L'avez-vous vu passer ? Pardonnez-moi, bon sire : c'est que je suis pressé et ce gredin creuse l'avance. L'avez-vous vu passer ? Il n'a pas plus de dix ans, avec la peau rosée et les fesses toutes rondes. Alors, l'avez-vous vu ?
Oh, soyons donc maudit ! Vous, gente dame, vous devez l'avoir vu : ce fieffé chérubin attire tous les regards ! Il galope comme le vent. Je le poursuis depuis bien longtemps. Sur ses talons, j'ai traversé maints lieux étranges, espérant toujours que l'endroit l'intriguerait assez pour qu'il daigne marquer la pause. Point tant de chance, hélas, pour le pauvre bougre que je suis ! Hôpital, caserne, boulangerie, rien n'a freiné sa course folle. Regardez : mes souliers sont encore tout enrobés de farine !
Mais vous détournez le regard et reprenez votre chemin. Peu vous chaut que je piétine ! Allons ! Sans doute l'avez-vous vu filer et comptez-vous garder pour vous le souvenir de ses boucles blanches.
Et vous, petite fille ? Basse comme vous êtes, je ne vous avais pas aperçue. Vous me fixez avec vos grands verts : sans nul doute, vous savez quelque chose. Venez donc dans mes bras, charmante enfant – vous êtes toute légère ! Vraiment, votre sourire m'apaise ; laissez-moi vous faire tournoyer comme une jolie princesse. Vous riez ! Ah, quel son adorable : on croirait entendre tinter un grelot ! Dites-moi, mignonne, l'avez-vous vu passer, ce sacré garnement ?
Comment ? Votre doigt rose désigne une ruelle crottée. Cela ne me plaît guère : il a décidément l'art de trouver les endroits les plus inattendus. Mais on ne peut rien lui refuser, à cet enfant-là. Vous comprendrez en grandissant.
Il me faut repartir.
Cette ruelle est bien sombre ! Je risquerai de m'y égarer. Eh, vous là-bas, dites-moi : je cherche un vif indiscret. L'avez-vous vu passer ?
Avez-vous vu passer le bonheur ?
Comme le Cristal est sublime ! Il transforme la lueur blafarde des lunes en un chatoiement aux mille couleurs ; il attire les rayons pâles et leur insuffle une vie chamarrée. La lumière s'égare dans ses vallées translucides, ricoche sur ses pics, se fait voile scintillant pour danser autour de lui. Au cœur des sombres nuits d'hiver, il brille tel un joyau d'espoir. Faut-il que les dieux soient bons, s'émerveille le vampire, pour offrir à leurs serviteurs pareille œuvre ! Nevra pourrait contempler le Cristal des heures durant. Assis en tailleur sur les dalles crevassées, il ôte ce qui le dissimule : sa cape coule au sol en un fleuve d'étoffe sombre, son haut part se froisser dans un coin de la salle, ses brassards relâchent leur étreinte sur ses avant-bras. Une peau nacrée se dévoile. Nevra reste là, le torse dénudé, en communion avec la magie dont il est fait et celle, éclatante, qui tourbillonne autour du Cristal.
Au-delà des fenêtres, une mer d'encre se déploie jusqu'à l'horizon.
Il est en paix, lui le fils des dieux. La saveur du devoir accompli lui laisse un goût de miel sur les lèvres.Miel de tournesol, songe-t-il en les humectant ; et il accorde une pensée à Ezarel et à son obsession sucrée.
L'elfe se tient droit comme une lance, ces derniers jours. Il vibre d'une tension qui ne demande qu'à exploser et dont il ne sait comment se débarrasser – car lui, le premier des absynthes, n'envisage même pas l'exutoire du combat. C'est un tort, juge Nevra. La violence angoisse les faibles comme elle apaise les forts.
Ezarel retient, retient et ne relâche pas. Il empeste une crainte sournoise que l'immortel ne parvient pas à analyser. Cela le frustre plus qu'il ne veut l'admettre : de quoi cet alchimiste surdoué pourrait-il avoir peur ? Redoute-t-il tant de perdre son amante ? Nevra en a connu, des amitiés qui supportaient l'assaut des siècles, des amours qui brûlaient comme un soleil, mais cette étrange terreur n'y ressemble en rien. C'est incompréhensible.
