Partie non corrigée.
Livre IV
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Chapitre 4.
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"That's my dreamworld
That's my dreamworld
It's more than a dream
Dreamworld
That's my dreamworld
And I wanna live in my dream
[ Robin Thicke - Dreamworld ]
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OOO..Nerëa...OOO
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Sereine, c'était précisément le mot qui me définissait en cet instant. J'avais mal partout mais j'étais sereine. Mes yeux ne s'étaient pas ouverts depuis la chute et je n'étais pas effrayée pour autant. J'entendais, j'écoutais, je soufflais et j'inspirais. Au début, j'avais senti une brise d'air dans mes cheveux, un bras me maintenant contre un corps ; à l'intérieur, j'avais l'impression d'être vide et froide. La fraîcheur fit place à l'humidité. Avant même que je ne puisse toucher de nouveau la terre ; ce fut le noir, une succession d'images, puis plus rien. Des choses que j'avais déjà vues ; d'autres, non. Pendant quelques instants, je crus revenir sur Terre. Je crus que tout ceci n'était qu'un rêve, un rêve bien trop réel. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne voulais pas rentrer. Il y avait bien plus de personnes qui m'attendaient ici que chez moi. D'ailleurs, quelle famille m'attendait sur Terre ? Aucune en Terre du Milieu non plus mais... j'avais Sohalia et des personnes qui avaient pris bien plus de place dans mon cœur que je ne l'aurais cru. C'est ce que je réalisai ce jour-là, en sombrant quand je tombais dans ce piège. Mon cœur avait pris racine dans cet endroit et je ne pouvais m'éloigner de son élu, de mon élu, celui que mon âme avait fini par choisir. Je le réalisai à présent. Malgré tout le mal que l'on m'avait fait, toutes les souffrances et les griefs subis, j'avais fini par tomber amoureuse. Pour le moins, des sentiments étaient nés. J'avais besoin d'une personne plus que d'autres. Loin d'un amour d'adolescente, à l'image de ma relation avec Matthew, j'avais construit une relation et bien plus…j'avais besoin de…lui.
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OoO...OoO
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Son père rentrait tout juste de la chasse quand il apprit la nouvelle : une humaine venait d'être accueillie dans la salle des soins de son palais ; il s'agissait de la femme recherchée pour trahison et meurtre. Des actes plutôt surprenants pour une personne appartenant au sexe faible ; mais, plus les années filaient, moins le seigneur Thranduil, roi des elfes de la Forêt Noire, était surpris par les actes des hommes.
Aussi, avant même de voir son fils qui, apparemment, l'attendait patiemment dans la salle du Trône, le roi, curieux, s'empressa de rendre visite à la jeune humaine. Ses serviteurs connaissaient profondément leur souverain et, contrairement aux rumeurs qui courraient à son sujet, ils savaient que la sagesse de ce dernier était sans limite. Lui qui s'était attendu à voir un monstre, fit face à une femme plutôt jeune, l'air ingénu presque…perdue… En plusieurs centaines d'années, il en avait observé des hommes. Tout comme les elfes, les traits du visage étaient souvent caractéristiques d'une région ou d'une descendance précise. Dans les cheveux des hommes du Rohan coulait de l'or, le peuple d'Esgaroth possédait un visage plus grossier par rapport à ceux de Minas Tirith. Chaque homme paraissait différent et pourtant, tous se ressemblaient. Mais cette humaine…
« Père…. », fit une voix derrière lui. On pouvait sentir la surprise dans le ton.
« Legolas. », l'appela Thranduil d'une voix ferme et assurée, tout en s'avançant pour lui faire une accolade. Après l'avoir embrassé, son fils recula et hocha respectueusement la tête. Le seigneur esquissa un sourire moqueur : son fils avait beau avoir plusieurs centaines de printemps et posséder la grâce de son espèce, il avait encore la prestance d'un jeunot. Son propre père, le seigneur Oropher, s'était sans doute senti également amusé à plusieurs reprises en voyant les maladresses de son propre fils.
« Je ne m'attendais pas à vous voir en ces lieux. »
Le jeune elfe baissa le regard, réaction inattendue. Ce sentiment de malaise, fort inhabituel, s'immisça dans le cœur du roi qui tenta d'en découvrir les origines. Mais rapidement, le visage de Legolas s'anima au bruit de la porte que l'on ouvrait.
« Ilvanya. », fit le roi en saluant presque religieusement la femme qui venait de pénétrer dans la pièce. La fraîcheur presque morbide prit la fuite face à l'aura de la grande guérisseuse. Ses yeux en amande toujours rivés sur le Seigneur Thranduil, elle s'avança vers le père et le fils tout en laissant glisser ses longs doigts le long de la tête de lit où la jeune humaine reposait.
« Mon seigneur ... », répondit l'elfe d'une voix se limitant à un souffle : « Que me vaut le plaisir de votre visite ? »
« Est-ce bien l'humaine recherchée ? »
Ilvanya posa ses yeux sur Legolas, comme pour l'inviter à répondre à la question de son père, mais ce dernier se mit en retrait –un comportement plutôt intrigant d'ailleurs car, connaissant le Prince depuis sa naissance, elle savait qu'il n'était pas un couard. Elle savait bien que la guerre l'avait changé, le peuple-même en parlait, mais il y avait autre chose. Moins impétueux, plus sage, l'elfe qui, autrefois, chantait dès l'aube en faisait le tour du royaume avait disparu. Mais il n'avait pas l'air pour autant malheureux. Au contraire.
« Oui », souffla la guérisseuse, elle contourna le lit de Nerëa, caressant les draps en lin. Legolas sentit qu'il devait laisser Ilvanya et son père parler ; l'affaire n'était pas censée le concerner, censée bien sûr. Le fait que Nerëa ait été attrapée impliquait qu'elle allait devoir être jugée et il craignait que le verdict ne tombe. Sans demander son reste, il les salua et sortit de la pièce. Pendant quelques instants, il resta immobile devant la porte pendant que celle-ci se claquait derrière lui mais les regards pesants et interrogatifs des gardes de son père le poussèrent à s'éloigner pour rejoindre ses appartements.
Dans la salle des soins, quand elle entendit que Legolas était assez loin, Ilvanya émit une pensée et la destina au seigneur : « Le sentez-vous aussi ? »
Non sans une certaine élégance, Thranduil s'avança doucement vers le lit et fixa à nouveau le visage de la femme avant de scruter ses yeux, un sourcil arqué. Devinant l'interrogation du seigneur, la guérisseuse l'éclaira : « Le parfum du mensonge étrangement mêlé à celui de l'innocence. »
Une lueur anima le regard du Seigneur qui se mit à regarder la jeune femme autrement.
« Votre fils semble l'avoir toujours flairé. Que pouvons-nous faire, monseigneur ? Face à vous se trouve sans doute une âme perdue. (elle marqua une pause) De lourdes peines l'accusent, mais sont-elles légitimes ? », finit par dire Ilvanya en fixant Thranduil dans les yeux. Celui-ci réalisa aussitôt la portée de ces paroles.
« Il est vrai, ma Dame. Mais je souhaite que notre affaire reste secrète. », il se plaça devant elle, les mains croisées derrière son dos, la dominant de toute sa hauteur. « Vous semblez parler en parfaite connaissance de cause. Soit vous perdez la raison, soit des indices vous ont amené à cette interrogation. Parlez, confiez-moi vos doutes. »
Prise soudainement de doutes, la guérisseuse se mordit la lèvre.
« Le Prince m'a amené la jeune femme au palais il y a deux jours. Son état était critique et j'étais dans l'incapacité de guérir les nombreuses fractures et lésions. J'ai veillé sur elle toute une nuit. (Ilvanya dodelinait de la tête, l'air hésitant.). A vue d'œil, monseigneur, à vue d'œil, j'ai vu ses blessures se refermer et son corps se polir comme pour sa première jeunesse. Au matin, elle était toujours inconsciente, mais son corps était méconnaissable de celui que j'ai accueilli quelques jours auparavant. De profondes lésions…»
Thranduil arqua un sourcil, l'air interrogateur et l'elfe poursuivit :
« Mais son corps guérit de lui-même, je n'ai eu qu'à apporter quelques baumes. »
Un silence s'installa entre les deux, un mutisme plein d'interrogations. Quel humain pouvait bien guérir de lui-même ?
« De nombreuses énigmes entourent cette femme, affirma le seigneur elfe. Nous devons en apprendre plus sur elle. Nul n'y est parvenu jusqu'à présent. »
« Que comptez-vous faire ? »
Le regard azur plein de sagesse de Thranduil se posa sur Nerëa : « Je connais bien une personne qui pourra obtenir la vérité. »
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OOO..Nerëa...OOO
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Parfois, quand je rêvais, un fond sonore rythmait la scène que je m'imaginais. Il s'agissait bien évidemment de musique classique joué par le violon de Matthew, tout comme de chansons écoutées à la radio. Celles-ci pouvaient être connectées à mon rêve. Mais les paroles s'envolaient toujours dès le réveil, sauf ce jour-là :
« When you were here before,
Couldn't look you in the eye
You're just like an angel
Your skin makes me cry »
Je sentais que la fin était proche. Bientôt, mon âme s'élèverait pour s'introduire dans Sohalia. Devais-je avoir vraiment peur de mourir ? N'était-ce pas une bénédiction dans ma situation ? Qui pourrait rejeter une enfant ?
Dans mes rêves, j'imaginais ma vie future. J'allais recommencer à zéro. Mais garderai-je mes souvenirs ? Ma pire crainte était d'oublier mon ancien monde, mon ancienne vie. Si j'avais vécu plus d'un an en terre du milieu, vingt ans de ma vie s'étaient déroulés sur une autre terre. Une naissance, une jeunesse et une adolescence qui ne peuvent disparaître en un battement de cils.
L'ombre de Sohalia, sa réincarnation, me rassurait en un sens. Quand je fermais les yeux pour voir mon petit bout, l'évidence m'apparaissait. Sohalia allait physiquement devenir Laura Misley physiquement. Je n'allais pas complètement disparaître.
Disparaître, c'est précisément ce que je craignais. Les sensations étaient similaires à celles que j'avais ressenties avant mon réveil à Minas Tirith. Quand j'avais revu Matthew, Mamy Beth… Le noir m'encerclait, un cri restait coincé dans ma gorge… une évidence.
Tout mon être était effrayé à l'idée de revenir ailleurs.
Peu à peu, je repris possession de mes membres, agitant mes doigts engourdis. Ma respiration se fit plus longue. Mon corps était complètement en éveil.
Il ne me suffisait plus qu'à ouvrir les yeux.
Sur le monde.
« What the hell am I doing here?
I don't belong here »*
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OOO..Mélite...OOO
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Le tintement des cloches résonnait dans les rues du marché. Toutes les femmes levèrent la tête, inquiètes de ne pas être encore rentrées pour préparer le repas. Haut dans un ciel teinté de bleu azur, le soleil lançait des rayons lumineux sur les murs blancs de Minas Tirith, resplendissante et immaculée. Nulle volute ne s'élevait des cheminées, des hirondelles voletaient au-dessus des remparts, tout comme d'autres oiseaux à la recherche de pitance pour leur future marmaille. Depuis quelques jours, les femmes effectuaient le grand ménage de printemps, fouillant dans les combles, jetant la nourriture rassis, aérant le linge resté tout l'hiver dans la chaumière, vendant les affaires inutiles sur le marché du Printemps.
