L'humaine n'est pas dans sa garde. Nevra ignore s'il doit en être satisfait ou mécontent. Ce n'est pas qu'il la veuille parmi ses Ombres : elle est hideuse, aussi charismatique que la pierre sur laquelle il s'appuie avant de poursuivre sa course, plus insignifiante encore que la mousse qui grimpe sur les troncs. Nevra est un esthète. Un être sans magie ferait tache parmi ses soldats, il en a bien conscience. L'existence même de cette fille le heurte, l'agace, l'insupporte ; elle est comme un mille-pattes qu'on voit courir au sol, inoffensive mais fondamentalement dérangeante.
Comment ose-t-elle vivre sans employer de magie ? Comment ose-t-elle n'exister que par la grâce d'une poignée de réactions chimiques ? C'est… c'est… c'est un blasphème, voilà ce que c'est ! A quoi servent les vampires, sinon à veiller à ce que l'univers conserve sa parfaite harmonie ? Elle insulte la raison même de leur existence, et il aimerait l'avoir sous ses ordres pour le lui faire payer.
Paradoxalement, il veut aussi l'éloigner autant que possible du QG pour ne plus jamais avoir à poser les yeux sur elle.
Dilemme, dilemme, songe-t-il alors que les arbres, tout autour de lui, deviennent comme des piliers d'ombre à mesure que le soleil se couche. Il est parti en milieu d'après-midi et n'est pas prêt d'arriver : Miiko l'a envoyé à la poursuite d'une énième rumeur sur un vieux gâteux qui aurait aperçu l'éclat d'un bout de Cristal. C'est une mission particulièrement mal choisie pour quelqu'un comme lui, car Nevra, comme beaucoup de vampires, est mal à l'aise face aux personnes âgées. Savoir que l'être en face de lui pourrait mourir à tout instant lui met les nerfs à vif. Miiko, pas bête, a vite deviné ce point faible et l'exploite sans une once de pitié.
Cette mission est une punition et Nevra la prend comme telle. Il n'a pas fait un accueil suffisamment chaleureux à l'humaine, d'après sa chef ; soi-disant qu'une femme bénie par l'Esprit du Cristal mérite plus de respect.
Quand il a entendu ça, Nevra a failli s'étouffer. C'est la kitsune qui lui parle de respect ? Elle cause à la fille comme si c'était sa domestique !
Mais Miiko est un être de contradictions, alors il s'est tu et a accepté la mission. De toute façon, courir à travers la forêt l'apaise.
Quelques kilomètres avant d'arriver à destination, il décide finalement que l'humaine est mieux hors de sa garde. Si elle appartenait aux Ombres, Miiko la surveillerait comme le lait sur le feu : la curiosité de Nevra est aussi légendaire que ses talents de séducteur, et une petite humaine perdue en Eldarya serait une proie trop facile. Oh, qu'on ne s'imagine pas que Miiko est du genre protectrice ! C'est une aventurière qui fonctionne sur un seul principe, le marche-ou-crève. Normalement, elle n'aurait pas hésité à lui fourguer l'humaine dans les pattes avec un seul ordre : ce qui se passe derrière les portes closes y reste. Mais voilà, maintenant que l'Esprit du Cristal l'a distinguée, la fille est précieuse. Elle est différente. Elle doit être protégée.
Protégée de lui, apparemment.
Pourquoi la toucherais-je ? Elle n'a même pas de magie ! veut-il hurler. Les autres ne s'en sont toujours pas rendu compte et cela le stupéfie. Sont-ils tous si obtus ? N'est-il pas évident qu'elle est fade, banale, disgracieuse ? Pire encore, Valkyon, cette brute taciturne, a suggéré qu'elle n'était peut-être pas humaine. Qu'elle était peut-être membre du peuple des Fées, comme eux tous. Que c'était pour ça que l'Oracle du Cristal était apparu devant elle.
Nevra a eu envie de rire jusqu'à pleurer devant tant d'absurdité. C'est une coïncidence, point ! Comment l'Oracle – une dryade suffisamment brillante pour transcender sa mortalité et devenir, tout comme lui, un être de magie – pourrait s'intéresser à une fille pareille ? C'est inconcevable !
Mais il ne peut rien dire. Déclarer platement qu'elle n'a pas de magie, ce serait révéler à quel point les vampires sont sensibles au Sang des Dieux. Si cela advenait, Miiko, qui est tout sauf une idiote, réaliserait immédiatement qu'avec une telle sensibilité à la magie, il est probablement capable de repérer les morceaux de Cristal éparpillés à travers le monde… Et là, Nevra serait dans les ennuis jusqu'au cou.