Sauf si… L'idée le charme : sauf s'il fait fausse route. Sauf si la crainte d'Ezarel n'a rien à voir avec l'humaine. Oh, ce serait délicieux ! Sa répugnance n'aurait plus lieu d'être. Et si ce n'était pas pour cette créature sans magie que l'Elfe Altier tremblait ? Eel est prospère, certes, mais les temps sont incertains. Des menaces par dizaines rôdent autour de la cité aux mille éclats. Peut-être l'une d'elles a-t-elle attiré l'attention du chef de l'Absynthe.
Pourtant, pourtant…
Nevra se mordille la lèvre. Pourtant, c'est une peur diffuse qui hante les pas d'Ezarel. Un nuage, pas un éclair ; un filet, pas une lance. Plus il y réfléchit, plus le vampire éloigne l'hypothèse d'une menace directe. Il ne flaire pas d'adrénaline dans le sillage de son adorable rival.
Alors qu'est-ce ?
Nevra n'a jamais senti ce genre d'appréhension vague qu'autour d'un seul gardien – ou, plus précisément, d'une seule gardienne. Karenn, la Mordue contemplant, au loin, les arêtes tranchantes de la folie. Karenn virevoltant dans le QG et papillonnant d'un groupe à l'autre, avec ses sourires qui sonnent faux et sa vaine tentative de loger dans le temps qui lui reste toutes les expériences qu'elle ne pourra pas vivre.
Là est sans doute le pire : elle ignore le délai qui lui est accordé. Qui sait ? Peut-être l'a-t-elle déjà dépassé. Peut-être devient-elle folle sans le réaliser, emportée par le venin d'une magie trop pure, et se réveillera-t-elle un jour en sentant le goût du sang dans sa bouche. Ces cauchemars la hantent ; elle rit trop fort, elle oublie de dormir, elle s'agite comme un feu follet. Nevra se demande si, en bougeant sans cesse, elle espère empêcher ses fantômes de l'étrangler par derrière.
Bien sûr, il sait, lui, qu'elle n'est pas encore folle. Mais un autre enfant des dieux a jugé bon de condamner Karenn au supplice des Mordus : rassurer la Fée serait une insulte envers ce vampire inconnu. Tant pis ! La jeune femme mourra. C'est le propre des mortels, après tout, que de finir par succomber à l'étreinte de Chronos.
La plupart du temps, corrige Nevra en contemplant le Cristal.
Karenn craint la folie dont le souffle caresse sa nuque. Mais que craint Ezarel ?
Les lunes amorcent leur lente descente à travers les cieux.
Que craint-il, ce bel elfe d'ordinaire si assuré ?
La salle du Cristal est paisible en cette nuit glaciale. Y règne ce silence que partage les vampires et les catacombes ; le temps semble s'y dissoudre comme du sel dans la mer.
A présent qu'il s'est convaincu que la peur d'Ezarel ne prend pas racine dans son affection pour l'humaine, Nevra découvre que ce mystère ne suscite plus en lui qu'une vague curiosité. Rien ne reste secret bien longtemps pour le chef de l'Ombre. A coup sûr, Ezarel finira par se confier – à Miiko, à Leiftan ou à l'un de ses subordonnés interchangeables – puis la rumeur remontera jusqu'aux oreilles d'une ombre et, de là, parviendra bien vite à celles du vampire. Il en est toujours ainsi au sein de la Garde. Difficile, dans ces circonstances, d'attiser les braises rougeoyantes de sa curiosité.
Une seule chose importe vraiment : l'humaine est partie. La tempête qui affolait les flots s'est apaisée ; l'océan de son âme est redevenu aussi lisse qu'un miroir. Nevra baigne dans une béatitude sereine. Encore neuf jours et Ezarel ouvrira le portail de retour : l'équipe envoyée sur l'Originelle reviendra, les bras chargés de nourriture, et la vie reprendra son cours. Comment réagira l'elfe en constatant l'absence de son amante dans la troupe ? Serrera-t-il les dents ? Quittera-t-il la pièce ? Se laissera-t-il submerger par la colère ?
Le vampire se lèche les lèvres. Il a hâte de goûter aux émotions de son joli rival. L'humaine ne reviendra pas à Eel, les dieux le lui ont murmuré, et Nevra a une confiance absolue dans la parole divine.
