Nevra a entendu beaucoup de contes au cours de sa longue, longue vie. Des histoires d'amour ou de rage, mais aussi des histoires de patrie, ou encore de gloire – et parfois, rarement, des histoires d'amour et de rage et de patrie et de gloire.
Des histoires qui regroupent en leur sein l'essence même de la mortalité.
Parmi ces histoires, bien sûr, se trouve l'Iliade. Nevra n'en démordra pas : de tous les récits des mortels, aucun ne surpassera jamais la splendeur de cette épopée. Il n'était pas en Grèce à l'époque où une armée s'est attaquée à la mythique Troie ; il voguait plus à l'Ouest, dans une Chine qui, à l'époque, faisait figure de joyau parmi les civilisations humaines… Et peut-être est-ce cette distance qui lui permet d'apprécier l'Iliade plus que beaucoup d'autres vampires. Car s'il avait pu admirer les murailles de Troie, qu'aurait-il vu ? Une armée immense attaquant une cité imprenable : vision superbe, certes, mais non transcendante.
Il n'y a eu ni héros, ni dieux dans la Guerre de Troie. Il n'y a eu ni Ulysse aux mille ruses, ni Achille aux pieds légers, ni Hector au casque étincelant.
Le mythe, comme souvent, a surpassé la réalité.
Ses doigts caressent la joue d'Hélène. Face à lui, la faélienne dort du sommeil des justes. Un rayon de lune vient caresser son épaule dénudée ; dans la froide lumière de la nuit, l'éclat blond de sa chevelure semble adouci, presque éteint.
Peu de sujets sont à l'abri de la curiosité dévorante d'un vampire. Pour Nevra, la guerre de Troie est de ceux-là. La vérité historique, s'il s'acharnait à la déterrer, ne pourrait être à la hauteur de la splendide épopée qu'Homère en a fait ; ce ne serait qu'un énième conflit pour des terres, des esclaves ou de l'argent.
La pomme d'or offerte aux trois déesses par Eris, Pâris le prince berger sommé de choisir la plus belle des trois, les rois grecs honorant leur serment et prenant les armes pour ramener Hélène à Ménélas… Tout cela s'envolerait, récits fragiles réduits en fumée par les flammes purificatrices de la réalité.
Mieux vaut laisser l'Iliade draper la guerre de Troie d'un voile de beauté tragique. Après tout, se dit-il, lui l'immortel qui vivra jusqu'à la fin des temps, y a-t-il plus belle mort que celle qu'on dépose aux pieds d'une femme ?
- Es-tu Hélène ? murmure-t-il dans un timbre si grave que la faélienne allongée à ses côtés ne le perçoit pas.
A Eel, on l'appelle Hélène l'Etincelante, et pas seulement à cause de sa Garde. Elle est de loin la plus belle femme de la ville : une nymphe marmoréenne aux cheveux comme une rivière d'or, aux yeux d'un bleu de crépuscule, aux traits si délicats qu'on croirait voir l'œuvre d'un artiste qui, après une longue vie à la chercher, a finalement trouvé la perfection. Quand le soleil la touche, sa chevelure lui fait comme un halo de lumière ; elle semble alors quitter sa peau de mortelle pour devenir un ange marchant d'un pas léger au milieu de la ville, et chacun se retourne pour l'admirer.
Belle, superbe Hélène. Froide, glaciale Hélène. Beauté de marbre enfermée dans sa tour d'orgueil… C'est ce qui se murmure sur son passage.
Peu connu est le fait qu'avant lui, Hélène n'avait jamais eu d'amant. Mâles et femelles auraient pourtant donné beaucoup pour s'introduire dans le cœur de cette splendeur intemporelle - voire, dans de nombreux cas, un peu plus loin que le cœur. Depuis son plus jeune âge, lui a-t-elle révélé un jour, on l'a couverte de cadeaux, on lui a offert tous les privilèges qu'elle désirait, on s'est allongé dans la boue pour qu'elle ne se salisse pas les pieds. C'est une preuve de sa droiture que malgré cet océan de flatteurs, elle soit parvenue à un niveau de compétence suffisant pour intégrer la Garde Etincelante. Il en faut plus pour impressionner Miiko qu'un joli minois.
Et Nevra, vous demandez-vous sans doute, comment a-t-il fait, lui, pour posséder cette nymphe tant convoitée ? Quels stratagèmes a-t-il déployés, quels poèmes a-t-il chantés en l'honneur de la belle, quels cadeaux rares a-t-il dénichés dans des caves oubliées ?
