LIVRE 3 : MALÉDICTION

OO

O

Chapitre 8 (2/2):

OoO…OoO

Les premiers rayons de soleil m'éblouirent. Je me roulais dans le draps mais rien n'y faisait car, comme je n'avais plus de rideaux aux fenêtres, la lumière pénétrait directement dans la pièce. Je me mis sur le ventre et enfonçai la tête dans l'oreiller. Mais mon repos fut vite écourté par les babillements de Sohalia dans son berceau. Les yeux mi-clos, je me levai tout en ronchonnant et pris Sohalia dans mes bras. Je retournai ensuite dans le lit et la plaçai avec moi sous les draps. Mais la petite m'empêcha de m'endormir, elle tapotait mon visage ou encore tirer ma tignasse pour mettre les cheveux dans sa bouche pour les rejeter en bavouillant. Je me mis sur les coudes et agitai mon index au-dessus de nez de Sohalia qui essayait de l'attraper. Amusée par ce jeu, elle poussa des cris de joie. Je souris et posai mon doigt sur son nez ce qui la fit loucher, je ris. Elle s'agita dans tous les sens et m'envoya son pied dans la joue. Je feignis d'être en colère et passai ma main sous son maillot pour la chatouiller . Sohalia se mit à gigoter en riant. Elle balançait ses jambes faisant descendre sa couche en tissu. C'est alors que je vis des petites tâches noires sur sa peau. Doucement, je retirai le tissu, puis vit des marques distinctes, une phrase : « Every breath you take » Je poussai un cri et descendis du lit, laissant Sohalia qui se mit à pleurer. L'observant d'une moue écœurée, je me réfugiai dans le fauteuil à bascules. Cette marque, c'était le tatouage gravé sur ma peau, quand j'étais Laura. J'entendis un bruit et vis Mélite entrer.

« Mais que faites-vous à attendre, votre fille s'époumone depuis tout à l'heure! »

« Je suis fatiguée », grommelai-je du fauteuil.

Mélite me jeta un regard noir puis se précipita vers mon lit pour prendre Sohalia dans les bras. La petite se calma aussitôt. Elle sentit la couche sans voir les traces noires, hocha négativement de la tête puis tourna son visage vers moi : « Je pense qu'elle a faim, il faut la nourrir. »

« Oui, elle ne s'est pas encore nourrie », répondis-je simplement en levant la tête. Je croisai les yeux plein de larmes de Sohalia qui, à présent, sucer son pouce.

« Vous devez vraiment faire des efforts, Nerëa. Sohalia a besoin d'une mère, vous devez la nourrir. »

« Je ne suis pas votre fille, Mélite », rétorquai-je.

« Mais vous allez me laisser votre fille pendant plusieurs semaines. J'ai été choquée de votre décision -et je ne suis pas la seule- mais je l'accepte. Montrez un peu d'amour à ce petit bout avant que vous ne la laissiez », fit Mélite en s'avançant légèrement vers moi. « Pourquoi refusez-vous de la nourrir vous-même? »

Je ne répondis pas à Mélite. Elle s'avança encore et me tendit Sohalia : « Allons aux cuisines lui préparer son lait ; les vaches ont été traites il y a peu de temps »

Alors que nous cheminions vers les cuisines, nous entendîmes des voix douces et mélodieuses parler non loin dans le même couloir. Mélite et moi échangeâmes un regard entendu et curieuses, nous nous dirigeâmes dans le sens des voix en faisant semblant de parler. Près d'une porte, que je savais être les appartements de Legolas, nous vîmes trois hommes, aux beaux visages, converser. Je compris qu'ils parlaient le sindarin et qu'il s'agissait de trois membres de la garde royale de la Forêt Noire chargés de nous escorter. Legolas m'en avait parlé. J'aurais préféré que ce soit des nains ; au moins, ceci connaissait la langue commune tandis que les elfes de la Forêt, c'étaient un peu les sauvages de la Terre du milieu, d'après les dires de Gimli. Les trois étrangers, dont les beaux visages n'étaient pas touchés par la vieillesse, portaient des braies kaki foncé tenues par de longues ceintures en cuir noir ; leurs chausses avaient un effet moulé autour de leurs pieds et semblaient légères ; sur le haut, des chainses couleur taupes couvertes d'un capuchon plus foncé encore. La porte des appartements s'ouvrit et je vis Legolas en sortir. Il salua les deux elfes dans sa langue maternelle puis me fit signe. Avec Mélite, nous nous avançâmes vers eux d'un pas assez prudent et nous les saluâmes.

« Je vous présente Tiriel, Olitar et Yavannië, membres de la Garde Royale de la belle Eryn Lasgalen au service de sa Majesté, mon père, Thranduil fils d'Oropher. »

'Beau palmarès', songeai-je, amusée par la longueur des présentations.

Ensuite, Legolas se tourna vers ses semblables et parla dans sa langue pour nous présenter Mélite, Sohalia et moi. Je vis Tiriel et Olitar poser leurs yeux sur chacun d'entre nous. Ils s'attardèrent notamment sur la petite Sohalia ; l'un d'eux eut une moue de mépris en l'observant, ce que je ne compris pas. Avait-il ressenti quelque chose d'anormal en voyant l'enfant ?

« D'autres personnes nous accompagneront sur le trajet sur ordre du roi Elessar », me dit Legolas.

N'attendant pas ma réponse, il enchaîna d'un ton plus amer:

« Eodred et un de ses semblables nous accompagneront pour assurer, ceci est également un ordre. »

Je grimaçais. Depuis que j'avais appris pour Aelen, j'avais un peu peur d'Eodred…sans compter son penchant de plus en plus marquée pour la boisson alcoolisée.

« Partez-vous toujours après-demain, Monseigneur? » demanda Mélite, la tête légèrement baissée.

Legolas acquiesça.

Je ne réalisai toujours pas que je quittai Minas Tirith, mon foyer depuis des mois, pour fouler à nouveau les beaux paysages de cette terre.

OoO…OoO

23 Mars

« Je m'ennuie je me sens comme un hamster dans sa cage. Ce matin, en allant aux cuisines, je me suis encore évanouie dans les bras de Mélite -soit dit en passant j'aurais préféré tomber dans les bras d'un des beaux jeunes hommes qui accompagnent mon ami mais chut, c'est un secret ! Après quelques tisanes, Mélite me fit un sermon de plusieurs minutes. Sachant pertinemment d'où le Mal provenait, je suis restée muette.

Mélite ne veut pas que je parte. Il est tout à fait compréhensible qu'elle soit inquiète. C'était la seule qui voyait la réalité, qui me voyait avancer sur le chemin de la mort. Elle est la spectatrice que j'étais devant la maladie de Mamy Beth. Mais je l'ai suppliée ; je lui ai expliqué combien ce voyage était important. Elle et moi pressentons qu'il s'agit de mon dernier voyage. Je ne reviendrai pas à Minas Tirith, je le sais. Nous avons décidé de ne rien dire à Gram. Le pauvre vieillard se ferait bien trop de mourons. J'étais un peu comme sa fille et il serait détruit par mon…départ pour l'au-delà. Il n'allait pas dans l'ordre naturel que je meurs avant lui.

Mélite m'a demandée mon désir de voyager était dû à Legolas. En posant sa question, j'ai remarqué un sourire en coin. C'est fou ce que les gens peuvent imaginer dans ce monde. Pourquoi s'imaginent-ils des choses avec Legolas et non avec mon ami Gimli ? Je passe bien plus de temps avec le prince nain. Eodred ne me fait plus de remarques quant à mon amitié avec l'elfe. J'ai l'impression, d'ailleurs, qu'Eodred et moi renouons des liens. Je retrouve peu à peu la personne qui m'avait sauvée. Il est très attentionné ; parfois, un peu trop car il pose beaucoup de questions sur moi, ma vie, mes pensées, mon futur. Ce sont certainement ces sentiments qui le font autant s'intéresser à ma personne.

Par un moment, j'ai pensé à une vie avec Eodred. Je veux dire, épouser Eodred. Après tout, il est célibataire et n'a jamais été marié. J'ai vu comment il prenait soin de sa famille, c'est un homme bon. Eodred m'aurait sans nul doute protégée corps et âme. Et de lui, jamais une infidélité à craindre. Je ne l'avais vu parler avec une autre femme que moi. Était-ce folie que de penser un instant qu'il me faisait la cour ? Mais cette idée avait été vite abandonné. Tout d'abord, je ne voulais pas qu'il soit veuf à son âge. Et aussi, parce qu'au fond, je savais bien que je ne l'appréciais pas assez pour m'unir à lui. Si nous étions de bons amis, il manquait la petite affinité en plus qui changerait tout.

