Pourquoi ne pas la tuer ?
Les nuages s'amoncellent, Eel s'endort et Nevra s'interroge.
Pourquoi ne pas tuer l'humaine ? Insignifiante créature, pathétique vermine qu'elle est ! Pourquoi ne pas la tuer et en finir ? Le monde n'en serait que plus beau.
Il y a dans cette solution une simplicité qui le charme. Un éclat de magie – non, mieux : un coup de dague – et la fille s'effondrerait à ses pieds, là où est sa place. L'agaçant caillou qui se promène dans les rouages de la réalité serait expulsé vers le Néant. Adieu, répugnante humaine ! Adieu ; ou plutôt aux dieux !
Là, hélas, est la faille dans son raisonnement. L'abject parasite a commis le crime suprême : celui d'exister sans dépendre de magie. Comment punir infraction si abominable ? Nevra n'ose se faire juge de pareille offense. Car qui, sinon les dieux, peut imaginer un châtiment à la hauteur d'une telle faute ?
Exister sans magie ! Ah, l'intolérable injure ! Nevra étouffe de rage à cette simple pensée : comment peut-elle souiller de sa présence le rêve des dieux ? Qu'elle périsse ; qu'elle disparaisse ! Qu'elle parte hors de l'Espace et avant le Temps ! Puisque son être a refusé le don de la magie, qu'elle quitte l'univers que les dieux ont créé ! Qu'elle s'exile au-delà de…
Nevra ouvre grand son œil gris. Que…
Au-delà de…
Souffrance. Que m'arrive-t-il ? Brutale, soudaine souffrance ! Il veut hurler mais son corps, sa bouche, sa gorge ne lui répondent plus !
De…
L'œil – l'œil ! Nevra recouvre l'usage d'une main : d'un geste vif, il arrache son cache-œil et cherche à tâtons un miroir. Mais il n'est pas dans sa chambre – de longues secondes s'écoulent avant qu'il ne s'en souvienne. Autour de lui, le vent se jette parmi les arbres ; les branches craquent, les feuilles s'envolent, un minaloo sauvage hurle.
La douleur fait un nouvel assaut. Nevra se courbe comme un arc. On a enfoncé un fer chauffé au rouge dans son orbite gauche, on y a versé un acide qui le ronge, on y a plongé les doigts pour transformer son œil invalide en une bouillie cristalline – il souffre ! Pourquoi souffre-t-il ? Ô dieux, pourquoi ce châtiment ?
L'humaine ! L'humaine, c'est sa faute ! Il pensait à elle ; c'est son évocation qui a amené la douleur ! Il pensait que… que…
Le souvenir coule entre ses doigts comme une fumée de fleurs.
Il…
Que pensait-il ?
Au-delà ?...
Non. Tel un berger perdu dans la tempête, Nevra rassemble avec peine ses idées vagabondes.
Il pensait à elle, oui ; et il se disait qu'elle commet le plus impardonnable des crimes en refusant le don des dieux. Et… qu'y avait-il d'autre ?
Ah ! Cela lui revient. Bien sûr ! Il songeait que, tout immortel qu'il soit, cette offense dépasse sa juridiction. Les dieux puniront la fille, voilà au moins un fait indubitable. Nevra est patient ; il attendra. Ses divins parents lui offriront la revanche qu'il désire.
Voilà ce qu'il pensait ! Il le jure, il en fait le serment, aucun blasphème n'a traversé son esprit ! Il ne songeait qu'à la haïr – qu'à accomplir au mieux la volonté de ses créateurs !
Oh, que la douleur cesse ! Il le promet sur ce qu'il a de plus précieux, sur la magie dont il est fait !
Le miracle advient. Le vent redouble d'ardeur mais la douleur, elle, ruisselle loin de lui comme un poison lavé par la pluie. Nevra recouvre ses sens. Il lève une main devant son œil gauche : sur sa paume, l'éclat des runes projette une lueur bleutée.
A plusieurs mètres de lui, une branche craque et se rompt.
Le vampire ne bouge pas. Cette souffrance… C'est l'humaine, l'humaine ; il doit la haïr, il le doit…
Mais pourquoi ?
