Qu'est-ce que le Temps ? Qu'est-ce que l'Espace ?

Mais surtout, ô sages entre les sages, ô philosophes aux esprits prisonniers de vos grimoires : qu'est-ce que la magie ?


La Garde d'Eel n'est pas une démocratie. Il n'y a pas de votes, pas de droits citoyens, pas de bureau des réclamations avec une jolie succube à l'intérieur prête à écouter vos doléances. La Garde d'Eel est une autocratie. Au sommet, il y a Miiko et…

C'est tout, en fait. Juste Miiko.

Et puis en-dessous, il y a eux : trois chefs de garde sous les ordres de la femme-renard la plus autoritaire de la Création. Miiko n'aime pas partager le pouvoir ; elle ne l'a d'ailleurs jamais caché. Ils sont chefs de garde, oui, mais ils sont ses chefs de garde, et gare à eux s'ils l'oublient !

Comme si on avait la moindre chance de l'oublier, a grommelé Ezarel un soir de beuverie. Elle nous convoque deux fois par semaine pour lui rendre des comptes !

Miiko appelle ça la Réunion Bi-Hebdomadaire des Haut-Gradés. Nevra appelle ça la RB2HG et il n'y arrive jamais, jamais à l'heure.

Quand il entre dans la Salle du Cristal ce jour-là, les quatre autres sont déjà présents. Voilà qui n'est guère surprenant : il a vingt bonnes minutes de retard.
Miiko inspire profondément et ouvre la bouche – oh, pas bon ça, pas bon du tout ! Si leur chef se lance dans une des tirades dont elle a le secret, tout son effet dramatique sera gâché !

Nevra doit agir vite. Il met à profit sa vitesse surnaturelle et en une fraction de seconde, il a traversé la moitié de la salle pour se tenir au milieu de leur petit groupe.

- Joyeux anniversaire ! s'exclame-t-il gaiement.

Miiko hoquette, coupée dans son élan. Valkyon croise les bras d'un air renfrogné – quel rabat-joie, celui-là ! Quant à Ezarel, il se contente d'un sourire un peu moqueur face aux simagrées de son collègue.
Leiftan, lui, reste imperturbable. Mais bon, c'est Leiftan : les muscles aussi durs que la pierre et le visage tout aussi expressif.

Miiko se reprend vite. Elle n'est pas Chef de la Garde d'Eel pour rien. Dommage : Nevra n'aime rien tant que de déstabiliser sa supérieure.

- C'est l'anniversaire de l'un de vous ? demande-t-elle aux deux autres chefs de garde.

Bien sûr, Valkyon et Ezarel secouent la tête. Nevra n'est pas surpris ; il sait parfaitement que ce n'est pas leur anniversaire. Il a lu leurs dossiers personnels, après tout, un acte complètement illégal et par conséquent parfaitement irrésistible pour le briseur de règles qu'il est.

Miiko darde sur lui un regard agacé.

- Explique-toi.

Nevra tente de prendre l'air malheureux des acteurs de tragédies grecques. Hélas, son demi-sourire amusé gâche un peu la prestation. C'est plus fort que lui : il adore semer le chaos.

- Eh bien quoi, je me souhaite un joyeux anniversaire ! Ce n'est pas comme si je pouvais compter sur l'un de vous pour ça, pas vrai ?

Valkyon fronce les sourcils. Ezarel hausse les siens. Leiftan garde un visage de marbre – mais ça, c'est Leiftan.
Et Miiko, leur chère Miiko, serre les doigts autour de sa Lanterne jusqu'à ce que le feu magique contenu à l'intérieur emplisse toute la cage d'une lueur glacée.

- Ne te moque pas de moi, Nevra ! Je me souviens très bien que quand tu as intégré la Garde, tu as refusé de donner ta date de naissance !

Nevra lui fait son Sourire Charmeur n°3, le meilleur à son humble avis. Impossible qu'elle résiste à ça !...

Le feu bleu déborde de la Lanterne et vient danser entre les mains de Miiko. Elle le regarde comme si elle avait envie de le brûler sur place.

Ah, cette chère Miiko ! Un jour, il réussira à la séduire… mais pas aujourd'hui, on dirait.

- Peut-être que j'ai changé d'avis, dit-il simplement. Je me suis dit qu'après six ans à travailler ensemble, il était temps que vous en appreniez plus sur moi !

Ezarel hausse un sourcil. Valkyon regarde par l'une des grandes fenêtres. Miiko se pose une main sur le front. Et Leiftan…
Est-il nécessaire de préciser ce que fait Leiftan ?

- As-tu songé que nous n'avons peut-être pas envie d'en savoir plus sur toi ? déclare finalement la femme-renard.

