Qu'y a-t-il hors de l'Espace ?
Qu'existait-il avant le Temps ?
Ce fut le début – ce moment où, des millénaires plus tôt, un vampire et un homme confrontèrent leur sagesse, et où le vampire perdit.
C'est que, vous comprenez, le vampire n'avait que les réponses. L'homme, lui, connaissait les questions.
Qu'y a-t-il hors de l'Espace ?
Qu'existait-il avant le Temps ?
Les vampires ont une compréhension parfaite de l'univers. Ils en sont tout à la fois les gardiens et les témoins. Inlassablement, éternellement, ils veillent sur ce rêve devenu vie, et rien de ce qui y advient n'échappe à leur entendement.
Les vampires sont incapables d'envisager ce qui sort de l'univers. Ils sont tout à la fois prisonniers et aveuglés. Inlassablement, éternellement, ils parcourent les mêmes lieux, et rien de ce qui s'en échappe n'effleure leur entendement.
Vous êtes un sage, a dit l'homme au vampire. Sage entre les sages, pouvez-vous répondre à une question qui me poursuit depuis mon enfance ?
Le vampire, plein de la certitude tranquille de sa race, a hoché la tête.
Qu'y a-t-il hors de l'Espace ? Qu'existait-il avant le Temps ?
Le vampire s'est arrêté.
Hors de l'Espace.
Avant le Temps.
Autour de lui, le monde s'est brisé. Comme un cocon de verre, il a explosé en une pluie étincelante dont chaque goutte, en le touchant, a laissé derrière elle une blessure sanglante qui ne se refermerait jamais.
Les dieux, a voulu répondre le vampire dans un élan de panique, car c'est vrai : les dieux sont supérieurs à leur œuvre. Mais jusqu'ici, le vampire n'avait jamais envisagé que quoi que ce soit puisse sortir de l'univers. L'Espace et le Temps ne sont-ils pas les limites ultimes ? Comment peut-on ne serait-ce qu'envisager de les dépasser ?
C'est drôle, a-t-il songé plus tard, d'avoir toujours su que les dieux avaient rêvé l'univers et de n'en avoir jamais conclu qu'il y avait quelque chose hors du Temps et de l'Espace.
Inéluctablement, les vampires finissent par se perdre dans le Vertige de l'infini. Qu'arriverait-il, alors, à un vampire qui regarderait au-delà de l'infini ?
Ce fut le début, quand un homme, en deux questions, terrassa un immortel.
Plus tard dans la nuit, alors que la magie vampirique courait dans les veines de l'homme et que le vampire, les yeux fous, essuyait d'une main le sang sur ses crocs, l'homme a clos ses paupières et a dit Je vous pardonne. Le vampire a ri de ce rire hystérique des êtres sur le fil qui se sentent perdre l'équilibre.
- Tu deviendras fou toi aussi, a-t-il craché. Pour ce que tu m'as fait, je te condamne à ne devenir plus qu'une ombre. Toi que les tiens révèrent, je te maudis ! Ton esprit trop brillant se perdra dans une soif que rien ne peut étancher ! Ta curiosité trop vive te poussera vers ta destruction ! Les disciples que tu chéris ne verront plus en toi qu'une bête furieuse !
Quelle réaction puérile ! Ce qu'il n'avait pu vaincre par l'esprit, il a voulu le terrasser par la force. Le vampire, dans une vengeance futile, a tué son messager.
Ce fut le début, quand Skotoma, dans une vaine tentative d'oublier sa faute, s'exila en Eldarya et changea jusqu'à son nom.
Dorénavant, on l'appellerait Nevra.
Des siècles plus tard, il apprit que l'homme, plutôt que de tomber dans la folie des Mordus, avait préféré le poison. Nevra s'est promis que de toute éternité, où que les dieux le poussent, jusque dans le Vertige, il honorerait la mémoire du Grec Socrate.
Ezarel traîne son insupportable contentement où qu'il aille. Impossible de ne pas le remarquer : son sourire suprêmement satisfait est comme une cape de fils d'or tissée de diamants, avec en sus de petites clochettes en argent accrochées sur les côtés qui tintinnabulent à chacun de ses pas.