Le fait de devoir épouser quelqu'un n'était plus à l'ordre du jour. Je n'avais plus à trouver un homme pour fonder un foyer. Le problème état réglé. En partie… mais je ne préférais pas y penser.

J'ai cousu deux paires de chaussettes ce soir pour Sohalia. Elle ne doit pas attraper froid ; Legolas m'a dit que le mois de Mars était traître dans le Nord, surtout dans la Forêt Noire. Si, à Minas Tirith, le temps était doux ; il faisait toujours frais et humide dans la Forêt Noire quelque soit la saison.

Demain, nous partons. »

Chaque matin, je semais Eodred pour retrouver Gimli dans une salle, une sorte de salon de musique. C'était une pièce assez luxueuse et immense, avec des instruments de musique, aux quatre coins de la pièce. Un sofa en cuir, placé devant de grandes baies vitrées permettait de s'asseoir et de s'y reposer. Au plafond, étaient peintes diverses scènes de bataille connues par la Terre du Milieu. De nombreux tableaux, accrochés au mur, représentaient les anciens Rois-Hommes. Comme d'habitude, j'y rejoignis mon ami nain qui jouait de la viole. Il m'avait raconté un jour qu'un de ses proches, nommé Balin, lui avait appris à en jouer il y avait bien longtemps.

« Vous savez sûrement jouer d'un instrument, me dit-il ce jour-là. J'en suis certain! »

J'éclatais de rire. Cela faisait plusieurs matins que le nain me cuisinait. Dans un sens, je le comprenais. Alors que lui, un nain -qui comme toutes personnes de son espèce n'aimaient pas trop parler- se dévoilait, je restais muette comme une carpe. Mais ce matin-là, je décidai de lâcher du lest.

« Oui, je sais jouer d'un instrument. Je vous laisse deviner lequel, mon ami. »

Le nain fit alors mine d'être concentré, caressant le menton de sa main, puis il se gratta la tête et la barbe.

« Je vois mal une jeune femme jouer du tambour…peut-être du violon, quand j'étais tout petit, j'ai connu des nains qui en jouaient. Ils sont morts à la bataille des Cinq Armées. »souffla le nain, toujours concentré.

« J'ai connu aussi un homme qui en jouait. » répondis-je en pensant à Matthew. »Non, vous n'y êtes pas. »

Flûte, harpe, clarinette. Aucune des réponses du nain ne fut bonne. Doucement, je me dirigeai vers le piano sous le regard étonné de Gimli. Sans attendre qu'il ne parle, j'enchaînais sur l'un des premiers airs que Monsieur Young, le père de Matthew, m'avait appris. Etant donné que je manquais de pratique, l'air était moins rapide mais je fus satisfaite du résultat. A la fin du morceau, le nain se leva du fauteuil, posa sa viole sur une table basse et me rejoignit :

« Et bien, je dois avouer que je suis impressionné, ma chère amie. Vous êtes douée. »

« Rien n'est dû à un quelconque don, j'ai appris très jeune. Ce n'est que répétitions et efforts, comme vous. » répondis-je en grattant une des touches du piano.

« Où avez-vous appris? Vous deviez appartenir à une famille aisée sans nul doute. », fit Gimli, curieux.

Sans mentir, pour une fois, je lui dis la vérité, que ma famille s'était liée d'amitié avec une autre famille aisée qui m'avait aidée dans mon éducation, que je jouais avec leur fils, violoniste, et que nous nous étions aussi devenus amis. Puis, d'une voix moitié larmoyante, je lui avouais qu'ils n'étaient plus, sans préciser que je les avais abandonnés pour un autre monde bien sûr. Touché par mes paroles, Gimli me rassura et parla sagement. Quand il dut partir -il était attendu-, je m'excusais pour ma conduite, pour avoir craqué et pleurniché. Il sourit et me répondit qu'il ne m'en voulait pas, que chaque personne avait ses moments de faiblesse, avant de me tourner le dos et de quitter la pièce. Au fond, j'étais soulagée d'avoir parlé. Même si je n'avais pas raconté tout mon périple, je me sentais mieux. Je me plaçai à nouveau face au piano et l'envie de jouer un morceau me prit. Je commençai à imaginer l'orchestre autour de moi et appuyai sur la première touche.

Les notes de « Piano Concerto No. 21 » de Mozart virevoltaient dans l'air ; les yeux fermés, je ressentais la douceur de la mélodie. La mélancolie gagnait mon cœur écorché et guidait mes doigts sur les touches. Le son s'accéléra comme le battement de mon cœur. Cette mélodie était ma vie : douce et tranquille avec Mamie Beth. Une note plus grave s'ajouta et se juxtaposa ; mon Matthew qui égaillait ma vie. Je ris. Nous étions deux enfants. Je le vis, je nous observais dans ce pré, non loin de mon village. Il me prenait les mains et nous tournions, nous tournions. Je ris. Main dans la main, nous rejoignions sa mère et ma grand-mère, assises sur un banc. Elles nous tendaient un sac de bonbons. Puis les notes devinrent plus discordantes. Nous grandissions. L'amitié perdurait mais tout a changé. Cette note plus aiguë. Je m'éloignai et disparus dans un brouillard. Aveuglée, je cherchai une attache, un repère. Le temps s'accéléra, je sentis à présent les rayons du soleil traverser les vitraux et réchauffer ma peau. Ce rythme intense, ces notes plus aiguës me firent sourire ; elles étaient ma nouvelle vie. J'étais heureuse. Quelque chose me rendit joyeuse. J'ouvris les yeux. La mélodie était achevée mais mes doigts caressaient toujours les touches. Devant le piano, accoudé, je vis une mine attristée, affligée par la douleur. Lui aussi comprenait cette blessure, qui, malgré les années, dans le cœur, n'avait jamais disparu. Comme deux âmes perdues, nous nous regardions. Même un amour ne restera qu'un pansement sur un membre atrophié. Je sentis que c'était lui, mon pansement.

A travers son regard doux, la méfiance perça. Plus il me dévisageait, plus son joli minois s'assombrissait. Face à ce changement impromptu, je frissonnai, me sentant légèrement effrayée. Le Legolas de ma première rencontre semblait de retour.

» Vous jouez merveilleusement bien, Nerëa. »

Surprise, m'attendant plutôt à des remontrances, je plaçai mes mains sous le piano. Depuis le début, je n'étais pas bien douée à grand-chose. J'avais usé de quelques connaissances en soins médicaux ; mais les ustensiles et l'hygiène manquaient tellement qu'au final, je ne m'étais pas révélée réellement utile. Les seules tâches intéressantes étaient en plus réservées aux hommes… Jamais, jusqu'ici, on ne m'avait autant complimentée sur mes connaissances.

Je souris à ce propos, repensant aux années de pratique avec mon professeur Monsieur Young, à jouer en duo avec Matthew. Je replaçais mes doigts sur les touches puis recommençai à jouer les yeux fermés. Cette fois-ci, je repensais à un duo que nous avions joué, Matthew et moi, à l'occasion de l'anniversaire des soixante-sept ans de Mamie Beth : « The Last Moment« . Mon meilleur ami aurait pu être un véritable violoniste, il maniait son archet à la perfection – pas aussi bien que le grand Samvel Yervinyan mais tout de même… Le son de son violon remplissait l'âme de sentiments. J'aimais l'écouter. Et, même lorsque nous jouions ensemble le morceau « The last moment« , seul le son du violon transperçait le cœur de son auditoire. Dans ma tête, résonnait le morceau ; je glissais mes doigts sur les touches comme pour accompagner Matthew. Un duo qui n'était plus qu'un solo. A la toute dernière note, je retins mon souffle avant d'ouvrir à nouveau les yeux.

Legolas m'observait toujours, d'un regard plus sombre encore.

« Jamais on ne m'avait parlé de femmes d'hommes de la campagne qui savaient jouer du piano aussi merveilleusement. »

« On m'a appris. » répliquai-je, un peu trop brusquement.

L'elfe se pencha plus encore sur le dessus du piano, un sourire en coin. Je compris que le gredin me taquinait. Un bruit métallique attira mon attention. Un collier que je n'avais jamais vu auparavant avait glissé de la chainse de mon ami ; le médaillon au bout de la chaîne avait cogné le dessus. Je plissai les yeux et vis graver sur le bijou une feuille entrelacée autour d'une sorte de sceptre. A la pointe de la feuille, une petite perle blanche et scintillante était ancrée. De toute ma vie -ou devrais-je dire mes vies-, je n'avais jamais vu une perle aussi magnifique. Je me penchai pour la toucher mais, sans que je n'eus le temps de voir, Legolas se saisit du médaillon et le replaça sous sa chainse. Gênée, je bredouillais quelques mots d'excuses.

