La magie est l'Energie originelle. Elle est lumière, elle est chaleur, elle est, en un mot : vie.

Voyez plutôt : sans le Soleil sur leurs pétales, les fleurs se pâment et s'apâlissent.
Un jour, une ermite un peu sorcière décida de fabriquer un talisman si puissant qu'il la protégerait dans cette vie et dans la suivante. Ivre d'ambition, elle dénicha un rituel oublié et y jeta l'intégralité de son pouvoir.
Sa dépouille desséchée fut retrouvée des mois plus tard, un anneau d'or terne au doigt, au milieu d'une flaque de manaa qui refusait obstinément de revenir l'abreuver.
La magie a une volonté propre et n'apprécie que peu d'être malmenée.

Sans le Soleil sur leurs pétales, les fleurs se pâment et s'apâlissent. Mais voyez donc : qu'un rayon audacieux s'attarde trop longuement, et elles se hâtent alors de flétrir en une corolle noirâtre.
Un jour, une nymphe aperçut un caillou de magie pure luisant dans un bosquet. Envoûtée, fascinée, son bon sens sacrifié à l'autel du désir, elle attrapa le caillou et le goba tout rond.
On raconte qu'elle creusa dans la plaine des rivières de sang frais, et qu'un pays entier uni dans ses efforts fut à peine suffisant pour en venir à bout. Aujourd'hui encore, des marchands douteux vendent aux crédules de petites fioles qui contiennent, ils l'assurent, le sang de la nymphe folle.
Mais ces vieilles légendes se déforment au passage des générations, telles l'acier sous le marteau du forgeron : était-ce une nymphe dans une plaine, une fée sur une montagne, ou une dryade dans une forêt ?

Les mortels ont besoin du Sang des Dieux pour vivre, mais ces tristes créatures ne peuvent en produire. Tragique destin que le leur ! Traînant leurs carcasses dans une dépendance perpétuelle, ils ne parviennent à subsister qu'en absorbant la magie de leur environnement. Qu'on ne s'imagine cependant pas que tous ont des besoins égaux, oh non ! Chaque espèce, et chaque race en son sein, a son propre équilibre à maintenir. Jamon s'affamerait s'il mangeait comme Ykhar ; Ykhar s'aliterait si elle mangeait comme Jamon. Ezarel dépérirait s'il se contentait de la magie de Chrome ; Chrome deviendrait fou s'il tentait d'égaler la magie d'Ezarel.

La magie est, après tout, le Sang des Dieux, source de toute vie. Qu'elle se déséquilibre, et soudain le fragile échafaud de l'existence s'effondre.
Nevra le sait : c'est à sa magie qu'on juge la valeur d'une vie. Sans magie, d'ailleurs, rien ne peut subsister. Il le sait, oui, de cette certitude absolue et invulnérable qu'ont les enfants des dieux…

Et puis il y eut l'humaine.

Car l'humaine vit ! Dénuée de toute magie, elle pavane son anormalité comme d'autres arboreraient un bijou. C'est insupportable ! C'est incompréhensible ! Comment peut-elle exister ? Assis sur le toit de la salle du Cristal, Nevra sent sa mâchoire se crisper…
Et soudain, une idée naît, comme un filet de fumée s'échappant du feu qu'on tente d'allumer. Rien d'autre qu'une pensée qui abruptement éclate en un brasier de compréhension pure : mais oui ! Est-ce que par hasard, les dieux… Enfin, il touche au but ! Serait-il possible que la magie…

Un rayon de lune vient frapper son œil. Sa paupière cligne ; c'est une vague, réalise-t-il, qui, en arrondissant le dos comme un chat qu'on caresse, a reflété vers lui l'éclat bleu d'Opale. Dans le ciel d'Eldarya, la lune semble darder sur lui un regard désapprobateur.
Il secoue la tête. A quoi songeait-il ? Son idée s'est enfuie.

Bah ! Ce n'est pas grave. Ça ne devait pas être bien important.