Mélite faisait partie de ces femmes-ci. Dans la pénombre de sa modeste chambre, située au nord du château, elle triait les affaires de la jeune Sohalia, de ce bébé qui grandissait bien trop rapidement. La vieille femme cachait l'enfant de Nerëa depuis quelques temps. Sohalia était anormale, et Mélite envisageait de changer de vie pour déménager à la campagne, loin des regards inquiets et des paroles douteuses.
A tout juste cinq mois, le bébé sillonnait la chambre sur ses quatre membres. La gouvernante n'avait beau avoir eu qu'un enfant, cette anormalité lui sautait aux yeux. Tout comme les tâches noires sur la hanche du bébé qui laissaient apparaître d'étranges lettres incurvées dont la langue lui était inconnue. Par trois fois, Mélite fut à deux doigts d'abandonner Sohalia, craignant un quelconque maléfice. Mais à chaque tentative d'abandon, une voix hurlait dans sa tête de garder l'enfant.
« Non, ne défais pas cette pile de tissus », gronda la vieille femme en fusillant du regard le bébé qui venait d'attraper une des robes qu'elle tentait de plier soigneusement. Contrariée, Sohalia lâcha le bout de tissu avant de s'éloigner maladroitement.
Cela faisait bien longtemps que Mélite n'avait pas été aussi vigilante et à peine eut-elle le regard tourné qu'elle courut de nouveau en direction de l'enfant sur le point de porter une main pleine de cendres à sa bouche.
« Je t'ai dit qu'il était dangereux… »
De petits morceaux de papier brûlés. La lettre de Nerëa. Des phrases entières s'étalaient sous ses yeux, lui faisant oublier derechef son agacement.
« Mamy Beth était vieille… » « Je suis née Laura Misley »
Bien qu'elle ne comprenne pas le sens réel de ces phrases, Mélite, agenouillée devant la cheminée, s'acharna à trier parmi les cendres les morceaux de la lettre brûlée. Elle avait commis une erreur ; maintenant, elle le savait et elle devait réparer cette erreur en ayant connaissance de cette lettre, des derniers mots de la mère de Sohalia.
« Bulphan » « je ne l'ai pas dite pour vous protéger » « vérité » « j'ai a été enlevée »
Les rides d'expression entre les sourcils de la vieille femme se rapprochaient dangereusement.
« transportée dans un autre monde »
Ces derniers mots accrochèrent le regard de Mélite dont le teint devint livide.
« Ma pauvre fille, qu'avez-vous fait ? » , murmura-t-elle.
Agitée, elle leva les yeux en secouant la tête vers le tableau où son défunt mari avait peint leur fille à l'âge de onze ans, assise sur une simple chaise en bois. Derrière Aelen, son unique enfant, on pouvait reconnaître le décor spartiate de la maison de campagne de Mélite : une longue table en chêne décorée d'un vase de jonquilles, quelques chaises. Son mari avait ajouté une fenêtre sur la peinture pour éclairer le visage de la petite. Les rayons du soleil creusaient davantage sa figure longue et livide, déjà attristée par la vie. Coiffée de petits bandeaux, sa chevelure bouclée rattrapait ce visage peu harmonieux.
Un détail, dans ce portrait, avait toujours effrayé Mélite : ses yeux étaient peints de manière si minutieuse que, pour tout le monde, on eut dit qu'ils étaient réels. Ses yeux si doux et clairs semblaient refléter la bonne âme d'Aelen. Après tout, les Anciens disaient que les yeux dévoilaient l'âme de toute personne. Machinalement, Mélite tourna son regard pour scruter les pupilles de Sohalia qui se tenait adossée contre le mur. Ce qu'elle vit lui arracha un hoquet de surprise.
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OOO..Nerëa...OOO
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A première vue, je me retrouvai dans décor semblable à celui d'Imladris. Pas de console, pas de télé, ni signes indiquant que j'étais revenue au vingt-et-unième siècle. Mon corps était légèrement incliné de manière que, lorsque j'ouvris les yeux, mon regard tomba aussitôt sur un Legolas assis, son poing fermé sous son menton comme s'il réfléchissait Au même moment, nous nous regardâmes. Je lui adressai un léger sourire en le saluant à voix haute mais il se contenta de secouer la tête avant de replonger dans sa méditation. Je restais silencieuse.
« Quand mon père m'a autorisé à aller à Imladris pour participer au conseil d'Elrond, la fierté de parler au nom des elfes de la Forêt Noire s'est jointe à la curiosité de rencontrer d'autres peuples. J'ai parfois, dans mon adolescence, fréquenté des hommes qui étaient amis de notre peuple mais vous êtes des populations aux origines incroyablement diverses et complexes, tout comme les autres races dont la vie est éphémère à nos yeux. L'idée de rencontrer des personnes aux pensées et aux rêves bien différents m'attirait. Aussi, lorsqu'on me choisit pour être un Marcheur, mon cœur fut ravi et j'exprimais ma joie en chantant auprès de mes cousins. Notre aventure allait être semée d'embûches, j'en étais conscient, mais je voulais toujours en savoir davantage sur un monde qui m'était inconnu. Les premiers jours, je pris conscience de l'ampleur de notre quête. Nous étions tous les maillons d'une chaîne qui ne devait pas être brisée. Je restai tout de même confiant… »
Je buvais son flot de paroles, ne comprenant pas où l'elfe voulait en venir. Sa froideur m'inquiétait et les boyaux de mon estomac se tordaient comme lorsqu'on sent une mauvaise nouvelle arriver.
« …Vous savez, mon père m'a toujours conseillé d'écouter ma première impression. Le premier ressenti pose les bases de la relation avec une personne. Lorsqu'avec Aragorn, nous vous avons trouvé, ce n'est pas une femme aux sombres desseins que j'ai vue, mais une personne perdue qui cachait des choses. J'ai vu une sorte de pantin…. »
Ma bouche se tordit, je me serai bien passée de l'analogie avec une marionnette. Pourtant, c'était vrai. Tout ce qu'il disait était vrai.
« …aussi, pour cette raison, je vous ai observé. Et plus je vous regardais, plus je voyais une femme qui semblait étrangère. Une femme que l'on aurait déposée dans un champ. Une femme-nouveau-né. N'est-ce pas étrange ? ».
Il se tourna furtivement vers moi mais je ne pipai mot et baissai les yeux. Son corps était légèrement penché. Il me parut plus grand, plus imposant, un brin royal pour tout avouer. Si son mètre quatre-vingt-dix me rassurait en temps normal, je me sentais désormais menacée. Son menton était légèrement relevé, comme pour m'aviser.
« Je vous avais accordé ma confiance, Nerëa. »
Mon regard se détourna du bas de son visage vers ses yeux. Je me sentais tout simplement idiote face à cet homme dont l'âge dépassait sans doute sept voire dix fois l'âge de Mamy Beth à sa mort. Refusant de m'enfermer dans un rôle de pseudo-potiche muette, je soufflais :
« Legolas, je suis… »
« … désolée, reprit-il sans me laisser le temps de terminer ma phrase, son ton était plus grave. Les hommes requièrent souvent le pardon là où il n'a pas lieu d'être. Contrairement aux autres races, vous êtes peu à discerner les évènements dans leur globalité. Je ressasserai le mal en vous parlant à nouveau d'Isildur qui préféra garder l'anneau unique pour lui, pour se glorifier plutôt qu'accomplir le bien pour l'Humanité en le détruisant et libérant ainsi les âmes de ses sombres desseins. Rares sont ceux qui comprennent les aléas et les engrenages du monde, qui voient leurs actes et les conséquences de ceux-ci, qui se jugent pour mieux respecter autrui. »
« Je n'ai voulu faire de mal à personne. On m'a capturé et obligé à commettre des… »
« Nerëa, réfléchissez et rendez-vous compte que le peuple ne juge pas les moyens qui vous ont mené aux actes mais bien sur vos actes-mêmes car, peu importe, le résultat a mené à une trahison envers le peuple, et la trahison a tué des personnes durant la guerre : elfes, hommes, nains et hobbits. », invectiva Legolas, sa voix n'avait plus rien d'enchanteresse; ses paroles me blessaient et s'inséraient comme un poison dans mon cœur. « Vous avez porté votre pierre à l'édifice monstrueux sur lequel se pâmaient l'anneau et son maître ( Son doigt était pointé vers moi ) Je ne sais si c'est par égoïsme, par immaturité ou par crainte que vous nous avez trahi. Vous n… ( Il ferma quelques secondes les yeux et inspira ; je remarquai que son visage n'inspirait pas à la colère, ce qui était d'autant plus effrayant. »
Il poursuivit d'un ton calme mais toujours aussi cinglant : « Vous nous direz que l'on vous y a obligé, mais il y a toujours un choix lors du serment avec le mal. Et vous avez choisi de commettre ce que vous avez commis. »
« Pensez ce que vous souhaitez, tous ! J'ai conscience de ce que j'ai commis mais je sais exactement ce que mon cœur ressentait et ce que mon esprit pensait. », m'agaçai-je. « J'ai souffert face aux douleurs de mes amis ; j'ai pleuré pour les morts ; j'ai espéré à vos côtés… Au début, je me suis sentie étrangère mais ... »
Visiblement, les mots venaient à me manquer. 'Étrangère', souffla Legolas à son tour. A présent, il était levé et il m'observait comme on regarde un animal dans un zoo.
« Je me souviens de votre conversation avec Gimli avant notre halte dans la forêt de Fangorn, confessa-t-il d'une voix plus basse, puis il s'assit. Pour quelles raisons n'êtes-vous tout de même pas retournée dans votre village, dans votre foyer ? »
Les mots sortirent tout seul, simplement, aisément, comme si je tournais la clé d'une cellule pour me libérer : « Parce qu'il n'y en a pas, Legolas. Il n'existe pas de maison, pas ici. »
Profitant de son air surpris, je poursuivis : « Vous êtes mon ami. Je vous avais accordé ma confiance et je vous l'accorde toujours. Vous êtes en droit de savoir. Même si je vous perds suite à ces révélations, ma conscience reposera en paix. »
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Une ville, un village, ou même le plus misérable patelin ne pouvait vivre sans les ragots. Une cité sans le « que dit-on » est considérée comme morte.
Tout le monde avait remarqué les quelques agitations dans le palais et les rumeurs allaient bon train à ce sujet : la grossesse éventuelle de la reine, la maladie imaginaire d'un proche du roi ou encore la trahison d'une femme qui espionnait le roi. Y avait-il une part de vérité dans ces ragots ? Le peuple ne le saurait sans doute jamais.
Une chose était certaine. On avait aperçu Mélite, une gouvernante, un enfant enveloppé dans ses bras, à l'entrée de la cité de Mina, l'air furieuse, pester contre les gardes et hurler qu'elle souhaitait obtenir une entrevue en urgence auprès du roi. Au bout de quelques minutes d'échanges houleux, l'un des gardes lui aurait sifflé que le roi et la reine venaient de partir.