« Ce médaillon est considéré comme un trésor dans ma famille. »

« Je ne savais pas. » murmurai-je, les yeux rivés sur sa chemise, crevant d'envie de revoir cette perle. « Qu'est-ce que c'est? »

« Le médaillon des ancêtres de ma mère qui ont vécu à Valinor. Ce que vous prenez pour une perle est en réalité une gemme. »

« Valinor? »

« Oui, vous vous souvenez de ce que je vous ai conté sur la naissance des elfes. »

« Ils naissent par couple d'âmes ».

« Vous n'avez retenu que cette partie. (Il riait)Je vous la raconterai à nouveau. Vous devez seulement savoir que, durant de longues années, il y a bien longtemps, les elfes créaient des gemmes pour les Valar -vous vous souvenez de ce que sont les Valar, Nerëa?- et décoraient Valinor des plus beaux bijoux de ce monde. Le médaillon que je porte n'est qu'une infime partie des créations de mon peuple … Seuls les plus Hauts-elfes ont eu l'autorisation d'en porter. »

« Vous ne pouvez pas en importer d'autres? »

Legolas éclata de rire.

« Il est vrai que je ne vous ai pas raconté toutes les histoires de mon peuple, vous avez encore beaucoup de choses à savoir. Et il est encore des histoires que j'ignore également. »

« Un jour, je verrai cette ville? Valinor? »

Le visage de Legolas se grisa brusquement comme si ma question l'avait choqué. Étrangement, il se contenta seulement de hocher la tête négativement. Il vint s'asseoir à mes côtés et m'expliqua pour quelles raisons seuls les elfes pouvaient aller à Valinor. Je compris alors ma bourde : Gimli et moi étions mortels. Un jour, Legolas viendrait à notre enterrement ; puis il continuerait de vivre. Sans nous. Face à la mine attristée de mon ami, je décidai de changer de sujet.

« J'ai aussi un joli collier », fis-je en lui montrant le cadeau de Gimli.

Il le prit dans ses doigts, je voyais la lueur de la pierre se refléter dans ses yeux.

« C'est un métal précieux », constata-t-il en caressant le bijou.

« Oui, peut-ê… »

« Qui vous l'a offert? », me coupa-t-il.

J'arquai un sourcil, ne comprenant pas sa réaction.

« Gimli. »

Les yeux toujours fixés sur le médaillon, son expression changea du tout au tout, passant de l'air perplexe à un grand sourire.

« Le na vanima, Nerëa. »

Une personne entra à ce même moment dans la salle. Nous nous écartâmes brusquement. Je reconnus l'un des elfes qui nous accompagnerait.

« Nín ernil, mae govannen », déclara-t-il, face au prince, en posant une main sur sa poitrine.

« Mae govannen, Tiriel. »

» Dartha Elessar anchen. »

» Ma, Tiriel. Gwanno ereb nin ; tolthathon 'Yavannie. »

» Na dhâf lîn. »

Soudain, les yeux de l'elfe se posèrent sur moi, il paraissait perplexe.

» Heniach nin ? Pedil edhellen? «

« Ú-iston …. je ne sais dire que quelques mots en sindarin. », lui répondis-je.

Legolas éclata de rire et se tourna vers moi :

» Tiriel ne connait pas la langue commune. »

» Ça ne va pas être facile de communiquer », fis-je remarquer avant de me tourner vers Tiriel. Je remarquais que ce dernier possédait une cicatrice sous la lèvre inférieure. Cette caractéristique me permettrait de le distinguer.

Tiriel nous salua en inclinant légèrement la tête :

» Hiril vuin, nín ernil »

Lorsqu'il passa à hauteur de Legolas, je l'entendis souffler avant de sortir :

'Man ceril, nín ernil?'

Une fois le garde parti, les épaules de Legolas s'affaissèrent et il soupira :

» Lorsque nous partirons, Nerëa, nous devrons être prudents. En tant que fils du roi, je ne peux pas me compromettre. »

« Compromettre? » répétai-je, ayant parfaitement compris ce qu'il voulait signifier.

Il grimaça et déclara : « Je suis attendu par le seigneur Elessar. Nous devons parler de mon projet concernant une colonie en Ithilien. »

J'acquiesçai et il tourna des talons pour quitter la pièce.

« Je n'arrive pas à dormir. Sohalia ne dort pas non plus.

Ce voyage m'angoisse.

Eodred viendra avec moi. C'est un peu gênant mais je peux comprendre.

J'ai l'impression que les elfes qui accompagnent maintiennent une certaine distance avec moi. Je sens leurs regards sur moi. Comme s'ils sentaient quelque chose. Ils sont même plus avenant vis-à-vis de Gimli. Un nain! Incompréhensible.

Je mentirai si je disais que je trouve ces elfes de la Forêt Noire laids. Au contraire, je n'ai jamais vu d'êtres aussi beaux. Il est très difficile de se dire qu'il ne s'agit pas d'hommes, mais bien d'elfes. Souvent, quand Legolas est à mes côtés, un leitmotiv dans ma tête me répète qu'il s'agit d'un elfe. Mais je ne le réalise pas. Ils parlent, chantent et dansent, les hommes aussi. Ils marchent, voyagent, et sont curieux de ce qui les entourent -à l'exception du peuple des elfes Sindar, plus sauvages-, les hommes aussi. Quand je regarde ces elfes, ils ressemblent traits pour traits à des hommes. Des Hommes, en plus beau, en plus gracieux, en plus envoûtant. Tout à travers eux semblent respirer la poésie. Ils sont féeriques. Leurs voix, leurs manières de se mouver, leurs liens avec la nature.

Je discerne la différence entre Matthew et Legolas. Avec mon meilleur ami, je partageais mon quotidien ; nous discutions de nos passions ; nous voyions nos amis tandis que Legolas est arrivé comme une bouffée d'air dans ma vie -je ne parle pas des débuts bien sûr…- ; nous parlons du monde qui nous entoure ; nous échangeons des savoirs -bien plus dans un sens que dans l'autre.

Mais jamais, je ne pourrais dire que je préfère Legolas ou que mes plus belles conversations étaient avec Matthew.

Gimli, lui, est différent. Nous discutons énormément également ; lui aussi chante et est proche de la nature ; il m'apprend beaucoup de choses concernant l'architecture. Mais je ressens toujours une distance. Étrangement, je sens que Gimli est un prince.

Frontière que je ne pourrais discerner entre Legolas qui est censé être un prince de la Forêt Noire également. C'était anormal. Je m'en voulais en quelque sorte pour cela. Il fallait que je le garde à distance pour ne pas me blesser. Je ne devais pas m'accrocher.

C'est ce que je réalisai peu à peu depuis l'arrivée des trois autres elfes. Legolas n'était pas n'importe qui. Aucune amitié n'était en réalité possible. Aucun avenir. Nos discussions étaient inutiles et ne débouchaient en rien. Tout comme Gimli. Un jour, ils partiraient et sortiraient dans ma vie.

Pourtant, j'espère. Et je ne peux m'empêcher d'être à leurs côtés. »

OoO…OoO

24 Mars 3020

C'était le jour J. Depuis le lever du soleil, je m'affolais et Mélite essayait de me calmer. Je craignais d'oublier des affaires pour Sohalia ou de laisser des objets qui pouvaient me compromettre. Vers le milieu de a matinée, Eodred vint me chercher. quand il m'ouvrit, je reconnus un garde que je n'appréciais guère. Darius. Malheureusement -et Eodred avait l'air aussi enchanté que moi- Darius était le second homme à nous accompagner.

Sur le chemin, Mélite m'apprit qu'elle m'accompagnerait avec Sohalia sur quelques lieues aux cotés d'autres gardes. Je ne compris pas pour quelles raisons elle voulait me suivre, ni comment elle vait eu cette autorisation.

Nous rejoignîmes Legolas , les trois autres elfes et d'autres hommes sur le parvis à l'entrée de la cité. Tout était fin prêt, les chevaux , les sacs. Je sentis une main sur mon épaule, je me retournai et vis Gram : « C'est le grand jour, déclara-t-il avant de me prendre dans ses bras. Je fus très surprise par cette étreinte. Il murmura à mon oreille « J'ai glissé quelques infusions et potions dans les sacs, il ne faudra pas les oublier. »

Puis il s'écarta et me frotta les épaules :

« Adieu Nerëa. »

J'inclinai légèrement la tête et lui fit également mes adieux. C'était comme s'il ressentait la même chose que moi. Ce départ était définitif.