Une terreur soudaine l'agrippe. Non ! Nul ne peut questionner la volonté des dieux. Que la douleur ne revienne pas ! Il la haïra ! Il la chassera d'Eldarya ; son plan est déjà en place. Que la nuit lui en soit témoin : il a tout fait pour la pousser hors de ce monde !
N'a-t-il pas volé la nourriture indispensable à la survie des fées ? N'a-t-il pas ainsi contraint Miiko à organiser une expédition sur l'Originelle ? N'a-t-il pas soufflé à l'oreille de la renarde que Régine, leur humaine de compagnie, connaît son monde mieux que quiconque ?
Elle partira sur Terre : de cela, le vampire s'est assuré. Et une fois là-bas… Elle y restera, car c'est dans la nature d'une humaine – une humaine sans magie – que de retourner vers la Terre. La fille peut se croire élue par l'Oracle, mais dès qu'elle posera un pied sur sa planète, tout en elle lui hurlera d'y rester. Régine ne luttera pas contre sa nature.
La certitude qui emplit Nevra est celle, absolue et irréfutable, que les dieux insufflent parfois à leurs enfants. Bientôt, la vue de cette sinistre créature lui sera épargnée.
Il la haït. Personne ne peut se défaire de l'emprise des dieux ; nul n'a le droit de rejeter la magie. Il la haït, haït, haït…
Comment est-ce possible ? murmure cette voix qui refuse de se taire. Comment peut-elle vivre sans la bénédiction des dieux ?
Plus d'un conte met en garde les jeunes fées contre la tentation de l'immortalité. S'approprier par un rituel ce que seuls les dieux peuvent offrir ! Ah, l'impardonnable hubris ! Les conséquences d'un tel acte ne peuvent être que tragiques. Voyez, enfants des fées, ce qui advient à quiconque tente de braver les décrets célestes ! Tout ce qui vit doit mourir. La chute de Bellérophon ne vous a-t-elle rien appris ?
Oui, les contes d'avertissement pullulent comme les vers sur un cadavre. Nevra en connaît des dizaines. C'est un genre de passe-temps, pour lui qui n'aura pas de fin, que d'écouter de tels éloges de la mort.
Comme elles sont étranges, songe-t-il, ces créatures condamnées à périr qui chantent les louanges de leur sentence ! Et le vampire de s'interroger : jusqu'où peut-on pousser l'absurdité ? Si l'on perçait l'œil gauche de chaque fée, verrait-on fleurir des sages clamant qu'un œil suffit bien ? Que seuls les orgueilleux en désireraient deux ?
Parmi ces contes innombrables, il en est un particulièrement populaire à Eel. On l'appelle Le faery fortuné.
Il était une fois, dans un pays lointain, un jeune faery qui ne manquait de rien. Il possédait tout ce qu'un cœur vertueux puisse désirer. Ses parents étaient aussi honnêtes qu'aisés ; sa santé était de fer ; sa chance égalait celle des valurets. Il était doté en sus du plus séduisant minois de la région et d'un charme à faire fondre le cœur des demoiselles.
Pourtant, le jeune faery n'était pas heureux. Ces dons avaient gâté son tempérament : au lieu de remercier les dieux, il en était venu à s'attribuer le mérite de ses succès. Son petit village n'était plus assez grand pour contenir des ambitions toujours plus folles. Bouffi d'orgueil, il décida de partir afin de se forger une destinée qui, il n'en doutait pas, se révélerait grandiose. Ses parents tentèrent bien de le retenir, mais le faery n'écouta point leurs sages conseils. Un beau matin d'été, il partit sur les routes, armé seulement d'une épée et de sa magie.
Il songea d'abord que seul un exploit digne des plus grands héros prouverait sa valeur. Il parcourut donc le Troisième Continent en quête d'un monstre à occire, et finit par ouïr la rumeur d'un dragon qui nicherait au cœur même d'une montagne, dans une tanière couverte d'or et de joyaux.
« N'ayez crainte, braves gens : le dragon ne me résistera pas ! »
Ainsi fut-il : le dragon tomba sous son épée.
Le jeune faery fut accueilli en héros dans le village qui bordait la montagne. Pourtant, cela ne lui suffit point. L'orgueil le dévorait toujours : il ne trouva nulle satisfaction dans les acclamations de la populace.
