Livre IV
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Chapitre 1.
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"Dignité - démarche -liberté - peur - souffrance - vision - intelligence - vie - détermination - sont féminins."
Femmes, corps et âmes.
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OOO..Nerëa...OOO
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Depuis mon incarcération, la Lothlórien était bercée par les averses. Quatre jours auparavant, un elfe, le blond nommé Haldir, m'avait jetée dans cette pièce. La porte s'était refermée sur moi sans plus jamais se rouvrir sur un visage familier. De temps à autre, on me glissait un repas en silence. Le silence. Ce silence si pesant, qui me faisait dodeliner de la tête, était ponctué à intervalles réguliers par le chant de la pluie. Parfois, je me plaçais sur la bordure en bois creusée dans l'arbre -tout n'était créé que de cette matière dans cet endroit- et j'écoutais, les yeux fermés, le bruit de l'averse. Les gouttelettes s'échouaient sur les feuilles d'un arbre placé non loin de l'endroit où je me trouvais emprisonnée.
Et voilà que j'allais croupir à nouveau dans une cellule. Les hommes de Minas Tirith allaient sûrement me ramener à nouveau au château. Pour le moment, je profitais des faveurs de Dame Galadriel qui avait préféré me placer dans une chambre sous haute surveillance plutôt que de me laisser dans un de leurs cachots. J'avais la nette impression qu'elle éprouvait un minimum de compassion pour moi.
La Dame du Bois d'Or était venue me voir à plusieurs reprises. Elle m'avait expliqué qu'elle ne pouvait pas annuler mon jugement. Mon sort dépendait de plusieurs peuples, notamment des hommes et des elfes étant donné la nature des renseignements que j'avais donnés avant l'attaque du Gouffre de Helm. Cependant, ayant une plus ample connaissance de ma situation, elle souhaitait plaider en ma faveur dans l'espoir d'une sentence moins lourde.
Jour après jour, je lui avais avoué ma véritable identité : Laura, étudiante en médecine, orpheline d'un autre monde. Etant donné que Dame Galadriel avait eu des visions concernant mon monde, elle avait accepté comme vérité ce que je lui avais confessé. D'après ses dires, je n'avais pas été la seule dans ce cas. Cette nouvelle m'avait abasourdie et, bien que je cherchais à en savoir plus, Galadriel resta silencieuse sur ce point.
Je lui avais expliqué en détail mon aventure, les menaces dont j'avais été victime. Je passais sous silence le choix de mon immortalité. D'ailleurs, la Dame de la Lórien ne me posa aucune question dessus. J'avais compris qu'elle ne voulait pas me sermonner. Comme elle me l'avait dit plusieurs fois, j'avais déjà payé pour mes fautes.
A présent, je me sentais plus libre. La lourdeur de mon passé sur mon coeur pesait moins. Une personne connaissait enfin la vérité. Désormais, nous étions deux à porter ce secret. Nous nous étions accordées sur une chose : ni Sohalia ni personne ne devaient connaître mes origines. D'ailleurs, la Dame du Bois d'Or me promit de garder un œil sur la petite.
Ce jour-là, elle ne vint pas.
J'attendais, étouffant bâillement sur bâillement et m'apitoyant sans cesse sur mon sort.
Un lit, dont la sculpture était semblable à celle que j'avais vue à Imladris, se trouvait à l'opposé de la bordure en bois. Mais je n'y dormais pas, je ne m'y asseyais pas. Je restais près d'une petite ouverture, un trou d'une trentaine de centimètres dans le mur, donnant sur l'extérieur. En y regardant, j'avais remarqué que plusieurs mètres me séparaient du sol qui était à peine visible de mon emplacement. Cette ouverture représentait mon seul lien avec le monde extérieur.
Des paroles, celles d'une chanson que Legolas avait chanté quand nous étions à Edoras, me revinrent à l'esprit, je les chuchotais à mi-mot :
"Lointain le temps où la forêt nous conviait...
Calme et posée, à elle les elfes se confiaient,
Plaisante et vive, maints habitants la côtoyèrent,
Quand les fils d'Ungoliant n'arpentaient pas cette terre...
Le Mal est en chemin, arrêtée est la roue du temps,
Ne vient plus le renouveau qu'apporte le printemps.
Ancienne joie, beauté passée, la forêt est las
Des requiems chantés pour son Athelas.
J'avance, le firmament gris pleure pour mon cœur,
Un chemin lumineux se dessine devant moi.
Destin des miens, claire est notre erreur
D'avoir plongé ce sanctuaire dans l'effroi."
Je finis par me lasser de ce paysage, même s'il était merveilleux, au bout de plusieurs minutes - ou étaient-ce des heures? Je me retournai et poussai un cri d'effroi en tombant nez à nez avec un elfe : celui qui m'avait jeté dans cette pièce. Il me considéra durant de longues secondes, comme s'il cherchait en moi une réponse à cet acte de trahison, puis m'adressa la parole :
"Notre Dame est pleine de bonté, même envers les plus injustes de ce monde. Elle m'envoie vous faire savoir que vous pouvez prendre l'air frais sous la surveillance d'autres gardes."
Je le fixai, un peu abasourdie par une telle proposition. Jamais je n'avais vu une Reine ou un Roi, ou autres, relâcher un prisonnier pour qu'il prenne un bon bol d'air. Quand Legolas m'avait raconté la manière dont Gollum, l'ancien porteur de l'anneau qui avait précédé Bilbon et Frodon Sacquet, avait fui, je ne l'avais pas cru. Gollum avait profité que les Elfes de la Forêt Noire le sortent à l'extérieur du palais pour s'enfuir. Cela dit, contrairement à cette créature, dont il était impossible de penser qu'il eut été issu de la race des hobbits, j'étais loin d'être menace. Une femme, trop malade, peu téméraire, pas endurante. Rien en ma faveur. C'était inéluctable. Je ne pouvais m'enfuir. Ma seule issue était les rêves. Mes rêves brisaient ses chaînes de fer fictives qui m'entravaient, écartelaient les barreaux et m'emmenaient loin de ce cauchemar, libre. Je rêvais d'une vie paisible, loin de ce capharnaüm. Retrouver ma fille, reprendre à zéro, et voyager aux côtés de Legolas et Gimli qui me raconteraient leurs aventures que je transmettrai à ma fille, puis...la malédiction me prendrait. Je ne savais pas combien de temps il me restait. Des semaines, des jours, des minutes ? Ma fille m'avait fait oublier ce décompte peu à peu. Cette petite...chose...humaine…
"Ma Dame?", insista l'elfe, visiblement mal à l'aise.
J'avais besoin de sortir. Mais sortir signifiait être confrontée à la réalité. Ceux que j'avais trahis me feraient face, exigeant une réponse de ma part : Eodred, Legolas, Gimli. Mais je n'en avais aucune. Aucune, si je n'expliquais pas qui j'étais réellement. C'était le serpent qui se mord la queue. Impossible de sortir de ce conflit indemne. J'avais vraiment tué indirectement ces personnes. C'était comme si Heinrich Luitpold Himmler n'avait jamais été un meurtrier, n'avait jamais commandité l'extermination juive. Je n'ai pas tué de mes propres mains, mais j'ai tué par mes mots.
Pourtant consciente d'être une meurtrière, seule ma vie comptait. Je voulais vivre. Mais vivre, en voyant chaque nuit les âmes des morts de l'exode et du gouffre de Helm, était-ce une vie? Mon corps avait été humilié mais était-ce assez pour racheter mon âme?
Les longs sourcils clairs parfaitement dessinés de l'elfe prénommé Haldir s'arquèrent. Visiblement, il nageait dans l'incompréhension.
"Je préfère décliner cette invitation et rester cloîtrée", lui répondis-je avant de me retourner. Le claquement de la porte m'avertit de son départ. Je me remis de nouveau à chanter :
"La caverne est là, refuge des damnés…
Sans peur et sans regrets, mais délaissé
Par mes frères, j'avance, devant moi un voile
Qui dissimule le chemin parmi les étoiles.
La lumière succède à la nuit, j'ouvre les yeux...
Que m'importent les regards, les rires sur mes défauts,
Qu'on m'exile pour mes fautes, elles sont mon feu,
Mon ardeur, elles sont ma vie, je suis leur fier Héraut !"
Ce chant dont, plusieurs mois auparavant, les paroles m'étaient incompréhensibles, transperçait à présent mon cœur. Comme si elles m'étaient destinées.
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Le lendemain, quand je me réveillai, mes yeux repérèrent aussitôt une enveloppe sous la porte. Je courus m'en saisir comme si on allait me la prendre des mains puis me recroquevillai sur la bordure en bois. Dehors, le soleil resplendissait mais l'air était encore frais. On devait être au beau milieu de la matinée. Après avoir déchiqueté l'enveloppe, j'en sortis, les mains tremblantes, une lettre :
"Dame Nerëa Feindal,
Toutes mes pensées vont vers vous depuis plusieurs jours. Je suis très inquiète et le temps me manque. Nombreuses nuits, ces derniers jours, ont été obscurcies par des cauchemars qui vous concernaient. Cette lettre a été envoyée dès que j'eus du temps libre. J'ai rêvé que vous étiez seule dans une forêt ; autour de vous, des voix chuchotaient et vous accusaient de crimes. Puis un lac s'est formé devant vous, l'eau était noire comme les ténèbres. Vous y avez plongé. Etant donné qu'un mal vous ronge, mon inquiétude est plus grande encore et j'espère sincèrement avoir de vos nouvelles, Nerëa.
Au château de Minas Tirith, les nouvelles sont plutôt mitigées. Dame Yrnya est venu à terme. L'accouchement a été difficile car l'enfant s'est présenté en siège mais la matrone l'a incisé et nous avons sauvé l'enfant. Mais Dame Yrnya n'a pas survécu. Nous l'avons enterrée hier matin. Il pleuvait torrent et la foule ne s'est pas éternisée. Le père de l'enfant avait perdu la vie à la bataille du Morannon, laissant ainsi le petit sans parents. Il va être envoyé chez un Seigneur en Anfalas, près de Pinath Ginel. Le guérisseur Gram Feindal, fils de Hargel Feindal d'Edoras, guérisseur du roi Théoden, roi des Rohirrims et fils de Thengel, a bien essayé de convaincre le Roi Elessar de le garder auprès de lui pour en faire un apprenti à l'avenir mais la décision du roi était déjà prise.
En outre, depuis votre départ, Gram souffre. Il a dû être remplacé et garde le lit depuis plusieurs jours. Comme je m'occupe de la petite, je n'ai pas pu le voir mais on m'a dit qu'il est atteint d'une forte fièvre et le pauvre homme a des moments de délire. Parfois, il ne sait plus qui il est ou ne reconnait plus l'endroit dans lequel il se trouve. A cet âge-là, de nombreuses personnes sont atteintes de ce mal. Mais nous ne pensions pas que Gram pouvait en être aussi vite atteint. C'est un matin qu'il a été ramassé par les soldats, criant et gémissant qu'il était perdu et qu'il cherchait son défunt père Hargel. Dans un moment de lucidité, Gram est tout de même parvenu à faire rédiger son testament. On dit que, comme il ne s'est jamais marié, vous êtes son héritière. Je n'ai pas pu le lire mais dès que j'en sais plus, vous le saurez immédiatement par lettre. On parle qu'il vous confierait sa demeure. En effet, le misérable vivait dans le plus simple appareil à Edoras mais il me parlait souvent de sa maison aux bords de l'Entalluve, à quelques lieues d'Edoras. Il allait s'y reposer quelques jours par an parfois. Toutefois, il me faut m'informer si cet héritage est valide étant donné que vous n'êtes pas sa fille légitime. Le fait qu'il souffre de la folie remet en question votre adoption. Était-il conscient quand il a souhaité que vous soyez sa fille? Ce sera la question que se poseront les personnes qui se pencheront sur l'affaire. Espérons que le jugement aille dans votre sens.