Nevra hausse les sourcils. Force lui est d'admettre que non, il n'y a pas songé. Cette absence de curiosité le désole : comment pourrait-on ne pas vouloir en savoir plus sur lui ? Il a mené une vie absolument passionnante ! Il a découvert des secrets oubliés des mortels ! Il a…
Ah mais oui, ça lui revient ! Il ne leur a jamais parlé de toutes les choses fascinantes qu'il a faites. C'est l'ennui quand on mène une vie emplie de mystères : on ne peut pas s'en vanter. Tous les secrets qu'il a exhumés resteront enfermés dans le tombeau de son esprit, hors de portée des mortels.

- Tant pis pour vous ! se reprend-il avec aisance. Bon, Miiko, il faut qu'on parle des potions d'invisibilité qu'Ezarel a testées sur mes dernières recrues. S'il veut les utiliser comme rats de laboratoire, ça me va, mais trois d'entre elles n'ont pas arrêté de briller pendant des nuits. J'ai dû les enlever de toutes les missions d'infiltration et ma garde a perdu trente points au classement…


Quand il quitte la réunion, le sujet de son anniversaire n'a plus été abordé une seule fois. Personne, surtout, ne lui a demandé quel âge il a.
Nevra trouve ça excessivement drôle. On lui dit souvent qu'il a un sens de l'humour très particulier.

Voilà ce qui arrive quand on vit aussi longtemps, songe-t-il en se plaçant devant le miroir. On commence à rire de choses que les mortels ne remarquent même pas.
Tiens, la preuve : quand sa dernière conquête l'a vu se planter devant son grand miroir frontal, elle lui a demandé pourquoi il faisait ça. Je croyais que les vampires n'avaient pas de reflet, a-t-elle dit en fronçant ses jolis sourcils roses.
Nevra a souri, nu et parfaitement à l'aise, et lui a répondu qu'elle avait tout à fait raison, les vampires n'ont pas de reflet. Puis il s'est tourné vers le miroir et a commencé à en scruter la surface comme les mortels le font quand ils s'examinent : en se regardant de face, puis de profil, puis de trois-quarts, et de face à nouveau. Tout du long, il a ricané comme un idiot – il ne saurait expliquer pourquoi, mais imiter la routine des mortels lui paraît hilarant.
Lorsqu'enfin il s'est détourné du miroir, la fille s'était enfuie.

Ah, ces mortels. Tellement fragiles, tellement divertissants ! Il a haussé les épaules et est allé se rhabiller.


Bien ignorant celui qui, d'un vaste mouvement du bras, jette le nom de vampire sur tous les immortels buveurs de sang ! Car les vampires, les véritables vampires, ces enfants des dieux aux veines brillant de magie pure, sont aussi éloignés des Mordus que le soleil d'une simple flamme.

Les Mordus ne sont de pauvres hères. Créatures mortelles contaminées par le venin d'un vampire, leurs esprits limités ne peuvent supporter bien longtemps les changements qu'ils subissent. Invariablement, ils glissent jusqu'à la folie. C'est alors à leurs alliés, leurs amis, parfois même à leur propre famille de leur offrir l'éternel repos.
La chose, quoiqu'en disent les rumeurs, est étonnamment aisée. L'immortalité des Mordus n'est, après tout, qu'un colosse aux pieds d'argile : magie de feu, poison, armes d'argent s'offrent au chasseur déterminé à abattre sa proie. Et il y en a d'autres, oh ! Beaucoup d'autres ! Tellement de trous dans la coquille d'invulnérabilité des Mordus, songe Nevra, qu'il est remarquable que le bateau n'ait pas encore coulé. Lui a vu de son œil gris plus de cent Mordus mourir. Il pourrait lister autant de manières de les tuer avant d'avoir à reprendre son souffle…
Oui, l'immortalité des Mordus est un mythe. Celle des vrais vampires, en revanche, est une vérité inscrite dans la trame même de l'univers.

Nevra est un vrai vampire. Sa lignée remonte à la nuit des temps, quand les mondes ne faisaient qu'un et que le ciel n'était illuminé que par quelques étoiles solitaires.
C'était il y a bien, bien longtemps… Un temps si lointain que lui-même ne l'a jamais connu. C'était le début, quand le rêve d'un dieu donna naissance à l'univers…

Nevra secoue la tête. Il a le vertige, soudain, comme un enfant qui se penche au-dessus de la barrière et plonge son regard innocent dans le vide. Il inspire, puis expire, des souffles réguliers qui l'aident à revenir à lui.
Tiens, se dit-il en posant une main glacée devant ses yeux, encore un problème que les mortels ne connaissent pas : le Vertige. Ils n'en expérimenteront jamais qu'un fac-similé. Le Vertige advient quand un être se laisse aller à contempler l'immensité, et de cela, les mortels sont incapables. Temporellement et spatialement, ils sont des êtres finis : leur durée de vie est limitée, les planètes où ils vivent aussi.
Les vampires sont, par nature, infinis. Eux seuls peuvent pleinement expérimenter le Vertige. L'immensité des cieux est comme un précipice ouvert sous leurs pieds à chaque heure du jour ou de la nuit, et il suffit d'un regard vers le bas pour se sentir irrémédiablement attiré…
Les vampires mènent des existences variées, mais la fascination du Vertige est l'un des rares points qui les unissent tous.