Héros, je ne serai point ! décida-t-il donc.
Il songea ensuite que seul un royaume digne des plus grands rois prouverait sa valeur. Il parcourut donc le Deuxième Continent en quête d'un pays à diriger, jusqu'à entendre parler d'une principauté déchirée par une terrible guerre de succession.
« N'ayez crainte, braves gens : je mettrai fin à la guerre et unirai votre pays ! »
Ainsi fut-il : grâce à l'aide du peuple que ses belles paroles avaient gagné à sa cause, il remporta la guerre.
Le jeune faery fut accueilli en héros dans la capitale. Pendant un temps, il régna, mais cela ne suffisait toujours pas. L'orgueil affermissait son emprise sur cette âme : il se lassa même du faste de sa cour et des éloges de ses courtisans.
Prince, je ne serai point ! décida-t-il à nouveau avant de repartir sur les routes.
Il songea enfin que seule une femme digne des plus grands amants comblerait le vide de son cœur. Il parcourut donc le Premier Continent en quête d'une moitié qui le compléterait. Sa renommée le précédait : on lui indiqua vite que la plus belle femme du Continent, la seule, assurément, qui soit digne de lui, était la fille du roi, la princesse fée. Mais le roi était un père jaloux qui avait juré de n'offrir la main de sa fille qu'à l'homme le plus sincère, le plus vertueux, le plus généreux qui soit.
« N'ayez crainte, braves gens : j'épouserai la princesse ! »
Ainsi fut-il : par la grâce des dieux et des nombreux dons qui lui avaient été accordés, il parvint à convaincre le roi.
Le jeune faery fut accueilli en héros à la cour. Il séduisit la princesse fée et gagna son cœur. La beauté sans pareille de sa nouvelle épouse, ses mille attraits, son inégalable bonté lui donnèrent d'abord l'illusion qu'il avait enfin trouvé la fin de son périple ; mais l'orgueil ne connaît point de repos. Avant longtemps, il ne regarda plus sa femme que comme un énième objet d'ennui.
Amant, je ne serai point ! décida-t-il encore.
Une nuit de nouvelles lunes, le jeune faery profita de l'obscurité pour quitter la capitale du royaume. Il savait que le roi remuerait ciel et terre pour retrouver son gendre perdu ; il s'en alla donc en mer, sous les flots profonds, jusque dans les eaux où règnent les sirènes. Celles-ci lui firent bon accueil.
« Nous voyons si rarement des gens de là-haut, dirent-elles, et vous avez sûrement mille aventures à nous conter ! »
Le faery conta donc, et les sirènes se réjouirent d'entendre si palpitante épopée. Pendant trois jours et trois nuits, il conta ; mais au bout de son récit, il demanda à se retirer et s'interrogea.
« J'ai occis un monstre digne des plus grands héros ; j'ai dirigé un royaume digne des plus grands princes ; j'ai épousé une femme digne des plus grands amants. Pourtant, rien ne m'a donné satisfaction. Vingt ans ont passé depuis que j'ai quitté le village de mes parents, et je crains de mourir avant d'avoir achevé ma quête. »
Cette pensée lui était insupportable. Une irrépressible angoisse l'envahit. « Ah, que ne puis-je vivre éternellement ! » s'exclama-t-il.
C'est alors qu'une ondine lui apparut. Sa peau était aussi claire qu'une eau pure, ses cheveux aussi sombres que les fonds marins. Elle dirigea vers lui un regard froid comme les mers du Nord. Quand sa voix s'éleva, mélodieuse et terrible, le faery sentit un voile de givre lui enserrer le cœur.
« Faery béni des dieux, toi dont la bonne fortune a fait l'envie des moindres gens, j'ai entendu ta requête. Par trois fois tu as failli : tu as abandonné ta famille ! Tu as abandonné le pays que tu dirigeais ! Tu as abandonné l'épouse qui t'a choisi ! Faery à la fortune imméritée, je te maudis ! Par le pouvoir que les dieux m'ont conféré, j'exauce ton vœu : tant que l'orgueil vivra dans ton cœur, tu ne mourras point. Tu ne connaîtras nulle délivrance ; le repos éternel t'échappera. Tu ne feras que vivre, encore et encore, jusqu'à ce qu'enfin, ton âme bouffie de suffisance apprenne l'humilité. Alors seulement, la grâce de la mort te sera accordée. Alors seulement, tu seras libéré de ma malédiction ! »
Sur ces mots, l'ondine aux yeux glacés disparut.