Dans sa liste de choses à faire, expliquer à son irascible supérieure qu'il aurait pu réunir le Grand Cristal – l'objet dont dépend la vie des habitants d'Eldarya – il y a des années n'est pas une priorité.
Pour quoi faire ? De toute façon, vous serez tous morts dans moins de quinze siècles ne lui paraît pas être la plus intelligente des affirmations.
Alors il s'est tu et a observé ses collègues intégrer à la Garde une vulgaire humaine.
Nevra a juste oublié un petit détail. Trois fois rien, vraiment, un tout petit gravier dans les rouages de son existence…
La fille a intégré la Garde Absynthe.
La Garde Absynthe que dirige Ezarel.
Et si l'Elfe Altier était le premier à railler une pathétique humaine perdue sur Eldarya, la Gardienne choisie par l'Oracle, elle, est un trophée nettement plus glorieux. Quand Nevra rentre de mission, Ezarel l'attend à l'entrée de la Salle du Cristal, souriant comme un Cheshire qui vient d'engloutir une souris bien dodue.
- Tu as entendu ? lâche-t-il avec une insupportable satisfaction.
- Qu'Eweleïn t'a renvoyé ton dernier baume expérimental en te demandant… Laisse-moi me rappeler… Ah oui : d'arrêter de gâcher des ingrédients pour des potions que tu ne maîtrises visiblement pas ?
L'Elfe ne bronche même pas. Nevra doit l'avouer, il est un peu vexé : découvrir le contenu du petit mot de l'infirmière n'a pas été une mince affaire.
Tant pis. Il aura d'autres occasions de marquer des points dans la rivalité qui les oppose.
Ezarel bat l'air d'une main comme pour dire Bien sûr que non, qui se préoccupe d'anecdotes si insignifiantes ?
- Que l'humaine est dans ma garde, précise-t-il.
Ni une ni deux, Nevra enfile le meilleur masque de compassion qu'il soit capable de produire. Paupières qui papillonnent, sourcils légèrement froncés pour indiquer son inquiétude, tête penchée à dix degrés, c'est un chef-d'œuvre théâtral, un véritable monument à la gloire de l'hypocrisie ! Il espère qu'Ezarel admire la prestation. Personne ne réalise à quel point c'est difficile d'améliorer ses expressions faciales quand on n'a pas de reflet.
Je suis un artiste incompris.
- On m'en a parlé, commence-t-il. Je suis désolé pour toi, ça ne doit pas être simple de s'occuper d'une incapable pareille. Je l'aurais bien prise dans mes Ombres mais elle est beaucoup trop laide. Du coup, j'ai pensé qu'on pouvait la refiler à Valkyon – la laideur, ça le connaît – mais si tu veux te dévouer, loin de moi l'idée de m'y opposer…
Ah ! Là, juste là ! Pendant un bref instant, Ezarel a serré les mâchoires d'un air irrité. Voilà, c'est ça que Nevra veut ! Hélas, l'Elfe s'est repris. Son éternel sourire railleur est à nouveau en place – au bout de cinq ans, il est devenu beaucoup trop doué à ce petit jeu.
- Laide ? Elle me paraît tout sauf laide. L'Oracle en personne lui est apparu, tu l'as vu toi aussi. Je ne te la passerai pas pour tout le miel du monde.
Il est si fier de sa stupide petite recrue que c'en devient exaspérant. Nevra se demande à quel point il doit insulter l'humaine pour qu'Ezarel perde complètement son sang-froid. Ils ne sont pas encore assez proches, non… Mais si leur Alchimiste en chef s'attachait à la fille, elle deviendrait un point faible idéal, un bouton à pousser pour faire enrager son rival. Ce ne serait pas facile, non, mais Nevra n'a jamais été rebuté par la difficulté.
Il range soigneusement le projet dans un coin de sa tête. C'est avec une sincérité parfaite et d'autant plus exaspérante qu'il déclare donc :
- Je suis très content que l'humaine soit une Absynthe.
Quand il entre dans la Salle du Cristal, seule l'ouïe surnaturelle des vampires lui permet d'entendre les malédictions que marmonne Ezarel.
- Tu as l'air de bonne humeur, remarque Miiko en l'apercevant. Ta mission a été fructueuse ?