Dans tout Minas Tirith, une nouvelle rumeur fit jour : on racontait qu'Elessar Telcontar et Arwen Undomiel seraient allés au Nord, près des hautes montagnes rendre visite aux elfes. Mais ce n'était sans doute qu'une rumeur.
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J'ouvris lentement les yeux, m'éveillant d'un profond sommeil, dénué de tout cauchemar cette fois-ci. J'avais certainement dormi de longues heures. Dans le couloir, j'entendis un bruit de pas, aussi légers que ceux d'un félin, puis une voix s'adresser en langue elfique aux gardes à l'entrée. Or, il n'y avait qu'une seule personne ayant l'autorisation de me voir seule à seule dans ma prison dorée. Et je n'avais pas la moindre envie de lui faire face.
Je lui avais tout dit. Il savait toute la vérité. Il m'avait regardé de manière étrange mais un tantinet sérieuse, avant de se lever pour sortir de la pièce sans un mot. J'avais seulement vu dans son regard qu'il était satisfait de connaître la vérité. Il paraissait presque soulagé.
Quand la porte s'ouvrit, mes yeux se verrouillèrent.
Il s'assit sur mon lit. Il était si proche que je sentais la chaleur de son corps près du mien. Mon cœur battait à la chamade. Faire semblant d'ouvrir les yeux à ce moment précis me parût peu judicieux. J'essayais de contrôler ma respiration un peu houleuse par crainte qu'il ne remarque que j'étais en état d'éveil. Je devais garder mon sang froid. Je sentais son regard fixé sur mon visage. Il me prit la main puis se mit à la caresser avec douceur puis il la lâcha.
Dans ma tête, je fulminai contre lui car je n'avais pas non plus la capacité d'un opossum à faire la morte aussi longtemps !
Soudain, il pencha la tête. J'entrouvris les yeux de manière à ce qu'il ne le voit pas. Il effleura ma joue de sa main puis se mit à caresser mes cheveux. Je l'entendis fouiller dans sa poche avec son autre main. Puis je sentis un objet froid être placé sur ma poitrine d'une telle manière que je ne pouvais pas prendre connaissance de la nature de l'objet.
Quelques secondes de silence.
Il prit mon visage entre ses mains. Je le sentis crisper ses doigts autour de mon visage comme s'il était stressé. Legolas, stressé ? Encore une interrogation de plus qui s'ajoutait à la longue liste concernant mon ami.
Avant même que je ne puisse trouver une réponse, il avait à nouveau penché sa tête pour déposer un baiser sur mes lèvres.
...
Je ne savais plus quoi faire. J'étais trop sonnée par le choc de la nouvelle, mélangé paradoxalement à la délicieuse sensation qui m'envahit, pour réagir. Un simple et doux baiser trop éphémère.
Il m'embrassa une dernière fois sur le front avant de s'en aller.
Une fois la porte claquée, j'ouvris brusquement les yeux, laissant entendre ma respiration saccadée et mon cœur affolé.
C'était impossible. Je venais sûrement de rêver. Legolas est un elfe. Les elfes n'ont pas pour habitude de tomber amoureux d'individus d'une autre race. Exception faite de quelques personnes comme Dame Arwen et le roi Aragorn.
Je ne pouvais pas non plus me visualiser un Legolas éperdu d'amour. A mes yeux, il était un être raisonnable, circonspect et réservé, et non pas épris d'élans amoureux envers une personne. Cette singulière tendresse m'avait déstabilisée. Je m'appuyais sur mes coudes. Un objet froid glissa dans le décolleté de ma robe. Je le récupérai. En le voyant, je fus prise d'effroi et le fis tomber sur les draps..
Il s'agissait de son médaillon.
Se pourrait-il que…
Livre IV
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Chapitre 5
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"La mort n'est que la libération de l'immortalité de l'âme."
[Dehaies Jacques]
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L'air frais du soir m'enveloppait de sa fraîcheur faisant fuir l'air vicié et l'atmosphère électrique de la pièce. Cela faisait bien une semaine que je n'étais pas sortie de cette maudite pièce et contempler le même plafond toute la journée commençait à fortement me lasser, d'autant plus que rester aussi inactive ne calmait pas mes nerfs. Une semaine que je n'avais pas vu l'elfe et la scène tournait en boucle dans ma tête. Même si cela me faisait mal, je me ressassais sans cesse ses gestes au ralenti pour ne pas les oublier. Même si les questions pleuvaient à cause de ce souvenir, j'appréciais cette douce sensation d'avoir l'impression d'être aimé. Les premiers jours, j'avais douté des intentions de ce baiser. Etant le genre de fille à me poser mille et une questions, j'avais cherché le pourquoi du comment avant de m'imposer l'essentiel de cet acte : derrière ce baiser, il y avait forcément des sentiments. Je n'étais pas sur Terre mais en Terre du Milieu et les hommes de cette planète m'avaient l'air bien plus sérieux. Il y avait toujours des coureurs de jupons, bien sûr ; mais ils se cachaient pour commettre leurs méfaits et leur nombre était moindre. Dans mon cas, il s'agissait d'un elfe et ceux-ci avaient la réputation d'être des plus sérieux concernant leurs amours.
Mais le fait de me dire que Legolas m'appréciait plus que je ne le pensais m'attristait davantage. Je n'étais qu'en sursis. Pour une raison inconnue, je n'étais pas encore morte mais je sentais au fond de moi qu'il me restait très peu de temps. Les extrémités de mes doigts et de mes pieds avaient commencé à bleuir ; d'ailleurs, mes orteils se coloraient d'une noirceur inquiétante. Un tissu pourpre que j'avais demandé enroulait le reste de ma chevelure blonde. Mes cheveux tombaient par mèches entières et j'en étais si effrayée que j'avais préféré les cacher dans un turban improvisé avec un gros nœud au niveau de la nuque. Même si l'on me regardait étrangement avec mon bout de vêtement sur la tête, je préférais affronter les regards plutôt que de voir la réalité dans le miroir placé sur la coiffeuse. Ce n'était pas tant mon apparence qui m'inquiétait mais cette douleur à l'intérieur. Comme si je pourrissais. Si je ne me retenais pas, j'aurais craché tous les maux que mon corps endurait. Ces coups de lames invisibles dans mon ventre. Ces nausées infernales. Cette migraine permanente qui me faisait voir trouble. Même si je buvais, ma gorge était sèche. Même si je mangeais, mon ventre gargouillait. Même si je dormais, mon corps était épuisé, couvert de bleus.
Je devais impérativement lui rendre ce pendentif.
Je ne pouvais lui donner ce qu'il désirait.
Quelqu'un frappa à la porte et je me redressai derechef pour prendre une position plus conventionnelle. Assise sur le bord du lit, les mains accrochées aux draps pour ne pas avoir la sensation de tomber, j'attendais que la porte s'ouvre tout en espérant que ce ne soit pas lui.
Une femme frêle, l'air presque fragile, avec de longs cheveux qui cascadaient dans son dos, pénétra dans la pièce avant de refermer aussitôt derrière elle. Je reconnus Ilvanya, une elfe très silencieuse qui venait de temps à autre changer mes pansements et m'appliquer des baumes. Hormis sa beauté d'elfe, on aurait dit le sosie de Super Nanny dans sa manière d'être. Sans un sourire, le visage figé, elle me salua. Je lui répondis en baissant légèrement la tête mais une sensation de vertige m'envahit. Portant une main devant ma bouche, je me retenais d'avoir la nausée.
« J'aimerais que vous me suiviez. », déclara l'elfe. Sa voix chantait quand elle parlait ; pourtant, je le ressentis comme un ordre.
« Où m'emmenez-vous ? »
« Vous avez sûrement besoin d'aide. Un des gardes qui vont nous accompagner vous portera jusqu'à destination. ». Elle observa mon air dubitatif et parut comprendre ma méfiance envers ses intentions.
« Vous pouvez me faire confiance, Nerëa. Vous le devez même. »
Entre un Legolas qui me surprenait par un baiser et une Ilvanya qui se voulait mon amie de combat, je commençais fortement à me dire que les elfes formaient un peuple bien étrange. Ne me laissant le temps de réfléchir, j'entendis Ilvanya parler sindarin ; un garde entra et s'avança vers moi, les bras tendus. Je me levai, légèrement chancelante. Le garde me prit dans ses bras avant que je ne tombe et me souleva ; ma tête se cogna à la spalière en métal mais je ne pipai mot.
Pour la première fois, je voyais l'extérieur. Malgré l'épuisement physique, mes yeux s'écarquillèrent à la simple vue du 'couloir ouvert'. On se serait cru dans un Versailles version elfique. Des sortes de lierres aux couleurs dorées et argents recouvraient les parois de la caverne. Le parterre était pavé de dalles marbrées blanches et au centre du chemin, un petit ruisseau d'à peine vingt centimètres de largeur s'écoulait. Une odeur florale qui provenait de fleurs, semblables à des lilas, embaumait cet endroit, faisant oublier que nous étions enfermés sous terre. De larges crevasses, plus haut, faisaient filtrer la lumière mais le plus féérique restait ces grands arbres qui produisaient de la lumière. Si Ilvanya ne m'avait pas lancé des regards inquiétants, je me serais cru dans un rêve. J'avais imaginé que la Lothlorien était la plus belle cité elfique d'Arda mais maintenant que le royaume de la famille de Legolas s'étendait sous mes yeux, j'en doutais. Devant tant de beauté, je ne pus retenir mes larmes.
A nouveau cette douleur. Je rejetai la tête en arrière et m'appliquai à ne pas montrer ma souffrance. Le visage du garde devint flou et je me concentrai plus encore pour ne pas m'évanouir. Une main s'agita devant mon visage. Je voyais deux visages, des bouches s'ouvrir et des lèvres bouger mais aucun son ne parvenait à mes oreilles. Des lames invisibles me lacéraient encore le bas-ventre, on me broyait les hanches comme si elles étaient écartées, élargies. Et mon cœur…sa chair semblait se déchirer. Je suffoquais, mes poumons brûlaient à tel point que j'en pleurais. Une douleur aigüe me cisailla le crâne au même moment. Physiquement, je ne pus en supporter plus.
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A mon réveil, je sentis une brise d'air lécher la pellicule de sueur sur mon visage. J'ouvris les yeux avec difficultés et fus surprise de constater que je ne me trouvais plus dans la pièce habituelle. Peu à peu, je me remémorais le passage d'Ilvanya et ma sortie. Quand ma vision s'affina, je vis Ilvanya s'agiter avec de petits bocaux, manipulant des plantes çà et là, sortant des parchemins et des livres pour finir par les ranger. A peine j'eus bougé la tête pour me tourner que l'elfe se redressa en me fixant.
