La saison chaude s'éloigne comme ces bottes de foin que les enfants font rouler au bas des collines : d'abord lentement, en butant sur chaque caillou, puis de plus en plus vite jusqu'à ce que même en courant à toutes jambes, les gamins n'arrivent plus à les rattraper.

Le soleil hésite, incertain, déversant des rayons qui effleurent à peine les remparts blancs. Une brise taquine les crowmeros puis repart vers le sud. La pluie va et vient, va et vient, dans un mouvement de balancier qui donne le tournis aux habitants des plaines. C'est pas un peu fini, ce manège ? se plaint-on dans les chaumières. Décidez-vous, vous autres là-haut !

Et puis un matin, Eel se réveille sous une épaisse couche de nuages. Un vent froid se faufile sous les portes : c'est yávië qui s'introduit jusque dans les cœurs. Ça y est, la saison chaude est passée. On ajoute un châle sur les épaules et une chaise supplémentaire à la table du petit-déjeuner ; elle restera vide, comme le veut la tradition, prête à accueillir l'invité indésirable qu'on ne peut chasser.

Yávië, c'est ainsi que les peuples elfiques l'appellent – sauf les elfes des bois qui s'accrochent encore à l'antique nom d'iavas. A l'autre bout du Troisième Continent, les nains préfèrent wemon. Quant à Nevra, il se surprend parfois à murmurer métoporon, et le mot, en quittant ses lèvres, laisse derrière lui un goût d'ancienne Grèce.
Le reste d'Eldarya, moins porté sur la linguistique, se contente d'automne. C'est un bon mot, ça, un mot solide, éprouvé par des millénaires d'utilisation. Mieux encore : c'est un mot ramené de la Planète Originelle d'où toute vie est issue. Les fées sont de grandes romantiques qui s'accrochent à ces miettes d'héritage.

Pourtant, si on lui demandait son avis, Nevra confesserait que ce choix l'a toujours mis mal à l'aise – comme un vêtement de seconde main dont on arrive à fermer les boutons, mais qui ne s'adaptera jamais tout à fait à la carrure de son porteur. On ne peut, songe-t-il, plaquer un même mot sur deux choses fondamentalement différentes. L'automne de l'Originelle est une saison à part entière. Le yávië d'Eldarya n'est qu'une charnière, un fil qui sépare les deux grandes saisons, une frontière tracée dans le sable que les vents de hrívë effaceront bientôt. Eldarya ne sera jamais l'Originelle. Après des siècles d'exil, il serait temps que les fées s'y résignent.

Yávië est une période propice à la mélancolie. On fait le deuil des espoirs de soleil ; chacun se lamente comme s'il venait de vivre sa dernière saison chaude. Pour certains, ce sera le cas. Nombre d'habitants se rappellent soudain de l'existence d'une vieille tante ou d'un voisin malade qu'ils doivent aller saluer. On n'entend plus guère de rires ; les enfants eux-mêmes, ces joyaux d'innocence, se laissent happer par la morosité ambiante. Ils n'y peuvent rien. Les nuages omniprésents pèsent sur tous les esprits. Une semaine plus tôt, on savourait chaque heure qui passe ; à présent, on détourne les yeux face aux horloges. Le mouvement incessant des aiguilles rappelle aux faéliens ce qu'ils ne savent que trop bien : la saison froide arrive. Sur un monde fragilisé par la perte du Cristal, elle sera redoutable.
Une étrange fébrilité, pourtant, finit par s'emparer d'Eel. Chacun attend ce que tout le monde redoute. La ville ressemble à une armée guettant un ennemi qui ne vient pas. Car yávië n'est qu'un passage, un prélude à la saison obscure - hrívë, rhîw, weman, ou simplement hiver. La tension est à son comble, les gardiens ont fort à faire pour calmer les esprits échauffés. Au fil des jours, les fées en viennent à souhaiter l'arrivée de la saison tant redoutée. Que l'hiver se montre, que l'ennemi se dévoile ! Tout est préférable à cette incertitude qui les ronge !