Nevra sait qu'il cédera un jour. Tous les vampires finissent par chuter dans la fascination. Une nuit, on le retrouvera dans les vastes plaines, les yeux rivés sur le ciel, à contempler le ballet infini des étoiles scintillantes…

Est-ce que ce sera la fin pour lui ? Ou est-ce que le Vertige n'est, en vérité, que le début de la véritable vie d'un vampire ? Repousser sans cesse la fascination de l'infini, n'est-ce pas une erreur ? Après tout, si les plus vieux vampires partent dans le Vertige et n'en reviennent jamais, c'est peut-être parce que le Vertige a quelque chose de plus qu'une vie parmi les mortels…

En vérité, il ne sait pas. Et puis au fond, quelle importance ? Lui aussi tombera un jour. En attendant, il est bien décidé à s'amuser autant que possible avec – pardon, parmi – les mortels.

Après tout, songe-t-il en ricanant, ce n'est pas comme si sa durée de vie était limitée…


Nevra déteste l'ennui. Il l'abhorre, il l'exècre, il le feuyea, il le μῑσεῖ ! Plutôt plonger dans le Vertige que de ne rester là à ne rien faire ! a-t-il plus d'une fois déclaré.

Beaucoup de vampires deviennent contemplatifs après leur septième ou huitième siècle. Ils se retirent du monde et commencent à se satisfaire d'une vie plus simple. Ce qu'ils piétinaient auparavant suscite désormais l'émerveillement : une fleur juste éclose, la neige sur leur peau, le corps chatoyant d'une truite sous le soleil…

Ces vampires-là, Nevra leur crache dessus. Oui Monsieur, oui Madame, il leur crache dessus ! Aller admirer les pâquerettes, très peu pour lui. Non, son ennui, il le repousse par les sensations fortes. L'infiltration et le sexe, voilà le cocktail du vampire qui prend de l'âge : quelles autres activités fournissent autant d'adrénaline ? Découvrir le corps d'une humanoïde, l'amener aux portes du plaisir et prendre le sien au passage, voilà qui est vivre ! Se glisser parmi les ombres, ne faire qu'un avec la nuit, vivre avec la certitude qu'on peut être découvert à tout instant, c'est là ce qu'il appelle exister !

Si Nevra a rejoint la Garde d'Eel, ce n'est pas par idéalisme. Lui, le Grand Cristal, ce n'est pas son affaire : les vampires ont bien assez de magie en eux pour se passer de celle d'un gros caillou brillant. Quant aux créatures condamnées à dépérir en l'absence du Cristal… Ce sont des mortels, ils mourront de toute façon : qu'ils vivent soixante ou six cents ans, quelle différence ? C'est une durée de vie limitée, donc négligeable.

Non, Nevra n'est pas là afin d'œuvrer au bien commun. S'il avait eu autre chose à faire, il n'aurait pas gratifié d'une miette d'attention cette nouvelle organisation paramilitaire.
Mais la Garde, voyez-vous, foisonne d'activités et de personnalités plus intéressantes les unes que les autres. Pour Nevra, l'attrait est plus irrésistible encore que celui d'une torche pour un papillon de nuit : un an après le début de la Nouvelle Garde, il faisait ses valises et débarquait à Eel en demandant à devenir Gardien. Il ne s'attendait pas à grand-chose ; juste un palliatif pour repousser l'ennui.
Et c'est ce qu'il a trouvé, oh oui ! Depuis son arrivée, l'ennui s'est envolé comme un oiseau effrayé. Les gens ici sont tellement plus intrigants que ce qu'il croyait au départ ! Miiko, surtout, Miiko est un mystère. Comment une simple kitsune a-t-elle mis la main sur le Feu de Glace ? D'où provient la mystérieuse Lanterne dans laquelle elle conserve le Feu ? C'est cet artefact qui a poussé Nevra à intégrer la Garde et foi de vampire, il découvrira comment sa chef se l'est procuré.
Mais les autres ne sont pas en reste. Valkyon est un rabat-joie mais Ezarel, ce foutu elfe avec son sourire mielleux, Nevra doit admettre qu'il fait un meilleur rival que bien des mortel qu'il a connus. Et Alajéa, la jolie petite sirène à la langue acérée, et le reste des Cinq qui gravitent autour de lui…

Et puis il y a la dernière, cette nouvelle Gardienne tout droit sortie d'un monde que Nevra n'a pas visité depuis bien longtemps : l'Originelle, la Planète de toutes les Planètes. Il paraît que ses habitants l'appellent la Terre…

Nevra sourit, un sourire qui dévoile ses crocs affilés. Tant de jouets pour repousser l'ennui !