Interlude 2 : "Le suicide, ce n'est pas vouloir mourir, c'est vouloir disparaître." [Georges Perros]
En se réveillant, le vieil homme comprend que, loin de s'éloigner de son cauchemar, il y revient. Il éteint l'alarme d'une pression sur le bouton. Le réveil, placé sur la table de chevet, indique huit heures du soir, la nuit est tombée. La lumière blafarde des réverbères dans la rue éclaire sa chambre, chassant leurs ombres qui filent se cacher sous les vieux meubles de chêne qu'il avait hérité de ses parents, mort vingt ans auparavant. Il a un battement de paupières faisant ainsi s'éclipser le fantôme de cette femme.
Après un long moment de réflexion, il s'assoit un long moment au bord du lit et se frotte énergiquement ses cheveux poivre et sel. Les os de ses vieux poignets craquent. Tournant la tête vers sa table de chevet, son regard se dirige sur un cadre posé près du réveil. On y voit une femme au visage fermé et dur, comme touchée par une profonde tristesse. Pourtant, ce visage assez quelconque a toujours plu à cet homme, surtout ses yeux. De beaux yeux verts qui vous hypnotisent au premier regard. Le vieil homme porte une main à son cœur. Il prend conscience des cognements sourds de son amour passé, entremêlé à l'angoisse de l'avoir perdue, dans sa poitrine. Il sait que c'est le moment. Toute sa vie, il a repoussé l'échéance ; mais retarder un jour de plus lui est désormais impossible.
Alors, il se lève et va s'asseoir dans un fauteuil en vieux cuir marron, installé devant son bureau où il a placé du papier à lettres et un vieux stylo-plumes datant de son passage au lycée. Un autre souvenir avec elle. Sans compter la mélodieuse musique qui passe au même moment à la radio : "Until the last moment".*
Face à la page blanche, il inspire un bon coup pour se donner du courage puis commence à écrire.
Il boit par intermittence dans un petit flacon, rangé dans un des tiroirs du bureau, sans s'interrompre d'écrire.
Au bout d'un certain temps, il repose le stylo et sourit, les larmes aux yeux, en regardant sa lettre fin prête.
Maintenant, sa conscience est soulagée. Poussant un soupir, il s'enfonce dans le fauteuil. La douleur causée par l'arthrose ne le fait plus souffrir à présent. Il est bien au-dessus de ces souffrances physiques. C'étaient surtout le regret et le chagrin qui l'avaient rongé au cours de ces longues années d'existence. L'insouciance et l'ingénuité avaient eu raison de lui. Il prend un bout de papier jauni, une coupure de journal semble-t-il, coincé dans un autre cadre sur son bureau : il représente la même femme aux yeux verts.
"La police judiciaire de Londres a lancé mardi un appel à témoins après la disparition d'une jeune étudiante en médecine âgée de 21 ans qui avait passé la soirée avec un de ses amis au restaurant Le sketch.
La jeune femme mesure 1m59 pour 52kg. Elle a les yeux verts et les cheveux châtains bouclés, foncés et longs. Signe distinctif : un tatouage au-dessus de la hanche gauche.
Au moment de sa disparition, le 9 Octobre, elle portait une robe cocktail parme, un long châle blanc, et des chaussures à talons aiguilles aux dessous rouges.
Tout renseignements utiles sont à communiquer à l'Etat major de la Police."
Le vieil homme prend un autre bout de papier en dessous.
" 15 jours plus tard: Laura Misley, toujours portée disparue.
Suite à l'investigation de la maison où résidait la jeune étudiante disparue, la police, qui à l'origine privilégiait la théorie d'une fugue, penche désormais pour l'hypothèse de l'enlèvement. L'analyse et la fouille de la maison ont prouvé que la jeune fille étaient revenue à son foyer après la soirée. En outre, la police a précisé que rien n'indiquait un éventuel départ précipité.
Ces informations ne font qu'accroître la peur des habitants du village qui craignent l'acte d'un tueur en série. La police est sur ses gardes, une cellule psychologique a été mise en place. "
Le vieil homme grimace et retourne le papier, ne désirant en lire plus. Au dos se trouve encore un autre article collé :
" Près de 10 ans après la disparition de la jeune femme de 21 ans, en 2004, un directeur d'une start-up sort du silence. Un homme est inculpé.
10 ans plus tard.
"J'étais assis à une table voisine lorsque j'entendis une jeune femme et un homme qui se disputaient. Je me souviens de la femme. Elle était très bien habillée. Sa tenue correspondait exactement à la description, témoigne le directeur qui déjeunait à une table voisine à ce moment-là. Il semblait y avoir des dissensions entre les deux jeunes gens car la discussion devenait particulièrement houleuse. Ils ignorèrent à plusieurs reprises mes raclements de gorge visant à les calmer*1."
Ce témoignage, même 10 ans après les faits, est très pris au sérieux par les enquêteurs. Il pourrait relancer l'enquête.
Le témoin, qui souhaite garder son anonymat, s'est souvenu de cette soirée après avoir vu une émission consacrée à l'affaire Laura Misley.
Matthew Chang, suspect?