Le faery haussa les sourcils. « Quelle étrange créature ! » songea-t-il en regardant l'endroit où l'ondine s'était tenue. « Elle qui dit me maudire, voilà qu'elle m'accorde le présent que mon cœur désirait ! »
Un être plus sage aurait laissé la méfiance peser sur son jugement : rien n'est plus dangereux que le cadeau d'un dieu ! Mais le faery fortuné, rendu téméraire par une chance imméritée, ne questionna point le loup dans sa peau de mouton. Plutôt que de chercher les conseils des sirènes avisées, il s'abandonna dans une vie de luxure. Sous la surface des eaux, il laissa les ans couler entre ses doigts comme le vin au fond de sa gorge ; ce furent des décennies de fêtes, de liqueurs et de douceurs charnelles, une apothéose décadente digne des empires perdus.
Mais l'orgueil est une hydre aux mille têtes qui ne s'endort jamais tout à fait. Un beau matin, le faery fortuné se sentit comme un vide au creux de la poitrine.
« Je dois repartir, dit-il aux sirènes en larmes. Mes amies, ces années passées parmi vous furent parmi les plus exquises de mon existence ; mais le devoir m'appelle et je ne puis m'y soustraire. Allons ! Adieu, et que les dieux vous veillent ! »
Les sirènes lui rendirent son salut et le regardèrent s'éloigner. Quand le faery fortuné creva la surface des flots, un soleil radieux brillait sur le monde.
« Ah ! s'exclama-t-il, comme il est bon de respirer à nouveau ! »
Il décida d'abord de retourner voir son épouse d'alors. Pendant sept jours et sept nuits, il chemina à travers le Premier Continent jusqu'à atteindre la capitale. Hélas, quand il entra dans la cour, rien ne lui fut familier : ni l'emblème gravé au-dessus du trône, ni l'homme assis dessus, ni même l'uniforme des gardes qui l'escortèrent hors de la ville.
Des siècles s'étaient écoulés : sa femme était morte et la dynastie régnante s'était éteinte avec elle.
Le faery fortuné sentit avec étonnement son cœur se serrer.
« Peut-être ai-je aimé cette femme, songea-t-il tout haut. »
Il décida ensuite de retourner voir le royaume dont il avait été prince. Pendant sept jours et sept nuits, il voyagea, jusqu'à atteindre le Deuxième Continent. Hélas, quand il arriva sur les terres où s'était étendu son palais, il n'y trouva que cendres. Un paysan qui passait par là lui parla de la peste, des fosses creusées à la va-vite et des espoirs mourant à peine plus vite que les enfants. On avait parqué les pestiférés entre les remparts, dit-il d'une voix encore lourde de peine, et on avait déchaîné sur la ville la fureur du feu grégeois.
Le faery fortuné sentit avec étonnement une larme couler sur sa joue.
« Peut-être ai-je aimé ce royaume, songea-t-il tout haut. »
Il décida enfin de retourner voir le village qu'il avait sauvé du dragon. Pendant sept jours et sept nuits, il traversa la mer, jusqu'à poser le pied sur le Troisième Continent. Hélas, quand il retrouva l'endroit où il avait occis le dragon, nul villageois reconnaissant ne l'accueillit : un ermite qui vivait là lui expliqua qu'un par un, les habitants avaient quitté la campagne pour se rendre dans une nouvelle ville en pleine expansion, une cité brillante qu'on appelait Eel.
Le faery fortuné sentit avec étonnement sa respiration se hacher.
« Peut-être ai-je aimé la gloire, songea-t-il tout haut. »
Alors, n'ayant plus ni épouse, ni royaume, ni gloire, il s'assit au sol et regarda le ciel. Il avait aimé ces trois choses : à présent, il pouvait le voir. Mais le temps qui lui avait révélé son affection lui en avait aussi volé les objets. Son épouse était un squelette, son royaume des cendres, sa gloire une fumée.