La réponse est simple : il n'y a eu ni stratagèmes, ni poèmes, ni cadeaux. Cet obstacle que d'aucuns pensaient insurmontable, Nevra l'a abattu d'un banal sourire malicieux. Là où tous les autres s'inclinaient, lui s'est tenu droit, en vampire certain de sa supériorité… Et Hélène a cédé.
C'était pourtant évident, se dit-il en embrassant la nuque de la faélienne assoupie. Hélène n'a jamais voulu de ce piédestal sur laquelle on la place. On l'a érigée en icône alors qu'elle ne désirait que remplir son devoir de gardienne. Dès lors, était-il surprenant qu'elle se jette avec reconnaissance dans les bras du premier qui la verrait comme une personne au lieu d'un fantasme ?
Dans l'obscurité de la chambre, Nevra laisse sa main courir sous les draps.
Ce qui l'a immédiatement intrigué chez Hélène, c'est qu'en dépit de son malaise face à la déférence dont chacun fait preuve envers elle, elle n'a jamais cherché à se débarrasser de son rôle de princesse de glace. Certes, elle s'est accrochée à lui avec une gratitude éperdue quand elle a vu que lui, au moins, acceptait qu'elle soit femme et faillible ; mais elle laisse les autres l'enfermer dans ce cocon que leurs regards tissent.
Hélène, quand on la connaît, n'est ni distante, ni froide. Elle entre à peine dans l'âge adulte. Elle aime les boucliers, elle admire Miiko, et elle s'est dévouée corps et âme à la reconstitution du Grand Cristal.
Elle est aussi, hélas, une grande romantique.
D'une main habile, Nevra écarte délicatement les jambes de la belle endormie. Hélène est dos à lui ; ils sont nus tous les deux, couverts seulement d'un drap qui ne masque rien des courbes de la jeune nymphe. Lentement, sa main caresse une peau soyeuse piquetée de doux poils blonds. Hélène remue dans son sommeil ; avec un sourire, Nevra se soulève sur un coude et vient coller son corps contre le sien.
Bien vite, les gémissements d'Hélène viennent se perdre entre l'extase et le sommeil. A moitié endormie, elle doit avoir l'impression de rêver. Même quand ses murmures s'envolent vers des octaves inexplorées, elle garde les yeux mi-clos et le corps soumis. A cet instant, alors qu'un dernier coup de hanche le projette en elle, Nevra se sent moins vampire qu'incube. Ce n'est qu'en se retirant qu'il réalise que l'une de ses mains tire la tête d'Hélène en arrière, et que l'autre lui écarte les jambes dans une position qui rappelle plus les prostituées du bordel d'Eel que la petite noblesse dont la nymphe est issue.
Hélène se laisse retomber sur le dos, repue. Nevra observe avec fascination le mouvement de ses seins qui montent et s'abaissent alors qu'elle reprend son souffle.
- Nevra, appelle-t-elle doucement.
Le vampire fronce les sourcils. Ils partageaient un si beau silence, tous les deux. Pourquoi tient-elle à le rompre ?
Une main vient serrer la sienne. Il résiste à l'envie de la repousser.
- Je sais qu'il y a d'autres femmes, chuchote-t-elle dans l'obscurité, je comprends, mais… est-ce qu'au moins tu m'aimes ?
Nevra sourit. Elle est moins endormie que ce qu'il croyait. Il faudra qu'il attende plus tard dans la nuit, la prochaine fois, et qu'il la prenne avec moins de vigueur.
- Comme tu es étrange, répond-il en caressant de ses doigts un téton dressé. Bien sûr que je ne t'aime pas.
L'amour n'a rien d'un mystère pour Nevra. Qu'on puisse croire le contraire l'étonne.
Les faéliens ne s'accouplent-ils que lors du solstice d'hiver ? Non, bien sûr que non, et pourtant n'importe quel bambin un peu instruit sait pourquoi les sowiges choisissent cette nuit pour leurs parades amoureuses. Comprendre ne signifie pas ressentir. C'est ainsi qu'un vampire comprend l'amour, sa nécessité pour la pérennisation de l'espèce, les différentes manières dont il se manifeste selon les individus, sans pour autant l'expérimenter lui-même.
Pourquoi, du reste, un vampire aurait-il besoin de s'attacher à un être en particulier ? Il n'y a pas de descendance à concevoir, pas de progéniture à nourrir et garder du danger, quand on appartient à la caste glorieuse des fils de dieux. L'amour, dès lors, n'a nul raison d'exister. Quel usage feraient les vampires d'un mécanisme évolutif, eux qui n'évoluent pas ? Les immortels n'ont pas besoin de s'adapter au monde.
C'est le monde, songe Nevra en étranglant sa cible de mission, qui s'adapte à eux.