Nevra parcourt le couloir d'un pas conquérant. Pourquoi cacherait-il sa bonne humeur ? Les étoiles elles-mêmes semblent s'être alignées pour rendre cette journée parfaite.
D'abord, le soleil se cache. De lourds nuages sont venus couvrir l'agaçant astre jaune, et Nevra savoure l'absence de cet imbuvable hypocrite.
Ensuite, il y a Skri. L'Obsidienne est de retour d'une mission longue durée. Elle est indemne et, plus important encore, frustrée : sa mission a viré à la catastrophe, la cible qu'elle devait ramener vivante vaincue par de trop graves blessures. Dans une carrière jusque-là sans failles, ce résultat fait tache ; or Skri, guerrière fière et farouche, supporte mal l'échec. Depuis son arrivée au QG, elle rôde dans les salles d'entraînement comme un fauve en cage. Quand Nevra est apparu dans sa chambre à la tombée de la nuit, ce n'est plus une femme, mais une lionne furieuse qui s'est jetée sur lui, désireuse d'oublier dans la chair le goût amer de cette maudite mission.

L'endurance légendaire des Obsidiennes n'a pas démérité. Il a fallu attendre les premiers rayons du soleil pour que Skri s'endorme enfin, repue, dans des draps tachés de rouge et de blanc.

Nevra sourit tout en marchant alors que sa magie régénère la peau lacérée de son dos.
Skri est à la douce Hélène ce que le feu est à la glace. Là où Hélène dissimule son romantisme, Skri assume sans complexe sa violence ; quand Hélène demande une passion raffinée, Skri exige du sexe dans sa forme la plus crue.

C'est qu'elle ne sait pas cacher, Skri. Comment le pourrait-elle ? Qu'elle le veuille ou non, sa plus grande faiblesse s'exhibe aux yeux du monde. Son visage, face hideuse couturée de cicatrices pourpres, masque de peau figé dans une grimace perpétuelle, semble offrir à Eldarya toute entière un sourire infect. Nul, en la croisant pour la première fois, ne peut contenir un sursaut d'horreur. A quoi sert de craindre le jugement des autres, lorsqu'on vit enfermée dans le corps d'un monstre ?

Skri est une tragédie en trois actes : abandon, viol, esclavage.

Et Nevra se demande, quand il la voit passer dans un couloir, son menton fendu levé plus haut que la plus noble des dames : quelle fierté mal placée est-ce là ? Quel optimisme increvable, quel courage imbattable, quel esprit revanchard lui permettent d'avancer là où n'importe qui d'autre aurait abandonné ?
Nevra se contre-fiche de Valkyon. A ses yeux, le capitaine de l'Obsidienne n'est qu'une brute trop pragmatique. Mais lui au moins, reconnaît volontiers le vampire, offre à Skri le respect qu'elle mérite. Contre vents et tempêtes, en digne Obsidienne, Skri n'arrêtera jamais de se battre.
Alors Nevra s'interroge : jusqu'où tiendrait cette détermination sans failles ? Que ferait Skri, elle qui a pris son destin à bras-le-corps, si elle devait lutter contre la seule chose qui surpasse le destin ?
Irait-elle jusqu'à affronter…

Soudain, Nevra vacille. Son pied s'écarte. Sa jambe se perd. C'est d'une main tremblante qu'il se rattrape in extremisau mur.

Jusqu'à affronter…

La nausée le prend. Une peur irrationnelle le saisit à la gorge.
Il se redresse, chancelant. Par chance, personne ne vient jamais dans ces corridors excentrés : son accès de faiblesse passera inaperçu. Que m'est-il arrivé ? se demande-t-il. Est-ce là ce que les mortels appellent une maladie ? Mais les vampires ne tombent jamais malades ! Ils sont des êtres de magie pure, après tout, et le Sang des Dieux oblitère les virus et autres bactéries.

Ce… n'était sans doute rien.

Oui, voilà. Ce n'était rien. D'ailleurs, la douleur reflue dès qu'il se remet à marcher. Un vertige momentané, peut-être, a inversé le haut et le bas ; il n'a assisté, se persuade-t-il, qu'à un hoquet de l'univers qui, pendant une seconde, a oublié la gravité.

