter sur les sites, cette jeune fille qui aimait sortir avec sa mamie, cette amie qui en pinçait pour son meilleur ami ; elle n'existait plus. Je ne sais pas quand elle a disparu.
Oui, je m'appelais Laura Misley. Et j'ai débarqué dans ce monde un jour de la manière la plus…fantastique ?
Parfois, je me dis que mon esprit ne tourne pas rond.
Je revois encore ce vif d'or tourner…cette créature hideuse et majestueuse…ce pacte…
J'avais eu beaucoup de difficultés à détourner le seigneur Elrond de la vérité.
Je me remémore cette jeune Nerëa, réalisant que j'ai pris beaucoup de maturité en si peu de temps .
Est-ce pour cela que j'aurais refuser ce pacte?
C'est triste à dire mais je ne le pense pas. Jamais, pour rien au monde, je ne voudrais revenir dans mon monde. Et, en dépit des souffrances que j'ai subis dont même mon esprit a délibérément atténué et effacé quelques souvenirs, je veux rester ici. Et y mourir.
Dans mon monde, j'étais une étudiante qui se levait tous les jours pour aller en cours, prenais le bus, assistais au cours, déjeunais avec ses amis, travaillais à la bibliothèque avec Matthew à la bibliothèque avant les cours du soir puis revenait au bercail pour se nourrir et se coucher. Je n'étais qu'un numéro d'identité parmi des milliers. Laura Misley. Un monde où chacun mène sa vie « comme bon lui semble », où amitié et amour ne sont que des semblants obligatoires sur le plan social. Un système où vous vous ressentez rejeté quand votre force de travail ne peut plus contribuer à la société. Pour être l'une des meilleures étudiantes de mon université, j'avais travaillé comme une forcenée, m'obligeant à aller au cours du soir ; mais au final, qu'aurais-je eu à y gagner? Une meilleure place?
Ici, chaque personne est considérée comme une personne. Et bien que je rumine souvent sur les mœurs de cette société, chacun y trouve son bonheur. Si, par malheur, vous subissez un jour des remontrances, il y aura toujours une main pour vous relever. Toujours. L'individu n'est pas un chiffre mais une personne, une naissance. Vous êtes le fils ou la fille de untel, ou encore vous pouvez être untel suivi de votre profession.
N'ayant soufflé mot sur mon ascendance – Nerëa fille de Marie serait peu conséquent -, les personnes de Minas Tirith ne m'avaient pas encore trouvé de surnom. Par un moment, je fus Nerëa la guérisseuse. Mais Gram m'avait renvoyée. Je fus même Nerëa l'engrossée ou la violée. Mais, depuis la naissance de la petite Sohalia, les gens s'étaient tus.
Parfois, je me demande si avoir une identité complète est importante. Je vais mourir. Je mourrai en Nerëa. Pourquoi compliquer les choses?
Je n'imagine pas ce qu'on pourrait marquer sur ma tombe…Gram s'en occuperait sûrement. A moins que mon corps soit jeté dans une fosse commune. Que ce soit une fosse commune ou un tombeau, peu m'importe ; mon corps ne me fera plus mal. Je n'aurais plus souffert comme ce que j'endure désormais chaque jour.
Si le pacte fut -qu'on ne m'incrimine pas des mots qui vont suivre- l'une des plus belles choses que j'ai faites puisque cela m'a permis d'arriver sur cette terre (je ne parle ici que du transplanage et non de ce que j'ai commis), mon choix fut la plus grosse -pardonnez-moi- connerie de ma vie.
Je pense m'arrêter d'écrire pour aujourd'hui.
Je viens de me relire.