« Restez immobile pour le moment. Votre corps ne peut récupérer si vous l'épuisez sitôt votre réveil. »
Je souris bêtement à cette déclaration, encore groggy. De son côté, Ilvanya s'affairait dans tous les sens sans faire de bruits. Ses pas semblaient glisser sur le sol et elle effectuait ces gestes de manière parfaitement calculés comme une danseuse. Tout autour d'elle, était amassé de nombreux flacons avec des milliers d'ingrédients à disposition. Les meubles sur lesquels elle les avait rangés étaient si hauts que j'avais la flemme de lever la tête pour en voir le bout. A la porte, deux gardes nous surveillaient d'un air vigilant –comme si j'allais m'enfuir en courant. Je reconnus l'un d'entre eux, celui qui m'avait porté.
« Qu'ai-je fait pour mériter autant d'attentions de votre part ? », ironisai-je en essayant de me placer sur mes coudes. Mais mes membres ne bougèrent pas d'un pouce à cause de l'épuisement. Je jetai un œil sur mes bras et remarquai à quel point leur maigreur était écœurante. On commençait à distinguer les os sous la fine couche de peau très pâle, quasi transparente. Le martèlement incessant aux tempes fit son retour. Je toussai.
« Ceci est la raison pour laquelle je vous prodigue mes soins », m'expliqua l'elfe en s'avançant vers moi, une coupe à la main. « Je suis guérisseuse et vous êtes malade. Il va de soi que je dois vous offrir mon aide. »
Son ton était glacial, sans vie. Elle s'assit à mes côtés puis se pencha pour soulever ma tête.
« Doucement. », me conseilla-t-elle avant de s'adresser aux gardes. Ces derniers sortirent rapidement de la pièce. Grâce aux gestes d'Ilvanya, je réussis à m'asseoir. Sans souffler mot, elle m'ausculta. Rien sur son visage ne laissait passer un sentiment, une impression.
« Y-a-t-il… »
« Depuis quand ressentez-vous autant de douleurs, Nerëa ? », m'interrogea-t-elle.
Le fait qu'elle utilisait mon prénom me perturbait. Je décidai de lui dire la vérité en omettant mon contrat avec le diable.
« J'ai commencé à souffrir peu après mon accouchement. »
« Vous êtes mère ? »
« Oui, d'une petite fille qui vient d'avoir six mois. »
« Intéressant, j'espère qu'elle se porte bien. »
Je mordis la lèvre inférieure. Fort heureusement, elle n'attendit pas ma réponse et continua son examen. Quand elle prit mes mains, ce fut la première fois que je vis une expression sur son visage. Un sentiment d'inquiétude.
« L'extrémité de doigts est gelée et bleuie. », constata-t-elle en prenant mes mains. « Vous avez également beaucoup de fièvre. »
Je ne bronchai pas lorsqu'Ilvanya releva mes manches et que je vis ses yeux s'agrandir de stupeur. Ma peau était lézardée de lignes rougeâtres, quelques bleus noircissaient la surface de porcelaine. Visiblement, ce spectacle ne lui était pas familier. Moi, j'en étais témoin tous les jours.
« Pendant tout ce temps, vous avez caché vos douleurs, déclara-t-elle d'une traite. Comment avez-vous pu manipuler votre entourage sans même gémir à cause de telles souffrances ? Pourquoi avez-vous fait cela, Nerëa ? Pourquoi masquer votre déchéance ? »
« C'est un sentiment que vous ne ressentirez jamais. », murmurai-je.
La guérisseuse leva la tête et plongea ses yeux dans les miens, cherchant à comprendre mes propos.
« Le sentiment que notre mort est proche. », finis-je par dire.
Aucunes de nous deux ne parla pendant quelques instants, sondant l'une et l'autre nos regards. Je ne pleurai pas. Elle ne se morfondit pas sur mon sort.
Je fus prise à nouveau de tournis et il me fallut me rallonger. La position était de plus en plus inconfortable car respirer ainsi me devenait difficile. Quelque chose dans mes poumons m'empêchait de prendre de longues respirations. C'était une gêne permanente.
Penchée en avant, Ilvanya étudiait mon visage. A aucun moment, elle ne me demanda d'enlever mon turban et je l'en remerciai pour cela.
« Pourquoi voulez-vous me soigner ? », la questionnai-je. « Auparavant, vous me soigniez dans ma cellule et maintenant, vous m'amenez dans votre…cabinet. Combien de temps vais-je rester ici ? »
L'elfe se redressa et reposa ses mains sur ses cuisses.
« Je ne devais pas vous le dire mais aux vues de la situation, l'honnêteté serait la bienvenue. Demain, vous serez jugée et l'on m'a ordonné de vous rétablir afin que vous soyez présentable à votre procès. Vous allez devoir rester debout des heures durant. »
« Malheureusement, comme vous avez pu le constater, je crains que les forces me manquent. », confessai-je, une moue dépitée collée sur le visage.
« La magie de notre sang a des limites en effet. », admit Ilvanya. « Je vais devoir utiliser beaucoup d'énergie en ce qui vous concerne. Pour le moment, je vous ai concoctée quelques potions à base de plantes. Rien qui ne devrait éveiller votre méfiance. Il s'agit d'un peu de sauges, de quelques feuilles de bouleau… »
« Je connais les soins par les herbes », l'informai-je, légèrement essoufflée. « Je m'en remets à vos soins, les yeux fermés. »
Elle esquissa un sourire.
« Vous pourrez tout de même ouvrir les yeux pour boire les breuvages », plaisanta-t-elle.
A présent, je reconnaissais le côté plaisantin du peuple elfique. Cependant, Ilvanya était aussi distante que Legolas face aux inconnus. Plus j'observais les elfes, plus je réalisai que certains peuples possédaient leurs propres traits de caractères. Comme dans mon monde, certains mettaient en avant les valeurs familiales ; d'autres se trouvaient très ouverts aux étrangers, n'hésitant pas à les inviter dans leurs foyers.
Je ris de bon cœur à la remarque de l'elfe ce qui me fit tousser grassement. Une fois ma toux passée, Ilvanya me fit boire plusieurs potions avant de m'allonger sur le côté pour appliquer des baumes sur mon corps et changer les bandages.
« Avec toute l'expérience que j'aie, je n'ai jamais vu de cas comme vous, Nerëa. », me fit-elle remarquer en serrant le nœud de mon pansement à l'épaule.
Ma bouche se mua en un rictus de douleur.
« Veuillez me pardonner. », s'excusa l'elfe en tapotant ma peau.
« Quel âge avez-vous ? »
A cette question, elle émit un rire cristallin.
« C'est sans doute dépla… »
« Je suis aussi vieille que les premières pierres de ce palais », me coupa-t-elle tout en frottant énergiquement mon dos avec un baume qui sentait fortement la citronnelle. « Je suis si vieille que j'ai vu la naissance de notre roi et bien plus tard, de votre ami. »
Je souris en m'imaginant Legolas enfant. Son visage avait l'air trop immortel pour pouvoir se le figurer sous les traits d'un bambin braillant son lait.
« Vous avez vu la naissance de Legolas ? », lui demandai-je, très curieuse.
« Par rapport à notre peuple, cela remonte à peu de temps. C'était par une nuit de printemps tout comme son père. Une nuit fraîche où la lune régnait haut dans le ciel. Alors que j'étudiais une nouvelle espèce de fleurs de notre bois, on frappa à ma porte pour m'avertir de l'accouchement de la reine. Les Valar avaient rendu cette naissance très facile et le petit prince arriva au monde avant l'aube. Nous fûmes très surpris de voir qu'il possédait la chevelure de son père. Je l'ai vu grandir. C'est chez moi qu'il venait pleurer ses peines. »
Visiblement, Ilvanya remarqua que son récit attisait ma curiosité car elle poursuivit avec un sourire en coin.
« Dès son plus jeune âge, la beauté du prince a fait fleurir de nombreuses œuvres dans le domaine de l'art, allant du simple poème à la sculpture. »
« Il possède la beauté de votre race. », fis-je remarquer. « Il est normal que… »
« Il est certain que le prince est très beau aux yeux des mortels. Cependant, pour nous, il possède une lumière rare. Je ne peux vous expliquer plus…»
Je compris qu'elle parlait sûrement d'une caractéristique qui ne concernait que son peuple. Auquel cas, il m'était impossible d'en assimiler les nuances.
« A-t-il toujours été mature ? », demandai-je pour changer de sujet.
La guérisseuse éclata à nouveau de rire et reboutonna mes vêtements correctement.
« Parce que vous pensez que notre prince a atteint la maturité telle que son père possède ? On m'a raconté que les hommes vivaient moins d'une centaine d'années. A vos yeux, tous les membres du peuple des Eldars sont sages car ils dépassent votre âge. Mais vous vous trompez. Legolas n'a que quelques centaines de printemps alors que d'autres elfes en cumulent déjà un millier. »
Vu ses propos, mon ami était apparemment très jeune pour son peuple. Il combattait vaillamment, parlait avec une grande sagesse et connaissait une multitude de choses. Dans ces conditions, j'avais beaucoup de difficultés à me l'imaginer comme un petit jeunot.
« N'essayez pas de comparer l'âge des Eldars à l'échelle humaine. », me dit Ilvanya, comme si elle avait lu dans mes pensées. « C'est peine perdue. »
Un bruit à la porte se fit entendre et nos regards se dirigèrent vers celle-ci, laquelle s'ouvrit sur un certain elfe qui se figea à l'entrée. Legolas. Il nous salua de la tête et Ilvanya se leva pour effectuer une révérence. Pour ma part, le cœur y était mais physiquement, j'étais incapable de me lever pour respecter les convenances.
Son regard était rivé vers moi. Instantanément, je sentis le goût de ses lèvres sur ma bouche et je me mordis la lèvre. Il détourna les yeux. Nous savions….
« Dame Ilvanya, je viens vous informer que le procès aura lieu demain lorsque la soleil sera au zénith. Nous partons vers la clairière où se déroulera le jugement le matin. », déclara-t-il d'une traite comme s'il ne respirait pas.
« Dame Ilvanya, Dame Nerëa. », nous salua-t-il à nouveau, un poing replié sur le torse en guise de salut puis il prit congé.
Quand la porte se claqua, la guérisseuse se tourna aussitôt vers moi.
« Il est bien poli envers vous. »
Je levai un sourcil interrogateur.
« Il aurait bien pu faire usage de sa langue maternelle mais il ne l'a pas fait par courtoisie. »
« Où voulez-vous en venir ? »
« En votre présence, Legolas se permet des gestes pouvant passer pour de la gentillesse ou des actes du même acabit alors qu'il ne l'a jamais fait auparavant avec des invités étrangers. »
Ne sachant quoi répondre, je haussai les épaules. Si elle savait…
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Ce jour ressemblait à n'importe quel autre. Hormis le fait que j'avais toujours plus mal que la veille. Hormis le fait que je m'étais réveillée dans le cabinet d'Ilvanya. Hormis le fait qu'aujourd'hui, j'étais jugée pour des actes qui avaient eu lieu un an auparavant.