Oui, il est en paix. Depuis combien de temps n'a-t-il pas ressenti une joie si pure ? Son regard se détache du Cristal pour errer sur l'horizon. La mer scintille ; on la croirait brodée de diamants. Il se sent capable de tout, soudain : d'alléger le fardeau d'Atlas, d'abreuver la soif de Tantale, de remplir le tonneau des Danaïdes – et même, qui sait, de libérer Prométhée enchaîné. Oh, quelle ivresse ! Quel nectar entêtant que la victoire !
Un bruit de pas interrompt sa tranquille extase. C'est une démarche qu'il reconnaîtrait entre mille, à la fois souple et puissante, comme une fugue jouée au trombone. La charmante surprise que voilà ! Le calme de la nuit se peuple de rêveries lascives. Un sourire tire sur les lèvres de Nevra ; il se sent saisi par une humeur joueuse. Les pas se rapprochent. On entend le son d'une porte qui grince, puis le choc régulier du cuir sur la pierre : quelqu'un monte l'escalier en colimaçon.
Le vampire prend une décision. Dans un mouvement fluide, il se relève et récupère cape et brassards. Il envoie les seconds rejoindre son haut dans un coin de la pièce, accroche la première autour de son cou de façon à dissimuler son torse pâle, puis se fond dans l'obscurité.
Oui, c'est une bien belle surprise que le hasard lui offre là. La porte s'ouvre sur la dirigeante de la Garde : Miiko pénètre dans la salle, les yeux cernés, ignorant le prédateur tapi dans l'ombre. Sa fidèle Lanterne ne l'accompagne pas – sans doute repose-t-elle dans un coin de sa chambre, à côté du lit déserté. Son visage est une toile blafarde sur laquelle le Cristal peint des vagues pastelles. Elle a ôté les ornements qui parent sa chevelure et des mèches désordonnées viennent caresser le thorium de sa cotte de mailles.
Une cotte de mailles comme vêtement de nuit, il n'y a guère que Miiko pour avoir de telles fantaisies. Nevra se sent presque attendri face à la paranoïa de l'ancienne mercenaire. Elle peut porter des habits d'apparat le jour, s'amuse-t-il, mais le coucher du soleil ramène à la surface ce qu'elle ne cessera jamais d'être : une combattante perpétuellement aux aguets qui garde une dague à la ceinture et une autre dans la doublure de ses bottes.
Miiko s'approche du Cristal. Elle s'arrête au même endroit que le vampire un peu plus tôt, à trois mètres du joyau sacré, face à la mer qui s'étend à perte de vue. Elle lui tourne le dos, à présent. Il y a toute une histoire dans la crispation de ses épaules, un roman caché dans l'inclinaison agacée de ses oreilles.
La gardienne dort mal, en ce moment. Quand ce n'est pas l'insomnie qui creuse ses cernes, ce sont les cauchemars qui la jettent hors du royaume de Morphée. Cela perturbe Leiftan, bien sûr ; pas Nevra. Lui lit en elle comme dans un livre ouvert. Il sait ce qui la dérange. Elle s'inquiète pour ses soldats seuls sur l'Originelle ; pour Eel dont la prospérité attire des ressentiments ; pour l'Oracle piégée dans un Cristal incomplet. Cela l'angoisse. Face à ses doutes, Miiko réagit de la seule façon qu'elle connaisse : par la colère.
Vraiment, songe le vampire en s'approchant, il devrait s'être lassé d'elle. Elle est, par bien des aspects, désespérément prévisible. Mais elle vibre, Miiko ; oh, comme elle vibre ! Son être tout entier rayonne d'une violence impérieuse, ses yeux de glace hurlent des promesses de ravages et de désolation, sa voix tonne comme une apocalypse. Elle a l'aura des reines d'antan, majestueuses et sanglantes. Voilà une femme qui brûlerait le monde, songe Nevra, pour le rebâtir à son image.
Sa cape tombe au sol dans un murmure de soie.
Quel dommage qu'elle ne soit pas née sur l'Originelle, à l'ère des batailles et des héros ! Elle aurait resplendi comme un glacier frappé par les rayons du jour. Elle aurait été Bai Qi, Majaji et Leonidas ; elle aurait été Châmundâ, Freyja et Catubodua. Elle aurait été guerrière et conquérante, froide et impitoyable, et lui aurait abandonné Chine et Grèce pour venir la voir s'élancer à l'assaut du monde !