Je rejoignis Eodred qui tendit les rênes d'un cheval, Mélite, devant moi, portait Sohalia en bandoulière. Elle ne m'avait même pas demandé si je voulais porter la petite. Sur ma gauche, monté sur Arod, je vis Gimli qui me sourit.

Le roi Elessar et sa reine vinrent pour faire leurs adieux à Legolas et Gimli. Je remarquai que l'ancien rôdeur m'observer du coin de l'oeil mais il ne vint pas à ma rencontre. Après moult recommandations et mots d'adieux, nous partîmes. Personne ne disait mot.

Ce départ avait un goût amer.

Et, plus que les jours précédents, j'avais un très mauvais pressentiment.


LIVRE 3 : MALÉDICTION

OO

O

Chapitre 9 :

« Dire le secret d'autrui est une trahison, dire le sien est une sottise. » [Voltaire]

O

OO

OoO..Nerëa..OoO

24 Mars

Reprendre la marche ne fut pas aisée et Mélite, outre son grand âge, n'en menait pas large non plus. Plusieurs fois, je dus prendre Sohalia pour la décharger de son poids et qu'elle se repose. Gimli se porta également volontaire mais je refusai, ayant l'impression de l'abaisser à mon statut ; Eodred me proposa également de monter sur l'un des chevaux qui nous accompagnaient mais je ne voulais pas non plus me mettre en avant. Avant notre départ, nous avions convenu que nous marcherions jusqu'à une auberge située à quelques lieues avec Mélite, Sohalia et quelques hommes avant de prendre nos montures et de chevaucher en direction du Bois d'Or.

Durant le court trajet que nous partagions, Mélite et moi restâmes silencieuses. Devant notre compagnie, Olitar, les yeux balayant le paysage à la recherche de tout danger, marchait d'un pas souple et silencieux, quasi félin. On eut dit un tigre avec ses longs cheveux auburn et ses yeux légèrement étirés vers l'extérieur, qui lui donnaient un air légèrement prédateur. Tout comme ses deux compagnons, Tiriel -que je reconnaissais grâce à la cicatrice- et Yavannïe, un elfe d'une beauté telle que j'en avais rarement vue encore parmi les elfes, suivaient derrière entourant les Princes, Gimli et Legolas, qui s'amusaient et riaient sans cesse. Son visage se différenciait des elfes en général, plus "humain" que les autres, une mâchoire carrée, un nez aquilin et un front légèrement avancé. Ses cheveux étaient un peu plus courts que ceux de ses compagnons, et surtout de Legolas. Yavannië était celui que je craignais le plus ; bien qu'il n'adressait la parole à personne -contrairement à Tiriel et Olitar qui avaient tenté de communiquer avec Eodred et Darius par gestes pendant le repas-, je sentais qu'il avait une dent contre moi. Il ne m'aimait pas. Cette dépréciation me dérangeait d'autant plus que la raison m'était inconnue. Juste derrière, avec Eodred, Darius -son bras droit dans cette mission - tandis qu'une dizaine d'hommes fermaient la marche, Mélite, qui portait Sohalia, et moi discutions de la garde de cette dernière.

"Pour qu'elle ne soit pas trop désorientée, je vous ai laissé un bout de tissu avec mon odeur, Mélite."

La vieille femme se contenta seulement d'acquiescer. Elle préférait ne pas me répondre plutôt que de me répéter pour la énième fois qu'elle réprouvait mon acte. M'en aller loin du foyer, alors que la petite était encore en bas-âge était vraiment très mal vu -abandonner son enfant tout court d'ailleurs- et j'avais même eu quelques remarques de Legolas et Gimli. Eodred, lui, s'était contenté d'ignorer la nouvelle.

"Et j'ai confectionné des petites chausses que vous trouverez dans le sac. Il faut lui mettre absolument, même si les douceurs du printemps se font sentir car c'est traître."

"Ma fille, j'ai été mère avant vous, je sais comment m'occuper des enfants. Je changeais le linge de ma fille que vous n'étiez sûrement pas encore née. Les petites crises d'Aelen...la nuit...une enfant bien plus capricieuse que notre petite Sohlie."

Je souris en entendant le surnom dont Mélite avait affublé Sohalia ; elle l'avait vraiment adoptée. A droite de Mélite, légèrement en arrière, un petit sourire se dessina sur les lèvres d'Eodred, n'échappant pas à la vieille intendante.

"Vous aussi, Eodred, vous étiez très capricieux. Votre mère courrait à travers les couloirs de Meduseld après vous et Aelen (Elle me regarda à nouveau). Les deux fripons s'amusaient à chiper des gâteaux dans les cuisines."

Le chevalier rougit sous les yeux de Darius, hilare à cette nouvelle.

"C'était il y a bien longtemps, je ne m'en ai même plus souvenir", avoua-t-il.

Entendre parler de la mère d'Eodred me paraissait étrange puisqu'il restait toujours silencieux sur ce sujet. Alors, je me tournai vers l'homme :

"Quel âge aviez-vous?"

"Cinq ans et Aelen, sept ans."

"C'était l'époque où mon mari travaillait au château", renseigna Mélite.

- Et...quel âge avez-vous.. désormais?

- Trente-six ans en vérité, souffla-t-il, l'air un peu honteux. Souvent, je préfère donner un âge plus jeune."

Cette réponse me surprit. J'avais toujours été certaine qu'Eodred était bien plus jeune. Il n'était donc pas étonnant que Mélite ait tenté de le marier avec moi. Un homme célibataire à cet âge était soit un "Aragorn" soit un homosexuel ici.

Son regard se reporta à nouveau sur moi : "Et vous?"

J'entendis alors une voix rocailleuse grogner.

"Quel impolitesse, jeune homme de demander son âge à une femme!"

Gimli venait de se retourner, l'air faussement agacé. Ces plaisanteries récurrentes avaient le don d'apaiser les tensions dans cette atmosphère somme toute assez tendue. D'ici quelques heures, Sohalia et Mélite seraient loin de moi et cet éloignement semblait affecter mes compagnons également. Quant à moi, j'étais partagée entre la tristesse de quitter les personnes auxquelles je m'étais attachée et la joie de partir vers un monde nouveau. En dépit d'une fin proche...

OoO..Legolas..OoO

Legolas n'avait pas perdu cette fâcheuse habitude de se mettre en retrait pour examiner les lieux à la recherche d'ennemis. Bien que la guerre de l'anneau soit finie, il se sentait menacé en permanence. Cette même crainte se discernait également dans la nature. L'elfe ferma les yeux. Chaque arbre, chaque pierre, chaque brin d'herbe semblaient avoir été meurtris par le mal. Les feuilles frémissaient alors que ses compagnons se frayaient un chemin à travers la forêt. Les orques avaient propagé la terreur en ces lieux. Il espérait que le mal n'avait pas déparé la belle Lorien. Il ferma les yeux se remémorant chaque instant passé aux côtés de ses congénères. Quel plaisir avait-il éprouvé en rencontrant d'autres membres de son peuple, les Galadhrim! Accueilli un an auparavant parmi ceux-ci, jamais il n'avait oublié leur accueil chaleureux.

Un elfe aux longs cheveux légèrement ondulés, bride à la main, se planta devant lui.

- Ne devrions-nous pas faire une pause, mon prince? Les femmes d'Hommes sont épuisées par le trajet., déclara Yavannië, d'un ton sarcastique.

Entendant des paroles elfiques, Nerëa, qui lui était passée devant pour discuter avec Gimli, se retourna. Legolas releva la tête vers son interlocuteur ; mais Yavannië persista à baisser la tête.

Ne comprenant pas, le Prince fronçait les sourcils. En sa qualité de serviteur, Yavannië ne réagissait pas de manière conforme à son poste son arrivée à Minas Tirith. Lui et les quelques elfes de sa garde qui s'étaient subordonnés à l'accompagner, restaient en retrait. Cette ségrégation allait jusqu'à prévoir de se séparer leur nourriture et dormir à quelques mètres du nain et de l'humaine, avait-il entendu dans une conversation entre ces semblables. Certes, son peuple était réputé pour sa vigilance accrue et sa méfiance envers les étrangers mais il ne les croyait pas si fermés, ou bien avait-il oublié cette hostilité raciale. Sans doute était-ce l'avantage de vivre des aventures en compagnie d'autres espèce : à présent, il percevait son propre peuple d'un œil neuf.

Mais il pressentait autre chose. Plusieurs fois, il avait remarqué les regards soupçonneux de ses semblables envers la petite fille de Nerëa.

Alors, Legolas fit signe de s'arrêter puis rattrapa ses deux amis qui se trouvaient devant.