La guérisseuse m'avait levé aux aurores pour me laver. Mon corps entier était couvert de baume et de bandages. En enfilant ma robe, nous prîmes soin de ne laisser dépasser aucun bout de tissus pour ne pas éveiller les soupçons. Ilvanya comprenait mon refus d'annoncer mon décès imminent car, de toute manière, j'étais en sursis. Ma vie semblait se compter en jours désormais. Vu mon état, j'étais heureuse d'être loin de Sohalia, Mélite et Dame Yrnya. Me montrer sous cet aspect maladif…
Des gardes vinrent finalement me chercher et je fus escortée en-dehors de la caverne. Au loin, j'aperçus des chevaux. Mon cœur se remplit de joie en reconnaissant Arod mais cette allégresse disparut aussitôt quand je vis son maître dessus.
On m'amena dans un coin clairsemé en forme de cercle. En son centre, une pierre avait été érigée. Cet endroit me rappelait fortement le Tombeau de Merlin en France que j'avais autrefois vu en photo. Autour de ce cercle, des visages m'étaient familiers : Elessar, Dame Arwen, Gimli, Legolas, Galadriel et … Eodred. A ma grande surprise, Mélite et ma fille n'étaient pas présentes. Avait-elle reçu ma lettre d'ailleurs ? Qu'avait-elle pensé ?
D'autres elfes, nains et hommes se mélangeaient à ce semblant de tribunal. Elessar était légèrement détaché des autres, il m'invita d'un geste à m'avancer. Pas un instant, je ne levai les yeux pour croiser le regard d'autrui, à l'exception du roi des Hommes. Je me sentais étrangement en confiance. C'était un bon roi et il me comprendrait.
Mes mains étaient tout de même moites car j'étais apeurée à l'idée que Legolas raconte ce que je lui avais dit. Tout le monde s'assit autour de moi sur des chaises sculptées, placées de manière circulaire autour de la pierre au centre devant laquelle j'étais debout.
« Dame Nerëa Feindal, vous avez été convoquée pour répondre de vos actes. Les représentants des peuples auxquels vous avez causé du tort sont ici présents : hommes, nains et elfes. Seuls les hobbits n'ont pu venir. », déclara Elessar d'une voix claire. « Aujourd'hui, nous devons donc connaître quelles ont été vos intentions et vous juger. »
Même si je ne levai pas la tête, tous les regards convergeaient vers moi et me transperçaient.
Alors, le roi des Hommes se lança dans un long récit de notre première rencontre à mon installation à Minas Tirith en passant par mon passage au château de Meduseld. J'osais un regard vers l'assemblée ; à présent, tous regardaient Elessar d'un air compréhensif. Mon récit ressemblait à celui de toutes les victimes de guerre et je n'avais été qu'un fardeau balancé de main en main. Une femme sans grandes utilités recueillie par un guérisseur au grand cœur. Une femme torturée par l'ennemi. Plus d'une fois, je vis certains prendre un air horrifié ou écarquiller les yeux.
Une fois ma situation exposée, ma vie mise à nu, ce fut le tour d'Eodred de témoigner. J'avais peine à croire qu'il soit là, sous mes yeux, à cracher sur mon existence déjà bien misérable. Pendant des semaines, j'avais cru qu'il était l'homme que j'avais envoyé basculer dans le vide. Pendant des jours, je m'en étais voulu de l'avoir assassiné. Au lieu de cela, le mort bien vivant se pavanait fièrement devant les jurés, me pointant d'un index accusateur de temps à autre. Mais si je n'avais pas tué Eodred, qui avais-je poussé ?
« Nous vous remercions pour votre témoignage, chevalier Eodred, conclut Elessar m'extirpant ainsi de mes pensées. Dame Nerëa, avant de vous interroger, vous allez devoir vous soumettre à un serment. »
J'acquiesçai sans un mot.
« Jurez-vous sur les Valar de ne dire que la stricte vérité ? »
Mon cœur loupa un battement. Legolas plaça une main sur son menton, l'air pensif. Tous deux nous avions conscience de ce qu'impliquait ce serment.
« Oui. », mentis-je en croisant deux doigts dans le dos, souvenir d'une superstition de mon ancien monde.
Visiblement, c'était une désapprobation totale de la part de mon ami elfe qui plaça sa tête dans le creux de sa main, l'air découragé.
L'interrogatoire commença aussitôt, des questions venaient de toute part dans l'assemblée.
« Avez –vous pactisé avec l'ennemi ? »
« Oui avant ma rencontre avec le roi Elessar. »
« Quelles étaient clairement les conditions du contrat que vous avez conclu ? »
« Je devais espionner…Aragorn… et rapporter les informations. L'ennemi s'infiltrait dans mes songes, j'étais en contact avec lui de cette manière. »
« Lui avez-vous déjà délivré des renseignements ? »
« Oui, pour le gouffre de Helm notamment. Par mes informations, il savait que le peuple du château de Meduseld fuyait vers le gouffre et…»
« Subissiez-vous des tortures lorsqu'il vous interrogeait ? »
« Non. »
« C'était donc de votre propre gré que vous agissez ainsi ? », m'interrogea à son tour Eodred.
J'hésitai un instant avant de répondre.
« Je ne sais pas. Je ne sais pas comment répondre à votre question. »
« Avez-vous voulu participer à cette boucherie qu'a été la bataille du gouffre de Helm ? »,
siffla-t-il en plongeant son regard métallique dans le mien. Un frisson traversa mon échine.
Les images des morts et du cadavre de petit Haleth me revint en mémoire.
« J'ai moi-même vécu cette boucherie. J'aurais souhaité… »
« Je réitère ma demande, avez-vous voulu participer à cette boucherie qu'a été la bataille du gouffre de Helm ? »
« Chevalier », interpella un elfe à quelques sièges de lui. Ce dernier portait une couronne semblable à celle d'Alexandre le Grand, il me semblait l'avoir déjà vu quelque part. « Les intentions de cette jeune femme n'étaient évidemment pas de voir la mort de près. » Eodred lui lança un regard noir puis, comme si on lui avait ordonné, il se rassit sagement à sa place. Une fois le silence revenu, l'elfe à la couronne de lauriers pencha la tête tout en m'observant, les yeux légèrement plissés. Sur le siège voisin, je voyais Legolas serrer la mâchoire et cela ne me rassurait pas le moins du monde. « J'aimerais savoir quelles étaient les récompenses promises pour un tel travail, Dame Nerëa ? »
Sa manière d'épeler mon prénom sonnait de manière envoûtante. Je m'extasiais pendant quelques instants devant sa beauté avant de reprendre conscience.
« L'immortalité. »
Ou retourner dans mon monde. Je ne pouvais parler de la deuxième option car cela impliquait d'expliquer mon arrivée. Avec Legolas, nous en avions parlé de longues heures pour arriver à la même conclusion. Personne, sur cette terre, n'était prêt à connaître cette vérité, à savoir qu'il existait d'autres mondes. C'est ce que Dame Galadriel m'avait également dit.
« Sacrifier autrui pour son propre ego, belle mentalité ! », cracha un homme, assis aux côtés de la reine. Son roi le fit taire aussitôt d'un regard puis il reprit à nouveau l'interrogatoire.
« Avez-vous eu votre récompense ? »
« Non. »
Quelques petits rires sarcastiques se firent entendre. Je chancelai légèrement, étourdie d'être debout depuis si longtemps.
« Ne devrions-nous pas entendre la version de cette femme avant de la juger sur des à-prioris ? », intervint Legolas, coupant court aux ricanements.
A ces mots, le roi Elessar le félicita et m'encouragea à expliquer ma situation. Du mieux que je pus, je leur exposais les évènements passés. Plus je parlais, plus je me rendais compte que ma situation était véritablement désastreuse. Quand j'arrivais à l'histoire de l'homme que j'avais assassiné, des tentatives d'attouchements, je m'effondrais parterre en sanglots. Des bras m'enveloppèrent et j'entendis une voix familière souffler à mon oreille : « Laura Misley, je ne vous ai jamais abandonnée. » Je n'eus pas à relever la tête pour savoir qu'il s'agissait de la Dame de la Lorien.
Avant que je ne puisse répondre, Elessar annonça que le jugement serait suspendu le temps d'un repas et qu'il reprendrait avec les jurés, sans les témoins et l'accusée. Deux gardes m'empoignèrent et m'éloignèrent du cercle. Quand je tournai la tête, j'aperçus dans le regard de Dame Galadriel une lueur d'espoir à laquelle je souhaitais vivement m'accrocher.
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Je profitai de cette courte pause pour me rafraîchir à une fontaine à proximité. Les potions qu'Ilvanya m'avait fait boire juste avant le départ étaient efficaces. Pour le moment. J'arrivais à marcher sans trop de difficultés et mes tremblements avaient diminué. Deux gardes m'accompagnaient. Immobiles, ils scrutaient chacun de mes faits et gestes. J'éclaboussais mon visage d'eau, car malgré la fraîcheur de ce printemps, j'avais terriblement chaud. Les mains en coupe, je recueillais le maximum d'eau pour abreuver ma gorge sèche. Une fois rassasiée, je m'adossais à la fontaine, la tête rejetée en arrière pour observer le ciel. Là-haut, des cumulus s'agglutinaient formant un paquet blanc qui ressemblait à un chapeau. Observer le ciel fit ressurgir des souvenirs avec Matthew quand nous étions tous petits et que je venais d'arriver dans le village de Bulphan. A cette époque, un paté de maison représentait le village et tout autour des champs s'étendaient à perte de vue. Nous y allions après l'école avec mon ami pour nous allonger dans l'herbe et chahuter comme des gamins.
« Toujours en plein songe. », déclara une voix claire à voix haute.
Mon regard se détourna du ciel et je reconnus aussitôt Legolas. Instantanément, mes joues rosirent.
« Une conversation serait la bienvenue, Nerëa », poursuivit-il tout en s'asseyant parterre à côté de moi. « Je ne vous laisserai pas fuir comme vous l'avez toujours fait. Je ne vous laisserai pas vous masquer la réalité. »
Inquiète, je lui indiquai du regard les gardes qui nous observaient.
« Les gardes… », murmurai-je.
L'elfe sourit.
« Ils ne comprennent pas la langue commune. Seuls quelques privilégiés dans notre royaume ont pu apprendre cette langue. »
J'acquiesçai. Au fond de moi, j'aurais voulu que ses gardes comprennent pour m'éviter cette confrontation…il ne s'agissait même pas d'une véritable confrontation. Mon ami allait m'avouer quelque chose que je refusais de savoir. Une chose que mon cœur désirait. Seulement, je n'avais pas la capacité de le lui donner. Tout en racontant mes aventures, j'avais omis le prix de l'immortalité. Legolas ne savait pas que j'allais mourir. Pas encore puisqu'il possédait ma besace dans laquelle se trouvait mon journal. Le journal dans lequel j'avais tout écrit.
« Vous êtes très pâle. Avez-vous eu le temps de vous sustenter avant le départ ? », m'interrogea-t-il comme si, lui-même, voulait repousser ce moment tant redouté pour parler de sujets futiles.
« Oui. », mentis-je.
C'était clairement faux. Depuis que j'avais bu l'eau de la fontaine, mon œsophage me brûlait et mes intestins se tordaient de douleur.