Brillant, prétentieux et dépourvu de tout bon goût, complète Nevra en retroussant les lèvres sur ses crocs.
Comme on peut s'y attendre, tout est de la faute de l'humaine. Y a-t-il quoi que ce soit dernièrement dont la responsabilité ne puisse être attribuée à l'insupportable intruse ? Sa simple vue suffit à gâcher une journée entière ; Nevra ne peut même plus admirer les longues mèches brunes de Skri sans imaginer voir la chevelure semblable de la fille.
Qu'a-t-elle fait, cette fois ? A-t-elle failli tuer un rejeton d'un des peuples les plus éminents d'Eldarya ? S'est-elle mise à portée de griffe d'un Blackdog ? Pire, bien pire ! La machine à rumeurs de la Garde lui a rapporté qu'elle possède une formation d'alchimiste – ou de chimiste, comme elle dit – et qu'elle a amené avec elle une encyclopédie de connaissances en la matière. Depuis qu'il le sait, c'est Yule, Samain et Beltane en même temps pour Ezarel, qui se pavane comme un paon en chantant à qui veut l'entendre les louanges de sa recrue.
C'est intolérable.
Les dieux soient loués, l'Elfe a tout de même le bon sens de ne pas complimenter la fille en face. Au contraire, il lui sort les piques les plus pernicieuses de sa vaste collection, et Nevra s'en sent tout à la fois soulagé et inquiet. Soulagé parce qu'il ne faudrait pas que la fille s'imagine qu'elle a une quelconque valeur ; inquiet parce que… c'estson rival ! Et la fille, lui murmure ses fidèles Ombres, hoche la tête avec indifférence face à ces assauts verbaux puis retourne à son travail sans répondre. Evidemment, ça ne fait qu'encourager Ezarel qui tente inlassablement de la faire sortir de ses gonds.
Du coup, leur rivalité passe à la trappe et Ezarel n'est pas venu le narguer depuis six jours. Nevra décide de blâmer la fille : c'est de sa faute, après tout, s'il perd l'une de ses distractions préférées !
J'aurais dû m'en douter, songe-t-il en contemplant le Cristal aux reflets chatoyants. Un être qui n'a pas de magie, c'est forcément une mauvaise nouvelle.
Le culot de l'humaine n'admet aucune limite. Lui piquer son jouet préféré !
Au moins n'a-t-elle pas touché à ses amantes. Les Sept, comme il les appelle dans le secret de ses pensées, sont à lui et à personne d'autre. Si l'humaine s'en approchait, au diable les ordres de Miiko : il lui faudrait sévir.
Il est des chiffres qui sont sacrés. Inscrits dans la trame du monde, participant à l'arithmétique subtile qui gouverne l'univers, ils offrent à qui les connaît ordre et pouvoir. Sept, tout comme trois, zéro ou treize, est l'un de ces chiffres.
Quand il a intégré la Garde d'Eel, Nevra a décidé qu'il aurait sept amantes. Ça lui a pris comme ça, une envie soudaine et inexplicable qu'il n'a pas cherché à justifier, un désir d'esthète peut-être. Zéro serait trop triste ; trois inviterait la jalousie entre les élues ; treize lui volerait toutes ses heures d'éveil. Non, il en veut sept, point, et sept il aura : quelle Fée le refuserait ? Il est un vampire, un enfant des dieux fait de magie pure, et pour une Fée, rien ne saurait être plus aphrodisiaque. Elles s'imaginent que c'est parce qu'il est beau, qu'il parle bien, qu'il a du charme. La vérité est toute autre : ce n'est que la magie en lui qui les hypnotise, comme un assoiffé contemplant les courants d'une rivière avant d'y plonger le visage.
Ses Sept, Nevra les choisit avec soin. Pas question d'en ajouter une sur un coup de tête pour l'ôter un mois plus tard ! Les Sept seront une œuvre, une ode à sa quête séculaire, et il respecte bien trop la Question qui le hante pour ouvrir ce groupe à la première venue.