"Nous marchons depuis longtemps. Il est grand temps de faire une pause. Nous camperons en cet endroit pour y faire les adieux. Nous sommes à quelques lieues de Minas Tirith seulement (Les yeux de Nerëa s'arrondirent.)", dit-il en langue commune.

" Et bien, je pensais que votre peuple était plus endurant!", taquina son ami nain.

Legolas gratifia Gimli d'un sourire.

"Si ce trajet ne tenait qu'à moi, mon cher ami, nous aurions pu faire une course jusqu'à destination sans pause. Du nain ou de l'elfe, je me demande qui serait le vainqueur", répondit l'elfe feignant d'être piqué au vif.

Ils s'assirent donc autour d'un feu que préparèrent les elfes du Royaume de la Forêt Noire tandis que les hommes ramenèrent des troncs pour s'asseoir et du gibier. En effet, il faisait frais ces jours-ci. Mais le printemps arrivait, amenant avec lui douceurs et chaleur. Legolas appréciait cette saison. Les nuits étaient plus courtes. Parfois, lorsque le ciel était dégagé, il se plaisait à sortir de son royaume pour se promener sous les étoiles, tête levée vers le ciel, laissant le souffle délicat du Printemps se glissait entre chacune de ses mèches ambrées.

"Sohalia, fais attention au feu!", cria une voix.

Cette brusque injonction le fit sortir immédiatement de sa torpeur. Il attrapa la petite à temps avant qu'elle ne mette une main sur une braise. Il plaça la petite sur ses genoux. Elle se laissa faire comme à l'accoutumée.

"Voulez-vous la nourrir?", lui proposa Nerëa en lui tendant l'outre.

"C'était à mon tour normalement!", contesta Gimli.

"Je ne saurai donc vous voler votre tour, maître nain!", ricana Legolas en prenant l'outre.

Gimli prit un air renfrogné.

" Gardez-donc l'enfant! Vous aviez bien raison, ce n'est pas une affaire de nain de s'occuper d'enfants. Les elfes s'en acquittent avec perfection comme les fe…..", renchérit ce dernier.

Nerea leva les mains puis essaya de calmer la situation:

" Cessez de vous chamailler comme des enfants! Sinon, dès demain je vous nourris au lait et à la bouillie comme Sohalia!"

Il y eût un silence puis ils éclatèrent de rire.

Legolas prit l'outre et aida l'enfant à boire. Il sentait sur lui les regards cinglants de ses semblables, assis un peu plus loin. Il faut dire qu'il était peu approprié pour un prince elfe de s'occuper d'une fillette humaine. Un an auparavant, jamais il n'aurait accepté de tels actes. Son affection pour ce bébé le poussait à agir autrement ; parfois, il ne se reconnaissait plus.

A côté de lui, Nerea et Gimli, sous l'oeil de Mélite, étaient à nouveau en grande conversation. Depuis le mariage d'Aragorn, il les avait vu se rapprocher petit à petit. Son ami avait même invité la jeune fille à danser. Cet acte l'avait surpris. Alors, il les considéra d'un oeil circonspect. Un nain et une humaine… quelle idée saugrenue! Aussi aberrant qu'une relation entre un nain et une elfe!

Brusquement, il entendit une personne déglutir avec difficulté. Son regard se posa sur la petite qu'il nourrissait. Sohalia! Il venait de manquer de l'étouffer de peu!

"Je vous ai autorisé à nourrir Sohalia, non à l'étouffer", s'écria Nerëa en toussant.

"Un nain aurait su mieux s'en occuper, je vous l'avais dit!", suggéra Gimli, un sourire en coin.

L'elfe bredouilla quelques mots d'excuses mais la mère de Sohalia était à nouveau plongée dans sa conversation sur la déchéance d'Erebor.

Son attention se reporta sur Sohalia. La petite n'avait ni pleuré ni bougé. Il avait déjà vu des nourrices s'occuper d'enfants. ceux-ci étaient réactifs. A la moindre contrariété, l'enfant vous le faisait savoir en hurlant, en s'agitant ou en pleurant.

Mais Sohalia était différente de tous les bébés qu'il avait vus en ces quelques centaines d'années d'existence. Étrangement différente. Ni pleurs, ni cri. Elle restait sereine en toute situation. Même face à une difficulté, elle semblait prendre son temps pour analyser la situation et juger le meilleur moyen de surmonter l'épreuve. Une attitude peu infantile.

Une question le tourmentait. Certes, Sohalia avait vite appris certaines fonctionnalités telles que marcher, saisir des objets, comprendre des mécanismes. Cependant, elle babillait toujours. Or, il l'avait vue de ses propres yeux pousser un cri en agitant des bras lorsqu'il avait revu Nerëa après huit mois sans se voir. Il avait eu l'impression que la petite le connaissait.*1

Comment pouvait-elle connaitre son identité alors qu'elle ne l'avait aperçue qu'à ses premiers jours?

Même partant du principe que sa mère ait parlé de lui, l'enfant ne pouvait se souvenir de son apparence et l'assimiler à son nom.

Tant d'éléments incohérents tournant autour de la même seule et unique question que tous se posait.

Qui était son père?

Ses seules informations étaient que Nerëa avait disparu près du camp de Dunharrow et qu'Eodred l'avait retrouvée. Discrètement, il glissa un regard soupçonneux vers le jeune chevalier qui se tenait assis en silence derrière Nerëa, mâchant quelques morceaux de viandes bien cuites. Pendant quelques instants, l'elfe se demanda si le blondinet et la jeune femme, orpheline qui plus est à ce qu'il avait compris, entretenaient une liaison et son cœur sembla se resserrer. Mais les deux semblaient si peu intimes que la supposition s'envola aussitôt. Son autre hypothèse était bien trop atroce et impossible. Jamais il ne s'était vu un Maiar ...avec une humaine... quoiqu'il ne connaissait sans doute pas toutes les histoires de son monde. Mais cette idée était trop étrange, trop anormale pour qu'il puisse l'accepter. Alors, il revint à cette même interrogation.

Qui était son père?

OoO..Nerëa..OoO

2 Avril

"Si je pouvais, je me plaindrais sans cesse à voix haute, beuglant à tout-va que je donnerai tout au monde pour revoir une voiture. Mal aux pieds, aux cuisses, au dos. Les fesses ne sont pas non plus épargnés. Dire qu'il me faut monter comme une femme. J'aurais bien voulu voir ces hommes être ankylosés de partout à chevaucher ainsi.

Assise derrière Eodred, mon chaperon faut-il croire, nous avons filé à travers la cambrousse si tôt les rapides adieux avec Mélite et Sohalia achevés. C'était mieux pour tout le monde. Ni regrets, ni larmes. Je ne réalise toujours pas ce que j'ai fait, ce que je suis en train de faire et ce que je suis sur le point de faire.

Les quatre chevaux que nous montons sont particulièrement rapides. et endurants. Legolas et Gimli montent Arod tandis que nous autres partagons les trois autres chevaux que les compagnons de Legolas ont ramené du Royaume de la Forêt Noire jusqu'à Minas Tirith. Tiriel et Olitar, dont je viens d'apprendre les liens de sang - ils sont cousins - ; Yavannië et Darius qui semblent peu ravis de ce choix et Eodred et moi. Les hommes ont longuement débattu entre eux afin de savoir derrière qui j'allais m'installer, hésitant entre Yavannië et Eodred, Darius ayant aussitôt été supprimé à cause de sa réputation de coureur de jupons. Une réputation dont j'ai peu de peine à ne pas croire étant donné que le chevalier m'a effleuré intentionnellement à plusieurs reprises et toujours quand Eodred est dans les parages. "Ma colocataire" m'en avait également parlé, quand nous vivions dans la même chambre, puisqu'il s'agissait de l'homme qui lui avait pris sa fleur, comme ils disent ici, un soir de fête.

En une journée et demi, grâce à nos montures, nous avons donc réussi à atteindre la Lothlorien.

Mais, même si j'ai l'impression de voir s'étaler sous mes yeux un paysage féerique, mon cœur reste toujours obscur à ces beautés.

Ce voyage que je croyais nous rapprocher; au contraire, nous éloigne plus qu'autre chose en réalité. Nous n'avons pas le temps de parler, de rire; juste de manger, dormir, portés par nos montures. Au fond de moi, j'espère que le voyage prenne une tout autre tournure. "

OoO..Legolas..OoO

"Ivyr en ross, sui mae lamath

nalla'am orael, firieth

nîr edhellen, nedh'in cheleth"

Quand il eut fini de chanter, les regards convergèrent vers lui. Tiriel, Olitar et Yavannië avaient insisté pour que leur prince leur conte son voyage.