Quant à Sohalia, l'enfant se porte bien. Elle grandit à une vitesse incroyable. Elle réclame régulièrement votre présence et je n'ai que quelques vêtements que vous portiez à lui donner pour la calmer. Aujourd'hui, j'ai cru entendre plus qu'un gazouillement, comme une sorte de mot. Bien sûr, j'ai dû l'imaginer car votre bébé est bien trop précoce. Une marque sur sa hanche est apparue, même au terme de nombreux efforts, je ne suis pas parvenue à l'effacer. La marque est comme ancrée dans la peau. Se serait-elle brûlée? L'avait-elle avant votre départ?
Je vous prie de bien vouloir croire, Dame Feindal , en l'assurance de ma considération.
Mélite de Puygargues"
Je ne pleurai pas. Ma rivière de larmes s'était tarie après mon réveil à Minas Tirith. Gram était vieux, bien plus vieux que Mélite ; je devais me faire une raison. La perte de Dame Yrnya me touchait mais elle avait donné naissance, apportant en plus un garçon à sa lignée qui pouvait se perpétuer. Ce qui m'inquiétait, c'étaient les soupçons que Mélite commençait à nourrir envers Sohalia. A travers la lettre, je pouvais déjà la voir me faire subir un interrogatoire.
Il fallait que je lui dise. Au moins à elle, qui garde cette fille, ma fille.
Suite à ma requête, le soir, on m'apporta papier et plume et je m'activais aussitôt à écrire la lettre :
"Dame Mélite de Puygargues,
Les nouvelles que vous m'apportez m'attristent profondément. A mon retour à Minas Tirith, avant l'automne, je me recueillerai sur la tombe de Dame Yrnya et lui porterai des fleurs d'or pour fleurir celle-ci. Quant à Gram Feindal, jamais je n'aurais pensé que la folie le saisisse si rapidement. Pourriez-vous vous renseigner sur les symptômes? Je pourrais peut-être en faire plus.
Mais je n'écris pas cette lettre juste pour vous répondre. Moi aussi, j'ai des nouvelles. Des nouvelles dont j'aurais dû vous faire part depuis longtemps. Ces nouvelles concernent Sohalia et moi. Je ne sais par où commencer. Sans doute me prendrez-vous pour une folle. Parfois, j'aimerais l'être. Mais la réalité me rattrape. La cruelle vérité.
Je fus retrouvée à Fondcombe par un serviteur de la maison d'Elrond. Mes blessures ont été guéries et j'ai pu partir. Cette partie de mon histoire, vous la connaissez. Je suis partie de Fondcombe, j'ai erré, puis Aragorn a fait ma rencontre. Après de longues journées de marche, nous nous sommes retrouvés à Edoras où le Magicien a guéri notre Seigneur du Mal de Saroumane le Traître. Dame Eowyn m'a logée et confiée à Gram. Ensuite, nous avons fui Meduseld pour aller au gouffre de Helm puis j'ai suivi Dame Eowyn jusqu'au camps de Dunharrow où j'ai été enlevée par l'ennemi. Cette partie est vraie. Mais mon passé est faux. Tout est faux. Ce que je vais dire va vous va paraître insensé, je ne m'appelle pas Nerëa. Je suis née Laura Misley, et je ne suis pas de la Terre du Milieu. Ecrit de cette manière, c'est si incongru! Etudiant dans le domaine de la guérison dans un milieu prestigieux, je venais d'avoir 21 ans. Normalement, actuellement, malgré mon apparence, j'ai entre 22 et 23 ans si je ne me trompe pas. Mes parents ont perdu la vie dans un accident quand j'étais petite mais j'ai été élevée par ma grand-mère, Elizabeth, que tout le monde surnommait Mamy Beth. C'était la femme la plus douce et la plus gentille au monde. J'aurais souhaité, bien que ce soit impossible, que vous vous soyez rencontrés. J'ai grandi dans un petit village appelé Bulphan, non loin d'une cité nommée Londres. Avec le temps, j'ai sympathisé avec le fils de voisins assez aisés, Tom et Whitney Young, venus chercher la tranquillité de la campagne. Il s'appelait Matthew. Un jeune homme très intelligent. Il est devenu une sorte de marchand. Il n'est pas dérangeant, d'où je viens, qu'un homme et une femme se fréquentent. (Nerëa laissa pendant quelques instants sa plume en suspens au-dessus de la feuille se demandant si elle devait mettre, pour s'amuser, qu'elle avait même partagé le même lit avec Matthew. Mais la femme risquait un arrêt cardiaque.) Je menais une vie tranquille. Puis tout s'est enchaîné. Mamy Beth était vieille, de dix ans plus vieille que Gram et ce n'est pas la folie qui était en train de l'emporter mais la maladie. Une maladie grave qui a envahi tout son corps. Tout comme moi, elle crachait du sang, souffrait de sueurs nocturnes et d'une perte anormale de poids. Mais je refusais de la voir mourir. La dernière semaine, dans...mon chez-moi, tout s'est enchaîné. J'ai l'impression que ça s'est passé il y a des années alors que je suis arrivée en Février l'année dernière. Matthew s'était épris d'une femme et m'a annoncée qu'il partait. J'en fus vraiment blessée car (Nerëa raya le mot "car"). Quelques soirs auparavant, j'avais rencontré une femme étrange qui m'a offert un objet en prononçant exactement ces paroles : « Il vous suffit de penser à un monde dans lequel vous désirez vivre pour y appartenir. Un rêve, un livre, un film, peu importe. Choisissez votre monde avec précaution ! ». Il faut savoir que je n'appartiens pas à ce monde mais à un autre et que votre monde n'est qu'un livre dans le mien.
Mamy Beth m'a quittée peu de temps après l'annonce de Matthew. Sa mort m'a détruite. Un soir, seule dans la maison, j'ai décidé de prendre cet objet. Dans ma main, il s'est mis à scintiller et j'ai pensé à votre monde. Quelques instants plus tard, je me suis retrouvée face à une créature immense et un cheval tout aussi grand et sombre. Le nom de la créature était Melkor. Il m'a fait une proposition. Je devais jouer les espions pour lui et je pouvais rentrer chez moi. Ou bien, je mourrais. Au début, je pensais que ce n'était qu'un cauchemar, que rien n'était réel. Quand je me suis réveillée à Fondcombe, j'étais toujours dans cet état d'esprit. Mettez-vous à ma place...penseriez-vous aussi avoir été transportée dans un autre monde ? Dans mon monde, nous ne croyons pas à la magie en plus. Voyager dans un autre monde n'est que pure fiction. Voilà pourquoi j'étais une femme si vulgaire et informelle à Meduseld. Je n'avais aucune connaissance des convenances -et il me reste sans doute beaucoup à apprendre.
Un homme, Boromir, le Fils de l'Intendant du Gondor, Denethor, et le frère aîné de Faramir, époux de Dame Eowyn, est mort par ma faute. Lorsque j'ai croisé le chemin d'Aragorn, cible du Mal, j'ai donné notre position. D'autres âmes sont mortes à cause de moi, Mélite. Notamment sur la route vers le gouffre de Helm. Là aussi, je savais que nous serions attaqués car j'avais informé l'ennemi de notre départ. La boucherie du gouffre de Helm m'a fait réfléchir. J'ai vu les victimes, mes victimes, mourir sous mes yeux. J'étais l'épée qui leur a ôté la vie. Quand l'ennemi est venu me voir, cette fois-ci, je me suis retranchée et j'ai refusé de lui donner des renseignements. A ce moment-là, nous étions en route pour le camps de Dunharrow, il me semble. A cause de ma rébellion, j'ai été enlevée et emmenée à la terrifiante cité de Minas Morgul où je fus torturée pour trahison par Sauron en personne. C'était le prix à payer, et ayant réalisé que ce monde était bien réel et que je m'étais vraiment liée avec de nombreuses personnes, continuer de vous trahir m'était tout bonnement impossible. Mon corps a été humilié. Je ne me souviens pas en détails et je crois ne pas vouloir m'en souvenir. Comme j'avais réalisé une partie du pacte et servi le Mal, j'ai réclamé une récompense. Mais à ce stade, je ne voulais plus rentrer chez moi, monde dans lequel je ne pouvais plus reprendre le cours de ma vie. Donc j'ai demandé à devenir immortelle. L'immortalité était un autre prix que l'on me faisait convoiter. Et elle m'a été accordée. Sous certaines conditions. L'une des conditions est sous vos yeux : Sohalia.
Sohalia n'est pas un bébé comme les autres. Je n'ai pas été violée. Elle n'est pas né d'un homme, ni d'un dieu (ou je ne sais quel nom vous pouvez donner aux êtres comme Sauron.). Au prix de mon immortalité, je dois mourir et renaître, Mélite. Je dois enfanter ma propre renaissance. Enfanter, donner naissance puis mourir six mois plus tard pour que l'enfant devienne à nouveau ma personne. Sohalia est bien moi. Elle est même mon ancien moi. Je l'ai su dès que je l'ai vue. Elizabeth Sohalia Rajni. Sohalia était l'un des prénoms de ma grand-mère, Mamy Beth. Je lui ai aussi attribué car j'ai accouché un clair de lune. Sohalia signifie clair de lune.
Cette monstrueuse vérité est enfin dévoilée. Vous comprendrez que je ne l'ai pas dite pour tous vous protéger. Je me sens désormais comme une femme de ce monde, même si parfois l'ancien me manque.
En espérant votre miséricorde,
Je vous prie de bien vouloir croire, Mélite de Puygargues, en l'assurance de ma considération.
Nerëa Feindal"
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OoO..Gimli...OoO
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Gimli était moitié allongé , à fumer la pipe, entre deux racines d'un mallorn qui ressortaient du sol, près du groupe d'elfes, formé par Yavannië, Olitar et Tiriel. Tous trois étaient en grande conversation et leurs yeux dévoraient l'environnement autour d'eux. Du coin de l'œil, le nain vit, au loin, le chevalier blond, le prétendant de Nerëa, marcher d'un pas alerte. Cela faisait plusieurs jours qu'Eodred restait dans son coin sans que personne ne sache pourquoi et maintenant, ils allaient savoir. Nerëa avait été emmenée de son côté par Haldir pour rencontrer la Dame et n'était pas revenue. Quant à eux, ils avaient dû rester aux frontières de la Cité, ignorant la raison de cette mise à l'écart. Seul Legolas avait eu un entretien avec la Dame au sujet de la future Ithilien qu'il voulait reconstruire mais il n'avait pas réussi à avoir de nouvelles de Nerëa.
En voyant les traits de son visage contractés, il comprit que ce dernier était en colère. Eodred se dirigeait vers eux. Quand il fut à quelques mètres, le nain se leva et alla à sa rencontre tandis que les elfes tournèrent leurs têtes dans sa direction, l'air interrogateur.
"Chevalier, que se passe-t-il? Les malheurs semblent t'être tombés dessus."
"Autant ce vaut. J'apporte de mauvaises nouvelles, monseigneur."
"Parlez à présent", l'invita Gimli en lui désignant de la main une racine où s'asseoir.
Mais Eodred hocha négativement la tête puis lui fit face, le dominant de toute sa hauteur d'homme: "Je les ai suivis. L'elfe et Nerëa. La Dame du Bois d'Or lui a parlé et Nerëa ...c'est une traîtresse. Elle nous a tous trahis."
Cette lugubre nouvelle frappa de plein fouet, Gimli demeurait sans voix.