Six ans après le début de la Garde, les Sept comptent cinq femmes. Deux manquent encore à l'appel. Là où un autre s'agacerait, Nevra ne songe même pas à se sentir impatient. Six ans, c'est une peccadille pour un immortel, et pour tout dire, il ne s'attendait même pas à trouver autant en si peu de temps. C'est la Garde, songe-t-il en inspectant l'uniforme des recrues sur le point de partir en mission : l'organisation de Miiko réunit des personnalités aussi éclectiques que fascinantes.
Miiko, tiens, parlons-en. Miiko est un problème. Elle doit être l'une des deux restantes, Nevra y tient comme un Blackdog tient à son os à moelle, mais elle persiste à le refuser.
Cette femme, se dit-il en remontant les bretelles à un Satyre qui n'a pas entouré ses sabots de tissu, cette aventurière aux multiples facettes ne cesse de le surprendre. Les kitsune ne sont pourtant pas des créatures particulièrement puissantes. C'est le triste destin des hybrides que de se situer au bas de l'échelle du pouvoir… Et pourtant Miiko, quand elle daigne se battre, manie épée et magie avec une dextérité d'Elfe. Elle tourbillonne comme une chamane invoquant les esprits, libère glace et feu tel un élémentaire des saisons, charge ses coups d'une grâce létale. Tout le monde dans la Garde a perdu au moins une fois contre elle, même Nevra : trop occupé à admirer la beauté de ses mouvements, il en a négligé la dague au bout de son bras et l'a payé d'une large balafre en travers de l'estomac.
Il aurait pu se sentir vexé. Son rôle au sein de la Garde, le masque de Don Juan au sang chaud qu'il arbore aurait voulu qu'il s'énerve. Il n'en a pas été capable : le coup de Miiko était bien trop beau pour éprouver autre chose que de l'admiration. Voilà pourquoi, tous les mois, quand ses pouvoirs de régénération viennent à bout de la blessure pour ne laisser qu'une peau pâle et intacte, Nevra sort sa dague et la rouvre. Il aime le contact de cette cicatrice, la façon dont elle le tire quand il se plie en arrière, il aime avoir conscience qu'une femme dans cette Garde a pu l'atteindre, lui l'immortel fils des dieux.
Cette blessure lui rappelle que les mortels ne sont pas tous aussi insignifiants qu'ils en ont l'air.
Après tout, c'est bien un mortel qui lui a révélé la Question…
Et ce sont les mortels, il en est fermement convaincu, qui le mèneront jusqu'à la réponse. N'est-ce pas là le rôle des Sept ? Sept faéliennes aussi différentes que la nuit et le jour, unies autour de lui comme des prêtresses adorant une idole ; sept femmes dont chacune, au centre de son âme, porte un morceau de la réponse qu'il cherche. S'il reconstitue le puzzle, trouvera-t-il enfin la paix ? Ou bien ces pièces éparpillées par le vent, une fois réunies, refuseront-elles de former le motif qu'il désire ?
Comprendra-t-il enfin ce qui lui échappe depuis des millénaires ? Ou se retrouvera-t-il à la lisière du désespoir, tel un artiste tentant en vain de reconstituer un vase brisé pour lui rendre son ancienne gloire ?
Il l'ignore, et cette ignorance le ronge. Les vampires sont faits pour comprendre. Rien, sous le ciel divin, ne peut leur être inconnu.
Au fond de lui, Nevra sait bien ce que cela signifie. Rien, dans l'univers créé par les dieux, n'est incompréhensible pour un vampire… Ce qui signifie que sa Question sort des limites de l'univers.
En tentant de franchir ce rempart de brouillard, ne s'oppose-t-il pas aux dieux eux-mêmes ?
Nevra détourne le regard et va s'allonger. Il ne veut pas – ne peut pas – y penser trop longtemps. S'il s'y risquait, peut-être un dieu percevrait-il en lui le goût amer de la trahison, et alors adviendrait… quoi ?
Cela non plus, Nevra ne le sait pas, mais il est certain d'une chose : il ne veut surtout pas encourir la colère des dieux.