"Hélas, mon cœur chavire au désir de voir cette horizon infinie bleu azur. Je peux entendre le doux roulis des vagues s'échouant sur le rivage et l'air salin caresser mon visage, raconta Legolas avec mélancolie. Mais les Valar ne m'ont permis que d'écouter les louanges des mouettes chantant sa beauté qui jamais ne se flétrira. Je les en remercie chaque jour d'avoir eu ce privilège."

Les pupilles de ses congénères s'embrasèrent de curiosité.

"Vous parlez de la Mer, mon prince?", s'enquit le plus jeune du groupe, Tiriel.

"Ah la Mer! Plus belle qu'on peut l'imaginer. Tantôt calme, tantôt destructrice. Un élément que nous ne pourrions jamais dompter, et cela même si nous devions la côtoyer des siècles durant."

"Certains disent que nous verrons la Mer d'ici-peu, que notre temps est révolu, que... Yavannië hésita et haussa les épaules avant de poursuivre avec un doux sourire : "Que les hommes régneront sur cette terre. Mais les hommes sont faibles et impuissants du fait de leur mortalité."

Legolas ne reprit pas l'elfe. Il savait que ce dernier était méprisant vis-à-vis des hommes et un jour, il avait été de ceux-là. Un jour, il fut de ces elfes qui ne craignaient pas même l'ombre des hommes. Mais cette quête l'avait changé. En apprenant à connaître d'autres peuples, il comprit mieux le monde dans lequel il vivait. Lui qui avait toujours vécu dans la Caverne où vivaient les siens, dans la Forêt Noire, se surprit à développer des liens forts avec des Hommes et des Nains. Son regard se posa sur un talan non loin sur lequel dormait bruyamment le Fils de Durin, aux côtés de Darius et d'Eodred. Gimli, les mains cachées sous sa longue barbe bien brossée, dormait paisiblement en ronflant. Ses traits étaient détendus, Legolas ne l'avait jamais vu aussi... calme. Il vit alors un léger sourire s'afficher sur les lèvres de son ami et il se demanda alors à quoi ce dernier pouvait bien rêver. De leur visite dans les somptueuses Cavernes Scintillantes? De la Dame du Bois d'Or? La dernière supposition semblait plus plausible étant donné qu'ils ne se trouvaient qu'à quelques lieues de la Cité.

"Certains hommes ont un cœur et un sens de la bravoure qui n'ont rien d'enviable à ceux d'un elfe, croyez-moi."

Cette phrase somme toute brève, prononcée d'une manière calme, cloua le bec à Yavannie qui se contenta de prendre un bout de bois et de le regarder en le tournant dans tous les sens. Legolas fit fi de ces réactions puériles. S'il pouvait comprendre celles de Tiriel qui n'était âgé que d'une petite centaine d'années ; quoiqu'il dût être rapidement mature pour son âge à cause des conflits auxquels il dût participer et dont il portait encore la marque sur son visage, rien n'expliquait celles de Yavannië, un elfe de trois cents ans, qui avaient commencé quelques semaines auparavant seulement. Legolas se fit une note mentale comme quoi il devait absolument lui parler en privé pour comprendre son comportement. Seul Olitar restait sobre ; l'elfe de nature peu bavarde s'était toujours contenté d'écouter et d'exécuter sans broncher. Du même âge que le Prince, il représentait tout de même un bon Conseiller que Legolas aimait consulter.

"La Mer semble avoir pris le vôtre en tout cas, elle s'est emparée de votre coeur sans vergogne. Puissent les Valar m'éloigner de cette tristesse qui vous afflige.", pria Tiriel, encore absorbé par les paroles de Legolas. Sur son visage, la peur se discernait. Il craignait d'être éloigné des siens par la Mer. Mais on n'y voyait aussi de la fascination, de l'envie, du désir. Ces sentiments mitigés terrorisaient le jeune elfe à la cicatrice qui souhaitait plus que tout autre chose rentrer dans son foyer à la Caverne auprès de sa douce fiancée. Ici, il était le seul à avoir une attache au Royaume. Ni Olitar, ni Yavannië, ni le Prince de la Forêt Noire -au grand désarroi de son père-, n'étaient fiancés ou mariés. Les temps lugubres avaient repoussé l'envie de se lier à une personne chez les elfes. En effet, temps obscurs rimaient avec mort. Et la mort de l'être aimé amenait souvent la mort de son âme sœur peu de temps après. Aussi, la coutume de se marier, une fois le cap des cinquante ans passés, avait été écartée, le temps que la crise passât. Mais Tiriel ne pouvait résister, dès qu'il vit Ciriel*2, et ce fut partagé, il sut qu'elle était l'élue de son cœur. Sans se marier, ils avaient désiré se fiancer en dépit des réticences de leurs familles. Il se souvint des débuts de sa relation avec sa dulcinée, de ses éclats de rire, de son état moitié nostalgique moitié heureux. Et c'étaient ces mêmes signes qu'il retrouvait actuellement chez le Prince. Il avait connu ce dernier avant son départ pour Imladris ; ce n'était plus le même elfe. Son coeur était pris certes, mais par une chose bien plus profonde que la Mer. Persuadé que le Prince éprouvait des sentiments que lui-même semblait ignorer, il se fit mentalement une liste de toutes les femmes que ce dernier pourrait aimer : une jeune elfe d'Imladris jouant de la harpe ou une magnifique blonde aux traits gracieux de la Lorien ?

La voix haute et claire du Prince qui s'élevait doucement le sortit de ses pensées :

"Celevon rimmar in siryn-en Celos a Erui

nedh-calen rîdhen Lebennin!

tond-dae i salab."

Yavannië s'amusait à tracer des lettres invisibles parterre tandis qu'Olitar s'était levé pour se poster au bord du talan et surveillait les environs. Tiriel se leva pour rejoindre sa couche ; avant de passer derrière le tronc, il tourna la tête. Le Prince chantait mais son corps était cette fois-ici tourné vers un autre talan et ses yeux rivés vers une forme enveloppée dans une cape desquels se déversaient quelques mèches blondes.

"Aear,

Guren naegra.

Nin leithia."

Ne se préoccupant plus de ses compagnons, Legolas chantait tranquillement. Il continuait d'élever sa douce voix quand il entendit un murmure à peine audible -du moins pour l'oreille humaine. Le son provenait de Nerëa : " Namastey! A'ap kaisey hain Elizabeth? ...mujhey aapkee bahut yaad aaee... Hum kho gaye hain, Matthew... kya a'ap meri madad kar saktey hain minat?"*3

L'elfe en resta bouche-bée. Sa tête tourna à droite et à gauche pour s'assurer que personne n'avait entendu cette chose étrange. Derrière lui, il croisa le regard de Tiriel qui passait juste derrière le tronc pour se reposer. Puis, en quelques sauts, il se rapprocha du talan et s'assit sur une branche au-dessus de la jeune humaine pour mieux entendre.

"Mere saath aaeeyé!...main tumse pyar karthee hoon...minat... Naa...minat...maiṁ yahām̐ rahanā cāhatē haiṁ..."

Il secoua la tête ; ce n'était pas un rêve, jamais il n'avait entendu une langue pareille et cela n'avait rien du parler noir. En tout cas, la jeune femme semblait mal vivre la situation qu'elle rêvait. Son visage perlé de sueurs se contractait de temps à autre et elle se recroquevillait sur elle-même. Legolas mit ça sur le compte de ses souvenirs, de ce qu'elle avait vécu, là-bas, au-delà des montagnes noires. Ses yeux se plissèrent, il crut voir du sang couler du nez de Nerëa. Tout en s'accrochant au tronc d'un main, il essaya de se rapprocher, l'air inquiet, pour mieux observer mais Nerëa se réveilla en sursaut.

OoO..Nerëa..OoO

3 Avril 3021

" Mon Dieu, quel cauchemar affreux!", songeai-je, en me relevant avec difficulté. Mes muscles étaient toujours aussi douloureux, malgré le repos.

J'étais là, assise dans les ténèbres, le front ruisselant de sueur mais, vite, je repris mes repères et tout me revint à l'esprit. Nous étions déjà à l'orée du domaine de la Lothlorien. J'étais seule avec Eodred, Legolas, Darius, Gimli. Une semaine auparavant, j'avais quitté Mélite et Sohalia. Au petit matin, le lendemain nous avions donc repris la route et parcouru les lieues qui restaient à cheval avec peu de repos. Arrivés à l'orée du Bois d'Or, nous avions démonté afin de fouler à pied ces terres par respect. Mais si les elfes et le nains étaient résistants à une nuit sans sommeil et des chevauchées sans repos, je l'étais moins. Trébuchant à maintes reprises, j'ai ainsi contraint le groupe à s'arrêter le temps d'un somme dans les bois. Les hommes de Legolas m'avaient monté sur une sorte de plateforme, un talan, dans les hauteurs des magnifiques mellyrn et m'avaient conseillé de m'assoupir le temps qu'ils observent les environs. Ma dernière vision fût celle de Gimli fumant la pipe sur un talan en face.