Le vampire reprend son chemin. Une demi-heure après le lever du soleil, le QG est quasiment vide. Comme il est plaisant de se promener seul au milieu du bâtiment endormi ! Mais attention : n'est-ce pas un bruit de pas qu'il entend arriver ? Non, c'est plus qu'un pas. C'est un petit trot régulier qui se rapproche à chaque seconde...
Nevra dresse l'oreille. Bientôt, l'inconnu qui interrompt sa solitude se dévoilera. Qui donc se promène si tôt dans cette aile désertée ? Devant lui, la courbe du couloir dissimule encore l'apparence du gardien. Est-ce un Absynthe, un Obsidien ? Pas une de ses Ombres, car le pas est trop lourd…

Puis la silhouette apparaît et la bonne humeur de Nevra s'écroule comme un château qu'on bombarde.
L'humaine.

Il l'aurait laissée passer, Nevra peut le jurer. Il se serait contenté d'un regard dégoûté. Bon, peut-être aurait-il craché sur son passage – elle est répugnante –, mais c'est tout. Vraiment, il n'aurait rien fait d'autre si, en l'apercevant, elle n'avait serré contre sa poitrine la fiole entre ses bras.

Pour Nevra, ce geste équivaut à une invitation. Il est le capitaine de l'Ombre, fouineur par nature, et savoir que la fille veut lui cacher quelque chose redouble son envie de découvrir quoi. D'un mouvement fluide, il lui ôte la fiole des bras et, pour faire bonne mesure, crochète sa jambe gauche. Quand elle s'écroule au sol, il ne la regarde même pas. La fiole a capturé son attention.

Sa main gauche a agrippé le col de la bouteille ; la droite la tient par en-dessous. Il la soulève jusqu'au niveau de son œil. Par la grande fenêtre du couloir, la lumière grisonnante du jour nuageux vient s'y perdre.
Quelle est cette potion ? Elle tourbillonne comme une tornade liquide aux teintes pastelles. On croirait contempler du Cristal fondu… Nevra caresse un instant l'idée que la fille ait commis le blasphème suprême, qu'elle ait gardé un éclat du Joyau Sacré pour son propre usage. Mais non, la magie qu'il sent entre ses mains n'est pas assez puissante.
Il y a pourtant quelque chose de fascinant dans le ballet lumineux de cet élixir… On croirait voir l'alambic d'un dieu distillant la lueur pâlotte du matin en un concentré stellaire.
Y a-t-on enfermé l'esprit d'une rivière ? Car soudain, le courant s'apaise ; il se fait voluptueux, tout de courbes rondes et de déliés lascifs qui s'entrelacent en motifs oniriques. La lumière, elle, se renforce, et Nevra a alors l'intime conviction que lui seul peut observer ce scintillement diffus. C'est une aube perpétuelle qui se lève encore et encore entre des parois de verre. S'il regardait bien, y verrait-il des perles pâles, comme autant d'étoiles enfermées ?
Est-ce un portail qu'il a entre les mains ? Une fenêtre ouverte sur l'éveil d'un monde nouveau ? L'idée lui donne le vertige : oui, c'est bien un éclat qu'il vient d'apercevoir dans cette mer rose pâle – ou bleu – ou peut-être lilas – et il se souvient d'autrefois, de la naissance des mondes, du spectacle d'un temps où il n'existait pas… Quand les cieux, en souverains magnanimes, couvraient d'une cape d'ombre l'univers tout entier, quand chaque astre isolé brillait si fort qu'il semblait prêt à éclater dans une déflagration qui dévorerait l'Espace. Oh, Nevra se souvient, oui – qu'importe qu'il n'en ait rien vu ! Le Sang des Dieux en lui hurle à la lune comme un loup exilé de la meute. Le flacon danse entre ses mains ; il pourrait se perdre dans l'infini qu'on y distingue. Il pourrait passer l'éternité à contempler chaque détail de ce tableau sans fin.
Et Skotoma se penche à chaque seconde un peu plus, fasciné au-delà des mots par le tournoiement paresseux de ce ciel miniature…

Puis l'aiguille maladroite d'un murmure le pique.