Avec yávië vient le vent, des bourrasques inlassables qui s'élancent dans les plaines pour s'écraser contre les remparts. Nevra aime ces rafales qui soufflent à toute heure du jour ou de la nuit. Il a pris l'habitude de se promener sur la plage pour les laisser courir dans ses cheveux. Dès qu'il le peut, il y emmène Alajéa ; l'inconfort manifeste de la sirène le charme. Elle se tortille pour échapper aux vagues qui viennent lécher ses jolis pieds dorés, elle louvoie entre les gouttes que la brise amène jusqu'à eux, elle grimace en entendant le cri des gaéliands.
Nevra l'observe sans dissimuler sa fascination. Alajéa, la sirène qui déteste la mer… Il ne peut résister à l'attrait d'un tel mystère. Existe-t-il un ange qui abhorre le ciel ? Une dryade qui exècre la terre ? Jamais, durant ses périples, Nevra n'a rencontré pareille anomalie. Non, Alajéa est la première – la seule. Comment, oui, comment parvient-elle à vivre tout en haïssant sa nature ?

Et Nevra s'interroge, alors que le vent attise la houle comme un dresseur provoquant un blackdog : comment peut-on haïr ce qui nous caractérise ? Pourrait-il, lui le vampire, lui l'immortel enfant des dieux, détester la magie au cœur de son essence ? L'idée est risible !
Une bourrasque se précipite dans le tissu de ses vêtements. Sa chemise gonfle comme une voile ; pendant une seconde, il a l'impression d'être une trière échouée sur la plage. Puis le vent, cet amant volage, se détourne, et Nevra lève la tête pour observer les cieux nocturnes.

Haïr la magie – quelle curieuse lubie ! Rien n'est plus sacré que le Sang des Dieux. De cela au moins, il peut être sûr.

Le vent fouette les vagues ; la mer gronde et se cabre ; Alajéa serre les poings. Nevra inspire.

La magie est sacrée. Telle est la pierre d'achoppement qui soutient tout ce qu'il est.

Mais tout de même, se dit-il en offrant sa veste à la sirène : comment peut-elle haïr la mer ?


Eldarya a peu de proverbes qui lui soient propres. Lors du Grand Exil, les fées ont amené dans leurs bagages tout un fatras de bons mots et de dictons que les natifs d'Eldarya ont tranquillement intégrés aux langues locales. Certains sont restés inchangés : l'oisiveté demeure la mère de tous les vices, et quiconque a eu affaire aux purrekos prend douloureusement conscience qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. D'autres se sont adaptés à leur nouvel environnement avec l'aisance de caméléons lexicaux. On est fou comme un lamulin, on prend garde au manaa qui met le feu aux poudres, et surtout, on ne vend pas la peau de l'ocemas avant de l'avoir tué.

Parmi les rares dictons originaux, il en est un que les enfants avalent avec le lait de leur mère : vent d'automne, jamais n'abandonne. Les vieilles le marmonnent quand le vent fait trembler les vitres, les meuniers le fredonnent en contemplant les bras de leurs moulins, les marins le lâchent avec résignation. Vent d'automne, jamais n'abandonne.

La salle du Cristal est pleine à craquer. Miiko peut se permettre des accès de colère quand elle est seule avec ses officiers, mais face à plus de la moitié des gardiens, elle doit rester calme et digne.

Nevra sourit. Osera-t-il en profiter ? Quelle question ! Bien sûr que oui.

- Vent d'automne…

Il n'a pas besoin d'en dire plus : jamais n'abandonne, complètent mentalement les fées, et Miiko serre le manche de sa Lanterne avec tant de force que ses phalanges deviennent plus blanches que du papier. Elle est à bout de nerfs et il vient de franchir la frontière de ce qu'elle est prête à tolérer. Ses yeux bleus le harponnent, lui crachent des promesses de larmes et de douleur. Tu vas souffrir, jure-t-elle silencieusement, dès que nous serons seuls.
La cicatrice qui déforme le ventre de Nevra le démange. Son sourire s'agrandit ; un croc blanc accroche la lumière du Cristal. Il éprouve une jouissance rare à faire sortir la terrible femme-renard de ses gonds.

La baie vitrée tremble sous l'assaut d'une bourrasque particulièrement violente.
Vent d'automne, jamais n'abandonne.