"Elle donnait nos positions à l'ennemi et ce, depuis que vous avez fait sa rencontre."
"Le Seigneur Boromir...", murmura le nain, les yeux dans le vague et la face chagrine. Il eut un regard d'angoisse qu'Eodred perçut aussitôt :
"J'ignore tous les détails, monseigneur. Mais cette femme, par sa langue, est la cause de nombreuses morts. Nous aurions pu périr par sa faute sans jamais connaître la vérité."
Yavannië, Olitar et Tiriel fixaient les deux hommes. Un événement avait eu lieu,ils le sentaient. Un événement qui chamboulerait une fois de plus le monde. Les trois elfes levèrent le camps et partirent s'informer auprès de confrères. De son côté, Eodred rejoignit ses hommes pour préparer le camps. Même s'ils avaient été invités à dormir sur les plateformes dans les arbres, aucun ne voulait renouveler l'expérience.
Perdu dans ses pensées, Gimli erra en fumant pendant quelques minutes. Il lui fallait annoncer la nouvelle à son ami elfe, il trouva ce dernier au bord d'un cours d'eau en train de se tremper les pieds. Cet endroit libéra aussitôt l'âme du nain qui y trouva apaisement et quiétude. Les grenouilles croassaient, sautant de nénuphar en nénuphar tandis qu'une mère rouge-queue noire nourrissaient ses petits qui piaillaient famine dans le mallorn en dessous duquel était assis Legolas. L'ouïe très développée de celui-ci perçut les pas lourds de son ami et se tourna vers lui, le gratifiant d'un sourire radieux. Son beau visage elfique s'illumina. "La nature est heureuse, je sens que les feuilles frémissent de plaisir et l'eau chante le déclin de l'ennemi. Cependant, ce soir, quand j'annoncerai ma décision au peuple de la Lórien, cette faune s'attristera." Gimli sourit même s'il ne comprenait toujours pas comment l'on pouvait entendre des pierres pleurer ou des feuilles parler. Puis l'elfe ajouta tout en détournant son regard mélancolique sur le cours d'eau : "Venez donc tremper vos pieds, maître nain. On dit que cet eau est bénéfique." En s'avançant, le nain acquiesça et se débarrassa de ses chausses et de son armure pour tremper ses pieds. L'eau était fraîche, très fraîche mais y plonger ses pieds n'était pas difficile. Gimli en aurait presque oublié la raison de sa venue mais ce fut Legolas qui prit d'abord la parole :
"Vous êtes messager de mauvaises nouvelles."
Le nain se racla la gorge puis déclara : "Eodred a suivi Nerëa et votre ami. La jeune femme aurait avoué avoir pactisé avec l'ennemi."
"Cela ne se peut...", plaida en chuchotant l'elfe dont la face se grisa. "Nous avons veillé sur elle, nous lui avons offert un des meilleurs logis. Nerëa ne peut pas être une traîtresse."
"Pourtant, ce sont les mots de la femme. C'est pour cela qu'ils l'ont gardée."
"Ce que vous me dites là, mon ami, me peine. Nous autres, elfes de Taur e-Ndaedelos, nous ne nous confions pas aux étrangers. Aragorn, Nerëa et vous, vous êtes des exceptions. Aragorn est un vieil ami. Quant à nous, en dépit des différences de nos peuples, nous avons su nous trouver des points communs. Et Nerëa..."
"Vous êtes-vous déjà lié d'amitié avec une femme?"
"Oui, j'ai eu des liens amicaux avec une femme qui combattait dans nos rangs durant la bataille des Cinq Armées. Mais elle nous a quittés."
"Je ne parle pas de liens en rapport avec vos missions en tant que Prince, mon ami. Je parle de liens en privé.", précisa Gimli. Ses joues se colorèrent légèrement. Lui savait parfaitement ce qu'il voulait faire avouer à l'elfe, un secret que l'elfe lui-même semblait ignorer.
"Ma nourrice, la Grande Guérisseuse du Palais, Ilvanya."
Le nain poussa un soupir et son regard se perdit dans l'eau, imaginant une nouvelle entrevue avec l'élue de son cœur.
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OoO..Nerëa...OoO
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La jour déclinait et je compris que la Dame ne viendrait pas. Un sentiment d'abandon m'envahit. Qu'allais-je devenir? Avais-je d'ailleurs un futur? Les saignements étaient plus fréquents, la faim me quittait de plus en plus. Mes rêves se muaient en cauchemars. Sans doute à cause des soucis, je perdais mes cheveux, ma tignasse s'affinait de plus en plus chaque jour. Les jambes repliées sur moi-même, mes bras les entourant, j'appuyais ma tête sur mes genoux. Mon fleuve de larmes était tari. Je ne pleurai plus.
Alors que la nuit s'installait éclairant doucement la cité d'une pleine lune bien ronde, une douce voix se fit entendre à ma porte.
"Arna-a balcha,
Sen dî heneb elu lostol or Arda,
Gara panath dîn thir'eni magor ; in'mân leithien,
Ae Estë gu egleria'cen, edro nîn guren.."
Reconnaissant cette voix, je me précipitai vers la porte.
"Ae Varda, Elentári , edro nîn guren!
Egleria ani'gorn-gwador,
I'mil gwathel..."
"Legolas?", chuchotai-je.
Le chant cessa aussitôt. Je plaquai l'oreille à la porte, les elfes ne produisaient aucun bruit et je les en maudissais presque pour cela.
"Mellon nin?", tentai-je, pleine d'espoir.
Un soupir derrière la porte fut la seule réponse.
Après avoir attendu de longues heures, je me résignai : il était parti. Legolas était parti. Et je me sentais étrangement mal d'avoir été ignorée. Plus qu'ignorée, car il m'avait entendue. Abandonnée. Son réconfort me manquait. A Minas Tirith, Legolas m'avait encouragée à sortir et parler à nouveau. Il m'avait épargnée la solitude à Edoras. Au mariage, cette danse… Un frisson parcourut mon corps en repensant à cette époque où l'on s'était rapproché. Du moins, c'était ce que j'avais pensé. S'était-on réellement rapproché? Cette danse était toujours restée un mystère. Certes, le prince avait toutes les raisons d'offrir une danse cette nuit-là. En tant que gentleman, il l'avait offert à une femme sans partenaire. Mais un détail m'avait mis la puce à l'oreille. Pourquoi m'offrir une danse à l'extérieur? Pourquoi ne pas me ramener sur la piste de danse? Pourquoi danser sans aucune musique pour la rythmer? En dansant, la distance formelle entre nous s'était fortement rétrécie.
Je secouai la tête, je me faisais des idées. Après tout, j'avais dansé avec le prince Nain également.
Cognant ma tête contre la porte, les questions me rendaient folle. Cloîtrée dans ma cellule, sur le point d'être jugée pour haute trahison, penser à de telles choses n'était qu'inepties. Il me fallait plutôt réfléchir à ce que j'allais dire. Je demandais déjà comment j'allais bien pouvoir me défendre.
En effet, je n'avais pas réalisé l'ampleur de la bombe que j'avais amorcée. J'avais agi sous le coup de mes passions sans vraiment réaliser de mes conséquences de mes actes à grande échelle. Sans doute le fruit de mon immaturité. D'un autre côté, je n'étais qu'une gamine fraîchement adulte débarquée sur des terres inconnues en pleine guerre entre le bien et le mal. J'étais à la limite de regretter mon ancien monde avec mon canapé et mes DVD de la saga Harry Potter en compagnie de Matthew. Matthew… la seule attache qui me restait. Je l'avais abandonné, oublié comme un vieux vinil dans un grenier.
Je fermai les yeux. J'essayais de me souvenir de son visage. Son nez court. Son front large. Son …
Soudain, je me sentais prise de panique. Mon cœur s'accéléra. Il tambourinait comme s'il voulait sortir. J'étouffai. Ma respiration devint de plus en plus saccadée. Je ne pouvais plus respirer. L'air restait bloqué. Je suffoquai.
Matthew. Ses bras qui m'entouraient pour me consoler. Ses doigts fins pénétrant mes cheveux, mes ongles s'enfonçant à présent dans le crâne. Mes oreilles se mirent à bourdonner. Je me sentis prise de vertige.
'Et mince, pas une crise d'angoisse maintenant! Non, non, non!'
Je me recroquevillai derrière le lit faisant dos à la porte et me mis à gémir.
J'avais chaud mais mes mains et mes pieds étaient froids. Je ressentais une fourmillement ; je me sentais présente et ailleurs… en train de partir.
Je ne fis pas attention au bruit de la porte qui s'ouvrait. J'étais en train de me remémorer le visage de Matthew. Cette scène au restaurant précisément. Mon corps se paralysa. Des larmes me montèrent aux yeux sans inonder les joues. Je voyais sa bouche bouger. Mais aucun son. Mon fleuve de larmes s'était tari. Je pleurai des larmes sèches.
J'avais oublié sa voix.
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OoO..Eodred...OoO
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Pas de bar. Pas de prostituées. Pas de boisson. D'un œil inquiet, Eodred, qui cirait ses chausses, regardait Darius qui tournait en rond dans le cercle que formaient les arbres.
"La Taverne du Corbeau Noir a l'air de te manquer..." fit remarquer Eodred, l'air moqueur.
Cette simple phrase suffit à faire enrager Darius qui éructa : "A quoi bon rester pour une femme qui n'en vaut pas la peine, frère? Reprenons nos chevaux et regagnons Minas Tirith. Là-bas, boissons et festivités nous y attendent. Ici, il n'y a que chants ennuyeux et ...il n'y a rien. Même les habitants ne se montrent pas! Pourquoi restons-nous?"
Son interlocuteur se renfrogna et bredouilla d'une voix fêlée un seul mot "mission" avant d'enfiler une autre paire de chausses et des jambières.
"Une mission? Quelle mission?"
Les yeux du blond se levèrent et croisèrent les siens : "Nous ne rentrerons pas à Minas Tirith tant qu'elle n'aura pas été jugée."
Darius cracha sur le côté avant de s'asseoir sur un tronc d'arbres près d'Eodred : "Laissons la justice aux elfes. Elle nous a trahis. Qu'ils la pendent ou l'emmènent dans un endroit dont eux-seuls détiennent le secret."
Puis il observa Eodred qui avait placé ses chausses sous le soleil à côté de celles de Darius. En effet, il ne pleuvait plus depuis deux jours. Le temps était chaud, un soleil radieux illuminait leur journée. Il arracha une longue branche d'un arbre à l'écorce grisee, placée derrière lui, et entreprit de la tailler à l'aide de son poignard. Alors qu'il arrachait le dernier morceau d'écorce, le chevalier prit à nouveau la parole d'un ton plus doux : "C'est à cause d'elle? Que vous ne pouvez partir?"
"Pardon?" Eodred leva les yeux et remarqua que son compagnon de voyage était en train de tailler une flèche dans l'arbre au feuillage marcescent, "Cesse cela tout de suite, Darius, sinon nous serons plus vite en dehors des frontières elfiques que tu le souhaites."
L'homme s'exécuta de suite et jeta la branche au loin.
"Je plaisantais, l'autre fois, à la Taverne du Corbeau Noir, fit Darius d'un ton plus sérieux. Mon esprit n'aurait jamais pensé que tu te sois autant entiché de cette femme. Tu ne la connais pratiquement pas et..."
"J'ai rencontré Nerëa à Edoras, il y a un an de cela."
"Bon sang, mais de quoi parliez-vous quand vous vous voyiez? Tu ne t'es jamais douté que..."
"Personne n'oserait douter de l'innocence d'un agneau, Darius."
"Un agneau aux dents aiguisées."