Je me tâtais le front, il était brûlant. Et pourtant, je grelottais.

La sensation de cette épée qui m'avait transpercé le cou me fît frisonner.

Je me souvins que les soldats revenant d'Irak avait souffert de ce genre de traumatisme. Ils faisaient des cauchemars dans lesquels ils se souvenaient des victimes qu'ils avaient vus mourir. Mais je ne me voyais pas du tout comme un soldat. Et aussi invraisemblable que cela puisse être, je n'avais pas tué. Pourtant, ce cauchemar paraissait si réel... Je me frottais le cou en grimaçant.

Un bruit me sortit de ma torpeur. Une ombre encapuchonnée se dressa devant moi, je reculai aussi loin que je pouvais, glissant sur les fesses.

L'ombre rit puis retira son capuchon.

"Legolas! Vous m'avez effrayée!"

L'elfe continua à s'esclaffer de bon cœur de son rire cristallin.

"Je m'excuse de vous avoir effrayée, ma dame. A vrai dire, j'avais craint de vous éveiller. Mais je vois que vous l'êtes désormais."

"Vous vous êtes endormie dès que l'on vous a posé sur la couche, reprit-il. Gimli était fort triste de se retrouver seul parmi des personnes qui ne comprennent pas sa langue."

Une voix le coupa. La tête d'un elfe apparût au bout de la plateforme. Je reconnus le visage de Yavannië, plus grave qu'à l'accoutumée, il s'adressait à Legolas. Ils s'échangèrent quelques paroles elfiques entre eux à voix basse :

"Nin ernil, goheno nin. Galaðrim telir nan men."

"Prestad?"

"Siniathum, nin ernil."

"Pedo, Yavannie"

Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'ils baragouinaient mais une chose était sûre : plus l'elfe qui venait de débarquer, et qui me sortait par les yeux, parlait, plus mon ami elfe avait l'air soucieux, c'était de très mauvaise augure.

"Heryn Galadriel...Ethel cen-ten."

"Cen-ten?"

"Cen i-sell ."

Tout deux se tournèrent vers moi, j'avais donc un premier indice : j'étais concernée par l'histoire.

"Si, nîn ernil."

"Am man theled?"

"Ethel cen-ten, si. Galaðrim nin pennen sin pith."

"No. Hannad, Yavannie. Tego Olitar-arel ; pedo sin pith : "Si telim."

"Namarië,nin ernil."

"Namarië"

Quand ils eurent fini leur conversation, l'elfe disparut et Legolas, après un moment de silence, se tourna vers moi et dit d'une voix grave:

"Yavannië vient de de m'annoncer que Galadriel, Dame de la Lorien, a appris votre venue. Elle souhaite vous rencontrer immédiatement."

Sans me regarder, il prononça le dernier mot d'une manière si détaché que mon sang ne fit qu'un tour. Je sentais qu'un mauvais événement allait me tombe dessus.

OoO..Legolas..OoO

Legolas s'efforçait de garder un visage impassible sans laisser entrevoir une once d'inquiétude devant Nerëa. Vu comment les événements se présentaient, il pouvait augurer une suite assez néfaste au voyage. Pendant que Nerëa s'habillait, il réveilla Gimli, Eodred, Darius et Tiriel et leur demanda de le rejoindre en-bas d'ici quelques minutes avant de rejoindre son amie pour la descendre du talan. L'humaine avait si peu d'équilibre qu'elle risquait plus de se faire mal qu'autre chose. Quand il fut de retour sur son talan, elle tentait d'une main de remettre ses sourcils bien droits, et de l'autre, de démêler ses cheveux avec ses doigts, faute d'un peigne ce qui fit sourire l'elfe. Les femmes elfes n'avaient pas ce genre de soucis. Mais il trouvait amusant de voir la jeune femme se battre contre sa nature dès le matin pour se faire un peu plus joli. Ces défauts, qui se voyaient couramment chez les Hommes, étaient drôles car son peuple n'en avait pas l'habitude. Finalement, elle abandonna et roula sa tignasse emmêlée en torsades qu'elle enroula sur elle et coinça sur une pince. C'était la première fois qu'il voyait une femme se coiffer de cette manière et il se dit qu'il s'agissait sûrement d'une coutume de son village.

Il ignorait tant de choses sur elle.

Et il avait tant de questions à lui poser.

"Je ne me sens pas bien, mellon nin."

Les lèvres de Legolas restèrent scellées. Lui aussi éprouvait un sentiment d'angoisse. La Dame du Boir d'Or ne convoquait jamais un visiteur avant même qu'il n'arrive, à moins qu'il n'y ait eu quelque chose de grave.

"J'ai peur mais je ne sais pas pourquoi", confia à nouveau Nerëa en se frottant le ventre comme si elle souffrait."Avez-vous une idée de ce qu'il se passe?"

"Malheureusement, je n'en sais pas plus."

Sa froideur semblait choquer Nerëa qui le regardait comme une enfant. La jeune femme était si stressée qu'elle avait mordu sa lèvre profondément puis il regarda plus son visage pâle et creusé, y cherchant une quelconque anormalité.

"Vous avez du sang..", constata-t-il en montrant son visage.

Nerëa eut d'abord un mouvement de recul et elle s'humecta les lèvres.

"Non, le nez.", précisa-t-il en lui tendant un mouchoir en tissu. "Nous devons nous hâter ; les Galadhrim nous attendent."

Après s'être essuyé le nez, sans même regarder -en avait-elle l'habitude?-, elle acquiesça et se posta au bord du talan. Ils descendirent et rejoignirent Tiriel et Gimli, debout l'un à côté de l'autre, le regard hagard, encore ensommeillés et Darius avec Eodred. Sans parler, Legolas fit quelques signes et tous le suivirent sans piper mot. Tous se demandant ce que pouvait bien vouloir la Dame de la Lorien si tôt matin.

OoO..Nerëa..OoO

Plus nous marchions, plus les feuilles des arbres prenaient une couleur dorée. Aux alentours, la végétation semblait revivre, verdoyante comme je l'avais rarement vu. Mais je me contrefichais du paysage à ce moment-même. Mon ventre était noué à me plier en deux. J'avais peur. Legolas marchait tout devant, talonné de près. Son changement avait changé radicalement et j'en étais blessée. Gimli et Darius, encore moitié endormis, suivaient derrière de manière machinale. J'avais confié mon mal-être à Legolas qui l'avait aussitôt ignoré. Les elfes ne comprenaient peut-être pas ce sentiment d'appréhension. Dans tous les cas, jamais plus on ne m'y reprendrait à me confier à lui, j'étais vexée et furieuse contre lui.

Sans que je ne dise rien, Eodred s'approcha de moi, posant une main sur mon épaule : "Ne soyez pas si tendue. La Reine de ces lieux veut seulement nous accueillir.", tenta de rassurer maladroitement le chevalier.

Je sentais que s'il avait pu, il m'aurait prise dans ses bras ; et j'avoue qu'en cet instant, je ne l'aurais peut-être pas repoussé. Il me fallait du soutien. En baissant son bras, je sentis nos mains se toucher. Le contact me fut si étrange que je m'éloignais légèrement de lui.

"L'aube n'est même pas levée", me contentai-je de répondre à voix basse.

"Les elfes n'ont pas la même notion du temps à ce que j'ai compris.", murmura-t-il pour ne pas se faire entendre de Legolas; son intention m'amusa. Les elfes ont une ouïe fine ; nul doute que l'elfe l'avait entendu.

"De là, à confondre le jour et la nuit, je ne pense pas."

Puis je continuai en élevant légèrement la voix :

"il y a quelque chose de bien plus grave ; quelque chose que l'on ne me dit pas."

Devant, je vis Legolas se retourner, il me fixa puis ses yeux se posèrent sur Eodred. Tiriel lui parla, détournant ainsi son regard.

"Nous verrons bien, Gram m'a dit avant notre départ d'éviter que vous soyez anxieuse."

Je ne répondis pas.

"Je m'inquiète pour vous."

Posant ses yeux sur lui, je me demandai s'il était vraiment sincère. Cet homme était bien étrange et après les révélations sur lui, je ne souhaitais pas avoir de relations au-delà de l'amitié avec. L'amitié me suffisait. Pour tous. Mon regard se posa à nouveau sur Legolas qui venait de s'arrêter. Des personnes surgirent devant nous et vinrent à notre rencontre. Des elfes, les fameux Galadhrim. Je les entendis s'échanger quelques paroles puis nous les suivîmes. La structure des arbres changeait peu à peu. L'atmosphère devenait très calme et apaisante. De doux chants parvinrent à nos oreilles.