- Nevra a raison, annonce Valkyon. Les bateaux des kappas ne sont pas assez résistants pour naviguer par ce temps.
- Si Chrome n'avait pas perdu notre bateau à nous… grommelle quelqu'un.
- Peut-être que c'est Régine, dit un autre.
- Silence !

Les murmures s'apaisent. Personne ne veut affronter le regard impérieux de Miiko. Leur chef se tourne vers Ezarel, debout à côté d'elle sur la plate-forme érigée à l'ombre du Cristal.

- Ils ne réussiront pas à rentrer par bateau, très bien. Mais tu es certain que Régine ne peut pas boire une potion de sironomajie pour faire le chemin sous la mer ?
- Sûr et certain, confirme l'elfe. Les potions magiques n'agissent pas sur les humains. Pas sur elle, en tout cas. Nous avons essayé.
- Chrome pourrait revenir, déclare Geoffroy depuis le contingent des Ombres. Il prend la potion, il laisse Régine sur le Deuxième Continent, il nage jusqu'à Eel et il continue ses missions. Quand l'automne sera passé, Régine n'aura qu'à emprunter une barque aux kappas.
- Bien sûr, répond Ezarel d'une voix plus sucrée que son miel adoré. Laisser une humaine sans magie et sans arme se débrouiller seule sur un continent inconnu, quelle excellente idée. Elle n'aura aucun mal à ramer jusqu'au Troisième Continent – après tout, ce n'est pas comme si elle n'avait jamais navigué auparavant.

Geoffroy ouvre la bouche comme un poisson hors de l'eau, la referme ; le ton trop calme d'Ezarel est presque aussi effrayant que les colères de Miiko.

Une fois de plus, Nevra est pris au dépourvu par l'affection que son jouet favori – son joli rival, tout de blanc et bleu vêtu – manifeste pour l'hideuse créature qu'Eel a accueillie en son sein. Cela n'a pas de sens. Cela ne répond à aucune logique. Comment le premier des Absynthes peut-il s'être abaissé au niveau de cette fille ?
Si Ezarel s'était entiché d'Olga ou d'Ykhar, Nevra n'aurait pas hésité à montrer sa surprise : quoi, un Elfe Altier se liant à une lutine, à une brownie ? La différence entre leurs espérances de vie n'est qu'une des multiples raisons d'éviter une telle union. Convoler avec un être moins béni que soi, se condamner à des siècles de deuil ! Quel étrange choix !

Oui, si Ezarel avait fait grâce de ses faveurs à Olga ou Ykhar, Nevra aurait tenté de l'en dissuader. Mais à une humaine ? Pire – à une humaine dénuée de toute magie, plus infirme encore que les hommes et femmes de ses souvenirs ?
On peut, songe le vampire, détourner un rival du mauvais chemin sur lequel il s'engage. La tâche est mille fois plus ardue quand ce rival s'avance d'un pas ferme vers la folie pure et simple.
Car c'est de cela qu'il s'agit, Nevra n'en doute aucunement : d'une folie, de la marque d'un esprit dérangé. Le manque de magie a-t-il déréglé l'âme de son cher rival ? Peu probable. Ezarel vit à l'ombre du Grand Cristal, comme eux tous. Dans tout Eldarya, ils sont les moins susceptibles de souffrir du manque de magie. Alors pourquoi ?
La réponse doit être plus simple. Ce doit être elle, cette répugnante courtisane qui, avec un art inexplicable, a tissé sa toile autour d'une des plus nobles créatures parmi les mortels.

Nevra garde un sourire plaqué sur son visage. Sous le calme trompeur d'Ezarel, il distingue ce que nul autre ne voit : une angoisse irrépressible qui confine à la panique.

- Chrome et Régine emprunteront une barque au peuple kappa dès que l'automne sera fini, déclare l'elfe avec fermeté. En attendant, on pourra bien se passer d'eux.