Eodred se tut. Voyant sa déception, Darius le tapota dans le dos : "Ce n'est qu'une femme. Pourquoi t'acharner? Quand nous rentrerons à Minas Tirith, je te présenterai à la jolie donzelle que nous avons vue la dernière fois. Te souviens-tu? (Eodred hocha la tête). Ambre, c'est son prénom. Nous pourrons lui..."
"Les prostituées ne m'intéressent pas, je ne suis pas un homme qui se voue à ce genre de pratiques."
Avec un rire sarcastique, Darius se leva en s'appuyant sur ses cuisses : "Ça ne te ferait pas de mal, crois-moi." Il prit son épée et se tourna vers Eodred : "Je vais m'entraîner près de la rivière. Si l'envie t'en prend, rejoins-moi.'
Sans un regard pour son compagnon, Darius pivota et repartit en sifflant, son épée flanquée sur l'épaule et le poignard accroché à la ceinture.
La tête entre les mains, Eodred resta seul en pleine réflexion sur son tronc d'arbre. Son esprit nageait en pleine confusion. Il l'avait pourtant entendu de sa propre bouche. C'était une traîtresse. Jamais le jeune chevalier n'aurait dû la sauver dans les cachots de Minas Morgul. Aveuglé par ses sentiments, il l'avait secourue et ramenée saine et sauve à Minas Tirith. Le Seigneur Eomer, neveu du roi Théoden, avait eu raison, une fois de plus. Si le cavalier du Rohan savait, Eodred se serait sûrement fait convoquer pour une explication. Avec du recul, il comprenait mieux pourquoi Nerëa avait rejeté ses avances. Plus le jeune homme pensait à elle, plus son cœur se déchirait. Il s'était épris d'une traîtresse. Son père allait être déçu quand il l'annoncerait dans sa prochaine lettre. Eodred releva brusquement la tête. Sa mission. Même si le roi avait sûrement été informé par le Seigneur et la Dame du Bois d'Or, il devait faire son rapport auprès du roi. Une visite à la traîtresse s'imposait.
Ce soir-là, les elfes organisaient une fête à propos d'un projet que le Prince elfe voulait établir. Or, un soir sur deux, elfes et hommes se relayaient pour garder la prisonnière. Eodred en avait fait la requête au nom du Royaume d'Elessar Telcontar, demande sur laquelle la Dame du Bois d'Or ne voyait aucune objection. Ce soir, c'était le tour de garde des hommes.
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OoO..Nerëa...OoO
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"Il y a si longtemps que nous ne nous sommes pas vus, Dame Nerëa."
Assise derrière mon lit, cachée et recroquevillée sur moi-même en pleine réflexion, je sursautai, me retournai et poussai un cri de surprise. Mon cerveau avait peine à croire que je faisais face à une personne -après tant de jours-, surtout Eodred. S'il était venu dans ma cellule, c'était signe qu'il était temps de partir. De faire face aux conséquences de mes actes.
"Je me prépare." , murmurai-je en tournant la tête mais rapidement, il contourna le lit et s'agenouilla devant moi.
"Vous pleurez", affirma-t-il en levant mon menton. Son visage, qui s'embellissait avec le temps, était encadré par une barbe de quelques jours. Mes yeux s'embuèrent mais les larmes ne coulèrent toujours pas, je le fixai droit dans ses yeux clairs.
"Vous l'avez mérité", lâcha-t-il d'un ton cinglant en serrant ma mâchoire entre le pouce et l'index.
"P..p..pardon?", bégayai-je sous l'effet de la surprise tout en essayant de me dégager.
"J'ai dû mal à me figurer que j'ai pu éprouver des sentiments pour vous. Vous me dégoûtez. Vous avez abusé de notre confiance à tous. Mêmes les grands seigneurs vous ont offert leur protection. Et vous leur avez craché au visage!"
"Je suis désolée, je ne voulais pas…"
Tout en prononçant ses mots, je me rendais compte qu'ils étaient naïfs et insensés.
"Si vous n'aviez jamais existé, tout serait plus simple."
J'hoquetai. Ses paroles étaient dures. Il était en train de me déballer ce que je n'avais pas voulu entendre de vive voix. J'avais envie de gifler cette ordure aux cheveux de paille.
"Vous ne savez rien", sifflai-je.
"J'aimerais que vous disparaissiez, vous et votre monstre."
"Sohalia n'est pas un monstre. C'est ma … ma fille"
"Votre fille! Vous me faites rire! C'est un monstre qui est sorti de votre ventre, une bâtarde. Vous êtes une abomination, pire qu'une catin. D'après vous, pourquoi vos amis ne viennent pas vous visiter?"
Mon visage pâlissait à vue d'œil. Il touchait tous mes points faibles. Je me mordillai la lèvre ; la colère et la tristesse se mélangeaient dans un tumulte indescriptible. Je voulais qu'il cesse ces tourments.
Eodred se releva.
"Je vous laisse réfléchir à la réponse."
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OoO..Mélite...OoO
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Depuis toute petite, Mélite s'était levée tôt. Même quand Aelen était venue au monde et qu'elle ne faisait pas ses nuits, Mélite avait continué à se lever aux aurores. Sa mère, une femme robuste qui avait épousé le boulanger du village, le père de Mélite, avait toujours apprécié cette qualité. Ce matin-là, la femme avait réussi à enchaîner toutes les tâches habituelles, mais un pressentiment l'avait saisi dès son réveil. Quand elle vit une domestique, du même rang qu'elle, une lettre à la main, elle comprit qu'une mauvaise nouvelle l'attendait.
"Bonjour Mélite!", la salua la femme en rabattant le capuchon trempé de sa cape marron foncé.
"Bonjour Melvine...il y a longtemps que je ne t'ai pas vue. Ton mari travaille toujours comme coursier?"
"Oui mais je ne peux plus l'aider dans son travail car six enfants m'attendent au foyer", déclara la domestique en sortant de sa besace, coincée à la ceinture, une autre lettre, cette fois-ci ouverte. "Il s'agit du courrier du Roi, Tristan en a la charge et quand il en a lu le contenu, il m'a aussitôt appelé."
"Parlons à l'intérieur, Melvine. L'ouïe de certaines personnes est aussi précise que celle d'un elfe."
A ces mots, les deux femmes entrèrent dans un salon. A l'intérieur, personne. On avait allumé un feu dans la cheminée, certainement pour se réchauffer en lisant car quelques livres avaient été laissés sur une table basse. Mélite s'assit sur un fauteuil, les fesses seulement posées sur le rebord pour pouvoir se lever aussitôt si un seigneur ou un quelconque noble passait la porte. Melvine se réchauffait les mains alors qu'elle dépliait la lettre sur laquelle était écrit "À sa Majesté Royale Elessar Telcontar" :
"Sire,
Je me vois aux regrets de vous annoncer que vos soupçons s'avèrent véridiques. Ayant été témoin de sa confession, je peux affirmer que Nerëa Feindal est coupable de haute trahison envers la Couronne et le Peuple de la Terre du Milieu pour avoir pactisé avec notre plus grand ennemi. Dans l'attente de votre décision, l'accusée restera emprisonnée en Lothlórien .
Votre Altesse Royale voudra bien agréer l'expression de mon profond respect,
Eodred de la maison d'Everhate"
"La garce a profité de votre bonté, pour vous refiler la petite, et de la miséricorde de notre Roi.", commenta Melvine, les bras croisés, se tenant en appui sur la cheminée. Se gardant de piper mot, Mélite replia la lettre et prit l'autre enveloppe ; ses doigts tremblaient d'énervement.
"Cette autre lettre est de la traîtresse justement.", fit la domestique en désignant du menton la deuxième enveloppe. Sa voix trahissait maintes réserves.
Mélite acquiesça et vit le nom de l'émettrice au dos de la lettre. Avec difficultés, elle se releva et jeta la lettre dans le feu : "Celle-ci ne vaut pas la peine d'être lue alors."
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OoO..Nerëa...OoO
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Parfois la réalité dépasse la fiction. J'aurais pu vouloir qu'une météorite tombe grotesquement sur ma cellule, que Merlin l'Enchanteur apparaisse pour cliqueter d'un coup de baguette magique la serrure ou que Dobby transplane pour me donner un objet qui me permette de m'enfuir. Mais une chose de bien plus invraisemblable survint. Quand j'ouvris les yeux, la forêt était noyée par l'obscurité comme jamais et la porte de ma cellule était ouverte. Ouverte, grand ouverte. Tout simplement. Je m'assis sur mon lit, papillonnant des yeux et les frottant. Mais la porte restait ouverte devant moi. Trop peureuse, je me levai pour la refermer et mes pieds butèrent contre un élément. Les yeux baissés, je reconnus ma besace. Étrange.
Je fis mine de refermer puis la rouvrit doucement pour passer ma tête dans l'interstice. Dans le couloir, il n'y avait personne. Pendant un instant, je me demandai si Dieu existait et si je n'étais pas victime d'un miracle. Après avoir pris ma besace, je me glissai en dehors.
'Et maintenant, que dois-je faire?'
Deux options s'offraient : je restais pour mourir en traître ou bien, je m'enfuyais pour errer et me cacher. Mes amis, je les avais perdus depuis longtemps ; plus personne ne m'accepterait à présent. Quand à Sohalia, je préférais la laisser entre leurs mains car j'étais consciente qu'ils ne lui feraient aucun mal. Etant une traître, ce qui me restait de ma vie allait se résumer au vagabondage et je refusais d'infliger cela à Sohalia. Je ne veux pas de cette vie pour mon enfant, pour ce bout de moi. Et quand mon âme reprendra vie en elle, peut-être auront-ils oublié mes actes ? J'y croyais moins. Aucun elfe ne sillonnait les couloirs, c'était bien trop étrange comme situation. Mais je fis tout de même quelques pas en avant, silencieuse.
Soudain, je me sentis partir en arrière. En quelques secondes, une grosse main se plaqua sur ma bouche et mon corps fut jeté contre le tronc d'un mallorn. Je poussais un cri étouffé quand les écorces de l'arbre m'égratignèrent. Les mains de l'homme sentaient le cirage, me donnant la nausée. Je levais les yeux mais mon agresseur était encapuchonné dans l'obscurité, je ne pouvais guère distinguer les traits de son visage. "Tais-toi!...si je t'ai fait sortir, c'est pour que tu me serves.", chuchota-t-il avant de me menacer d'une lame. Je pris mon courage à deux mains et le repoussai de toutes mes forces avant de courir me cacher derrière un autre arbre plus loin. Mes yeux s'affolèrent dans tous les sens. Où étaient ces foutus elfes? Où était Legolas ou Gimli? J'entendais le souffle de l'homme qui se rapprochait. Mes membres étaient tendus, quasi tétanisés. Je fermais les paupières puis les rouvrait. Le couloir n'était qu'une plate forme de bois, bordée par les arbres. Entre les mellyrn, le vide. Si l'homme mettait la main sur moi, il m'égorgerait surement. Et si je m'enfuyais...Mes pensées furent interrompues. Mon agresseur surgit devant moi. Sa force était incroyable, il me saisit par le col de ma tenue comme une vulgaire poupée de chiffon et me hissa contre le mallorn. Mes doigts essayaient de trouver une accroche mais comme mes mains étaient moites, elles glissaient sur l'écorce. Je me débattais, il m'écarta les jambes et se plaça entre, m'immobilisant. "Catin... je l'ai toujours dit." Nous luttions. Son souffle haletant contre ma peau m'écœurait. Je le vis chercher sa lame et profitai de ce moment d'inattention pour lui donner un coup de tête dans la mâchoire. L'individu recula en titubant et hurlant de douleur. Cet idiot allait alerter les alentours. Ses mains étaient tendues dans ma direction et s'agitaient comme s'il voulait m'attraper mais je lui assénais un coup de pied dans le genou gauche et il perdit l'équilibre. La scène parut se passer au ralenti comme dans une superproduction Hollywoodienne. Son corps ne se pencha pas vers la gauche du côté du chemin mais sur la droite. Machinalement, je tendis une main pour le rattraper mais il était trop tard, son corps bascula dans le vide. Son capuchon se ôta mais je ne pus discerner clairement son visage, seulement des yeux clairs et une barbe naissante avant de me détourner et de plonger dans l'obscurité.