Un véritable gribouillis. «
Insatisfaite, je refermai le livre et le remis dans la besace. Dans le berceau, il n'y avait pas Sohalia ; Mélite l'avait emmenée avec elle pour la sortir un peu des appartements. Sur le lit, mes vêtements étaient étalés pêle-mêle. Par-terre, roulés en boule, j'avais jeté ceux qui ne m'allaient plus, il y en avait un tas assez imposant. Avec quelques pièces que Gram avait acceptées de me donner quelques jours auparavant, j'avais réussi à acheter quelques tenues. Mélite m'avait souligné que je maigrissais à vue d'oeil. Je n'avais donc acheté que deux robes bon marché seulement. Le tissu était assez médiocre mais cela me suffisait amplement. Je décidais donc de les plier et de les fourrer dans ma besace. A l'intérieur, j'avais rangé le « vif d'or » et la « télécommande » que je gardais en mémoire de mon voyage ; une broche et un peigne, un bâton -une sorte de siwak-, dont je ne pouvais me passer, pour me laver les dents. Le strict nécessaire. C'était très étrange car j'avais conscience que c'était mon dernier voyage, et paradoxalement, je ne réalisais pas que j'étais à deux doigts de mourir. Je comptais prendre au dernier moment mon livre ainsi qu'une plume et mon encrier. Quand j'eus fini de préparer mon sac, je sortais de ma chambre et me faufilai dans les couloirs. Depuis que j'étais mère, les autres longeaient les murs comme si j'avais la peste. Cette situation ne me déplaisait pas, je ne me faisais plus insulter. En passant devant une salle, je reconnus la voix de Gimli et me stoppai aussitôt. Mélite, avec Sohalia, discutait avec lui. J'aimais beaucoup voir à quel point ce seigneur nain était social. Il n'hésita pas à parler aux personnes, même à celles d'un statut moins important que le sien.
Le nain était assis sur un petit tabouret ravivant de temps à autre les flammes tandis que Mélite était installée sur un divan et avait allongé Sohalia, qui dormait à poings fermés à côtés d'elle.
Plus je m'approchais d'eux, plus je distinguais ses paroles :
« … et Dáin ordonna à ses soldats de se remettre en position près de la Porte Est de la Moria. Mon père, entouré d'orques, recula faisant voler sa hache au-dessus de sa tête. Soulagé de voir que les nôtres ne fuyaient pas, il se joignit à la horde de nains qui se rassemblait. L'ennemi les entourait mais jamais un nain ne fuit ! »
» La bataille de Nanduhirion ? », demandai-je, en me postant derrière eux.
Gimli et Mélite se tournèrent vers moi ; nous nous saluâmes respectueusement. Je m'installais à côté du petit corps de Sohalia et remontait la fourrure qui la couvrait jusqu'à son menton.
« Azanulbizar, la bataille d'Azanulbizar, corrigea Gimli avec un petit sourire. Je vois que mon ami vous a déjà renseigné sur l'histoire de la Moria. »
« Oui, mais un nain saura mieux m'informer sur l'histoire de son propre peuple. »
Le nain acquiesça et poursuivit :
« Donc, je disais qu'un nain ne fuit jamais! Mon père vit un orque, bien plus grand que tous les autres, la tête entièrement coiffé de fer. Son air féroce donnait des frissons, continua Gimli. Rapidement, il se déplaçait parmi ses semblables écrasant et décapitant nains et orques sans différencier. C'était un monstre. Il se dirigeait droit vers Náin, Roi du peuple de Durin, des Monts du Fer. Quand le roi vit que son fils, Dáin, nommé Dáin II Pied-d'Acier, avait rassemblé les troupes, il se plaça en tête de celle-ci et fonça droit sur les orques. En particulier, un Orque, l'orque gigantesque, le chef, Azog. Arrivant à hauteur de l'Orque, Náin essaya de le frapper de sa puissante hache mais son coup fut esquivé. Azog profita de la surprise du lointain descendant de Durin Trompe-la-Mort pour lui porter un coup aux jambes. Náin trébucha en avant, lâchant sa hache, et mon père, à quelques pas, vit sa hache se briser sur la pierre. Il tenta de rejoindre son semblable, étourdi. A sa droite, Dáin hurlait sa rage et fonçait tel un taureau dans les orques pour sauver son père. Azog asséna le coup fatal en frappant Náin Ier au cou. Alors que le corps du roi nain s'effondrait, l'Orque éclata de rire. Les vertèbres étaient brisées, Náin était mort. »
Mélite et moi nous nous frottâmes le cou en même temps, nous vivions le récit.