Et Nevra réalise, fasciné, qu'Ezarel a peur. De quoi ? Est-ce la crainte de perdre l'humaine ? Mais il la perdra – oh, il la perdra ! Les siècles s'étirent devant l'Elfe Altier ; la fragile humaine, elle, n'a que des décennies. Il la perdra bientôt, et l'attrait pervers qu'elle exerce sur lui disparaîtra…
Non. Nevra se fige. La peur qu'il perçoit est trop diffuse. D'ailleurs, Miiko est en train de confirmer la décision de son subordonné ; les gardiens à leurs pieds se soumettent aux ordres de la chef suprême. Régine ne restera pas seule sur le Deuxième Continent. Non, il en est certain : la crainte qui émane de l'elfe à sa gauche a une toute autre origine. Mais laquelle ?

Le timbre doucereux de Leiftan interrompt ses réflexions.

- Nous sommes réunis aujourd'hui pour discuter d'un problème autrement plus grave.

La foule retient son souffle. Nul besoin d'être devin pour savoir ce qui hante les esprits. En tendant l'oreille, Nevra peut entendre des ventres gronder.

- La nourriture volée, confirme Leiftan. Malgré l'enquête menée par la garde Ombre, elle n'a pas pu être récupérée et les coupables nous sont encore inconnus.
- Les sorcières, accuse quelqu'un à voix basse.
- Bien sûr que non, c'est sûrement les Templiers…
- Les coupables, répète paisiblement Leiftan, sont encore inconnus.

Nevra sent plus qu'il ne voit le parcours que trace le regard vert de l'Etincelant. Il suffit de suivre les rougeurs gênées qui empourprent les joues des gardiens. Leiftan, aussi aimable que l'océan un jour de beau temps, peut réduire le plus aguerri des Obsidiennes au silence. Il n'y a guère que lui-même, Miiko et – étonnamment – Valkyon qui ne se laissent pas démonter par le sourire paisible du jeune homme.

- L'enquête se poursuit. Cependant, chaque heure qui passe diminue la probabilité de retrouver la nourriture, et nous ne pouvons pas nous permettre d'être affamés pendant la saison obscure.

Nevra sent un frisson d'extase le parcourir à ces mots. Il sait ce que le capitaine des Etincelants va annoncer – il était présent quand Miiko a fait son choix. Mais se l'entendre confirmer devant plus de la moitié de la Garde…
Les mortels peuvent le surprendre, mais ce ne sont jamais que des irritations temporaires. En définitive,ses désirs l'emportent toujours.

- Nous avons donc pris la décision d'envoyer un détachement sur Terre pour reconstituer nos réserves.

Des voix s'élèvent aussitôt. Approbation, refus, suspicion : la marée des opinions roule jusqu'au bas de l'estrade alors que le vent, au dehors, poursuit son assaut insensé ; et ce tapage discordieux, ce tumulte incontrôlable, ce tintamarre assourdissant rebondit contre les mille facettes du Grand Cristal jusqu'à ce que la salle ne soit plus qu'un vaste chœur indigné que les murs contiennent à peine. Même à trois, Ezarel, Valkyon et Leiftan ne peuvent dominer cette clameur soudaine. Au milieu du vacarme, Nevra exulte ; Nevra triomphe !

Puis l'éclat surnaturel du Feu de Glace vient aveugler la cohue.

- Silence ! tonne Miiko.

Et le silence se fait. Les gardiens se taisent, aussi sonnés que si un éclair avait explosé devant eux. Tous se rappellent soudain pourquoi c'est Miiko – Miiko, et non Leiftan, Ezarel ou Valkyon – que l'Oracle a élue pour diriger sa Garde.

- Nous sacrifierons une pièce du Grand Cristal pour ouvrir un portail vers la Terre, affirme la femme-renard de cette voix terrible qui n'admet nulle contestation. L'équipe qui partira sera choisie avec soin afin de maximiser nos chances de réussite. Cette mission n'échouera pas. Suis-je claire ?

Des murmures confus flottent parmi les quatre contingents – une équipe choisie avec soin ? Mais sur quels critères ? Ceux qui seront choisis pourront-ils refuser ? Ceux qui veulent en être pourront-ils se porter volontaires ? Et…

- Suis-je claire ? rugit Miiko.