Qu'y a-t-il hors de l'Espace ?
Qu'existait-il avant le temps ?

Nevra se jette en arrière. Son souffle est court ; ses yeux sont écarquillés. Dans un élan de panique, il lance la potion loin de lui.
Qu'est-ce que c'était ?! Il a failli… Il a failli…

La bouteille explose en une pluie de verre. Une flaque rose coule sur la pierre, et c'est comme si les paillettes cristallines imitaient des centaines d'étoiles…

Non ! Nevra détourne le regard, sa poitrine montant et s'abaissant à un rythme irrégulier.
Quelle était cette chose ? Il a failli… c'est invraisemblable ! Ce n'était qu'une potion, et pourtant il a failli tomber dans l'inéluctable.
Dans le Vertige.
La honte alimente les flammes de sa fureur. Si la Question ne s'était pas rappelée à lui, il aurait passé l'éternité à contempler une fiole !

- Mais ça ne va pas ? s'exclame l'humaine à côté de lui.

Nevra la fixe, l'œil hagard.

- Il n'y avait qu'un seul exemplaire de cette potion ! Qu'est-ce qui vous a pris ?

Elle m'a piégé. Elle a voulu l'envoyer dans le Vertige. Nevra se sent empli d'une certitude absolue : l'humaine a voulu se débarrasser de lui. Qu'importe qu'elle ne connaisse ni sa vraie nature, ni l'inéluctable destin de sa race ! Elle a voulu le piéger en usant d'une potion sacrilège…
Nevra inspire. Expire. Commence à s'éloigner. Il est un vampire, pas un Mordu. Il gardera le contrôle.

Et c'est dans un parfait contrôle, en étant conscient de chacun de ses actes, qu'il chassera d'Eldarya cette vermine exécrable.

- Où allez-vous ? crie l'humaine derrière lui.

Le temps qu'elle songe à lui courir après, il est déjà loin.


Ce n'est qu'une fois la nuit tombée que Nevra se glisse enfin hors du quartier général.
Il veut sortir. Il a besoin d'air. Depuis cette matinée fatidique, le QG a pris des allures de camisole : s'il y reste une heure de plus, Nevra sait que sa patience d'immortel ne tiendra pas. Il s'investit trop, voilà la vérité ! Depuis combien de temps n'a-t-il pas senti une rage authentique naître dans sa poitrine ? Lui qui a tant vécu, jamais, ou presque, n'a-t-il si bien perçu les fissures qui parcourent son masque.
L'humaine n'est pas réapparue de la journée. Son sommeil magique n'a pourtant pas duré ; prudent jusque dans la colère, Nevra n'a pas abattu sur elle une vague d'intention pure. Comment prévoir la réaction de cet être sans magie face à un tel assaut ? Peut-être se serait-elle simplement endormie. Peut-être aurait-elle succombé sur le coup.

Peut-être même – terrifiante pensée ! – n'aurait-elle rien ressenti…

Aussi le fils des dieux a préféré agir sur le monde matériel. Un nerf contracté par des doigts invisibles a précipité la fille dans une torpeur aussi brève qu'irrésistible.
Il ignore ce qui est advenu ensuite. Une chose est certaine : lui n'aura à craindre nulle répercussion pour ses actes. La fille, déjà, n'osera pas l'accuser. Mais si d'aventure elle s'y risquait, il pourrait toujours blâmer l'étrange concoction qu'elle transportait. Une si dangereuse potion, après tout, ne peut avoir été approuvée par le Conseil de l'Absynthe.
A-t-elle été prise en charge par son chef de garde ? Nevra l'espère à moitié. Il a d'ailleurs passé la journée à attendre qu'un Ezarel agacé vienne reprendre leurs joutes verbales. Quel plaisir ç'aurait été, alors, de révéler à l'autre chef de garde que sa précieuse humaine menait des expérimentations clandestines !

Nevra ôte la poussière qui macule son haut et ses bras. Après une telle journée, il a mérité du repos. Skri attendra ; les ardeurs de la lionne ne le tentent plus. Femme est volage, murmure-t-on à Eel, mais le chef de l'Ombre l'est plus encore.