Mais les dieux n'en ont pas voulu ainsi. Nevra effleure la pointe bleutée d'une mèche noire. Il est tout près, désormais, si près que s'il relâchait son souffle, Miiko le sentirait lui effleurer la joue.
Il veut la prendre, la posséder dans sa chair et dans son âme. C'est un désir si froid qu'il en devient brûlant : il veut faire de son corps une terre conquise.
Ses bras se referment sur la taille de la femme-renard.
Miiko réagit par instinct. Sa main droite agrippe le vide à la recherche de la Lanterne – un juron lui échappe quand elle se souvient que l'arme magique gît, oubliée, sur les dalles de sa chambre. Des réflexes plus anciens émergent alors : avec une rapidité qui témoigne de longues heures passées à s'entraîner, elle lève le coude gauche pour frapper son agresseur à la tempe, profite de l'infime relâchement pour lancer son pied dans les parties génitales, puis se laisse choir afin de briser l'étreinte qui l'enserre. Nevra, beau joueur, apprécie la manœuvre. Quand Miiko bondit par-dessus sa prise et roule vers l'avant, il la laisse faire ; quand elle se relève, une dague dans chaque main et un blizzard dans le regard, il lui accorde une seconde de répit. Juste assez pour qu'elle réalise qui ose l'attaquer dans le siège même de son pouvoir. Sa silhouette se découpe sur la masse lumineuse du Cristal, aussi nette qu'une tache d'encre sur une robe cérémonielle. Un orage éclate dans son aura : fureur, soulagement et orgueil s'entrechoquent sur ce visage plongé dans l'ombre.
Nevra se jette sur elle.
Une unique question résonne en lui : pourquoi ne l'a-t-il pas fait avant ?
N'est-il pas le fils des dieux ? Le gardien du troupeau mortel ? Le goûteur des plaisirs éphémères ?
Le bras de Miiko jaillit. Sa dague trace une ligne de feu sur la mâchoire du vampire.
N'est-il pas la magie faite chair ?
Le dos de la gardienne vient heurter un pan du Cristal. Un hoquet de surprise lui échappe.
Pourquoi devrait-il se refuser ce qu'il désire ?
– Bonsoir, murmure-t-il à la femme plaquée contre lui.
– Recule, siffle-t-elle.
Pour un peu, on croirait voir des cristaux de glace éclore sur ses lèvres. Nevra fait un pas en arrière et ouvre les bras dans une invitation moqueuse.
Miiko reste immobile.
Le vampire sent un malaise le gagner. Ils ont joué cette scène à de nombreuses reprises : à ce moment de la danse, elle profite toujours de l'ouverture pour se précipiter sur lui, ses dagues pointées vers l'avant comme des griffes.
Est-ce l'audace dont il a fait preuve en l'enlaçant qui la gêne ? Mais Miiko est un être de violence – si tel était le cas, elle noierait son trouble dans le sang.
Elle le fixe, le corps tendu, les yeux plissés.
Nevra ne comprend pas sa réaction. D'où provient la méfiance qui la cloue sur place ? C'est anormal ; c'est insensé. Il lui offre un combat. Depuis quand la Première Gardienne refuse-t-elle ses cadeaux ?
Elle hésite, et c'est intolérable. Quelle ingratitude ! Il fait l'effort de ne pas la noyer sous le flot de sa magie, il œuvre pour cette Garde qu'elle dirige, il contient l'envie qui le prend de s'unir avec elle sous l'œil pâle des lunes, et que fait-elle ? Elle hésite ! Elle tergiverse ! Elle se méfie !
L'indignation l'étouffe. Il lui tend les bras et elle ne s'y jette pas ! Ah, quelle insolence ! A-t-elle seulement idée de la dette qu'elle lui doit ? Il a chassé l'humaine. Il a protégé la pureté d'Eldarya. Tous, tous devraient s'agenouiller devant lui et le remercier !
– Nevra !
La voix de Miiko déchire le silence. Elle parle mais ne bouge pas : entre eux s'étale toujours ces trois pieds de distance. En cet instant, alors que l'Oracle gronde à la lisière de sa conscience, il se sent aussi éloigné d'elle que de Karenn, perdue quelque part sur l'Originelle.
Nevra réalise avec surprise que son souffle s'est accéléré. Il ne se sent pourtant pas fatigué. La colère des justes a précipité son cœur dans un galop sourd ; il lui faut une longue inspiration pour revenir à un pas tranquille.