Sa voix claque comme un fouet : un instinct venu du fond de leurs tripes jettent les gardiens dans un garde-à-vous impeccable.

- Oui ! entend-on partout dans la salle.
- Alors rompez !

Et Nevra sourit, indifférent au regard méfiant d'Ezarel, parce que Miiko a dit choisie avec soin etmaximiser nos chances de réussite, et qu'il sait, de cette certitude absolue que partagent les vampires et les dieux, qu'il a gagné.

Il a gagné.

Le départ de l'humaine n'est plus qu'une question de temps.


La salle s'est vidée. Valkyon a renvoyé ses Obsidiennes à l'entraînement ; Ezarel a emmené ses Absynthes jusqu'aux laboratoires. Les Etincelants sont partis d'eux-mêmes, avec la discipline de soldats d'élite, et les Ombres se sont glissées hors de la pièce dans le même mouvement.
Nevra ne les a pas suivis. Le sourire aux lèvres, il fixe Miiko et ses yeux de glace, Miiko qui tient toujours ses promesses, Miiko dont la main reste serrée autour du manche de sa précieuse Lanterne.

Leiftan les observe, incertain. Lui d'ordinaire si placide s'ouvre comme un livre : doit-il rester ? Doit-il partir ? Il hésite ; il s'interroge ; ses émotions dansent sur le beau visage dont il use comme d'un masque. Puis le vent redouble d'ardeur : une bourrasque siffle contre la baie de verre qui les protège du monde extérieur, et avec elle s'enfuit ce rare instant de faiblesse. Leiftan cesse ses atermoiements. Il recolle les morceaux de son sourire brisé, jette un dernier regard à celle qui ne le voit pas, et sort de la salle sans se retourner.

- Tu es dure avec lui, commente Nevra en fixant la porte close. Il t'adore, tu sais ?
- Leiftan est mon second. Je ne vois pas ce qu'il peut désirer de plus.

Nevra ramène son œil gris sur Miiko. Le visage de la femme-renard ressemble au tableau maladroit d'un enfant qu'on aurait laissé jouer dans l'atelier d'un peintre. La moitié droite est aussi bleue et froide que la peau d'un géant des neiges, alors la moitié gauche danse et chatoie comme une toile mouvante. D'un côté la Lanterne, de l'autre le Cristal. La puissante Miiko paraît bien petite au milieu des deux artefacts – juste un canevas de peau sur lequel se déversent des torrents de couleurs.
Même les plus puissants des mortels ne sont que cela : des mortels. Des jouets entre les mains des dieux.
Miiko plisse ses yeux de glace.

- Il est mon second. Rien de plus.

Nevra sourit. Si elle le répète une troisième fois, peut-être parviendra-t-elle à s'en convaincre. Qui sait ? Si elle le répète sept fois, un esprit malicieux sorti des anciens contes transformera peut-être ses mots en réalité – sept, après tout, est un chiffre magique. Peut-être sera-t-elle débarrassée des affections gênantes de son vieil allié…
Mais Miiko ne se répète pas. Nevra s'amuse de la voir si mal à l'aise, elle que ni le sang, ni la mort ne rebutent. Il y a une poésie indéniable dans ces amours à sens unique. Réalise-t-elle que l'infime rougeur de ses joues la trahit ? Elle sait ce que désire Leiftan ; elle n'ignore rien de la cruauté dont elle fait preuve. Et pourtant, Nevra n'en doute pas, elle le niera jusqu'à son dernier souffle.

- Menteuse, dit-il avec affection.

Et Miiko disparaît.

Aussitôt, Nevra recule. D'un geste fluide comme une eau vive, il dégaine ses dagues juste à temps pour bloquer le crochet de la Lanterne qui, sinon, aurait arraché son cache-œil. S'il y a une chose que Miiko déteste encore plus que d'être taquinée pendant les réunions, c'est d'être mise face à des vérités inconfortables. Nevra vient de faire les deux en moins d'une demi-heure ; il a lancé l'appât et la femme-renard le lui a arraché des doigts. A présent, seule la violence lavera l'affront, et tant mieux ! Car c'est là une violence que tous deux appellent de leurs vœux.
Le Sang des dieux chante dans ses veines alors qu'il avance, pare, contre – Miiko jette dans le combat toute la frustration des derniers jours. Sa rage cathartique se déploie, aussi superbe que les plumes d'un paon : elle l'agresse avec une sauvagerie qui tuerait les plus jeunes Obsidiennes.