« J'ai remarqué, lors du procès, que vous aviez des moments d'absence. Ilvanya m'a confié… »
« Legolas ! », criai-je brusquement.
Je ne parvenais plus à respirer. Paniquée, j'ouvris la bouche et tentai de happer l'air comme un poisson. Alors que, jusqu'à présent, j'avais réussi à contenir cette souffrance, le palier de la douleur avait monté d'un cran. Je me mis à hurler. A travers ma vision brouillée par les larmes, je distinguai le visage de Legolas, complètement affolé et les deux gardes se précipiter vers moi. On m'allongea sur l'herbe mais je fus prise de convulsions. Du liquide sortit par ma bouche et dans la confusion, je plaçai une main devant la bouche. Quelqu'un me tenait la tête. J'entendis des voix hurler. Je vomissais ce liquide qui me gênait à l'intérieur, qui m'empêchait de respirer, mes poumons étaient en feu. De l'air, de l'air ! Je retirai ma main de devant la bouche et la regardai : du sang, du sang partout. Dans une dernière tentative pour respirer, j'entendis la voix de Legolas m'appeler puis plus rien.
Livre IV
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Chapitre 6
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"La mort, le maître absolu."
[Friedrich Hegel]
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La clairière se tut, plus un oiseau ne volait et les elfes alentour sentirent qu'un drame était survenu. Bientôt, le silence lourd laissa place aux cris des gardes de la Forêt Noire.
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OOO..Aragorn..OOO
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Son cœur battait. Ilvanya avait été claire sur ce point-là en examinant la jeune humaine. Le pouls était faible mais Nerëa vivait.
Le roi Elessar fut confronté à un problème majeur. L'accusée risquait, aux dires de la guérisseuse, de mourir dans la semaine, valait-il donc la peine de conclure le jugement dans ces conditions ?
D'aucuns s'acharnaient à voir la jeune femme punie pour ses actes quitte à faire usage de subterfuges peu scrupuleux pour rallonger sa vie et la voir exécutée pour de bon. D'autres, et c'était l'opinion d'Elessar, voyait en Nerëa un simple instrument, une sorte de marionnette asservie par des moyens peu communs. Une esclave du Mal.
Utiliser une femme avait été une stratégie particulièrement brillante, ce que Galadrielle avait souligné durant le procès. Une femme peut attendrir le cœur des hommes bons. Une femme peut être affaiblie par des menaces. Une femme intimidée se mure dans un silence de tombe et même si son cœur le refuse, se retrouve enchaînée dans des fils de fer qui la manipulent et gèrent ses moindres gestes, y compris la plus petite parole. On avait enlevé à Nerëa toutes accroches relationnelles, de sorte à l'isoler. Pas de proche et le risque d'être raisonnée est réduit à néant.
Alors que l'on ramenait Nerëa au palais des elfes sylvestres, le seigneur Elessar décida de poursuivre le procès sans informer les jurés de l'incident. Le verdict devait être rendu de manière objective sans influences extérieures. Aussi, il fut décidé que Legolas partit de l'assemblée. Officiellement, des affaires administratives l'attendaient afin d'être traitées en urgence.
A peine le procès à huit-clos commencé qu'Eodred pointa du doigt l'absence de la traîtresse mais Elessar le somma derechef de s'asseoir et de ne prendre la parole que sur son autorisation. Il souligna également au chevalier qu'éviter les débordements sentimentaux lui serait nécessaire s'il souhaitait assister au procès jusqu'à la fin. Face à tant de fermeté, à laquelle il n'était pas habitué, Eodred baissa les yeux et s'assit en silence. Ce fut le peuple des contrées du Rohan, représenté par Éomer qui se montra le plus teigneux dans son discours. Ayant subi de nombreuses pertes, ils exigeaient un dédommagement. De leur côté, les nains, très portés sur la famille, appuyèrent sur le fait que Nerëa était désormais mère et que, même la plus petite peine, comme l'emprisonnement, ferait de l'enfant Sohalia Feindal, une jeune orpheline. Au fur et à mesure du procès, chacun des représentants réalisa peu à peu qu'ils tergiversaient bien sur une personne, une femme seule, perdue avec des sentiments.
Après moults éclats de voix et débats, alors que le soleil plongeait, la décision était prise.
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OOO..Legolas..OOO
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Retourner sur ces lieux où, pour la première fois, il avait exprimé ses sentiments l'apaisait. Même si la jeune humaine n'était plus là, il pouvait encore sentir son odeur légèrement florale, ressemblant fortement à celle du lilas. Les domestiques avaient déjà commencé à nettoyer la chambre pour préparer le départ de Nerëa : linge de lit changé, sol nettoyé. A présent, les elfes taillaient les plantes grimpantes, quelques calliandras et sandersonias tandis que d'autres disposaient un plant de dipladénia sur la coiffeuse. En effet, cette chambre servait à accueillir les invités et l'un des rapprochés du roi, un ami de longue date, arrivait dans le mois pour s'y installer quelques temps avant de prendre le chemin vers les Havres Gris. Legolas ferma les yeux, imaginant l'azur à perte de vue. Son cœur désirait rejoindre également la mer mais des affaires le retenaient encore en terre du milieu. Son heure n'était pas venue. Malheureusement.
Une elfine s'approcha du prince, un objet à la main.
« Mon prince, que doit-on faire de cette besace ? »
L'elfe considéra le morceau de cuir déchiquetée. L'envie de l'ouvrir était forte mais, pour des raisons conventionnelles, il se retint.
« Laissez-le dans cette pièce. Je viendrai le récupérer au réveil de l'humaine avant qu'elle ne soit renvoyée à Minas Tirith. »
La domestique hocha la tête et laissa tomber, non sans une expression de dégoût, la besace sur le bord du lit avant de suivre ses camarades quand elles eurent fini leur besogne.
Avant de partir, le regard de Legolas fut attiré par un livre qui sortait de la besace de son amie. Sa curiosité le poussa à ouvrir doucement le livre. Il tomba sur la dernière page écrite par Nerëa, des frissons le parcoururent tout au long de la lecture :
« Première respiration, le nouveau-né s'est agressé par le Monde. Les bruits assourdissants, l'air qui remplit pour la première fois ses poumons, la lumière agressive martyrisent ses sens. Victime, le nourrisson se rebelle en criant. Autour de lui, des sourires qui fusent.
Qui voudrait d'un monde où l'on vous sourit alors que vous souffrez dès votre réveil ?
Pourtant, on apprend à vive et l'esprit range dans un coin, une sorte de placard oublié, cette expérience traumatisante. Peu à peu, le nourrisson-victime va lui aussi oublier, sourire à ces autres qui l'entourent depuis sa naissance et devenir à la fois spectateur et acteur de la vie car c'est cela vivre sa vie, c'est respirer, penser et interagir. Puis on meurt. La mort, cette chose qu'on veut oublier. La mort, finalité de toutes vies. Une plante meurt, un animal meurt, l'homme meurt.
Je mourrai. Bientôt.
Je me demande ce que le premier homme a dû ressentir quand la mort est venue le faucher. S'est-il que sa vie était finie ? En avait-il consciente ?
Qu'ont pensé les premiers hommes étant confrontés à l'expérience de la mort ?
Ma première expérience de la mort fut celle de Mamy Beth. Je l'ai secouée avec douceur et elle ne s'est jamais réveillée. Elle n'avait pas les yeux ouverts comme dans les films. Ils étaient bien fermés et les traits de son visage étaient crispés. Ma grand-mère avait beaucoup souffert. Sa main droite, posée sur son cœur, comme pour atténuer la douleur, tenait un mouchoir ensanglanté.
Ce n'est pas tant sa rigidité corporelle ou sa pâleur qui m'avaient effrayé mais bien ce masque de souffrance plaqué sur le visage. Une douleur extrême.
Vais-je souffrir ?
Vais-je voir la lumière dont certains parlent ?
Dois-je me mettre à croire à certains dogmes polythéistes ou monothéistes ?
Les questions de cet Inconnu, l'Au-Delà, peu importe les mondes, restent en suspens.
J'ai peur.
J'ai peur de mourir. »
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OOO..Mélite...OOO
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Un puzzle enfin reconstitué. Sous ses yeux, les morceaux de lettres s'imbriquaient. Quelques mots manquaient mais on comprenait le sens de cette lettre. Mélite pouvait à présent lire la moitié de la lettre, elle avait fouillé dans les cendres. Sohalia, dans son berceau, s'était endormie sagement. Un peu trop sagement car le bébé ne babillait plus depuis une journée. Elle avait passé sa journée entière assise sur le lit, à l'endroit où Mélite l'avait posé le matin-même. Sans ciller des yeux, sans dormir ou dodeliner de la tête. Le regard vert de la petite était figée vers la fenêtre, en direction du Nord.
Mélite la surveillait de temps à autre car la petite avait un peu de fièvre et un manque d'appétit certain. Elle n'avait plus bu une goutte depuis deux jours.
On frappa légèrement à la porte, la vieille femme rangea rapidement les bouts de feuille dans un coffret en bois et ouvrit à une jeune domestique. Cette dernière avait le visage rougi par la fraîcheur d'un matin. C'était la femme du guérisseur, ancien disciple de Gram, qui avait pris la relève du décédé. Talia, de son nom, veillait sur les affaires des femmes tout comme le faisait autrefois Nerëa.
Toute la journée, Mélite et Talia avaient veillé sur l'enfant. Persuadée que l'enfant était victime d'un maléfice (la marque noire sur la hanche n'en était-elle pas preuve ?), la gouvernante s'était chargée seule du bain en fin de journée tandis que, dans un coin, la domestique préparait quelques potions concoctées au préalable par son mari pour guérir la petite.
Alors que le soleil tombait et que la jeune guérisseuse commençait à tomber de sommeil (elle se levait aux aurores), cette dernière se leva du fauteuil duquel elle veillait sur Sohalia puis se tourna vers Mélite, qui observait l'astre rouge sang du bord de la fenêtre, tout en lui disant qu'elle repasserait dans la soirée après avoir dîné avec son mari.
Mais, alors que Talia allait passer le pas de la porte, un cri strident se fit entendre du lit où le bébé avait été étendu. Affolée, Mélite se précipita vers ce dernier. et le prit dans ses bras. Les cris de souffrances se transformèrent peu à peu en gazouillis étranges. Sohalia fut ensuite prise de soubresauts violents, obligeant la vieille femme à l'allonger sur le lit sous les yeux d'une Talia paniquée. Les tremblements disparurent soudainement et l'enfant gazouillait de nouveau joyeusement tout en gesticulant. Ses joues perdirent de leur rougeur et son regard devint plus lucide en quelques secondes.
Mélite posa une main sur le front et poussa un cri de surprise.
« Talia, elle n'a plus de fièvre ! Elle n'a plus fièvre ! »
En effet, la jeune Sohalia gesticulait comme jamais sous le regard choqué des deux femmes. Ses yeux balayaient le sol tout en tendant ses petits bras dodues vers sa nourrice.
On eut dit un nouveau-né...une nouvelle Sohalia.