Un grand vide s'ouvrit dans le cœur du faery fortuné.
« Cruelle ondine ! A présent je comprends : à quoi bon vivre, si c'est pour vivre seul ? Me voilà étranger en mon pays ! Vestige d'une ère révolue ! Condamné à n'être plus qu'un mythe dans une prison de chair ! Ah, ondine, quelle folie fut la mienne, et dans quels abysses d'angoisse mon orgueil m'a jeté ! Mon cœur se trouve empli de regrets : que ne puis-je revenir en arrière pour rejeter ton don ! »
A peine avait-il fini sa lamentation qu'un portail de lumière s'ouvrit face à lui. L'être qui en sortit portait sur son front le diadème d'une déesse.
« Vous ! s'exclama le faery, car au milieu de ce visage pâle, il avait reconnu les yeux froids de l'ondine.
- Moi, répondit-elle. »
Le faery fortuné tomba à genoux.
« J'ai compris mes fautes, dit-il, la tête basse. En refusant de remercier les dieux pour leurs dons, j'ai commis le péché d'orgueil. Quel que soit le châtiment que vous m'infligerez, je m'y soumettrai ; nul ne pourra plus douter de ma dévotion.
- Faery malheureux, je ne désirais que ton repentir sincère. Cela, je l'ai obtenu. Souhaites-tu que soit levée ma malédiction ?
- Oui ! s'écria le faery. Pitié, oui ! Laissez-moi rejoindre les miens : ma femme, mes sujets, et la famille que j'ai abandonnée !
- Qu'il en soit ainsi, dit la déesse, et d'un geste du doigt, elle ôta le maléfice. »
Aussitôt, le faery tomba en cendres. Le temps l'avait rattrapé : vieux de plusieurs siècles, il était mort sur-le-champ. Son âme s'éleva dans les cieux pour y retrouver ceux qu'il avait aimés ; là-haut, ils l'accueillirent et pardonnèrent ses errements.
Le faery fortuné avait enfin trouvé le bonheur.
Skri ne sait pas renoncer.
Cela, plus que tout le reste, intrigue Nevra. Quel que soit le combat, si désespérée soit l'issue, la grande femme est incapable de plier l'échine. C'est à croire qu'à sa naissance, un esprit farceur attendit qu'elle se redresse pour verser du métal en fusion le long de sa colonne vertébrale. La vie trempa son acier dans les larmes, et depuis, aime à penser le vampire, Skri ne peut s'incliner sous peine de se rompre.
C'est un genre de malédiction, suppose-t-il, que cette obligation d'être forte. Sur le champ de bataille ou entre les draps, elle ne sait que se battre, Skri ; et quand elle se bat, elle ne sait que gagner.
Nevra a appris à perdre avec grâce.
Les premiers temps, elle l'a manié avec l'admiration jalouse que suscite chez les défigurés la vue d'une peau intacte. Ses mains calleuses l'ont parcouru, l'ont caressé, l'ont mémorisé avec une ardeur douloureuse. Skri a exploré à travers lui des désirs à jamais perdus.
Nevra l'aurait laissée faire, fasciné par la beauté de son désespoir, s'il n'y avait eu Marise. Mais Skri, si puissants soient ses regrets, n'égalera jamais la démence amère de la vieille elfe. Alors Nevra l'a dirigée ailleurs, vers des mers inexplorées, vers des émotions qui n'avaient pas encore rejoint sa collection d'âmes. Elle a toujours été forte, Skri, mais il s'est offert à elle comme une meule à laquelle affûter sa lame.
Elle l'a adoré pour cela.
Skri a la violence inscrite dans les bosses de sa gueule couturée. De son œil gauche perpétuellement veiné de rouge à la trace pâle qui affaisse un coin de sa bouche, de la cicatrice qui fracture son nez à la peau brûlée qui dévore sa joue, son visage est une œuvre d'art, un masque d'horreur à la perfection révulsante que Nevra peut contempler des heures durant. Autrefois, elle le laissait faire. Sa pommette droite et le haut de son cou, uniques zones encore intactes sur le carnage qu'est sa figure, prenaient des rougeurs de pucelle juste éclose. Elle avait des timidités de fillette, la monstrueuse guerrière, des pudeurs grotesques qui faisaient rire Nevra aux larmes.