Allons, allons. Du calme, s'intime-t-il. Les Fées n'ont aucune idée de la faveur qu'il leur a faite en chassant l'abomination terrienne. Demander rétribution pour ce cadeau serait indécent : il a accompli son devoir, voilà tout. La méfiance de Miiko, se convainc-t-il, naît des circonstances inhabituelles de leur rencontre, rien de plus. La gardienne est à bout de nerfs, ces derniers temps. Il aurait dû comprendre que le moment était mal choisi pour partir à l'assaut des barrières dont elle entoure son cœur.
Vraiment, la faute est sienne. L'euphorie de la victoire l'a enivré. Il a agi sans réfléchir ; cela ne se reproduira plus. Ses prochains mouvements seront aussi calculés que les comptes sur lesquels travaille Kéroshane.
Nevra sait être magnanime. Il s'incline devant la gardienne sur ses gardes, récupère ses habits égarés et quitte la salle du Cristal sans un mot.
Eldarya est une petite planète, guère plus grande que l'unique lune de l'Originelle. Elle n'a qu'un seul océan : les autochtones le nomment Emel, la Mère. Les Fées exilées l'appellent simplement l'Océan.
Pour les autochtones, Emel est une et indivisible ; les trois continents qui ont émergé des flots ne sont que les mains de la Mère venue soutenir ses enfants. Les exilés en ont une toute autre vision. L'Océan, ont-ils dit à leur arrivée, n'est pas uniforme. Regardez : entre le Premier et le Deuxième Continents se trouve un lieu que couvrent toujours d'épais nuages. Nous l'appellerons la mer des nuages. Au large du Deuxième Continent, près des bois elfiques d'Ymaëla, les fosses s'ouvrent si profondément que l'eau semble noire. Nous l'appellerons la mer sombre. A l'est du Troisième Continent, soixante nautiques au sud d'Eel aux mille éclats, un récif de corail peint les fonds marins aux couleurs du Cristal. Nous appellerons cet endroit la mer arc-en-ciel. Ainsi nommerons-nous chacune des mers qui constituent l'Océan, et les marins qui vogueront sur ses crêtes écumeuses ne perdront plus jamais leur cap.
Un vent lourd de neige souffle sur Eel. L'hiver amène dans ses bagages des tempêtes à répétition. Les plaines sont couvertes d'une fine poudreuse ; quelques sowiges précoces pointent le bout de leurs plumes. D'ici une dizaine de jours, d'autres les rejoindront : une nuée d'oiseaux blancs peuplera les cieux, marquant dans les cœurs le début de la saison froide.
Depuis la chute du Cristal, il n'est pas un hiver qui n'ait été plus rude que le précédent. Chaque année, c'est la même rengaine : les routes sont impraticables, les réserves basses, les prédateurs affamés. Il ne fait pas bon vivre en-dehors des murailles quand le gel s'empare des sols. Un flot régulier de paysans et de vagabonds s'engouffre entre les grandes portes de la cité. On les loge ici et là, dans des bâtiments à moitié effondrés ou dans des abris de fortune qui menacent de s'écrouler sur leurs occupants. Les gardiens ont été réquisitionnés pour aider à la construction. Cela leur donne de quoi s'occuper, à une période où seules les espèces résistantes au froid peuvent s'offrir le luxe d'une mission longue.
D'ordinaire, Nevra s'accommode de ces heures désoeuvrées. Parfois, il requiert une mission ; d'autres fois, il dirige les entraînements ou rend visite à ses amantes. Ce sont des mois tournés vers l'intérieur : chacun rentre dans sa chrysalide pour devenir papillon quand reviendra le printemps.
Mais ces jours ne sont pas ordinaires. Une terrible menace a été écartée ; Nevra vit dans l'exaltation de la victoire et ce calme, ce calme dans lequel nagent les gardiens ignorants, ce calme avant les tempêtes le ronge. Encore trois jours, puis les gardiens envoyés sur l'Originelle reviendront : d'ici là, Miiko refuse de lui donner une mission. On ne sait jamais, argue la guerrière. Si une Fée se perdait sur Terre, qui mieux que le chef de l'Ombre pour partir la récupérer ?
Skri entraîne la vague d'obsidiennes recrutés un mois plus tôt ; Hélène supervise l'organisation du rationnement pour les réfugiés ; Alajéa geint son inquiétude pour Karenn à quiconque l'approche.
