Qu'est-ce que la magie ?
L'essence de l'univers.
Qu'est-ce que la magie ?
La forme suprême de toute énergie.
Qu'est-ce que la magie ?
Le sang des dieux.
Qu'est-ce que la magie ?
Personne, pas même les vampires, ne le sait vraiment.
Les vampires ne se considèrent pas comme un peuple féerique. Les faéliens dépendent de la magie ; les vampires incarnent la magie. C'est une distinction qu'ils défendent bec et ongles – ou, dans leur cas, ongles et crocs. Les vampires sont différents. Quand le Grand Cristal s'est brisé, les peuples d'Eldarya ont peu à peu sombré dans la panique ; il a fallu que Miiko apparaisse et rende sa grandeur à la Garde d'Eel pour qu'ils retrouvent espoir.
Les vampires, eux, ont senti la magie du Cristal se disperser comme les pétales d'une fleur emportés par le vent, et ils ont haussé les épaules avant de reprendre le cours de leur vie.
Voilà pourquoi Nevra peut se montrer insouciant lors des missions. Sa vie n'en dépend pas. Pour les vampires, le Cristal est une œuvre d'art : superbe, puissante, mais aussi et surtout superflue. Ils existaient avant son apparition, ils existeront après.
Nevra est le seul vampire à avoir rejoint la Garde d'Eel.
- Chef !
Le fameux demi-sourire de Nevra s'empare de ses lèvres. Il connaît cette voix, oh oui, il la connaît bien…
Quand il se retourne, Sourire Charmeur n°1 plaqué sur le visage, Oëlia est là.
- Chef, reprend-elle avec précipitation, il y a un problème, on vient de recevoir le rapport de…
- Du calme. Est-ce que quelqu'un est mort ?
- Non ! s'exclame la faélienne.
- Mourant ? Blessé ? Malade ? égrène-t-il.
Elle secoue la tête à chaque hypothèse.
- Est-ce qu'on a retrouvé un morceau du Cristal ?
- Non, ce n'est pas ça mais…
- Alors ça peut attendre, ronronne-t-il en réduisant la distance entre eux.
Il saisit le menton de sa subordonnée et lui relève la tête d'un doigt.
- Comment va mon elfe préférée ?
Oëlia rougit.
Nevra l'adore. Elle est sa lubie du moment, comme tant d'autres l'ont été avant elle et le seront après. Avec ses cheveux bruns et ses yeux verts, Oëlia est une représentante parfaite de son peuple, les Elfes de Bois, ceux qu'on appelle parfois les Bois-Elfes. Tous sans exception ont ce coloris.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Au fil des siècles, les arbres ont peu à peu adopté les Elfes des Bois, à moins que ce ne soit les Elfes qui se soient pressés contre leurs troncs jusqu'à ne plus faire qu'un avec eux. A présent, leurs yeux sont couleur de feuillage et quiconque voit leurs chevelures du coin de l'œil croit distinguer l'écorce d'un jeune chêne.
Nevra se souvient d'avant, quand on les appelait déjà Elfes des Bois mais que leurs cheveux prenaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et que leurs yeux, parfois, étaient aussi sombres que ceux des vampires…
C'est un temps qu'Oëlia n'a jamais connu. Elle est petite et menue, comme tous les Bois-Elfes, et comme tous ceux qui ont intégré la Garde d'Eel, elle est sous les ordres de Nevra. Ezarel a peut-être trois Bois-Elfes dans sa division, Valkyon aucun ; Nevra en compte quarante-deux. Il les accumule comme un gosse empile ses jouets. Ils lui plaisent, les Elfes des Bois : ils sont si semblables par la taille et les couleurs qu'en les alignant, on dirait une parfaite armée de soldats mécaniques. Nevra en veut cent, dix fois dix rangées. L'idée l'attire. Il y a une beauté dans la parfaite symétrie de ces mortels, comme une vision de l'infini qui, parfois, lui fait frôler le Vertige.
Cela lui plaît.