Ce soir, c'est une autre dame qui recevra sa faveur. Les lunes ont parcouru la moitié d'un cycle depuis sa visite à la dernière des Cinq, et Nevra ne veut pas la négliger plus longtemps. Sa flamme amoindrie pourrait s'éteindre à tout instant, emportée par le souffle d'une seconde.
Terrible destin que celui des mortels !

Le vampire avance à travers la ville tel un maître en son domaine. Sur son passage roule une vague de murmures et de regards excités : il est célèbre à Eel, le coureur de jupons qu'on ne peut se résoudre à haïr, et chacun se presse à sa fenêtre pour le saluer du bras. Nevra, grand prince, distribue remarques taquines et clins d'œil suggestifs. Il se sent à l'aise, lui le fils des dieux, au milieu d'une foule de mortels qui tendent le cou pour l'apercevoir. N'est-ce pas là l'ordre des choses ? Même si sa nature profonde leur est inconnue, quelque chose en eux reconnaît sa supériorité. Ils se réchauffent à la flamme de sa magie…

Mais tout doit finir, et Nevra finit par quitter les faubourgs emplis d'adorateurs pour plonger dans des quartiers plus sombres. Elle n'a que peu de moyens, la dernière des Cinq, et ne désire pas quitter sa résidence miteuse. Sa vie de pauvreté lui colle à la peau comme un vêtement mal taillé ; elle l'a accepté avec ce fatalisme des vieilles gens qui savent que, si graves soient leurs soucis, ils prendront bientôt fin.
Un frisson d'horreur muette parcourt le vampire à cette pensée. Bien terrible destin, en effet, que celui des mortels qui acceptent leur sort et partent docilement à l'abattoir...
Il entre dans une petite ruelle dénuée d'éclairage, un de ces lieux où les déchets humains vous jettent à la figure leurs arômes pestilentiels et où les pavés inégaux redoublent d'efforts pour vous faire trébucher.

- Qu'est-ce que tu veux ? crache un homme aux larges épaules.

Ici, la méfiance est la norme. Mais Nevra est le chef des Ombres : ces poches d'obscurité dans la Cité Brillante, ces remparts de noirceur qui entachent Eel aux mille éclats, il les connaît bien.

- Je viens voir une dame, dit-il avec un demi-sourire qui dévoile une canine pointue.

L'homme s'écarte de la porte qu'il masquait. Aussitôt, Nevra l'oublie ; la chair à canon tout en muscles et quasiment dénuée de magie ne l'intéresse pas. Il monte l'escalier à grandes enjambées, évitant avec aisance les trois marches qui grincent et les deux qui s'affaissent. Une moisissure avide ronge les boiseries ; la doyenne qui veille d'ordinaire sur le premier palier n'est plus là, note-t-il distraitement. Le fumet de la rue, lui, est fidèle au poste, l'accompagnant dans sa montée comme un loyal compagnon.
Des gémissements se font entendre derrière les portes closes. C'est l'orchestre de la mortalité qui joue ici ses accords : les pleurs d'un nourrisson que sa mère épuisée câline, les cris de plaisir feint d'une actrice tarifée, les râles d'un ancêtre dont le regard se vide… Sordide et répugnante, la bâtisse serre sur son sein fripé les égarés de l'existence.
Quand Nevra arrive au troisième et dernier étage, une fresque rouge vif l'accueille. Un habitant encore optimiste l'a peinte il y a des années. Depuis, la peinture s'est écaillée pour révéler en-dessous un bois rongé par la vermine. Ce qui a dû être une œuvre d'art, autrefois, ne rappelle aujourd'hui rien tant que les prostituées des bas quartiers, avec leurs lèvres pourpres et leurs dents pourries derrière.
Nevra prend les paris. Sera-t-elle là ? Sera-t-elle seule ? Une délicieuse anticipation lui chatouille le bout des doigts. Il restreint ses sens pour profiter de ce rare moment d'incertitude. En cet instant, il ne sait pas. Y a-t-il quelqu'un derrière la porte ?
Puis la curiosité l'emporte sur la patience, et sa main pousse le panneau de bois.