Soudain, notre groupe s'arrêta devant une sorte d'escalier en colimaçon qui s'enroulait autour d'un arbre immense. Un elfe, posté devant, s'avança vers Legolas et le salua. Mon ami mit sa main sur le cœur et déclara, un grand sourire sur les lèvres :

"Mae Govannen, Haldir."*4

"Mae Govannen, Legolas."

Un silence se fit entre eux, les deux elfes savaient qu'il n'était pas temps de discuter. Le dit-Haldir s'approcha de notre groupe, l'air grave, posa ses yeux sur moi tout en prononçant quelques mots en sindarin.

"Oui, c'est la jeune humaine en question.", répondit Legolas en langue commune, sans même me regarder.

"Mae govannen", saluai-je Haldir pour me montrer poli.

Le garde émit un sourire léger, appréciant visiblement mon geste. Après m'avoir salué, il m'invita à le suivre. Derrière moi, alors que je me rapprochais de l'elfe, j'entendis quelqu'un invectiver à voix haute : "Non, elle doit y aller seule.". En me retournant, je vis Tiriel et Gimli empêcher Eodred d'avancer. Sans y prêter attention, je me retournai et suivis Haldir seule. Nous ne prîmes pas les escaliers, contrairement à ce que j'avais pu penser, mais nous entrâmes dans de somptueux jardins, qui me firent penser à ceux des châteaux en France que j'avais étudiés autrefois en cours d'histoire.

Derrière une rangée de mellyrn, je découvris un petit sentier de terre, bordé d'épimèdes, fraîches et écloses. L'odeur florale me titillait les narines, tout dans cet endroit sentait incroyablement bon. Au bout d'un moment, je remarquai que mon guide ne faisait aucun bruit en marchant. Pourtant, il portait des bottes qui devaient être lourdes. Mais je n'entendais rien, à l'exception de mes propres pas qui était cacophonie à côté du piaillement des oiseaux et du bruissement du vent. Au loin, je vis une lueur argentée. Je plissai les yeux et observai avec surprise qu'elle provenait d'une personne, une femme sublime, habillée d'une longue robe blanche, un mixte entre le buste d'Ariane et la Vénus de Milo, version Michel-Ange elfique. Ses longs cheveux d'or parsemaient son dos dénudé. Instinctivement, j'avançai vers elle, comme attirée. A quelques mètres d'elle, sa tête se releva et elle plongea son regard dans le mien, m'arrêtant aussitôt.

A cet instant, je sus qu'elle savait tout.

Tout de moi.

Tout de mon histoire.

'Approchez', m'ordonna une voix dans la tête.

Je me rappelai alors les paroles de Gimli concernant sa Dame. D'un signe de la main, elle fit prendre congé à Haldir qui s'éloigna, sans pour autant quitter les lieux. Le garde se posta à l'entrée du jardin.

"Bienvenue à vous", me salua-t-elle.

Durant quelques secondes, je ne sus que dire devant cette apparition angélique et je bafouillai quelques mots de remerciements et autres convenances. Sans m'en dire plus, la Dame me demanda d'avancer près d'un bassin. Me doutant bien qu'il ne s'agissait pas d'une partie de pèche -qu'est-ce qu'on pouvait avoir des idées stupides sous le stress-, je m'approchais de l'eau et m'agenouillai au bord. Mon regard fut attiré par des images qui se succédaient avec une clarté incroyable en se reflétant sur l'eau. Mieux qu'un écran de télé...

Je vis un homme âgé sur un vieux fauteuil devant un bureau. Ses traits m'étaient familiers. Le vieil homme portait des lunettes sur le bout de son nez à la manière d'un professeur. Malgré son âge avancé, ses cheveux avaient gardé leur roux et ils étaient tout ébouriffé. Sous ces rides, je reconnus mon meilleur ami et poussai un cri. Puis un autre image passa. Une jeune fille aux cheveux filasses noirs toute menue, limite maigre et sans forme, portant un gilet noir aux manches trop longues et un jean foncé trois fois trop grand, prenait dans ces bras une vieille femme puis soufflait un gâteau avec quatorze bougies sur le dessus. C'était moi et Mamy Beth. Je ne criai pas, happée par ces bizarreries, nageant dans mes souvenirs, oubliant ce qui m'entourait. Un bébé dans un siège et deux adultes, un bel homme aux yeux verts et une femme à la peau mate qui cuisinait des naans au fromage. Mes yeux s'emplirent de larmes. Nouvelle image. Une vieille femme potelée dans la rue m'offrant un vif d'or. Puis tout s'enchaîne. Je cours dans une forêt. Sohalia gazouille dans les bras de Mélite. Eodred me prend dans ses bras. Je me réveille dans le lit à Fondcombe. Une fille à la peau tannée -Sohalia?- court à travers un champs avec un jeune homme. Legolas me repousse. Je caresse un collier. Une femme me tend une plume. Mélite place un objet sur le haut d'une cheminée et une fillette qui passe en courant derrière manque de la bousculer. Je suis parterre, crasseuse et enroulée sur moi-même dans le coin d'une cellule ; Eodred me soulève.

Une main me tira vers l'arrière et je remarquai alors que je n'étais plus qu'à quelques centimètres de la surface de l'eau.

Je me relèvai et m'excusai. D'une voix incroyablement calme et apaisant, Dame Galadriel prit la parole : "Je ne vous ai pas appelé Nerëa car ce n'est pas votre prénom. Votre véritable prénom."

Des frissons remontèrent mon échine. Sur son visage, je ne lis aucune colère.

"Laura Misley."

Ne sachant que dire, je rougis et approuvai en baissant la tête.

"D'où venez-vous?"

Je relevai la tête et me rappelai la promesse que je m'étais faite. Il m'était impossible de révéler mes origines. Même si la Dame avait certainement vu quelques images de monde, je devais nier. Imaginer avouer l'existence d'un autre monde à tout un peuple. Déjà que je ne m'étais toujours pas remise de mon arrivée en Terre du Milieu, je n'imaginais toujours pas les conséquences que cet aveu pourrait avoir à l'échelle d'un monde entier.

"S'il vous plait...", la suppliai-je d'une voix larmoyante.

Elle se raidit et m'avisa : "Je comprends votre choix de ne rien dire. J'ai vu et je sais, confia-t-elle d'une voix calme. Si vous me le dites, mes lèvres resteront scellées. Si vous n'avouez rien, je ne vous en tiendrai pas rigueur."

Sa voix se durcit : "Seulement, ce que vous avez fait est répréhensible. Je ne peux pas vous laisser quitter ces lieux sans que vous ne soyez jugée pour vos actes."

"Je comprends.", me confessai-je, surprise par les mots que je prononçai.

"Par vos actes, vos paroles, des hommes sont morts."

Cette fois-ci, je gardai le silence.

"Qu'avez-vous dit au Mal?"

Ma langue se délia toute seule. "L'Argonath, quand j'ai rejoint la Communauté. Le gouffre de Helm...

On aurait dit que les yeux de la Dame Galadriel servaient de veritaserum.

Alors que j'allais plaider ma cause, une voix rugit : "Vous nous avez tous trahi!"

Mon regard croisa des yeux gris.

"Eodred, mais comment vous..."

Il m'avait suivie. Je ne sus comment il était passé à travers la vigilance du garde qui accourut vers nous et pointa sa flèche dans ma direction. Surprise, je tournai la tête, regardant tour à tour Dame Galadriel, Eodred et l'elfe Haldir. Le chevalier s'avança vers moi, dégainant son épée mais un regard de la Dame vers son serviteur suffit à ce qu'Haldir changeât de cible.

"Vous êtes une traîtresse!*5"rugit l'homme, sa phrase claqua dans l'air, résonna à travers la clairière avant de se planter dans mon cœur qui fit un bond. Mes oreilles se mirent à bourdonner, j'avais l'impression d'être à l'étroit, de manquer d'air.

Bientôt, tous sauraient.

A peine eus-je repris conscience que je sentis deux puissantes mains qui me placèrent les mains derrière le dos et m'attachèrent Je voyais les lèvres d'Eodred remuer mais aucun son ne parvenait à mes oreilles. Dame Galadriel restait près du bassin, les mains jointes, observant la scène. On me tira et je fus emmenée loin du bassin. Seul un mot tournait dans ma tête : "traîtresse".

Gimli, Mélite, Gram, Aragorn, Legolas.

Bientôt, tous sauraient.

- FIN DU LIVRE 3 -