Ils sont seuls dans le couloir, seuls avec les ombres que quelques lanternes tentent de repousser de leur lueur orangée.
Oëlia l'observe avec la dévotion d'une fidèle. C'est inhabituel. Les mortels, voyez-vous, connaissent bien mal les vampires : ils ne savent pas que son espèce est immortelle, qu'ils ont accès à toutes les planètes, ou encore qu'ils sont faits de magie… Et pourtant cette Bois-Elfe avec son instinct infaillible a deviné qu'il était bien plus que ce qu'il prétendait.
Oëlia a deviné l'enfant des Dieux en lui.
C'est pour ça qu'il l'a prise pour amante. Peu de femmes, dans la Garde d'Eel, peuvent se vanter d'avoir réchauffé le lit de Nevra plus d'une fois : Oëlia a rejoint cette catégorie enviée, aux côtés d'autres telles qu'Alajéa, Skri ou – fait moins connu – la froide Hélène. Oëlia n'est pourtant ni superbe, ni brillante, ni même spécialement farouche, mais quelque chose au fond d'elle sait.
Miiko a été claire en l'accueillant dans la Garde : il ne devra jamais, sous aucun prétexte, transformer un Gardien en vampire.
Le cou d'Oëlia l'attire comme la flamme attire le papillon.
Nevra a toujours aimé le danger.
(Quand il l'embrasse, elle se presse contre lui en gémissant et pendant une seconde, il pense toucher du doigt ce que c'est que d'être un dieu.)
Les Elfes Altiers les plus imprégnés de magie peuvent vivre jusqu'à mille deux cents ans. C'est un record parmi les peuples féeriques. Inutile de préciser que les plus grands des Oreilles-Pointues en sont fiers, ô combien fiers ! Ils vivront plus longtemps que les sirènes, que les anges, que les hybrides d'animaux en tout genre, plus longtemps même que les kappas !
Nevra, lui, ça le fait doucement rire. Mille ans ou dix mille, quelle importance ? C'est un nombre, ce qui signifie qu'il a un début et une fin. Systématiquement, le corps d'un elfe finit par le lâcher. Elfe Altier, Elfe des Bois, Elfe des Plaines, c'est blanc Crylasm et Crylasm blanc du point de vue d'un vampire : un jour ou l'autre, ils crèveront tous.
Et Nevra se demande parfois, allongé sur le grand lit où il ne dort jamais, ce que ça fait d'être mortel. Son esprit se rebelle à cette pensée – comment envisager un sort si terrible ? Mais Nevra poursuit avec l'obstination qui le caractérise : qu'est-ce que ça ferait, hein ? Comment vivrait-il s'il savait que sa vie pouvait finir à tout instant ? Comment font les mortels pour poursuivre leur existence alors qu'ils sont voués à disparaître ?
Seule la magie est pérenne. Seul l'univers auquel elle a donné naissance est capable de traverser les âges. Les vampires sont une incarnation de la magie, témoins du début des temps et uniques créatures appelées à observer le passage des millénaires.
En-dehors de la magie, tout est passager. Les saisons, les océans, les étoiles elles-mêmes… et les peuples féeriques.
Que les choses passent, Nevra le comprend tout à fait. Sans ce renouveau perpétuel, les vampires s'ennuieraient vite. L'univers stagnerait, flétrirait comme une fleur sous un soleil trop ardent ; bien vite, il n'en resterait que des cendres.
Mais les êtres… Cela, il le comprend moins. Que des créatures conscientes soient soumises au même sort le perturbe plus qu'il n'ose l'admettre. Comment, se demande-t-il en effleurant le sein nu d'Alajéa, comment, face à Miiko et à son Feu de Glace, comment, en contournant discrètement Ezarel qui ne le remarque même pas,comment supportez-vous ça ?
Et il hurle cette question en pensée, il la hurle en souriant de ce demi-sourire qu'il maîtrise parfaitement et qui n'est rien d'autre que le meilleur de ses masques, il la hurle et hurle et hurle encore car jamais, se jure-t-il, jamais il ne pourra comprendre cette acceptation passive de l'aberration qu'est la mort.