Voilà pourquoi Miiko ne se bat jamais qu'en privé. Voilà pourquoi elle ne participe pas aux sessions d'entraînement. Qui, en la voyant avancer tel un ouragan furieux, croirait que cette femme est assez stable pour diriger la Garde ? Elle est un nuage d'orage sur le point de crever, prête à déverser sur le monde le déluge qui les noiera tous. Elle est un être si gonflé de magie que Nevra s'étonne qu'elle parvienne à survivre ; elle est une anomalie, une simple hybride montée trop haut sur l'échelle du pouvoir, une brownie partie vers des sommets où l'air est si rare qu'elle aurait dû s'asphyxier.

Et pourtant elle vit ! Oh, comme elle vit ! Miiko se démène dans sa rage tempétueuse ; elle gronde, elle rugit, elle explose de magie glacée, et Nevra sourit comme un dément alors que le Feu bleu l'engloutit. Splendide, cette femme est splendide ! Elle danse sur la frontière qui sépare les mortels des enfants divins. Si cela ne tenait qu'à lui, Nevra la pousserait du côté de l'éternité. N'appartient-elle pas à la race glorieuse des immortels ?

Le vampire se penche, se relève, lance un couteau qui vient mordre une longue mèche noire. Il lui semble voir quelque chose : un frémissement dans la toile du réel…
Pendant une fraction de seconde, il se laisse distraire par ce chatoiement inattendu. Miiko voit la faille, s'y élance ; elle le pousse sur la défensive. Peu importe ! Nevra a vu. Une invitée d'honneur vient de les rejoindre. Ils sont trois dans la salle, à présent, et Miiko, armée de sa Lanterne, égale presque les deux autres. L'Oracle est là, arbitre invisible de leur duel.
Une magie aux teintes pastelles effleure Nevra. C'est un avertissement, il le sait, et l'idée lui arrache un rire incrédule. Que craint la demi-déesse ? Qu'il blesse celle qui règne en maître sur la Garde ? Allons ! Miiko est un joyau ; Miiko est plus précieuse encore que le Feu qu'elle manie ! Miiko est une mortelle qui frôle l'immortalité à chaque fois qu'elle combat.

L'Oracle veille sur son élue comme une amante jalouse. C'est que les dryades, comme les hybrides, ne montent pas bien haut sur l'échelle du pouvoir… La demi-déesse se reconnaît-elle dans celle qu'elle a choisie ? Une dryade, une femme-renard, maniant toutes deux un pouvoir infiniment supérieur à celui que leur naissance leur accorde. Une dryade, une femme-renard ; la première, un millénaire plus tôt, a quitté sa prison mortelle. Qu'en sera-t-il de la seconde ? Les dieux, dans leur sagesse, lui accorderont-ils le don de l'éternité ?
Sous l'œil gris de Nevra, le futur se déroule. Des milliers de combats semblables à celui-ci ; des mèches de soie noire coulant entre ses doigts ; des chemins qui se séparent et se rejoignent, qui s'entremêlent comme les branches d'un vieil arbre régnant sur la forêt…

Ce fantasme lui plaît. Si Miiko devenait immortelle, s'ouvrirait-elle à lui ? Lui parlerait-elle du temps où elle vivait à l'ombre de la mort ?

Lui raconterait-elle ce que c'est que de transcender sa nature ?

L'Oracle ne veut rien lui dire. Mais Miiko, sa chère Miiko… Sa puissante Miiko à la magie volatile, le laisserait-elle pénétrer dans ses secrets ? Lui donnerait-elle la clef du temple ?

Nevra se souvient des prêtresses d'antan. Initie-moi, prie-t-il en lâchant une dague pour agripper le bras de Miiko à main nue. Apprends-moi !

Miiko hoquette puis se reprend, abandonne sa Lanterne qui s'écroule au sol, oubliée. Sur leurs peaux pâles fleurit un jardin d'hématomes arc-en-ciel ; le combat d'armes devient combat de corps.