J'avais tué un homme.
Rapidement, je rejoignis les écuries tout en me cachant de quelques gardes qui passaient par là. Je n'avais que quelques minutes avant qu'ils ne s'aperçoivent de ma fuite. Revenant là où nous avions laissé nos chevaux aux elfes, je retrouvai le bâtiment. J'avais peine à croire que personne ne m'ait vu. Même si je me cachais très bien, mes pas faisaient un raffut incroyable en piétinant le sol. Que fichaient ces elfes?
J'avais tué un homme.
Dans un enclos, je vis Arod. Le cheval s'approcha de moi. Pouvait-il ressentir la terreur qui régnait en moi? Il me caressa du museau, je le montai, nouai les rênes et il fila, sous la lueur des premières étoiles, au triple galop, loin de la Lothlórien , loin de ma prison, loin de mes meurtres, loin de mon crime.
Livre IV
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Chapitre 2.
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"Le tragique de la destinée humaine ne vient-il pas de ce que l'homme comprend qu'il en connaît assez pour savoir qu'il ne connaît rien de sa destinée, et qu'il n'en connaîtra jamais suffisamment pour savoir s'il y aura autre chose à connaître."
[Henri Laborit]
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OOO..Nerëa...OOO
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Arod galopait. Sans s'arrêter, sans perdre le rythme. Ma tête était vide, je ne réfléchissais plus. Epuisée, je me penchai sur l'encolure de la bête et y posai mon front. Le vent, plus froid que ce que j'avais connu jusque là, giflait mon visage. Je m'accrochai plus encore à la crinière. Sa destination m'était inconnue. Pourtant, le cheval galopait vers un but précis, que j'ignorais. Je relevai la tête et observai sa robe blanche qui miroitait dans l'obscurité, drôle d'inconvénient quand on sait que l'on sera bientôt chassée comme du gibier. Là-haut, dans le ciel découvert, les étoiles brillaient comme jamais. La lune Isil était pleine et nous éclairait comme en plein jour. Les elfes avaient la capacité de voir plus loin que l'oeil humain, d'observer les planètes qui entouraient Arda, mais contempler ce ciel étoilé était déjà un cadeau merveilleux pour un Homme. Quand je vivais dans la banlieue de Londres, rares étaient les fois où je pouvais voir un ciel aussi découvert, aussi dénué de pollution, aussi superbe. Remirrath, la voie lactée, s'étendait de tout son long parsemée par Telumendil, Valacirca ou encore Anarríma. Pour le moment, nous nous dirigions vers Wilwarin, parfaitement reconnaissable par sa forme en W. Toutes ses connaissances m'avaient été prodiguées par Legolas en personne. Les elfes étaient obsédés par le savoir, notamment dans le domaine de l'astronomie. Sans doute à cause de leur nature, quand on est immortel, quoique de plus beau que de philosopher sous une belle nuit au clair de lune. Je souris à cette idée mais la tristesse me rattrapa aussitôt en réalisant que mes nuits à converser avec Legolas étaient révolues. Je n'allais sans doute plus jamais le voir et étrangement, cette pensée me crevait le coeur. Arod hennit à ce moment-là et je repris conscience de la situation. J'étais en fuite.
Le paysage défilait depuis de longues heures et l'air devenait de plus en plus glacial. Bien qu'Arod maintenait le rythme, je décidai de l'arrêter. Nous étions en pleine plaine, seul un rocher pouvait nous cacher ; de petits buissons entouraient un des côtés. Le cheval ralentit la cadence, tourna autour du rocher, puis se plaça contre celui-ci. Je démontai Arod, les jambes flageolantes de fatigue et m'assis aussitôt sur l'herbe. Rapidement frigorifiée, je rampais vers le flanc d'Arod, allongé, les membres repliées. Il n'eut aucun mouvement brusque quand je me recroquevillai contre lui à la recherche de chaleur. Le sommeil nous rattrapa.
Il n'était pas encore l'aube mais le soleil allait illuminer l'horizon de sa lumière d'une minute à l'autre. Ma nuit, aussi courte fut-elle, avait été agitée par les cauchemars. L'homme basculait sans cesse dans le vide sans que je ne vois son visage. J'avais crainte que l'identité de cette homme ne soit celle d'un ami. Quelqu'un que je croyais être mon ami. Eodred. A la seule pensée de son prénom, mon corps tressaillit. Etait-ce lui? Je balayai ces pensées. Il fallait continuer de fuir coûte que coûte.
Affamée, je me hissais sur Arod et nous poursuivîmes notre fuite.
Quand le soleil fut haut dans le ciel, au zénith, j'aperçus un cours d'eau. Le cheval changea soudainement de direction pour galoper jusqu'à la rivière. Arrivé au bord, il ralentit et se stoppa, je compris aussitôt et démontai pour me précipiter vers l'eau, les mains en coupe. Je recueillais le précieux liquide pendant que, plus loin, en aval, Arod s'abreuvait. Le contact frais apaisa mes lèvres desséchées et je me sentis vite revigorée. Puis je remontais sur Arod. Le cheval ne fit pas demi-tour ; au contraire, il plongea un sabot dans l'eau puis les deux avant d'avancer dans la rivière. Surprise, je constatai qu'il ne rejoignait pas le bord de la rive mais continuait à avancer dans le cours d'eau sur plusieurs mètres.
"Mais que fais-tu?", lui dis-je à voix haute.
Je tournais la tête et compris. Les traces de pas, ses traces bien ancrées dans le sol. Nous risquions d'être vite repérés. D'autant plus que les elfes, dont rien n'échappe à leur oeil, allaient se mettre à notre poursuite. L'eau montait à présent à hauteur de jarret mais il continuait de s'enfoncer dans l'eau. Notre point d'arrêt se trouvait loin derrière lorsqu'il remonta sur la rive.
"Très intelligent...", pensai-je.
Au cours de la journée, Arod s'arrêta pour brouter et je marchais pendant ce temps pour me dégourdir les jambes. Mais je ne trouvais rien à manger, hormis quelques baies. La faim me tiraillait. La nuit, nous ne nous arrêtâmes pas pour nous reposer. La faim broyait mon estomac, je m'endormis d'épuisement sur le dos de mon cheval.
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OoO..Legolas...OoO
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Même si Legolas avait été préparé à ce moment, le trac s'était emparé de lui. Il côtoyait ce statut de prince depuis des centaines d'années ; pourtant, s'exprimer devant un peuple entier n'était pas dans ses habitudes. Des hommes, tel qu'Elessär, avaient un don pour les discours. Mais, bien qu'il soit immortel et qu'on lui avait inculqué de nombreuses leçons sur la rhétorique dans sa jeunesse, jamais il ne se sentirait à l'aise.
Le Prince ne devait pas faillir à son devoir, d'autant plus que le Seigneur et sa Dame avaient déplacé la population entière du Bois d'Or pour qu'il expose devant eux ses projets. Alors, pendant près d'une heure, les Galadhrim avaient déserté leurs logis, laissant leurs invités, venus de Minas Tirith, de côté, pour écouter les paroles du Prince. Son projet d'installer une colonie elfique fut très bien accueilli. Même si l'événement ne deviendrait pas concret avant des dizaines d'années, la liste des volontaires était déjà longue. L'un des jardiniers galadhrim proposa même de refleurir ces contrées de façon à ce que le passage des elfes en ces terres marque le sol à tout jamais et qu'Arda s'en souvienne encore alors que les fils des fils des grands hommes auront péri et emmené avec eux la gloire d'un passé sombre aux mains de Sauron. Legolas expliqua que ces terres avaient été offertes au Prince Faramir, fils cadet de l'Intendant du Gondor Denethor II, par le roi Elessär et que, de ce fait, il devait lui demander sa permission. L'elfe savait à quel point l'Ithilien comptait aux yeux de Faramir. Son frère Boromir, l'un des Marcheurs, y avait combattu et reconquis ces parcelles autrefois.
L'engouement des Galadhrims se dissipa brusquement quand un elfe surgit à côté du Seigneur et de la Dame, l'air effrayé : "Monseigneur, Ma Dame, m'accorderiez-vous un instant?"
Quand il tourna la tête, Legolas vit tous les regards tournés vers leurs seigneurs. Aussitôt, il reprit la situation en main et leur parla de la compagnie des Dunedains du Sud qu'ils cotoyeraient durant leur séjour en Ithilien. D'une oreille, il écoutait l'elfe parler au Seigneur et à la Dame. Il s'agissait de Faramaë, le neveu d'Haldir, un elleth à peine sorti de l'adolescence. Seuls quelques bribes de la conversations lui parvinrent mais ce fut assez pour comprendre la situation :
"La prisonnière, messeigneurs...la traîtresse, elle..."
"Comment s'est...enfuie...?"
"...savons pas..."
"...rattraper...procès...quelques jours..."
Ce fut la Dame qui prononça les dernières paroles, elle se leva devant toute l'assemblée et Legolas cessa aussitôt de discourir. Le visage de la femme semblait contrarié, ses traits étaient durs et contractés. Le Prince de la Forêt Noire se tut et inclina la tête tout comme les autres elfes. Haldir était à présent dans la salle et il demanda aux Galadhrim de sortir jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les gardes, les Seigneurs du Bois d'Or, Legolas et lui. Celeborn restait assis sur son trône d'argent à regarder sa Reine descendre avec élégance et légèreté les quelques marches qui la séparaient des gardes. Son regard se planta dans celui de Legolas : "Elle s'est enfuie."
Un frisson remonta l'échine du Prince qui se demandait pourquoi elle s'adressait à lui en particulier, et non à Haldir.
"Cette mission vous incombe et vous en connaissez la raison au fond de vous.", fit une voix à l'intérieur de sa tête.
Pendant quelques instants, l'elfe resta silencieux, le visage impavide, avant de prendre à son tour la parole : "Nous partons à sa poursuite, mes serviteurs et moi."
Les yeux du Prince se rivèrent sur Haldir mais la Dame leva une main et hocha négativement la tête :
"Prenez son neveau Faramaë avec vous ; il est l'un de nos meilleurs pisteurs et a fait ses preuves durant la Grande Guerre. Haldir doit rester auprès de ses Seigneurs, il est déjà engagé dans une autre mission."
Legolas s'inclina devant la Dame et le Seigneur avant de se retirer, talonné de près par Faramaë. Arrivé au campement, il nota que les quelques hommes de Minas Tirith étaient encore éveillés et visiblement, ils avaient remarqué le sentiment de panique parmi les Galadhrim. Aussitôt, profitant qu'il soit le seul elfe familier à parler leur langue, ils l'assaillèrent de questions. En quelques mots, Legolas leur expliqua la situation critique tout en marchant vers les écuries.
"Qu'allons-nous faire, mon seigneur?", dit un homme.
"La Dame du Bois d'Or a ordonné qu'on la poursuive."
"Nous venons avec vous.", affirma bravement un autre homme.
"Non, le Roi Elessar doit être prévenu. Retournez à Minas Tirith et prévenez-le en personne. Lui seul décidera de ce que son peuple fera dans cette affaire. (Il aperçut ses hommes au loin). Olitar, Yavannië, et Tiriel, suivez-moi. Préparez cinq chevaux, Faramaë vient avec nous, Dame Nerëa s'est échappé. Nous devons la poursuivre. "
Chacun se dispersa à ses tâches respectives. Arrivé devant les écuries, Legolas fut stoppé par Gimli qui lui barra le chemin : "Où allez vous, mon ami?"