Il est temps pour le fils des dieux d'aller retrouver la plus fidèle de ses disciples.
Les Elfes des Bois sont des enfants de la forêt qui ne poussent jamais séparément. Qu'ils soient dans les salles d'entraînement, à la cantine ou en mission, on les trouve toujours en groupe. Aujourd'hui, c'est l'aile Absynthe qui se trouve envahie par ce bosquet mouvant : les Bois-Elfes de Nevra sont venus assister ceux d'Ezarel. Ils se sont réunis dans un laboratoire trop étriqué pour les contenir tous. Entre les quatre murs blancs, c'est un tourbillon de fioles, de runes, de fleurs alchimiques et de grimoires poussiéreux, une danse chaotique et harmonieuse ponctuée de ces chants elfiques qu'ils affectionnent tant. Oëlia se tient là, debout devant une table, à réduire en poudre la corne d'un sabali. Elle travaille avec une concentration méthodique. Quand Nevra envoie une étincelle lui effleurer la joue, son sursaut est si brusque que pillon et mortier manquent lui échapper des doigts.
– Mauya nin avánië ! s'exclame-t-elle un ton trop haut.
Des têtes se retournent ; des sourcils se froncent.
– Yan ? s'enquiert-on.
Oëlia ne répond pas. Les joues plus rouges que des pommes mûres, elle navigue entre ses compagnons jusqu'à atteindre la porte. A peine l'a-t-elle refermée derrière elle que les doigts du vampire viennent courir dans ses cheveux, sur ses épaules et autour de son cou gracile ; Oëlia se détend dans cette étreinte invasive.
– Comment vas-tu ? murmure Nevra à son oreille.
– Bien, répond-elle.
Puis, d'une voix si douce qu'une brise l'emporterait :
– L'humaine ne reviendra pas, n'est-ce pas ?
Y a-t-il quoi que ce soit qu'on ne puisse adorer chez cette frêle fanatique ? Nevra l'attire contre lui ; le visage enfoui dans ses cheveux d'écorce, il laisse un sourire ravi lui dévorer le visage.
– Non, assène-t-il avec la force de sa conviction. Elle ne reviendra pas.
– Je suis contente, dit Oëlia. Tu n'étais pas heureux quand elle était là.
Quel adorable jouet ! Nevra la soulève à la façon des princesses ; elle étouffe un cri de ravissement.
– Fêtons ma victoire, murmure-t-il en rivant son œil dans les siens. Je t'enlève.
L'elfe hoche la tête.
– Si tu le désires, approuve-t-elle avec une dévotion aveugle.
Un jour, se promet Nevra, il plongera ses crocs dans ce cou doré. Il la videra de son sang, la jolie Oëlia, goutte par goutte, jusqu'à la laisser plus pâle que la neige qui tombe par les fenêtres. Elle se laissera faire, docile et confiante ; et ce jour-là, envahie par la grâce du sacrifice, elle mourra en priant son nom.
Douze jours, a dit Miiko. Vous aurez douze jours pour emmagasiner autant de nourriture que possible. On vous a fourni à tous une liste de lieux à piller : faites-en le maximum, mais assurez-vous d'être revenus au point de rendez-vous à temps. Geoffroy, Aglaé, vous irez dans la terre de France. Makari, Hog, vous irez dans la terre du Japon. Karenn, Vespucci, Régine, vous irez dans la terre des Etats-Unis d'Amérique. Compris ?
Tous ont donné leur assentiment. Ce n'était qu'une formalité : les détails de la mission leur avaient été confiés des jours plus tôt, dès que la chef de Garde avait arrêté son choix sur eux. Mais les symboles ont un pouvoir et répéter son approbation devant le Cristal, à deux pas des pentacles, a scellé leur promesse de façon irrévocable. Ils iraient sur l'Originelle. Ils rempliraient les sceaux à leur ceinture d'autant d'aliments que possible. Ils reviendraient sur Eldarya.
Tous, sauf une.
A présent, il est temps pour Nevra de consommer sa victoire. La nuit tombe. Ezarel est agenouillé sur le dallage froid, dans le cercle du mage ; Miiko se tient entre l'elfe et le Cristal, à gauche du cercle d'invocation, ses phalanges serrées à en trembler autour du manche de la Lanterne. Il y a aussi Hélène, quelque part parmi les étincelants alignés sur les côtés de la pièce, et puis le fidèle Leiftan, bien sûr.