« Mon père fut éloigné du lieu d'exécution en direction du profond Kheled-zâram, le Lac du Miroir. mais il apprit plus tard que le fils de Náin Ier vengea son père en tuant Azog. »
« Vous n'avez pas participé à cette bataille? », demandai-je.
« La bataille d'Azanulbizar a eu lieu en l'an 2799 ; je suis né en 2879. », sourit-il.
« Ah oui, en effet… »
Je fis la moue ce qui fit éclater de rire mes amis. Puis Gimli reprit son récit, contant les funérailles de Náin Ier mais je ne l'écoutais plus. Grattant la fourrure qui recouvrait Sohalia, les yeux rivés vers les flammes ardentes, je réfléchissais sur la notion du temps. Si un jour, je revenais chez moi, serais-je cette fille arrivée un an auparavant? Aurais-je vieilli? Comment avais-pu arriver dans ce monde. Je pensais aux théories de Albert Einstein et Nathan Rosen à propos des trous de ver permettant un voyage espace-temps rapide. Mais se poser de telles questions était inutile. De toute évidence, j'étais la seule à être passée d'un monde à l'autre. Voyage que je préférais taire. Ne jamais dévoiler. J'imaginais déjà des hommes brandir des fourches en me traitant d'hérétique si je disais la vérité. Bien que je paraissais indécise sur ce point et que je crevais d'envie de me confier à certains moments, je d.e.v.a.i.s me taire. C'était une obligation. Je ne pouvais imaginer le choc pour ces habitants s'ils découvraient l'existence d'autres mondes…déjà qu'ils ne pouvaient réaliser qu'une femme puisse guérir des hommes !
Le temps. Cette terre avait une histoire, des millénaires avaient passé. Et seuls les elfes pouvaient en témoigner. Alors, je me rendis compte que je n'avais jamais demandé l'âge de Legolas. Gimli avait plus de 130 ans, un âge raisonnable pour son peuple ; mais il ne s'agissait pas non plus d'un vieillard. Mais Legolas ? Je me voyais mal lui demander son âge par respect pour lui ; mais également pour moi, prendre en pleine poire le fait que je m'attachais à un vieillard de 1000 ans perturberait profondément mon esprit. Moi qui, autrefois, était dégoûtée par les couples avec un écart de plus de trois ans, je risquais de tomber des nues. Bien que Legolas avait l'apparence d'un bel homme dans la trentaine, il y avait entre nous certainement plus de 100 ans de différence. Intérieurement, cette idée me répugnait un peu ; je me sentais légèrement gérontophile. Au contraire, cette différence d'âge ne me gênait pas avec Gimli ; notre amitié était plus celle d'un grand-père envers sa petite fille. Et puis, il fallait le voir s'amuser avec Sohalia….
« Nerëa, Nerëa… »
Je relevais la tête ; une main me secouait.
« Vous êtes devenue blanche. Peut-être qu'il serait mauvais, pour vous de partir. », constata Mélite.
Le prince nain se leva, se saisit d'une fourrure, posée sur un siège, et la mit sur mes épaules, Je le remerciai.
« Ce n'est pas le moment d'être malade… » bredouillai-je pendant que le nain se rassit.
« Après tout ce que vous avez vécu, y compris à mes côtés, ce n'est pas un petit coup de froid qui vous terrassera, ma chère amie, m'encouragea Gimli puis il se tourna vers Mélite : « Certainement un coup de fatigue. »
Je me levai et pris Sohalia dans mes bras. M'efforçant du mieux que je pouvais, je saluais mes amis et regagnai mes appartements. Une fois dans mes appartements, je couchais Sohalia et me regardais dans le miroir. Encore du sang. Je mis un doigt dans la bouche, un goût d'acier dans la bouche m'écœurait. Quand je le ressortis, je vis encore du sang. Effrayée, je me précipitai vers la vasque et crachotai dedans.
Les larmes me montèrent aux yeux.
J'avais l'impression de pourrir de l'intérieur.