Nevra s'y jette avec une extase désespérée. Révèle-moi le Mystère que tu renfermes !


Les vampires n'aiment pas le soleil. Les étoiles sont aussi splendides de loin qu'elles sont agaçantes de près : c'est une évidence, comme de dire que l'hélium est plus lourd que l'hydrogène. Seul un idiot refuserait de l'admettre – les mortels, bien sûr, ne comptent pas. Qui prendrait en considération l'opinion d'un être vieux d'une poignée de siècles à peine ?
Mais les vampires, eux, le savent. Le soleil est agaçant.

La magie est l'Energie première. Toute énergie n'est donc, par voie de fait, que magie dégradée. Pourquoi tant de créatures s'activeraient-elles durant la journée, sinon pour profiter de la magie qu'émettent les astres locaux ? La lumière, la chaleur sont autant de variantes du Sang des Dieux que les soleils déversent avec une générosité insouciante.

Pour les mortels, c'est une aubaine. Ils s'accrochent à ce cadeau du ciel avec une adoration qui confine à l'idolâtrie : y a-t-il un seul peuple qui n'ait pas, à un moment de son histoire, révéré l'astre du jour ?
Nevra lève son poing fermé. Il en sort un doigt : Hélios, bien sûr, la personnification du soleil.
Un deuxième : Râ.
Un troisième : Sól, fils de Mundilfari. Après des siècles à l'ombre d'Yggdrasil, Nevra connaît bien les mythes des neuf mondes.
Un quatrième : Huitzilopochtli, divinité aztèque du soleil.
Un cinquième : Utu, le soleil sumérien.

Nevra observe sa main ouverte. Il est allongé sur l'herbe verdoyante, profitant du souffle de vent qui fait bruisser les feuilles des grands chênes. Les arbres tendent vers lui des branches aux pointes tordues ; sans nul doute, ils cherchent à attraper l'intrus qui s'est glissé en leur sein. La tâche est vaine. Nul ne peut capturer un immortel.
Il y a quelque chose de mauvais dans l'air, une odeur de pourriture sucrée qui part de la clairière pour venir imprégner ce coin de la forêt.
Nevra sourit en levant un second poing. Mithra, Shamash, Belenos, Sūrya, Amaterasu : cinq doigts se dressent comme des étendards.

Quelle que soit la planète sur laquelle ils veillent, les vampires n'aiment pas le soleil. Les étoiles ressemblent à ces parents surprotecteurs qui, à force d'amour, finissent par étouffer leurs enfants. Elles ne se contentent pas d'offrir leur magie ; non, elles insistent, elles poussent et protestent et n'imaginent pas qu'on puisse refuser leur don. Quel manque d'éducation ! Les vampires ne veulent pas de cette magie galvaudée. Ils sont enfants des dieux ; la seule magie qui leur soit nécessaire est celle dont ils sont faits. Que les étoiles aillent déverser leur cadeau sur une espèce consentante !

La stupide humaine s'est montrée surprise que Nevra supporte la lumière du jour. Ignorante créature ! Rien ne peut tuer un vampire ; tout au plus subit-il un léger inconfort que le temps emporte dans ses flots.

Nevra grogne en laissant retomber ses bras. Penser à cette fille l'a agacé. L'envie de détruire le prend. Il tourne sa tête jusqu'au tas sur sa gauche : l'heure est-elle arrivée ? Oui, sans doute. La montagne de nourriture commence à s'écrouler ; les fruits pourrissent, le pain rassit, l'extravagant festin ne nourrit plus que les vers. Il est temps de faire disparaître les preuves.
Un geste de son poignet fait naître un feu aussi noir qu'une nuit sans lune. Lentement, la flamme grignote son banquet décadent. Aucune fumée ne s'échappe ; le feu avale tout, bocaux en verre comme sachets en plastique, avec une indifférence vorace et terrifiante. Les flammes grandissent et se multiplient alors que les arbres qui ceignent la clairière reculent leurs branches dans un concert de craquements funestes.

Lentement, le feu engloutit la nourriture volée.