"Nerëa s'est enfuie."
Avant d'émettre la moindre explication, Legolas fut coupé par Haldir qui se glissa sur le côté : "Méfiez-vous, monseigneur. Elle est bien plus qu'une simple espionne et une traîtresse."
"Qu'est-ce qui vous fait affirmer cela, mon ami?"
"Un homme est mort. De sa main.", s'indigna Haldir avant de lui tourner le dos et de le planter là.
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OOO..Nerëa...OOO
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Avec Arod, nous avons repris la route tôt matin. Trois jours que nous sommes en cavale. Le matin du troisième jour s'étaient dessinées au loin des montagnes inconnues. Bien que nous soyons en pleine saison printanière, on pouvait voir la neige sur leurs crêtes pointues, rivées vers le ciel qu'elles semblaient toucher. Le rythme d'Arod était désormais moins soutenu ; le cheval, aussi rapide fut-il, fatiguait. Je ne le poussais pas à accélérer car mon corps donnait aussi des signes de grandes faiblesses. Physiquement épuisée et psychologiquement démoralisée.
Au crépuscule du troisième jour, je suppliai Arod de s'arrêter. Les douleurs dans le dos, à cause de la course, devenaient insoutenables mais l'animal ne s'arrêta pas avant d'avoir atteint la lisière d'une forêt. Une fois à l'arrêt, je me laissais tomber parterre, Arod s'approcha et me renifla de ses énormes naseaux comme pour vérifier si j'étais en vie. Je restais de longues minutes allongée dans l'herbe, les mains sous mon corps, au niveau de mes reins pour apaiser le mal de dos. Quand je parvins à respirer correctement, mes yeux balayaient l'environnement à la recherche d'Arod. Celui-ci broutait à quelques mètres.
Une brise d'air me fit éternuer, les oreilles du cheval se dressèrent et il s'avança dans ma direction. Alors, je me relevai avec difficulté en toussant et tournai la tête vers lui.
"Pourquoi m'as-tu amenée ici? Nul ne m'a instruit en géographie de la Terre du milieu...Où sommes-nous..."
Le cheval resta immobile, mes épaules s'affaissèrent de dépit. Legolas, lui, communiquait avec les chevaux, un tel don m'aurait certainement aidé.
Soudain, l'animal se mit à hennir tout en se cabrant en direction de la forêt. Je compris. Tôt ou tard, on me rattraperait. Mais, en me traquant dans une forêt, aussi dense que celle-ci, leur chasse serait ardue. Pour le remercier, je caressai le museau d'Arod en y posant mon front puis prononçai quelques paroles à voix basse :
"Adieu, mon compagnon. Vas, tu es libre."
Au loin, une lueur attira mon attention. Cela étincelait comme une lance le ferait au soleil, je plissais les yeux pour mieux distinguer ce qui arrivait dans ma direction mais Arod ne m'en laissa pas le temps et me poussa vers la forêt. Je me saisis de mon sac et m'y enfonçai en courant sans un regard en arrière.
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OoO..Legolas...OoO
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Il reconnaissait bien ce chemin. Il le connaissait très bien. Leur traque se poursuivait vers le nord longeant l'Anduin. Selon lui, Nerëa se dirigeait vers le Nord et il savait où Arod la mènerait. Le cheval ne faisait que réitérer ses courses. Quelques heures auparavant, Olitar était parti en éclaireur pour confirmer ses soupçons. Le groupe s'arrêta pour établir un campement ; Tiriel et Faramaë alluma le feu pendant que Yavannïe effectuait son tour de garde. Quant à Legolas, son esprit était bien occupé. Une phrase le tourmentait, ou plutôt une question. Quand Gimli l'avait rejoint à l'écurie avant son départ, il lui avait posé cette question. Il était en train de préparer Arod lorsque son ami lui avait posé cette troublante question. Troublante non par la nature-même de la question. Troublante car, en réalité, il ne trouvait aucun mot pour y répondre.
« Que pensez-vous de Dame Nerëa, mon ami ? », lui avait demandé Gimli.
Bien qu'il eut du temps pour y réfléchir durant la chevauchée, la réponse n'était pas aussi claire qu'il ne l'aurait pensé. Et il n'avait personne à qui en parler. Suite aux derniers événements, Gimli avait dû retourner auprès des siens pour les informer des nouvelles. Les nains les aideraient sûrement dans leur traque.
"Monseigneur, Olitar est de retour."
L'elfe entendit d'abord le bruit de sabots à l'approche puis il vit Olitar descendre de sa monture puis venir à sa rencontre et le saluer en s'inclinant. Ce dernier affichait un petit sourire.
"Quelles nouvelles apportes-tu?", questionna Legolas en venant à sa rencontre.
"Des nouvelles de bonne augure, monseigneur. Je suis remonté jusqu'au Sir Ninglor. Là-bas, aucune piste, je me suis inquiété. Les traces s'arrêtaient au bord de la rivière mais, persuadé qu'il s'agissait d'une ruse, j'ai chevauché vers l'Est jusqu'à voir des traces de sabots de l'autre côté de la rive. Ils se dirigent vers le Nord comme vous l'avez prédit."
"En direction d'Eren Mithrim?"
"Non, vers la forêt. Vers notre forêt, monseigneur.", déclara Olitar.
"Rusée comme un renard, cette femme! Il est vrai que poursuivre une personne dans une forêt complique les choses. Mais, pour les elfes, traquer une proie dans sa propre forêt est un jeu d'enfant!", s'exclama Yavannië avant d'éclater de rire. Tiriel, Faramaë, Olitar s'amusèrent également de cette plaisanterie. Tous, à l'exception du Prince dont le visage restait froid comme le marbre.
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OOO..Nerëa...OOO
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Vous êtes-vous déjà fait poursuivre par des elfes ?
Et bien c'était ma première fois, et sans doute la dernière s'ils réussissaient à atteindre leur proie.
Ma fuite avait sans doute été découverte au petit matin, il y a quatre jours. Le moins que je puisse en conclure, c'est que les elfes n'avaient pas besoin de s'envoyer des sms pour agir au plus vite.
Arod me manquait. J'avais dû l'abandonner à l'entrée d'une forêt. Laquelle ? Aucune idée ! Je n'étais pas experte en la géographie de la Terre du milieu. Déjà que je ne savais pas où se trouvait le Pérou par rapport au Venezuela dans mon ancien monde...
« Contrôle ta respiration, tu peux arriver à les semer. », me répétai-je tel un leitmotiv pour me motiver. Je courrais aussi vite que je pouvais. Mais j'étais hors d'haleine. La visibilité dans cette forêt n'était pas non plus à mon avantage. Elle était si épaisse, avec ses fourrés denses, que l'on ne voyait pas à deux mètres. Tant pis ! Je devais fuir. A ce moment, je devais avoir un paquet d'individus en tout genre à mes trousses : hommes, nains, elfes. C'étaient ces derniers que je craignais le plus. Certes, les elfes sont des exemples de gentillesse, de sérénité et de sagesse. Mais oser être déloyal, au moins une fois envers eux et vous aurez signé votre propre arrêt de mort.
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OoO..Legolas...OoO
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« Mais que lui a-t-il pris de s'enfuir ? » songeait inlassablement Legolas.
Nerëa devait être jugée par le Conseil. Elle avait sans doute pris peur. Pourtant, c'était mal connaître la sagesse des hauts-elfes. En plus, Aragorn souhaiterait prendre son parti estimant que le motif de trahison de la jeune fille était valable pour ne pas la condamner. Galadriel, qui devait présider le conseil, avait ouvertement pris pour affection cette fille. Fait rare parmi les elfes. Elle avait même parlé à Celeborn du fait de l'emmener avec eux sur les Terres Immortelles. Elle aurait été, sans l'ombre d'un doute, clémente envers elle lors du jugement.
En fuyant son procès, Nerëa s'était encore montrée déloyale. Elle devait se douter elle-même avoir signé son propre arrêt de mort. Les cavaliers d'Edoras avaient été envoyés pour la traquer à travers le Gondor et le Rohan, des Montagnes Blanches jusqu'à l'Anduin ; les émissaires des seigneurs nains la cherchaient jusque dans les grottes les plus sombres ; un inconnu ne pouvait passer inaperçu dans le peuple des hobbits comme ils se connaissaient tous ; quant aux elfes, ils fouillaient leur forêt respective.
Pour avoir collaboré avec l'ennemi et avoir trahi tous les peuples, Nerëa était devenue la cible n°1 de la Terre du milieu.
Nerëa.
Pourquoi Arod avait-il accepté Nerëa ?
Pourquoi s'était-elle enfuie?
Pourquoi avait-elle tué un semblable?
Il n'aurait jamais pensé qu'il s'agissait d'une traîtresse.
Avant même qu'elle le lui dise, il la savait jeune. Elle arborait tous les caractères de la jeunesse : l'imprudence, l'immaturité et l'innocence. Lui-même, il y a fort longtemps, avait été jeune. Et il ressentait toujours ce besoin de la protéger. Son petit corps semblait si fragile comme la feuille d'un arbre. Son innocence ne pouvait cacher autant d'immoralité. Lui qui avait toujours su cerner les gens, avait été dupé par une simple jeune fille d'Homme! Quant à juger son innocence ou sa criminalité, cet acte lui parût impossible.
Faramaë, l'un des meilleurs pisteurs galadhrim, le neveu d'Haldir, s'arrêta devant lui et le salua :
« Nous avons une piste, mon Prince. Nous avons repéré des traces de pas de l'évadée s'enfonçant dans la Forêt Noire. »
Legolas sourit.
« Elle nous aura facilité la tâche. Faramaë, allez informer les Seigneurs de cette nouvelle. »
Il ordonna à ses autres hommes de laisser les chevaux partir, sauf un. Puis, suivi par Olitar, Yavannië et Tiriel, il s'enfonça dans la Forêt Noire.
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OOO..Nerëa...OOO
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Les arbres étaient trop proches les uns des autres ; le terrain, parsemé de roches, se révélait trop accidenté. J'avais donc dû cesser ma course. Je marchais depuis des heures. J'avais l'impression de tourner en rond et de bifurquer à droite et à gauche pour revenir au point de départ. L'air y était suffocant. La lumière que filtraient les arbres devenait de moins en moins visible à travers la canopée.
Il était temps que je me trouve un endroit où passer la nuit. J'examinais les lieux. Dormir à même le sol serait la solution la moins compliquée, mais mes traqueurs risquaient de me retrouver assez vite. M'allonger dans les arbres comme les elfes ? Eux, construisaient des petites plateformes pour s'y regrouper. Or, je n'en voyais pas. Je n'étais pas non plus aussi agile qu'un elfe. Mes cours de sport, au lycée, ne m'avaient malheureusement pas appris à monter aux arbres !
Je vis soudain un amas de rochers. Peut-être pourrais-je m'y réfugier ? En effet, j'y trouvais un petit renfoncement dans lequel m'y abriter. Cet endroit avait l'avantage d'être légèrement surélevé par rapport au sol. De mon sac à dos, je sortis le nécessaire que j'avais pris : vêtements chauds, baies et une outre remplie d'eau. Un vrai petit coin douillet !
Il faisait maintenant noir dans la forêt. La lumière de la lune montante perçait à peine le feuillage. Il faisait un froid sec. Je dus mettre trois couches de vêtements pour ne pas être gelée. Allumer un feu se révélait très risqué et je ne préférais ne pas prendre ce risque.