Puis l'acier dans son dos lui grimpa sur les côtes et vint enchâsser son cœur. Skri se lassa du ridicule. Un beau matin, elle interrompit son examen d'une poussée qui envoya le vampire s'écrouler sur les draps. Elle saisit son cou d'une main, appuya l'autre sur sa hanche jusqu'à faire fleurir des hématomes bleutées, et se jeta sur lui pour plaquer son corps contre le sien. Nevra se souvient de la paume comprimant sa trachée et du rictus sauvage de Skri ; il se rappelle de la douleur, brutale et délicieuse, et de l'étincelle furieuse dans l'œil valide de son amante.
Il se rappelle avoir jeté de l'huile sur le brasier.
Skri s'est consumée dans les flammes d'une rage que rien ne pouvait calmer. Elle a hurlé sa rancœur à la face d'un monde indifférent, prisonnière d'une tempête qui ne s'apaiserait jamais ; et Nevra a levé les yeux pour regarder, au-dessus de lui, cette femme brûlant comme une étoile, trop vite et trop fort.
Nul ne peut résister à la fascination du feu.
La salle du Cristal éclate de lumière. Dans l'obscurité de la nuit, un soleil vient de naître, immense et superbe, et ses rayons nouveau-nés découvrent le monde avec une joie innocente. Oh, comme le blasphème est sublime ! Ils ne sont qu'une vingtaine dans la vaste pièce, et tous sentent leurs cœurs se gonfler face à l'infinie tristesse du spectacle qui se déroule devant eux. Un morceau du grand Cristal est en train de mourir. Une goutte de la magie du monde va rejoindre le cycle des incarnations.
Oh, comme cette tragédie est belle ! Nevra sent une larme couler sur sa joue ; il ne fait pas un geste pour l'essuyer.
Le portail brille d'une lueur qui confine au divin.
- Dépêchez-vous ! s'exclame Ezarel.
Il se tient au centre du cercle rituel, agenouillé sur les runes qui recouvrent le sol. Ses mains tremblent ; des étincelles d'énergie pure crépitent le long de ses avant-bras, répandant tout autour une odeur d'ozone qui vous prend à la gorge. Dans le second cercle, Nevra voit le portail fluctuer : l'arc-en-ciel pâlit, soudain timide, et Miiko aboie un ordre qui sort les gardiens de leur transe. Avec un cri inarticulé, Ezarel plaque ses mains sur la dalle. Le portail reprend vie.
- Passez !
Karenn se jette dans l'ouverture. D'autres gardiens suivent – un, deux, quatre, petites silhouettes avalées par la lumière du Cristal – puis Geoffroy attrape Régine par le col et bondit à son tour.
Avec un rugissement de douleur, Ezarel ramène ses paumes contre sa poitrine. Le portail s'éteint comme une bougie qu'on souffle.
Nevra recule d'un pas, les jambes coupées. Un chant s'élève dans le lointain, une clameur trop grave pour l'ouïe des mortels qui l'entourent ; elle vole sur les ailes du vent. Oh.
Il a réussi. Pourquoi cela le surprend-il autant ? L'humaine a quitté Eldarya. Le monde s'apaise, se réduit à la mélopée victorieuse qui lui parvient depuis l'horizon. A travers la vitre, derrière la forêt, on aperçoit les couleurs de l'aube.
Pendant un instant, Nevra se calme.
Puis une tension brutale le secoue ; une joie féroce l'envahit. Il a réussi ! Jusqu'au bout, il a douté, certain qu'un caprice du destin enchaînerait la vermine à Eel ; jusqu'à la dernière seconde, il a craint de voir ses plans échouer ! Mais la volonté des dieux a triomphé. Nevra laisse un rictus euphorique déformer ses traits. Eldarya appartient aux dieux ! Qu'Ezarel fixe comme un amant transi l'endroit où le portail s'est tenu : son jouet terrien ne reviendra pas ! Jamais plus une créature sans magie ne souillera Eel de sa présence. De toute éternité, jusque dans le Vertige, Nevra traquera la corruption humaine !