L'amitié, voilà quelque chose qu'il sait ressentir. Certes, sa vision en est un peu biaisée : s'il devait concevoir un filtre d'amitié, peut-être y glisserait-il une cuillère de condescendance, un brin de doux mépris en fleur, une pincée de détachement.
Nevra apprécie Ezarel, Ezarel apprécie la Crylasm apprivoisée de Régine, la Crylasm apprécie son humaine. Il y a une hiérarchie à respecter.
Les couloirs du QG sont bien vides aujourd'hui, songe-t-il en les parcourant d'un pas énergique. Rien d'étonnant : la Nuit Obscure a été l'occasion pour les ennemis d'Eel de mener plusieurs attaques simultanées, et de nombreux gardiens ont depuis élu domicile dans une infirmerie surpeuplée.
L'Obsidienne en particulier a payé un lourd tribut. On a cru un instant que Valkyon allait y passer, mais Eweleïn a embarqué Ezarel et Agacie dans une opération de quatre heures sur le fil du rasoir, et les Absynthe ont triomphé. Valkyon se remettra. La question des séquelles reste cependant dans tous les esprits, comme une lame menaçante suspendue au-dessus du guerrier le plus accompli de la Garde.
Et si Ezarel a initialement suggéré de remplacer Agacie par l'humaine – soi-disant formée aux premiers soins sur Terre… Eh bien, Nevra essaie de ne pas y penser. De toute façon, Eweleïn a fermement refusé : quelle que soit la formation de la fille, une opération critique n'est certainement pas l'occasion de faire ses preuves. Nevra a ressenti une satisfaction mesquine en voyant l'humaine reculer d'un pas, comme choquée. Pour qui se prend-elle, cette morveuse arrogante ?
Mais enfin, tout cela est passé. Miiko a lancé une nouvelle vague de recrutement pour remplacer les soldats tombés au front. En attendant l'arrivée des têtes blondes, la Garde se replie sur elle-même comme un animal blessé qui lèche ses plaies avant de repartir en chasse.
Deux de ses Ombres le saluent en passant. Il leur répond d'un hochement de tête. Malgré les événements des derniers jours, il se sent d'excellente humeur. Il est rentré trois heures plus tôt et le goût du sang de sa cible n'a pas encore quitté ses papilles. Sang de troll, un met étonnamment raffiné pour des créatures aussi rustres…
Nevra aime les choses qui ont du goût. Le sang de troll est un vin rouge et entêtant ; en comparaison, celui des nymphes est un blanc trop sucré, celui des brownies une piquette, et celui des Elfes tient plus du jus de raisin.
Non qu'il compte le dire à Ezarel ou Eweleïn. Savoir qu'il a goûté le sang de leurs semblables ne rehausserait pas leur opinion de lui, il s'en doute.
Quand il entre dans le laboratoire privé d'Ezarel, les rideaux sont tirés, la pièce pue la soude et une masse sombre est avachie sur la seule chaise de la pièce. Nevra claque la porte derrière lui aussi bruyamment que possible. Il va enfin pouvoir embêter son rival !
- On pique un petit somme en douce ? nargue-t-il en ouvrant grand les rideaux. Ce n'est pas sérieux pour un chef de garde, cher collègue !
La lumière du jour se déverse dans la pièce. Nevra serre brièvement les dents – dieux, comme il déteste le soleil ! – et se retourne vers Ezarel.
Deux yeux noisette cernés de noir lui renvoient son regard.
L'humaine. Que fait-elle ici ? Ezarel ne laisse que les Absynthes les plus hauts gradés pénétrer dans son antre. Est-elle entrée par effraction ? Mais elle n'a pas l'air paniqué des coupables pris sur le fait. Elle ressemble juste à une fille qu'on vient de tirer de sa sieste et qui réalise lentement qu'elle n'est plus au pays des songes.
- Vous supportez la lumière du jour, constate-t-elle d'une voix ensommeillée.
- Non, vraiment ?
C'est plus fort que lui. Sa tendance à débiter des évidences lui use les nerfs.
Elle hausse les épaules et repose sa tête sur ses bras croisés.
- Dans mon monde, les vampires tombent en cendres quand ils s'exposent au soleil, lâche-t-elle en le fixant toujours.
- Dans ton monde, il n'y a plus que de misérables humains !
Et il quitte la pièce d'un pas furieux.
Sale petite humaine avec ses regards lourds d'un sens qu'il ne parvient pas à déchiffrer. Tout ça finira mal, son instinct le lui souffle – un être sans magie n'a pas sa place à Eldarya. Si elle reste plus longtemps, elle sapera les bases mêmes de leur monde…
Plus que jamais, Nevra est décidé. Il doit la faire partir. La Question attendra : voilà sa nouvelle priorité.