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OOO..Nerëa...OOO
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Ilvanya m'avait fait amener du papier et une plume comme je le lui avais demandé peu après mon réveil. Cependant, les plumes n'étaient pas ce qui existaient de plus pratique en terme d'écriture et bien que j'avais multiplié les lettres avec Eowyn auparavant, je ne m'y faisais toujours pas. J'avais été élevée aux stylos à billes ( la génération BIC ! )mais j'efforçais de m'y adapter malgré tout. L'essentiel était que je sois lisible. Normalement, mon destinataire, en sa qualité, savait lire cette langue, la langue commune.
Le jour du verdict officiel, je confiai la lettre à Ilvanya. Après m' être assurée qu'elle s'acquitterait de sa tâche, elle la prit et la plia soigneusement pour la ranger dans la ceinture de sa robe. Elle avait conscience qu'une vie se jouait à travers ce mot.
Ses derniers mots avant que les gardes ne m'arrachèrent à elle furent :
« Je garderai contact avec la petite, Nerëa, pour la surveiller. Je vous le jure sur Eru. »
« Merci », répondis-je, les larmes aux yeux tandis que la porte de son cabinet se refermait sur elle.
Ses mots me soulagèrent un peu. Malgré mon statut de traîtresse en captivité, peut-être m'appréciait-elle assez, au fond d'elle, pour protéger mon enfant. Les portes qui conduisaient vers un grand forum extérieur s'ouvrirent brutalement et je fus laissée là, au seuil. Une vague humaine s'étalait sur de larges marches recouvertes de lierres. Ils venaient voir la bête comme on vient voir un cirque, sauf que la bête ici, c'était moi. Deux gardes, cette fois-ci des hommes, s'avancèrent et me saisirent par les bras, de chaque côté. Je les suivis au pas quasi militaire le long d'un couloir étroit et cahotant, qui conduisait au centre de l'immense forum.
Les gardes m'aidèrent à monter une estrade. Quelques grands seigneurs, dont le seigneur Elessar, y étaient assis sur des trônes. Eodred était également présent, debout derrière le seigneur Eomer, toujours l'air royal et droit.
Elessar fit signe aux gardes de s'écarter. Alors, je réalisai que nous ne nous étions jamais trop parlés. M'appréciait-il ? A ce jour, en tout cas, les cernes sous ses yeux trahissaient une certaine compassion. Il s'avança vers moi et chuchota :
« Préparez-vous. »
Nous échangeâmes un regard entendu. J 'allais certainement mourir. Etant donné ma condition, personne n'allait laissé filer et la mort était sûrement mon seul mérite de leur point de vue. Gimli, Frodon, Pippin et Merry, Sam, Aragorn, Legolas, ou encore Ilvanya. Toutes ces personnes que j'avais connues dans ce monde étaient pourtant épargnées par ma haine ! En réalité, c'était ma personne que je haïssais. Maintenant, à deux doigts de mourir, je réalisais mon égocentrisme et ma vanité. Je n'avais jamais été satisfaite, que ce soit dans ce monde ou dans l'autre. Toujours cynique, j'abordais la vie avec un goût amer avant même de l'avoir croquée. J'en voulais toujours plus sans jamais me suffire de ce qui m'entourait. Un obstacle survenait et je faisais l'autruche sans même essayer d'aller de l'avant. Aucune demi mesure tout simplement.
Que Matthew vive sa propre vie, je ne l'avais pas accepté, aveuglée par le besoin de réconfort qu'il m'apportait.
Que Mamy Beth puisse mourir instantanément m'avait paru incensé de par mon inconscience de la mort causé par mon nombrilisme.
Que Legolas se soit épris de moi ne m'avait même effleuré l'esprit même s'il y eût des signes avant-coureurs.
Et ma fille, cette chose qui recueillerait bientôt mon âme. Sohalia. J'étais censée être mère. Je ne savais même pas si je méritais le qualificatif maternelle. Dans mon désir de fuir les conséquences de mes actes, j'avais préféré l'abandonner.
J'avais toujours fui la réalité, que ce soit en tant que Laura ou Nerëa.
Maintenant, mon évasion prenait fin. Ici, sur cette place, certainement au bout d'une lame.
Néanmoins, malgré ce bilan funeste, de tendres souvenirs resurgissaient : mon premier gâteau aux côtés de Mamy Beth, les anniversaires avec les voisins de quartier, mon arrivée au collège, ma rencontre avec Matthew, les soirées Harry Potter avec ma mamie, mon entrée dans ce monde, les batailles, les moments de détente avec Legolas et Gimli, mon accouchement, ma petite fille dans mes bras…
Je ne pouvais pas tout recenser tellement les souvenirs affluaient de toute part.
'Voici ma fin, Sohalia. Bientôt, tu prendras ma place. Mes souvenirs deviendront les tiens. Nous ne formerons plus qu'une seule et même personne.'
Aragorn s'éclaircit la voix. Il semblait mal à l'aise, derrière sa face noble.
« Dame Feindal, avancez-vous afin que nous annoncions le verdict. »
Je levai les yeux. Terrorisée par cette annonce, je m'efforçais de respirer correctement. Bientôt, la mort..la faucheuse avançait déjà à grand-pas. Des gens de tout peuple étaient venus assister à la fin de ce procès, beaucoup avaient eu vent de cette histoire. Fabulations pour certains ; d'autres, légèrement cartésiens, à la recherche de preuves infaillibles, étaient venus constater de leurs propres yeux. J'entendais la foule gronder, comme un enfant de cinq ans qui s'impatientait avant de déballer ses cadeaux le soir de Noël, parce que tout le monde souhaite qu'on en finisse au plus vite. Et soudain, je l'aperçus, pâle comme je ne l'avais jamais vu, les poings crispés, qui s'avançait avec raideur vers mon lieu d'exécution. Puis il s'arrêta à quelques mètres. Derrière lui, se faufila Gimli, l'air singulièrement soucieux. Legolas et moi, nous nous regardâmes. Sans détacher les yeux, j'attendais ma sentence. Anxieuse, je machinais un objet dans mes mains. Cet objet était la chose la plus importante qui me fut donné et je comptais faire passer un message.
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OOO...OOO
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L'air solennel, Elessar se plaça devant Nerëa, de sorte à être vu de profil par le public. Taillé court, sa barbe émaillée de blanc le faisait paraître plus vieux et, à voir l'expression farouche, on pouvait de toute évidence remarquer son malaise face à cette situation nouvelle : rendre un verdict qui concernait une traîtresse. Bien plus qu'une simple histoire résultant de la guerre, le cas de Nerëa faisait débat pour des raisons politiques, voire territoriales.
« Mon ami, nous devrions partir. » déclara Gimli au pied de l'estrade.
Cependant, Legolas l'ignora, le regard braqué droit devant lui. Il était absorbé par la scène ; il ne connaissait pas la décision des jurés et Gimli, qui avait clairement refusé de participer au procès, non plus. Aragorn se tournait vers Nerëa. Celle-ci avait l'air hagard. Elle réagit au bout d'un moment puis s'adressa à l'un des gardes à côté d'elle. Cependant, la foule était bruyante, l'elfe ne put entendre ce qu'elle disait. Le garde s'approcha ensuite d'elle et prit un objet dans sa poche. Nerëa tendit le cou afin qu'on puisse y placer l'objet. Legolas plissa les yeux. Il lui était familier. Le médaillon !
Ce fut un véritable choc pour le prince elfe. Il avait l'impression qu'on venait de le jeter par-dessus les murs de Minas Tirith. Tous ses membres étaient comme paralysés, ses poumons comprimés, son regard fixé sur le médaillon. Pour la première fois de sa vie, il avait la sensation que son corps dysfonctionnait. Il porta la main à son cœur.
Le seigneur Elessar fit signe aux gardes de s'écarter. Son écuyer venait de lui présenter son épée, Andùril, une lame fine mais pas moins acérée.
« L'épée reforgée n'en est pas à sa première tête. », parut murmurer Nerëa. Son visage, trempé par les larmes, reflétait un profond regret.
Devant Nerêa, Legolas porta sa main à son cœur. Elle comprend aussitôt la signification de ce geste et souhaite que le visage de l'elfe, cet elfe, soit son dernier souvenir.
Après avoir retiré sa cape, qu'il tendit à l'un de ses gardes personnels, Elessar empoigna son arme tout en prononçant ses mots :
« En tant que Seigneur du peuple des Hommes, Protecteur du royaume, moi, Aragorn, fils d'Arathorn, descendant d'Isildur, vous, Dame Nerëa Feindal, fille adoptive de Gram Feindal, coupable de haute trahison envers les peuples de la Terre du milieu, je vous gracie officiellement. »
On fit aussitôt taire les cris de la foule ahurie par la décision.
« Peuples de la Terre du Milieu, cette décision fut prise par les hauts seigneurs qui vous représentent. »
Les regards d'incompréhension se multipliaient dans le forum.
« Sous vos yeux, vous n'avez pas une traîtresse mais une femme, une victime de la guerre. », déclara Arwen Undomiel, venant seconder son mari. L'affaire concernant la gente féminine, sa parole pesait plus lourd. « Nombreuses sont les femmes présentes ce soir en ces lieux pour assister à ce jugement. Vous êtes venues avec vos maris et vos enfants. Cette femme, sous vos yeux, que vous jugez, n'avait ni foyer où rentrer pour se réchauffer le soir ni d'enfants à élever. Orpheline, c'est une femme qui a dû faire preuve de courage dans un monde entouré par les ténèbres. La solitude, c'est cette faiblesse que le mal a exploité en elle. »
L'elfe marqua un temps d'arrêt pour que la foule assimile ses sages paroles. Par réputation, les hommes étaient plus amènes à écouter leur nouvelle reine, d'autant plus que sa sagesse était réputée sans limites.
« Si une femme, parmi vous, aurait pu subir seule toutes les tortures physiques et morales sans parler à l'ennemi, alors que celle-ci s'avance vers nous. »
Aucun geste, pas un mouvement, ni même un murmure.
Agenouillée, Nerëa osa un regard vers l'assemblée et s'aperçut que la haine dans leurs regards s'était effacé laissant place à une once d'incompréhension. Son cœur lui paraissait un peu moins lourd. La liberté, pourtant à portée de main, lui semblait encore si loin tout de même.
Une douleur à la poitrine lui fit grincer des dents mais, face à la joie qui imprégnait le visage de ses amis, Nerëa transforma cette grimace en sourire. La faucheuse n'était plus très loin.
Mais elle était enfin libre.
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Le ciel étendait son large manteau couleur sang au-dessus de la Forêt Noire contrastant ainsi avec la verdure renaissante des lieux. Nerëa se souvint alors de son éveil à Fondcombe dans un nouveau corps. Plus d'un an à présent.
D'un geste, elle ôta le foulard qui entourait ses cheveux et ceux-ci, coiffés en chignon sans nœud, seulement tenus par le tissu, retombèrent mollement sur ses épaules. Plus parsemés, ils avaient également perdu de leur éclat. Par rapport à son premier jour, il était certain qu'elle n'était plus que son propre fantôme. Physiquement du moins car intérieurement, la jeune femme avait pris beaucoup de maturité. Elle qui, autrefois, pleurnichait à la moindre épreuve de la vie s'était remise en question. Dommage que la mort fusse proche.