Je m'allongeai. J'avais escompté veiller mais le doux bruit nocturne de la forêt m'emporta au pays des rêves.
Livre IV
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Chapitre 3.
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"L'homme est né pour trahir son destin."
[Paul Coelho, La Cinquième Montagne]
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OOO..Nerëa...OOO
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"Vers le mois d'Avril.
Cher journal,
Tout est hostile autour de moi. Je ne reconnais pas la Terre du milieu que j'avais vue jusque là. Je me sens perdue et j'ai l'impression que je vais me faire dévorer par je-ne-sais quelle bête sauvage à tout moment. Je ne sais pas où Arod m'a emmené. Il m'a même peut-être emmené par hasard ici... je ne sais pas. J'ai peur, je dors mal parce que j'ai peur. Je veux rentrer. Rentrer où? Je n'en ai aucune idée. Auprès de Sohalia certainement. J'essaye de ne pas penser à elle ; pourtant, chacun de mes rêves est dirigé vers elle. Je la vois grande fille, courant dans un pré et se réfugiant dans les bras de Mélite. Je vois également Legolas la prendre dans ses bras. Ce que les rêves peuvent être stupides parfois...et cruels.
J'ai envie de tout recommencer à zéro de Minas Tirith. Dire "si j'avais" ne sert à rien désormais. Mais je me dis que j'aurais dû suivre mon instinct. Je sentais que quelque chose de mauvais allait arriver. Mais étant entouré de Legolas, Gimli et Eodred, je n'aurais jamais cru...Eodred...Qui ai-je tué? J'ai l'impression que le manque de nourriture et d'eau m'embrouillent l'esprit. Mais je dois rester forte. Si je faiblis maintenant, je vais mourir. J'ai vécu bien pire. Il me faut seulement fuir. Fuir pour survivre. Survivre pour fuir. Peu importe où j'allais, je m'éloignais de la mort. Même si des promesses m'ont été faites, je suis certaine que c'est une exécution qui m'attend. Ce que j'ai fait n'est pas seulement mal, c'était cruel. Une phrase me revient souvent à l'esprit. Une phrase que m'avait dite Eowyn la première fois que nous nous sommes rencontrée : "Si vous étiez une espionne, nous l'aurions su depuis longtemps! Le seigneur Aragorn ne vous aurait jamais laissé chevaucher à ses côtés. Et puis, vous êtes arrivés accompagné d'un Istari. Sans compter que nous vous aurions exécuté dans l'immédiat pour haute trahison..."
J'ai peur.
Combien de personnes m'ont accordé leur confiance et désirent plus que tout ma mort maintenant ? "
La forêt était bien trop sombre, le jour et la nuit se distinguaient à peine. Quand je m'étais réveillée, j'avais essayé de me frayer un chemin parmi les mauvaises herbes et les ronces. Cette avancée en éclaireur fut loin d'être bénéfique, j'en sortis avec des longues égratignures aux bras, et des picotements affreusement douloureux un peu partout à cause des orties. J'avais donc décidé d'établir temporairement mon campement dans l'abri dans lequel j'avais dormi, le temps de me ressourcer. Avancer dans cette forêt sans eau ni nourriture, c'était se condamner d'avancer. Peut-être qu'en me rassasiant, mon esprit serait plus clair.
Même si je mangeais de moins en moins, le minimum vital était nécessaire. En une après-midi, je réussis à ramasser quelques baies. Un lapin avait brouté à quelques pas de mon abri, mais je n'avais aucune arme pour lui faire la peau ; et je n'avais aucune idée de la manière dont il me fallait le dépecer. Ce n'était pas faute d'avoir envie de le dévorer, encore qu'il me fallait également du feu pour le faire cuire...ne sachant pas en faire, et le feu pouvant avertir les ennemis de ma présence, j'avais vite fait le tour de la question. Pas de lapin pour dîner. Je mangeais donc quelques baies, je me pris même à dévorer quelques feuilles pour calmer le grondement sourd de mon ventre et je buvais un peu d'eau récolté. J'avais faim. Après ce maigre repas, pour lequel j'avais épuisé le peu de forces qu'il me restait, je décidai de m'accorder un peu de repos avant de repartir la nuit. Je fermais les yeux…
Clafoutis à la cerise, caviar d'aubergines, chutney à la mangue, curry de crevettes, lembas, gambas au wok, salade vietnamienne, beurek au fromage, le Silto, tourte…
Soudain, un craquement de feuilles me réveilla. Le soleil devait finir sa course dans le ciel car il faisait très sombre. Je jetai un coup d'œil en dehors de ma cachette. Un homme, les poings sur les hanches, était placé juste devant moi, me tournant le dos. Bon Dieu, un elfe ! Une main sur le visage, je réprimai un cri de surprise et tentai de réguler ma respiration. Le visage pivota légèrement sur la gauche, les yeux rétrécis pour voir au loin, je reconnus le beau visage de Yavannië. L'elfe bondit de la pierre sur laquelle il observait l'environnement et atterrit sans un bruit. Il se baissa et ramassa une chose devant lui. Je mordis ma lèvre en comprenant. Il s'agissait de ma broche. Désormais, ils savaient qu'ils étaient sur la bonne piste. Yavannië fronça des sourcils et sembla montrer l'objet à une personne hors-du-champs de vision. J'entendis alors une voix familière parler en langue elfique. Legolas !
Sa voix était reconnaissable entre mille, même en sindarin. Une voix claire mais ferme, la voix d'un membre de sang royal. Je ne l'avais pas vu depuis mon enfermement. Et je n'étais même pas sûre que ce soit lui qui chantait à la porte de ma "prison".
Peut-être m'avait-il soutenu. C'était sûrement trop espérer malheureusement... Car, plus que quiconque, il s'était confié à moi et nous avions partagé secrets, cultures et rêves. Nul doute qu'il devait se sentir trahi. S'il n'avait pas été accompagné de ses sbires, j'aurais certainement pu tenter une approche... Je me mordis la lèvre quand les larmes me montèrent aux yeux. J'avais tout détruit, comme dans mon ancien monde.
Ne pas pleurer.
Réguler sa respiration.
Les voix s'éloignèrent.
Je devais me ressaisir. A y réfléchir, Legolas n'avait même pas daigné me rendre visite lors de mon emprisonnement. Il n'avait même pas cherché à comprendre. Il ne s'était même pas dit que j'étais ... Bougre d'elfes ! On se confie à eux et ils vous oublient l'instant d'après. J'avais pourtant l'impression que nous nous entendions plutôt bien. En apprenant la nouvelle, il aurait dû comprendre que j'étais victime d'un complot, bien plus important que ma simple existence.
Une forme masculine passa à deux pas de ma cachette, je me mis en retrait, apercevant de longs cheveux hypnotisants : Legolas à nouveau. Je plaquai ma main sur mon visage pour que ma respiration ne trahisse pas ma présence. D'après mes souvenirs, très lointains, du premier film du Seigneur des anneaux, les elfes possédaient une ouïe plus développée que la normale. J'en étais venue à espérer qu'ils ne perçoivent pas le bruit de mon cœur qui s'emballait !
Le prince et ses pisteurs elfiques passèrent devant moi puis s'éloignèrent. Étaient-ils vraiment à ma recherche ?
Une chose était certaine. N'étant plus en sécurité de cet endroit, je devais sortir de ma cachette. Les elfes guettaient aux alentours. Je devais donc faire le chemin inverse pour m'en éloigner.
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OOO..Aragorn...OOO
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Consterné par la nouvelle, Aragorn s'effondra sur son trône. Depuis plusieurs jours, il était hanté par des rêves dans lesquels il voyait Nerëa commettre des choses malsaines. Epuisé par les nuits sans sommeil, il avait rendu visite au nouveau guérisseur de Minas Tirith qui lui avait donné une potion pour le sommeil. Le roi s'était confié, mais aucune solution n'avait été trouvée. Le guérisseur ne connaissait pas la signification des rêves, son rôle s'arrêtait à ce qui était matériel ; pourtant, voyant les cernes du roi s'accumuler de jour en jour, il avait tout tenté pour l'aider.
Maintenant, alors qu'il tenait la lettre d'Eodred dans les mains, il comprenait. Ces rêves n'étaient qu'un avertissement. Nerêa était bel et bien une traîtresse, et les paroles de Gandalf, avant que le magicien ne quitte les terres, prirent tout leurs sens dans ce contexte. Fort heureusement, rares étaient ceux qui savaient qu'il l'avait ramenée à Minas Tirith ; cette information aurait remis en question son bon sens aux yeux du peuple. Désormais, il lui fallait connaître les crimes commis par la jeune femme afin d'émettre son jugement. Il s'agirait du procès qui déterminerait tout dans sa manière de statuer le royaume. Sa décision influencerait son futur gouvernement.
Une odeur florale se fit sentir, le roi inspira et sourit :
"Arwen"
La femme apparut devant lui, comme une vision céleste. Un courant d'air fit voler ses longues tresses brunes ébène qui caressèrent le visage d'Aragorn. Elle prit son visage en coupe en prononçant de sa douce et mélodieuse voix qui chuchotait presque: "Elessar, mon bien-aimé". Puis elle baissa les mains et le fixa de longs yeux gris :"Que vous arrive-t-il ? Je lis la douleur dans vos yeux. Une profonde douleur."
Le sourire du roi disparut ; l'homme prit les mains de sa femme et les posa contre sa poitrine : "La confusion, mon aimée, bien plus que la douleur."
Arwen détourna le regard et vit une lettre posée sur le bureau à côté d'eux, puis elle fixa à nouveau Aragorn qui acquiesça pour signifier que son malheur était en lien avec cette lettre.
"Qui concerne-t-elle ?", questionna la belle elfe.
"Nerëa Feyndal. La missive m'a été envoyée par un garde à qui j'avais confié une mission spéciale."
"Nerëa Feyndal, la fille adoptée de Gram le Guérisseur."
"En personne.", chuchota le roi à demi-mot en baissant les yeux.
La Reine releva son menton du doigt et il poursuivit :
"Cela se déroula durant la Quête de l'Anneau. Lorsque nous avions quitté la Lothlorien avec la Compagnie de l'Anneau, nos coeurs étaient légèrement apaisés par la douceur des Bois d'Or. Mais l'éloignement des êtres qui nous étaient chers commençait à peser sur nos coeurs. J'ai mal raisonné."
"Tout est déjà écrit, mon aimé, votre naissance, votre mariage, votre mort. Et tous les actes qui régulent votre vie."
"Etais-je destiné à échouer ?"
La douce elfe s'approcha de lui et lui caressa la joue de sa main blanche et chaude désormais. Il ferma les yeux.
" Que l'anneau tombe entre les mains du hobbit, c'était aussi écrit. Ce n'était pas une erreur. L'anneau a poursuivi son chemin jusqu'à Imladris où il fut jugé et condamné à être jeté dans la lave de la Montagne du Destin.", expliqua Arwen, elle ouvrit la bouche pour poursuivre mais Aragorn releva la tête, les yeux éclairés d'une étrange lueur :
"Chaque évènement a une portée plus ou moins longue dans le temps."
Sa femme sourit, passa une main dans ses cheveux et déclara d'un ton plus sérieux que d'habitude :
"Certains ne peuvent être compréhensibles en une vie d'homme, Elessar. Aussi est-ce pour cela que les elfes ont appris à être distants avec les aléas de la vie."