L'homme et la jeune disparue se connaissaient depuis leur enfance. Sa proximité avec Laura Misley en fait donc un suspect potentiel. Autre élément troublant : Matthew Chang n'a jamais fait allusion à cette dispute lors de son interrogatoire, 10 ans auparavant. La police, ne souhaitant négliger aucun témoignage, place désormais le jeune homme, âgé aujourd'hui de 31 ans, dans son collimateur. "
Le visage du vieil homme est inondé de larmes quand il replace les coupures dans le cadre. Il boit à nouveau le liquide du flacon puis, après avoir jeté un dernier coup d'œil au cadre représentant la femme aux yeux verts, pose sa tête sur le dossier du fauteuil. Sa respiration s'affaiblit petit à petit. Les traits de son visage, durs et grossièrement creusés par le temps, s'apaisent comme s'il était soulagé.
Il sourit.
Un téléphone sonna. Mais il ne l'entendit pas.
A présent, sa poitrine ne se soulevait plus au rythme de sa respiration.
Ci-dessous, vous trouverez la lettre écrite par ce vieil homme :
" Laura,
Je n'ai pas été un bon ami pour toi, ma chérie. Ne crois pas j'ignorais tes pensées. Les derniers moments passés ensemble, tu n'as pas souvent eu l'occasion de me faire la liste de tes griefs, mais avant de m'en aller, je voulais soulager mon esprit. Tous les maux que j'ai commis envers toi m'ont collé à la conscience comme la peau à la chair. Pardonne-moi. Si j'avais su comment me rattraper, comment revenir dans le passé, comment réparer le mal que je t'ai fait, je n'aurais pas hésité. Je n'ai pas été à la hauteur conférée par le statut d'ami. Je ne me suis pas occupé de toi comme j'aurais dû. J'ai voulu m'éloigner loin de toi, mon amie. Nous aurions pu continuer à aller au parc, manger des chouchous en restant ébahis devant un manège, enchaîner les films de la saga Harry Potter en un week end.
Mais c'est fini, Je ne t'entendrai plus rire, je ne te prendrai plus dans les bras, je ne sécherai plus tes larmes en tapotant d'un mouchoir tes petites joues.
Le jour où je t'ai perdue, j'ai compris alors tout le mal que je t'avais fait. Ma petite potterfan. J'aurais dû te prendre dans mes bras quand tu t'es énervée. Te dire combien j'étais désolée. Que mon travail n'était pas toute ma vie. Que je devais rester à tes côtés. Te protéger. Avec du recul, j'aurais dû faire de toi mon unique objectif et ma seule raison de vivre. Mon cœur, c'est ce que j'ai compris ce jour-là. J'ai pris conscience de mes sentiments dont je niais l'existence jusqu'à cet instant. Mes sentiments qui sont désormais consacrés à un être disparu, un fantôme. Tu étais avec moi, si agréable et compatissante, si jeune et impulsive, si innocente et moi, coupable. Je t'avais tout pour moi. Puis tu es partie. Tu as disparu. Plus un appel, plus un message, plus un sourire. Le vide. J'ai cru ne plus exister. Seuls restaient ces mots. Ces dernières paroles que tu as dites, qui se sont enfoncées dans mon cœur comme une lame brisée. Impossible de les ôter, jamais. J'en sens encore les débris coincés dans mon cœur, me lancinant de temps à autre.
Cette souffrance m'a poursuivi toute ma vie. Assez tardivement à cause de mon incarcération, j'ai été marié à une femme formidable, élevé trois merveilleux enfants. Mais bien qu'ils étaient présents, c'était un fantôme qui obsédait mes pensées, ton fantôme.
Il faut que je t'avoue, Laura, que je t'ai toujours aimé. Mais je ne voulais pas te perdre. Perdre une amie encore moins. Je ne sais trop que les amitiés s'essayant à l'amour finissent bien souvent dans la haine. Quand j'ai su que je t'aimais, j'ai voulu m'éloigner de toi. Non par égoïsme, ni par honte. J'y ai songé car j'avais conscience
qu'en dépit de mes efforts, je serais incapable de ne pas te faire souffrir. J'ai voulu du fond de mon âme que tu vives heureuse, loin de moi. Mais, en réalité, en t'éloignant, je t'ai blessé. Et maintenant, tu n'es plus là.
Désormais, je me réveille tous les jours en m'étonnant de ne pas être mort de chagrin après tant de longs jours à te regretter. Sans doute parce que j'ai toujours l'impression que tu n'es pas morte.
Où que tu vives et que tu sois, sache que je t'aime, ma chérie et meilleure amie.
Maintenant, j'ai écrit tout ce que je souhaitais t'écrire et je ne veux pas que la vie décide pour moi de la fin. J'ai fait mon choix. Ainsi, mes dernières pensées seront pour toi jusqu'à mon dernier souffle.
Peu importe où que tu vives, sois heureuse.
Ton Matthew."
FIN DE LA FIC...
Mais non ! On retrouve Nerëa au prochain chapitre! Je vous prépare une surprise, soyez à l'affût ;)
* Détail qui aura son poids plus tard dans la fiction.
*1 : relire interlude 1 et vous devinerez qui est cette personne !
Pour cette interlude, je souhaitais m'intéresser à ce qui se passe en arrière-plan de l'aventure. Bien trop souvent, on oublie que les personnes ont eu un passé, des amis, une famille. Et ma question fut celle-ci : Que se passe-t-il lorsque la personne disparaît?
Donnez-moi vos impressions s'il vous plait! J'aimerais vraiment savoir ce que vous en pensez de cette idée.