Assise dans l'herbe d'un des jardins cachés de la Caverne du Roi Thranduil, Nerëa dégustait sa liberté éphémère. Ses petits doigts, bandés par Ilvanya, caressaient l'herbe fraîchement arrosée par la brise du soir. Presque tout son corps était couvert de tissus à cause de la maladie qui la rongeait. Mais en cet instant, ses pensées étaient positives. Dans sa tête, les paroles de Ilvanya se répétaient en boucle : « On m'a dit que vous deviez aller au crépuscule sur les jardins en hauteur. On vous y attendra. ». Son cœur s'était affolé. Ce « on » ne pouvait être que Legolas. Elle n'avait pas vu l'elfe depuis la veille, depuis l'annonce du verdict durant lequel elle avait montré au grand jour le collier avec le petit médaillon.
Les nuages avançaient vers la forêt avec un aspect cotonneux ensanglanté. En dehors de cette nouvelle, l'atmosphère aurait pu être des plus angoissantes.
Impatiente, la jeune femme tapotait le sol avec ses pieds nus. Mille questions la taraudaient : qu'allait-elle lui dire ? Comment devait-elle se comporter ? Et si son interprétation de ce cadeau, le médaillon, était mauvaise ? Et s'il l'avait tout simplement fait tomber ?
Nerëa plia ses genoux sous son menton et posa sa bouche sur son genou droit.
« Bonjour, chère amie. », siffla une voix hypocrite.
En se retournant, la jeune femme tomba nez-à-nez avec le chevalier Eodred. Honteuse d'être vue sans son foulard, elle prit le tissu pour l'enrouler autour de sa tête mais l'homme avait déjà glissé ses doigts dans les cheveux.
« Nerëa, j'ai toujours voulu ton bien. Le sais-tu ? »
Surprise par ce retournement de situation, Nerëa s'immobilisa tandis qu'Eodred la caressait comme un pauvre petit animal sans défense.
« Il y a des choses que je ne comprends pas. », poursuivit-il en plantant ses yeux dans les siens ses mains descendaient le long du visage féminin. Il lui parlait à quelques centimètres de son visage et Nerëa nota que l'homme n'avait pourtant pas bu… « Pourquoi ne t'es-tu jamais rendue compte de l'intérêt que je te portais. »
« Laissez-moi tranquille et je ne vous permets pas de me tutoyer. »
Cependant, son interlocuteur ne semblait pas l'entendre de cette oreille et il l'empoigna fortement à la mâchoire.
« Je l'ai lu, Nerëa. », ricana Eodred. « J'ai lu le livre dans lequel tu as écrit ta vie. Je savais déjà quand nous vivions à Minas Tirith. Je sais tout…ton petit manège avec le Prince Elfique, tes remords, tes fabulations, le pacte…et le prix de l'immortalité. »
Le cœur de la jeune femme manqua un battement.
« Te souviens-tu de notre accord, Nerëa ? »
Simple acquiescement.
« Je viendrai chercher mon bien auprès de ta fille. Ta fille sera ce que tu me donneras en échange de la vie que tu me dois. Autrement dit, ce jour-là, tu t'es offerte à moi sur un plateau. », murmura-t-il de manière vicieuse à l'oreille de la jeune femme dont le visage avait blanchi. Le soleil se cachait derrière la lisière de la forêt. Les yeux verts de Nerëa étaient braqués vers le ciel et ses pensées convergeaient vers Legolas, espérant que ce dernier arrive bien au crépuscule comme il l'avait renseigné à Ilvanya. Seule, elle ne pourrait échapper aux mains d'Eodred. Si elle avait réussi à fuir face au vil Darius dans les bois de la Lothlorien, sa santé lui faisait à présent défaut.
« Eodred, que voulez-vous exactement ? », finit par dire à mi-mot Nerëa. Le chevalier l'avait saisie à l'arrière du cou et plaqué contre son corps. Elle entendait le cœur de ce dernier battre à tout rompre. Son autre main se déplaça pour prendre un objet.
« Soulager mon cœur. »
Il n'y eut qu'un cri de surprise quand la lame s'enfonça profondément dans le cœur de la jeune femme. Doucement, Eodred l'étendit sur le dos et contre tout attente, il se confondait en excuses, les larmes ruisselaient sur son visage. C'était un homme qui aimait avec passion et sa passion l'avait dévoré. Il préférait prendre ce qui lui appartenait plutôt que de devoir le partager avec une de ces créatures immortelles. En tuant Nerëa, il l'aurait à nouveau sous son emprise grâce à la petite Sohalia qui posséderait l'âme de sa promise.
Là-haut, dans le ciel, les étoiles commençaient à scintiller. C'est alors que Nerëa remarqua la pleine lune qui se distinguait dans le firmament. Que le destin pouvait être cruel…les douleurs disparaissaient et son corps devenait léger comme si son attache corporelle n'était plus qu'une sorte de sarcophage sur le point de s'ouvrir afin de laisser monter son âme au ciel.
C'était cela mourir. Tout simplement. Pas de lumière au bout d'un tunnel, pas de successions d'images comme sur une bande film, pas de tristesse. Seulement, un afflux de sensations jusqu'à présent inconnues. Plus de douleurs. Elle souriait aux étoiles, à la nuit. Ses oreilles commencèrent à bourdonner et sa vision se troubla. Dans un dernier effort, elle porta la main à son cou et s'accrocha à son médaillon, poisseux de sang. Lui, son seul regret. Si on lui avait donné une journée de plus, elle aurait pris les devants avec celui qui lui apportait joie et bonheur. Pour la première fois de sa vie, elle aurait pris les commandes au lieu de laisser les événements se dérouler.
Cette journée n'existera jamais.
Du moins, pas dans cette vie.
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FIN DE NEREA OU LE PRIX DE L'IMMORTALITÉ
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EPILOGUE
Cela faisait trois semaines que Nerëa avait été enterrée et le mystère concernant sa mort restait complet. Suicide ou meurtre, elle avait quitté ce monde seule. Aussi seule qu'elle y fût arrivée.
Le corps bien trop endommagé et le roi des elfes de la Forêt Noire ne souhaitant pas du cadavre d'une humaine sur son territoire, une sépulture avait été érigée aux frontières de son royaume. Son enterrement fut des plus sobres et très peu de personnes y avaient assistées : Gimli et la grande guérisseuse. Cette dernière était restée tard dans la nuit à veiller sur la tombe. Si tard qu'elle avait vu une silhouette de haute stature sauter d'un arbre pour atterrir en silence sur le sol. Se doutant de l'identité de cette ombre encapuchonnée, Ilvanya lui avait tourné le dos et s'était enfoncée dans la forêt. Autour d'elle, les arbres s'était mis à grincer et cela résonnait comme des pleurs ; les cœurs des animaux-mêmes s'étaient soudain attristés. Bien sûr, l'elfe savait que la nature ne pleurait pas pour la jeune humaine, seul le cœur désespéré d'un être de son espèce avait pu toucher la forêt à ce point.
Plus tard, au cours du surlendemain, Ilvanya s'était présentée au Prince et lui avait exprimé son désir d'être menée à la cité de Minas Tirith afin de rencontrer l'enfant de Nerëa. Elle en avait fait la promesse à la défunte. Le roi Elessar et la reine devaient également retourner dans leur royaume ; les deux elfes et Gimli, qui ne souhaitait pas se séparer de son ami si désespéré, Tiriel et Yavanië, se joignirent donc au convoi. Avant de partir, Legolas, le cœur lourd, avait rassemblé les maigres affaires de Nerëa.
S'en suivirent trois semaines de voyage durant lesquelles le prince était resté muet comme une tombe.
La procession était arrivée tard dans une soirée et on avait rapidement attribué des appartements aux invités. Gimli avait aidé son ami à rejoindre sa chambre tandis que les gardes du prince furent renvoyés dans leur propre appartement. Ilvanya, quant à elle, s'était assise sur une rambarde dehors pour observer le clair de lune, cela faisait bien longtemps qu'elle ne sommeillait plus une nuit entière.
Une fois dans ses appartements, Legolas s'assit sur un divan. Son visage était fermé et ses yeux fixaient le feu qu'un des domestiques chargés de remonter leurs affaires s'empressa d'attiser. Gimli observait son ami, toujours intrigué par le comportement de ce dernier : l'elfe ne pleurait pas, son visage n'était pas tordu de douleur, celle-ci était sans doute plus profonde encore. Une douleur que rien ne pouvait guérir. Le nain connaissait la raison de ce mal. Il n'y avait rien à faire malheureusement.
Les domestiques prirent congé et Legolas se leva pour s'asseoir sur le rebord de la fenêtre puis commença à observer les contrées de la future Ithilien. Dans sa main, il tenait un médaillon que le nain reconnut.
Gimli balaya la pièce des yeux à la recherche d'une chose qui pourrait calmer l'elfe. Tiens, une bonne bouteille de vin ! Les elfes de la Forêt Noire appréciaient en général le vin à ce que l'on disait. Alors qu'il allait s'en saisir, il vit une enveloppe qui sortait d'une besace. Il la prit puis se tourna vers Legolas :
« Cette lettre doit vous être adressée, mon ami. C'est écrit en elfique dessus et il y a votre nom. »
Legolas fronça les sourcils.
« Oui, mon nom est inscrit mais je ne vois pas qui pourrait m'écrire. »
Se saisissant de la lettre, il s'empressa de l'ouvrir.
« Si ma lettre vous est parvenue, c'est que je ne suis plus de ce monde.
Je suis parfaitement consciente que l'amour d'un elfe n'est pas à prendre à la légère. C'est pour cette raison que je n'ai jamais répondu à vos avances lorsque vous m'avez fait don de votre médaillon. Accepter votre cadeau aurait été signer votre propre mort immédiate après mon exécution.
J'ai déjà commis trop de mal en vos terres. Si vous saviez comme je suis prise de remords pour mes méfaits ! En outre, vous condamner à la mort serait encore plus inconcevable. Que vous mouriez serait me tuer une seconde fois.
Si vous lisez ces lignes, vous m'avez alors vu demander au garde de mettre ce collier. Votre médaillon. Ce n'est pas une condamnation à mort. Je ne pouvais plus continuer à taire mes sentiments en mourant en silence.
Je souhaite que vous preniez soin de ma fille. Elle et moi ne formons qu'une âme. Elle est moi et je serai elle. Comprenez-vous ce que cela signifie ?
Un jour, je vous reviendrai.
Nerëa »
Legolas se leva. Devant lui venait d'arriver Mélite accompagnée d'Ilvanya qui portait le bébé de Nerëa entre ses bras. L'elfe sourit à la grande guérisseuse et prit Sohalia dans ses bras. Cette dernière vit aussitôt le médaillon dans la main de son porteur et babilla tout en tirant dessus avec sa menotte. Alors, Legolas posa ses yeux sur le petit être concerné par la lettre.
Cette fois-ci, ce ne fût pas un regard d'incompréhension.
Mais bien un regard rempli d'un amour éternel.
FIN DU TOME 1 DE TRAHISONS