Le menton levé, Aragorn inspira et relata la suite des évènements :
"Nous avons rencontré Nerëa près de l'Argonath. Legolas Vertefeuille s'en est aussitôt méfié. Même si la femme était seule, l'air visiblement perdue dans la forêt, l'elfe a décidé de rester à l'observer avant de s'en approcher. Nous l'avons espionné un long moment. La jeune femme semblait chercher quelque chose, son regard balayait sans cesse l'environnement autour d'elle. Quand elle s'est approchée du campement, Legolas a pris les devants, la menaçant de son arc pour qu'elle rebrousse chemin. Mais je vis dans le regard de l'humaine de la surprise et de la crainte. Je le sentis, elle était perdue. Alors que l'elfe restait méfiant à son égard, je décidai de la prendre sous mon aile. Les autres membres furent très surpris par son arrivée mais j'annonçai que nous la laisserions dans le premier village voisin. Le soir-même, Legolas vint me voir ; pour lui, son sexe faible n'excusait pas le fait qu'elle puisse être ennemi. Je ne l'écoutais pas. Tout s'enchaîna, après la mort de Gandalf, avant notre séjour en Lothlorien, nous perdîmes Boromir. La communauté fut dissoute, éparpillée de tout côté. Legolas et Gimli me suivirent ; Pippin et Merry avaient été enlevés et par je-ne-sais-quelle-folie, je décidai de les retrouver. Nerëa nous suivit mais jamais je ne crus qu'elle fut à ce moment-là pleine de mauvaises intentions. Pensant qu'elle voulait trouver un foyer, elle se joigna à nous. Legolas la surveillait de près ; Gimli était en charge de la faire parler. Sur notre chemin, nous croisâmes Gandalf qui avait été réincarné. Sa mission en terre du milieu n'était pas finie, il ne pouvait être mort prématurément. Le magicien nous mena jusqu'à Minas Tirith où il exorcisa le seigneur du mal qu'il couvait. Là-bas, Nerëa fut accueillie à bras-ouverts et je crus ma mission finie. Mais l'ennemi menaçait d'envahir le château de Meduseld, bien trop peu protégé et le roi envoya toute la population au gouffre de Helm où il se prépara à la guerre. Entre-temps, Legolas et Gimli avaient sympathisé avec la jeune fille. J'ai cru à de l'amitié. Du moins, de sa part ; l'elfe et le nain étaient sincères. Legolas passait son temps à errer dans le château à sa recherche, trouvant des prétextes pour lui faire la conversation. Un jour, je lui demandai s'il l'espionnait toujours mais il se fâchait..."
"Ce que vous me dites là est étrange...", l'interrompit Arwen, en fronçant légèrement les sourcils.
"Le coeur de Legolas n'est point dans cette affaire..."
L'elfe se contenta d'acquiescer et fit signe à son mari de poursuivre.
"Après la bataille du gouffre de Helm, nous fûmes réunis au camp de Dunharrow. Là, Nerëa disparut sans explications. Les recherches furent vaines. Plusieurs mois passèrent, la jeune femme fut retrouvée dans la citadelle de Minas Morgul, torturée et emprisonnée. Elle était enceinte mais nous ne l'apprîmes que plus tard."
"Je comprends mieux maintenant", souffla Arwen, le regard dans le vide. "Mais quel est le rapport avec la lettre?"
"Gandalf doutait de son innocence et m'a demandé de découvrir qui elle était. Eodred, le garde qui m'a envoyé cette lettre, celui à qui j'ai confié la mission, vient de m'annoncer que Nerëa était une traîtresse, une espionne du Mal. Elle l'a avoué à Dame Galadriel."
Le visage de l'elfe perdit de sa couleur, elle ne pouvait croire les paroles de son mari.
"Vous allez devoir la juger...sans à priori...comme si vous n'aviez jamais connu cette femme... Qui d'autre est au courant de toute l'histoire, hormis les membres de la Communauté?"
OOO..Nerëa...OOO
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Je remballais vite fait mes affaires puis émergeai de mon repaire. Je devais grimper à nouveau un rocher pour revenir sur mes pas.
Je m'agrippai à des trous me servant de points d'ancrage. Mais l'ascension était ardue. Ce fichu rocher n'était pourtant pas bien haut ! Se laisser glisser pour descendre avait été bien plus facile. Mais mes mains glissaient sur la roche. Alors que j'étais presque arrivée au bout de mes peines, je pris appui sur un bord tranchant. La douleur me surprit. Je lâchais prise. Ma carcasse tomba à terre dans un bruit sourd.
Au loin, j'entendis des voix crier.
Je me relevais rapidement. Je tournai la tête comme une girouette. Partir à droite ou à gauche ? Gauche.
Je détalai aussi vite que je pouvais sans prendre garde au vacarme que produisait le bruit de mes pieds sur le sol.
Je n'arrivais même plus à penser tellement l'angoisse s'insinuait en moi comme une maladie.
Courir, courir, courir.
Ça ne pouvait pas se terminer comme ça. Petite, j'espérais avoir une vie tranquille, me marier, et avoir des enfants dans la vingtaine, puis mourir aux alentours de quatre-vingt ans. Je n'aurais jamais pensé finir ma vie dans une forêt en pleine course poursuite effrénée avec des elfes. Une flèche siffla près de mon oreille et en brûla le bout. Une voix autoritaire sembla réprimander mon assaillant. Ils étaient derrière moi.
Ne pas me retourner. Ne pas m'arrêter. Cours.
Brusquement, mon pied se prit dans un arbre et se tordit. J'hurlais de douleur. Mon corps bascula en avant. Mais je ne tombais pas au sol tout de suite.C'était un piège. Un trou avait été creusé. Lorsque mon corps heurta le sol, les os de mon bras se rompirent. J'émis un cri si fort que toute la forêt entière dût l'entendre. Je m'évanouis.
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OOO..Aragorn...OOO
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Quelques jours étaient passés depuis la lettre lorsqu'on aperçut une troupe de soldats approcher de la muraille de Minas Tirith. Ils avançaient rapidement. Un garde avait reconnu les couleurs de Minas Tirith et s'en était allé quérir le roi. Après avoir reconnu les hommes et que ceux-ci aient exprimé leur désir de voir le roi, on les envoya dans la salle du trône. Là, ils s'agenouillèrent devant Elessar avant que l'un d'eux ne s'avança pour prendre la parole et annoncer au roi la fuite de la traîtresse.
En apprenant cette nouvelle, le roi pencha la tête et se couvrit les yeux. Ressentant le désarroi de son mari, Arwen posa une main sur son avant-bras, en signe d'affection. Trop d'événements survenaient ces derniers temps et le roi était surmené mais il devait garder la tête haute. Il était vrai que devenir roi d'un grand royaume, même si l'on avait le coeur vaillant et l'âme droite, était une tâche difficile ; mais s'il était la tête, et que le royaume était un corps, il ne fallait alors pas oublier qu'une tête symbolise le pilier du royaume qui avait été trop fragilisé ces dernières années. Le roi leva la tête et feignit d'avoir réfléchi puis il déclara que des hommes de Minas Tirith partiraient à sa recherche et qu'il proclamerait à tous les seigneurs qu'il serait le seul à avoir le pouvoir de juger Nerëa, étant habitante de son royaume et humaine.
Alors qu'il pensait en avoir fini et qu'il fut prêt à se lever, l'homme, porte-parole du groupe, inclina légèrement la tête comme pour s'excuser et mit une main dans sa poche. Il en ressortit un insigne que le roi reconnut aussitôt : l'insigne de la Garde Royale :"Lors de son évasion, il y a eu un mort, monseigneur. Nous la soupçonnons également de meurtre."
Une mort qui commençait à peser dans la balance de la Justice.
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OOO..Legolas...OOO
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En voyant la scène, Legolas décocha un regard rempli d'animosité à l'elfe qui avait tiré sur Nerëa et s'écria :
« Je vous avais ordonné de ne pas tirer. »
Il démonta aussitôt et, sous les regards interrogateurs de ses serviteurs, courut à la recherche du corps de Nerëa. Lorsque la flèche avait été tirée, la jeune humaine avait bifurqué mais il ne voyait aucun corps dans cette direction. Quelques feuilles avaient été écrasées, des brindilles cassées mais pas de corps. Paniqué, il courut à droite à gauche. Yavannië et Tiriel s'étaient également mis à la recherche de la jeune humaine pendant qu'Olitar murmurait au cheval de ne pas fuir. Mais son regard était porté sur Legolas qu'il regardait avec beaucoup d'appréhension. Jamais il n'avait vu le jeune prince dans cet état. On l'aurait dit dépossédé de la sagesse des Eldars, comme si la raison l'avait quitté. L'elfe se demanda ce qu'il pouvait bien avoir. Une maladie ?
La voix de Yavannië se fit entendre :
« Je l'ai trouvée, elle est ici, monseigneur. »
Legolas suivit la voix de son serviteur et s'approcha d'une fosse. Il baissa la tête pour observer l'endroit et vit le corps inerte de Nerëa. Sans réfléchir et prendre garde à ce que pouvaient penser ses serviteurs, il bondit aussitôt pour la rejoindre.
« Est-elle morte ? », demanda Legolas d'un air anxieux à Yavannië tout en examinant le corps.
Le bras de Nerëa. était désarticulé, sa cheville tordue, son oreille gauche légèrement brûlée. La chute avait sans doute provoqué des blessures non visibles également.
« Non. Mais ses blessures sont trop profondes. Nous ne sommes pas en capacité de la soigner. Nous devons la porter au plus vite auprès d'un guérisseur. »
« Oui, c'est ce que je constate. », répondit le prince, légèrement agacé.
« Mon prince, nous ne pouvons pas la transporter dans cet état. Elle est trop faible et cela aggraverait ses blessures. »
Legolas se releva et fit signe à l'un de ses hommes.
« Olitàr ! Vos cordes et ficelles ont la réputations d'être aussi solides que le fer des nains. Donnez-m'en quelques-unes»
L'elfe en question sauta et rejoignit Legolas pour lui tendre les dites cordes et ficelles, prises dans sa sacoche. Il ne disait mot mais les réactions de l'elfe lui étaient étranges. Seul Tiriel semblait ne pas s'en soucier, aidant le Prince à immobiliser la jeune humaine. En hauteur, Yavannië regardait la scène comme dégouté. Olitar fut tenté d'utiliser la télépathie pour lui demander ce qu'il pensait des réactions du Prince mais il se ravisa. Communiquer ainsi auprès du Prince pour parler de lui était pure hypocrisie.
Legolas prit les cordes et le remercia. Puis il saisit sa cape, en déchira un morceau afin d'en bander la cheville de Nereä. Puis, il retira sa cubitière du bras droit pour maintenir le bras de la jeune femme. Il maintint le tout avec les ficelles de l'elfe, Puis pour finir, il enveloppa Nerëa du reste de sa cape. Il se releva et s'adressa à Yavannië :
« Je vais partir devant afin d'arriver au palais rapidement. Je vous délègue mes responsabilités auprès de mes hommes. Soyez à l'entrée du palais avant le soleil couchant. »
« Monseigneur, elle risque d.. » , s'insurgea Tiriel, en regardant le corps.
« Notre guérisseuse en personne se chargera des soins »
Le groupe entier écarquilla les yeux. La Guérisseuse Ilvanya, aussi illustre que la Dame Galadriel du Bois d'Or, la seule elfe de ces bois, a avoir vécu plusieurs Ages. On la voyait si peu qu'elle était devenue une légende, personne ne savait où la trouvait. D'aucuns disaient que la femme n'acceptait que les visites des membres de la famille royale.
Tiriel l'aida à remonter le corps de la jeune fille. Une fois en haut, Legolas siffla. Au loin, on entendit le son de sabots frappant la terre. Le cheval, qui les avait accompagné dans la forêt, arriva et s'approcha de Legolas. Celui-ci lui murmura quelques mots à l'oreille. Le cheval se baissa. Ainsi, Legolas pût y monter avec Nerëa qu'il plaça devant lui. Il salua ses hommes avant de lancer son cheval au galop.