Nevra les ignore tous.
Une tension insidieuse s'est lovée dans son œil gauche. A l'insu de ses camarades, une bataille commence en lui.
Va-t-il réussir ? Va-t-il échouer ?
Non, la question ne se pose pas. La fille ne reviendra pas : il le sait !
Mais comment peut-il en être si sûr ?
Ce sont les dieux qui le lui ont chuchoté.
Ou a-t-il halluciné cette certitude inexplicable ?
Son œil bat comme un second cœur, à petits coups rapides qui font comme autant d'aiguilles qu'on lui planterait dans l'orbite. Il sait, voilà tout ; de quel droit remet-il en question cette prescience divine ?
Mais les dieux, songe Skotoma au fond de lui, sont l'origine de toute magie. Que savent-ils de ceux qui en sont dénués ?
Et la douleur monte, terrible et inexorable, c'est une marée qui vient couvrir son âme – Ouranos s'allonge sur Gaïa, se souvient-il en fermant son œil, haïssant les enfants qu'il donna à la Terre-Mère au point de s'étendre sur elle pour les garder prisonniers...
La douleur noie ses doutes dans une pureté tranchante. Il est la Terre-Mère, la douleur est Ouranos ; mais qui sont leurs enfants ? Et quelle est cette pensée qui lui vient soudain ? Il veut l'attraper mais ses mains sont liées. Son corps est une enclume qui le cloue au sol ; que ne peut-il se libérer de la matière pour s'envoler parmi les étoiles ! Mais une promesse le garde sur Eldarya. Un vœu, peut-être – ou une question. Qu'est-ce ? Il ne sait plus. La douleur n'est qu'une bête désincarnée dont les crocs fantomatiques le traversent sans le blesser.
La pensée a fui. Nevra veut la rattraper, trébuche – perd pied.
– Changez de portail ! crie une voix qu'il ne reconnaît plus.
Le monde s'est enveloppé dans une cape de brouillard, ou peut-être est-ce son esprit qui s'est embourbé dans des marécages immatériels. Les sons lui parviennent comme de derrière un nuage. Que se passe-t-il ? A travers sa paupière, une lueur trop vive réduit la nuit à un éclair blanc.
– Encore !
Qui hurle ainsi ? Voilà qu'une cacophonie s'élève, mille voix qui clament mille mots dans mille langues différentes. Ah, ne peuvent-ils se taire ? Faut-il qu'ils braient, ces ânes mortels, quand le fils des dieux sent un murmure lui caresser l'oreille ? Une voix aux teintes pastelles lui souffle un secret oublié…
Mais trop tard : le boucan a couvert cette révélation.
– Hors du cercle !
Un dernier hurlement retentit dans la vaste salle, puis la lumière qui inondait sa vue reflue. Lentement, Nevra émerge de sa transe impie. Son œil gauche se fait l'épicentre d'un séisme de douleur ; des ondes brûlantes le parcourent de part en part, font bouillir son sang, déchirent ses entrailles – il devrait se tordre sur les dalles, mais la souffrance lui paraît encore si lointaine ! Un détachement absurde gèle les flammes qui voudraient l'embraser.
Sa paupière se soulève. Dans un état second, il contemple les gardiens au centre du cercle d'invocation. Geoffroy, Aglaé, Makari, Hog, Karenn, Vespucci : les six sont revenus de leur périple. Ils portent encore leurs habits terriens, si ternes et si drus comparés aux souples étoffes féeriques, et leurs yeux s'ornent de cernes tirant sur le violet.
Six. Une digue s'effondre dans le cœur de Nevra ; l'air se rue dans sa gorge. Sept sont partis et six sont revenus. Il a gagné ! Oui, il a…
Non.
Nevra recule. Dans le cercle du mage se dressent deux silhouettes. Ils se regardent sans un mot, oublieux du monde qui les entoure, perdus dans un duel muet que nul autre ne peut comprendre : Ezarel et la fille.
Nevra veut hurler. L'impensable est advenu. L'humaine est là, sur Eldarya. Elle est là, à trois pas de lui !
Il a échoué.
Mais pire encore, bien pire – une vérité si insupportable qu'il s'arracherait les yeux, si cela suffisait à ne plus la voir...
Les dieux lui ont menti !