Un souffle qu'il ignorait retenir lui échappe. Elle est bien là, recroquevillée sur son fauteuil comme une petite pomme ridée.

Nevra reconnaît tout : les yeux d'un bleu laiteux, les oreilles pointues qui sortent de la chevelure plus sèche que de la paille, le pot de chambre encore plein aux effluves jaunâtres… Il pourrait reproduire la scène de mémoire. Rien ne change jamais, ici – jusqu'à la familière sensation de malaise qui se love dans son estomac. Les vampires sont toujours perturbés par le spectacle de la vieillesse, et sur ce point au moins, Nevra ne fait pas exception à la règle.

- Marise, appelle-t-il.

L'aveugle lève la tête.

- Nevrina, répond-elle avec un sourire de ravissement enfantin. Tu es revenu.
- Je reviens toujours.
- Bien sûr, bien sûr ! Viens me voir, mon enfant, viens…

Nevra referme la porte et s'approche. Deux mains avides battent le vide à sa recherche ; Marise le saisit avec un couinement enchanté. Ses doigts lui parcourent le poignet, le bras, l'épaule avec l'agilité d'une araignée. La vieille elfe fait la moue, peu satisfaite de ce qu'elle sent. Avec une vivacité surprenante, elle plaque sa paume sur le torse du vampire avant de la retirer tout aussi vite.

- Ne joue pas avec moi, Nevrina, reproche-t-elle en lui pinçant le cou.

Elle veut toujours la même chose, Marise aux chairs fripées. C'en serait risible, si ça n'était aussi fascinant…

Nevra ferme son unique œil. Il est un enfant des dieux, un être de magie pure, et la magie n'a que la forme qu'on lui donne. Les contraintes matérielles n'ont pas de sens pour lui. Il pourrait être gouttelette dans un ruisseau, dragon aux écailles d'or, chêne aux branches innombrables – il pourrait être un monde, s'il le désirait.
Ce n'est pas un hasard s'il n'a échoué aucune mission d'infiltration depuis son entrée dans la Garde.

Les vampires sont des êtres de magie. Lentement, la silhouette de Nevra se brouille…

Marise pousse un cri de ravissement.

- Nevrina, te voilà ! s'exclame-t-elle en regardant dans le vide.

Mais ses doigts, eux, trouvent leur but : ils lui courent sur le buste avec une vigueur renouvelée. La vieille n'a aucune pudeur dans ses attouchements. Son désir est presque palpable.

- Comme tu es belle, murmure-t-elle avec une admiration jalouse. Comme tu es jeune !

Nevra sourit.

- Moi, je suis vieille, continue Marise alors que ses ongles caressent les mains de la vampire. Je suis vieille et je mourrai bientôt, mais toi… Laisse-moi te toucher, mon enfant, laisse-moi me rappeler…

Tous les mortels acceptent leur sort comme des dafalas qu'on mène à l'abattoir. Tous… ou presque.
Marise est un presque.

- Laisse-moi me rappeler, répète-t-elle en soulevant le haut de Nevra pour effleurer son ventre nu.

Et Nevra sourit face à cette ardeur teintée de désespoir. La peur de Marise semble emplir la petite chambre. Elle est prête à tout pour oublier la mort qui l'observe de ses orbites vides.

- Tu es si belle, ma Nevrina, murmure-t-elle d'une voix chevrotante. J'étais belle, moi aussi, il y a si longtemps… Tu n'étais même pas née à l'époque, ma jolie.

Comment réagirait-elle, cette ancêtre en fin de vie, si elle apprenait la vérité ?
Nevra savoure sans un mot le contact de ces mains froides sur son corps de femme.
Avant de rencontrer Marise, elle n'avait plus été femelle depuis des siècles. Le destin a voulu que Socrate n'apprécie point les femmes, et Skotoma a adopté l'enveloppe d'un homme pour le rencontrer.