C'est une abomination, voilà ce que c'est ! Disparaître ? N'être plus rien ? Un être qui vivait, pensait, aimait se trouve annihilé par la défaillance de son enveloppe corporelle ! C'est une horreur sans nom, une insulte à la Magie, et Nevra ne comprend pas pourquoi les peuples féeriques acceptent ça sans rien dire. Pourquoi ne protestent-ils pas ?
Quand les Lunes se lèvent, il n'a toujours pas sa réponse. Les vampires, songe-t-il alors, ne comprendront sans doute jamais la mortalité.
Il abandonne – temporairement. Après tout, ce n'est pas grave si cette question lui résiste pour l'instant. Il trouvera bien la réponse une nuit. Il a l'éternité devant lui.
Mais les faéliens, eux… murmure une petite voix dans sa tête.
Silence, ordonne une autre part de lui.
Déçu.
Nevra est déçu.
C'est ça, la fille apparue sans crier gare en plein milieu du QG ? Celle qui a traversé toutes les barrières de protection érigées par leurs maîtres runiques sans que la moindre petite alarme ne retentisse ? C'est ça, la native de la Planète des Planètes sur laquelle, autrefois, tous les êtres vivaient ?
Elle n'a pas la moindre goutte de magie en elle !
Choqué, Nevra est choqué. A vrai dire, il ne pensait pas que la vie pouvait exister sans magie. Prenez les faéliens d'Eldarya : ils ont besoin de magie pour vivre et, n'en produisant pas assez, absorbent celle de la source la plus proche. En l'occurrence le Grand Cristal.
Pardon : feu le Grand Cristal. C'est d'ailleurs l'essence du problème.
Mais l'humaine, elle, piétine d'un sourire tout ce qu'il considérait comme acquis. Elle vit, elle pense, elle réfléchit – quoique ce dernier point soit encore en examen – sans qu'aucune aura magique n'émane d'elle. Les autres ne s'en sont pas encore aperçu mais pour Nevra, la réalisation a été instantanée. Aucune créature n'est plus sensible à la magie qu'un vampire et il. Ne. Détecte. Rien.
S'il devait décrire son état d'esprit à cet instant, ce serait un long cri de frustration. La créature brune aux rondeurs disgracieuses face à lui est une anomalie, une monstruosité, un gribouillis infâme sur la toile de l'univers.
Et pire que tout, insulte parmi les insultes, la fille…
… ne s'en rend pas compte.
Visiblement, de son point de vue, c'est eux qui sont bizarres. Nevra sait que depuis le départ des peuples féeriques, les habitants de la Planète Originelle ne croient plus en la magie, mais il n'imaginait pas que c'était à ce point. Jusque-là, il était toujours parti du principe que les Terriens, puisque tel est le nom qu'ils se donnent, étaient trop stupides pour remarquer la magie autour d'eux.
Sauf que non. Ils ne sont pas si bêtes.
Ils sont juste complètement imperméables à la magie.
Ça n'a l'air de rien, dit comme ça, mais Nevra est en train de vivre sa pire crise existentielle depuis un millénaire.
Pas de magie. Pas de magie. Les habitants de l'Originelle n'ont pas. De. Magie.
Il a envie de mordre l'humaine et de lui injecter sa magie à lui. Pas pour la transformer en vampire, non, juste pour voir si l'injection réveillera en elle quelque chose, un peu de la magie qu'il n'arrive pas à sentir et qui doit pourtant exister, parce que Nevra est sûr et certain que la vie ne peut pas exister sans magie et que l'existence de cette fille est par conséquent parfaitement impossible.
C'est comme si une pierre se mettait à parler !
Il respire, se détourne, puis ferme les paupières.
La vitesse des vampires effleure l'infini.
Quand il rouvre les yeux, il est dans les jardins du QG et prend une longue inspiration pour calmer ses pauvres nerfs malmenés.
Perturbé. Nevra est perturbé.