Nevra sourit.
Miiko lui ayant donné une copie du questionnaire de l'humaine…
Bon, d'accord : Miiko ne lui a rien donné du tout.
S'étant procuré une copie du questionnaire de l'humaine, Nevra a pu constater qu'elle n'a pas choisi une seule réponse appropriée pour la Garde de l'Ombre. Cela l'agace. Pas une seule ? Qu'elle ne soit pas parmi ses subordonnés, c'est tout naturel : il ne prend que l'élite. Mais pas une seule réponse ?
Au moins, se rassure-t-il, elle n'a pas non plus une seule réponse faite pour l'Obsidienne…
Non, en fait, ça ne le rassure pas du tout. Cette vulgaire humaine ne le réalise pas mais elle a classé sa Garde au même rang que celle de Valkyon, et c'est là une insulte impardonnable. Il dirige l'Ombre ! L'Ombre, dont les membres au pas léger sont comme le vent esquivant les nuages, comme les courants au fond de l'océan, comme les trous noirs au centre des galaxies : invisibles, splendides, puissants.
Et cette petite idiote les place dans le même sac que les brutes épaisses de Valkyon !
Elle l'agace. Il l'a vu deux fois à tout casser et pourtant elle l'agace comme peu d'autres avant elle.
Qu'elle existe sans posséder de magie est, pour Nevra, comme si une pierre se mettait à parler... Et qu'elle rabaisse ainsi sa Garde, c'est comme si les premiers mots de la pierre étaient des insultes. Il lui a fallu plusieurs jours pour réaliser que oui, par les dieux, cette créature de la plus basse extraction existait bien, mais à présent que le choc stupéfait s'efface, Nevra sent la moutarde lui monter au nez.
Pour la première fois depuis sa prime jeunesse, il a envie de mordre quelqu'un juste pour la voir sombrer – lentement, pas à pas, nuit après nuit – dans l'inéluctable folie des Mordus.
La magie est sacrée. Elle est l'air qui porte l'oisillon lors de son premier vol, elle est le feu qui brûle au cœur des étoiles, elle est l'essence que les dieux ont insufflée à l'univers.
Nul n'a le droit de refuser le don des dieux.
Nul n'a le droit de ne pas être magique.
Les lunes sont pleines quand Nevra se glisse hors du QG. La soie d'une large cape caresse sa peau – il ne faudrait pas qu'un reflet sur ses bras trop pâles alerte les gardiens en faction.
Sur ses lèvres, il sent encore le goût salin d'Alajéa. Elle le fascine. Comment une sirène peut-elle haïr la mer ? Cela va contre sa nature et Nevra, confusément, sent là une réponse à l'interrogation qui le poursuit depuis des siècles. Ô combien il déteste ce flou qui entoure les rares indices ! C'est comme si son esprit, pourtant si brillant d'ordinaire – il n'a pas honte de l'affirmer – se heurtait à un rempart de brouillard. Cette incertitude va le rendre fou. Pourquoi ne peut-il pas réfléchir clairement ? Qu'est-ce qui le bloque dans ses tentatives ?
Parfois, quand il emmène Alajéa sur la plage et qu'elle fait la moue face à l'océan, il a envie de l'attraper par ses longs cheveux bleus et de tirer jusqu'à ce qu'elle hurle. Réponds ! Qu'est-ce que tu sais ? D'où vient ma question ? Est-ce que c'est lié au Vertige ? Est-ce que c'est une chose que seuls les mortels comprennent ? Que sais-tu ? Réponds !
Patience, s'admoneste-t-il alors. Ne brusque pas la sirène ou, fidèle malgré tout à ses origines, elle se refermera comme une huître.
Il veut comprendre. Il doit comprendre. Cette interrogation ne devrait pas exister. L'univers et lui partagent la même essence – l'Energie pure, l'Essence de Vie, le Sang des Dieux, autant de noms pour désigner la magie – et les vampires ont toujours pensé que pour cette raison, ils étaient dotés d'une compréhension parfaite du monde autour d'eux. Ne sont-ils pas capables de prévoir la danse des étoiles dans les cieux ? Ne parviennent-ils pas à naviguer entre les planètes habitées ?
Les dieux sont le seul mystère que les vampires ne perceront jamais, car les dieux dans leur grandeur dépassent l'univers qu'ils ont façonné.
Tout le reste est limpide pour un vampire - du moins Nevra le croyait-il.
Il doit comprendre.