Que penserait l'antique sage de cet étrange hommage ? Skotoma était mâle en le rencontrant, et depuis, Nevra a fidèlement conservé son apparence d'antan. Un jeune homme à l'œil gris, à la peau pâle et aux cheveux de jais : ainsi a-t-il traversé les âges, bien loin de la beauté slave qu'il privilégiait autrefois.

D'un doigt, Nevra effleure ses seins. Leur poids la surprend ; elle en a perdu l'habitude. Le toucher de Marise se fait plus vigoureux, plus intime aussi, comme si la vieille cherchait à mémoriser tous les détails de cette beauté que le temps lui a volé.

Et Nevra se laisse faire, souriant, souriant toujours face à cette mortelle qui, de ses doigts sans pudeur, tente d'oublier son terrible destin.

Les vampires ne connaissent ni début ni fin. Ils sont faits de magie, et la magie n'apparaît ni ne disparaît : elle est, voilà tout.

Nevra ne saurait dire jusqu'où remontent ses souvenirs. Il pense n'avoir pas vu les premières étoiles – mais en ces temps reculés, les certitudes étaient aussi fluides que l'eau des rivières. Il n'était que magie informe, alors, avant que les dieux, en créant la vie, n'offrent la conscience aux vampires.

C'était il y a bien longtemps, quand le Rêve des Dieux s'essayait à l'existence comme un bambin tentant ses premiers pas…

C'était il y a si longtemps, un temps à jamais envolé, et Nevra sent parfois la mélancolie le prendre quand il se rappelle de ce qui ne sera plus. Y a-t-il chose plus triste, songe-t-il en observant le ciel, que ce passé qui se dérobe dès qu'on cherche à le saisir ?
Les ignorants parlent de cycles. Imbéciles ! Le temps est un fleuve qui ne s'écoule que dans un sens. Rien de ce qui est révolu ne revient jamais ! Chaque seconde est un deuil, chaque heure une hécatombe !

Et son insatiable curiosité chante, encore et toujours, la même ritournelle : pourquoi les mortels acceptent-ils leur sort ?

Ce qui meurt ne sera plus. Ce qui naît n'a jamais été. Telle est l'implacable vérité de l'univers.

Et, alors que les doigts de Marise papillonnent sur ses jambes, Nevra observe son ventre plat avec un détachement de chirurgien. Là, peut-être, se trouve la seule chose que les vampires peuvent envier aux mortels…
Il n'offrira jamais la vie, lui. C'est un pouvoir réservé aux dieux et aux femmes. Il aura beau fouailler les entrailles des cadavres pour en imiter à la perfection le système reproducteur, jamais, dans son ventre, ne naîtra le miracle d'un nouvel être. Car les mortels ne font qu'utiliser la magie ; leurs existences sont vides de sens, leur multiplication ne met pas en danger l'équilibre du monde.
Mais un vampire est la magie. Nevra sait bien qu'un enfant de lui sentirait dans ses veines couler le Sang des Dieux. En venant au monde, le nourrisson augmenterait la quantité de magie présente dans l'univers…

Or c'est là, tous les vampires le savent, la prérogative des dieux.

La carcasse de Marise se secoue de sanglots envieux, et Nevra caresse du bout des doigts son ventre infertile.


- Où étais-tu ?!

Le vampire fronce les sourcils. Il vient à peine de passer les portes du QG et déjà, il peut sentir la tension fébrile qui y règne. Miiko s'est précipité vers lui dès qu'elle l'a vu – pas pour la raison qu'il souhaiterait, hélas. La femme-renard résiste encore et toujours à son charme dévastateur…

- J'étais sorti en ville, assure-t-il en levant les mains devant lui.
- Eh bien remets-toi au travail !

Et la chef suprême lui tourne le dos pour foncer vers Karuto.

Nevra fixe sur Keroshane un regard éberlué.

- Qu'est-ce qui lui prend ? Les Templiers ont attaqué un de nos avant-postes ?
- Pire, grimace la licorne. Pendant ton absence, des voleurs sont entrés dans le QG. Karuto nous a prévenus il y a moins d'une heure… On a plusieurs mois de nourriture qui manquent.