Régine sait qu'elle n'est pas appréciée au sein de la Garde. Cela ne la blesse pas. Elle en a l'habitude. On le lui a dit, à l'époque où elle n'était encore qu'une lycéenne solitaire : tu es trop étrange. Tu poses trop de questions.
On lui a dit : tu ne réalises pas qu'il y a un monde en-dehors de tes formules.
On lui a dit : il y a des gens qui préfèrent le confort à la vérité, des gens qui n'ont pas envie que tu débarques pour tout remettre en question.
On lui a dit : tu manques d'empathie. Tu te fiches des autres.
Et c'est sans doute vrai car aussi loin qu'elle remonte dans ses souvenirs, Régine est incapable de mettre des visages sur ces sagesses anonymes.
Tant pis. Elle fait avec. Elle a choisi sa voie, Régine. That which can be destroyed by the truth should be – ce qui peut être détruit par la vérité doit l'être. S'il y a une chose qu'elle sait, l'humaine perdue en Eldarya, c'est bien cela : si agréable qu'il paraisse au premier abord, le mensonge conduit toujours au malheur.
Alors elle interroge. Elle creuse. Elle analyse. Et s'il faut détruire des édifices millénaires pour trouver, dans l'amas de leurs ruines, ces révélations gênantes que chacun aurait voulu oublier…
Elle amènera la dynamite et allumera la mèche.
Il fut un temps – un temps si lointain que la mémoire s'y perd – où la vie n'existait pas. L'univers nouveau-né déployait ses bras d'ombre, encore hésitant, un peu maladroit. En son sein, quelques rares étoiles battaient comme des cœurs. Les enfants des dieux erraient sans but, nuages de magie coagulés par une sœur bâtarde de la gravitation. Parfois, la masse rayonnante d'une étoile les attirait ; ils se laissaient emporter, s'étirant en longs filaments d'énergie, et venaient échauffer la couronne de gaz dont se parent les astres.
Nevra y repense lorsque la lumière des lunes l'aveugle. Comme elles lui paraissaient immenses, les étoiles d'alors ! L'univers, depuis, s'est assagi ; la splendeur des premiers millions de siècles a laissé place à des poupons rougeoyants qui traverseront les milliards d'années sans dommages. Les géantes sont mortes. Elles étaient pourtant si belles ! Que la gloire est éphémère, se désole le vampire, et que ne donnerait-il pas pour revoir, ne serait-ce qu'un moment, la splendeur oubliée de ces temps primitifs !
Puis les dieux créèrent la vie et la vie créa la conscience. La magie prit une forme. Les vampires naquirent – non plus nuages, mais matière. Ils quittèrent les plaines infinies de l'espace pour s'attacher à des cailloux austères ; ils apprirent à voguer sur des mers d'eau comme un poisson s'habitue à son bocal après avoir connu l'océan.
Nevra se dit parfois que le Vertige n'est que cela : la nostalgie dévorante d'une immensité désormais hors d'atteinte.
Depuis des millions d'années, les vampires ne font plus que garder le troupeau mortel. Est-il rationnel, songeait autrefois Skotoma, d'en vouloir aux brebis ?
Il se croyait éclairé, Skotoma. Il se croyait radieux. Il était le berger, le prophète, le philosophe, et il portait sur les mortels un regard où le mépris se mêlait à l'amusement. Comme elles étaient pathétiques, ces créatures ! Comme il se sentait puissant !
Il n'était qu'un borgne au royaume des aveugles. L'hubris consuma Skotoma. De ses cendres, tel un phénix aux plumes de jais, s'éleva Nevra ; et il était plus sage, celui-là, car il savait qu'il ne savait rien.
Qu'y a-t-il hors de l'Espace ?
Qu'existait-il avant le Temps ?
Nevra se perd. Il erre dans les couloirs du QG comme une âme en peine, un masque souriant plaqué sur ses traits, et retient un mouvement d'humeur dès qu'un mortel idiot tente de l'interpeller. Ne voient-ils pas, ces imbéciles, le deuil terrible qui est le sien ? Ne sentent-ils pas l'horreur qui l'emplit ?
Les dieux lui ont menti ! Les dieux ont dit que l'humaine ne reviendrait pas, or l'humaine est revenue ! Elle est là, là, quelque part au sein de l'aile Absynthe, souillant de sa présence la cité aux mille éclats. Les couleurs sont ternies, la mélodie du monde désaccordée, l'air empuanti de relents humains : la créature est à Eel !
Nevra ne comprend plus. N'était-il pas un favori ? N'a-t-il pas obéi fidèlement ?
Mais non – il a trahi. Il s'est interrogé, il a douté. Il a voulu savoir ce qu'il y avait au-delà de l'Espace et avant le Temps. Il s'est s'arrogé des prérogatives réservées au divin ; n'est-il pas naturel que le divin, en retour, lui inflige une punition à la hauteur de son arrogance ?
Et il se souvient. Une autre ère – un autre monde – un prédicateur haranguant la foule depuis une estrade de fortune…
Tombe, Bellérophon ! Que Pégase, piqué par un taon, se rebelle et te précipite à terre : toi qui voulus monter jusqu'à l'Olympe, ne sois plus qu'un vieillard boiteux condamné à arpenter le sol ! Perséphone quittera les Enfers quand le printemps viendra ; Prométhée sera libéré de son rocher quand deux millénaires se seront écoulés. Mais toi, tu te lamenteras jusqu'à ce que le soleil soit cendres et l'océan poussière. Toi qui désirais bouleverser l'ordre du monde, ton châtiment sera à la mesure du danger que tu posas !
Est-il Bellérophon l'orgueilleux ? Ou est-il Icare l'inconscient, à monter trop près du soleil pour chuter ensuite dans les flots voraces ?
A moins qu'il ne soit que Nevra – et de toutes les hypothèses, celle-là est bien la pire.
Si encore l'humaine se montrait ! Oh, il en vient à le souhaiter : que ne peut-il voir de ses yeux la présence qui le condamne ! Mais cette coupe, il la boira jusqu'à la lie – car l'humaine se cache. Tandis que le QG s'abîme dans sa léthargie hivernale, le laboratoire de Miel devient la tanière d'un ours mal léché. Nul ne s'en approche, sinon les rares collaborateurs d'Ezarel. L'elfe lui-même ne fait plus que des apparitions sporadiques. Son angoisse est palpable, à présent, on croirait qu'un fantôme a posé une main invisible sur son cou et menace de l'étrangler à chaque pas.
Nevra devrait s'en préoccuper ; il n'y parvient pas. A quoi bon s'interroger sur les affaires des mortels ? Il a failli. Les dieux lui ont menti !
Mais parfois, à la faveur d'un rayon de lune, des bulles de rage viennent percer la surface de sa détresse. Lui qui s'oubliait dans ses peurs, le voilà tremblant d'une colère sainte. S'il ne peut en vouloir aux dieux, décide-t-il subitement, il n'a plus que l'humaine à blâmer ! Et sa magie rue comme un cheval furieux, menace de déchirer sa fragile enveloppe de chair – les gardiens s'écartent sur son passage, avertis par un instinct venu du fond des âges du danger qui tonne au milieu d'eux.
Les grandes fenêtres de l'aile Absynthe dévoilent une pluie de flocons paresseux. Nevra reste concentré : un coup d'œil vers l'extérieur, et la perfection factice de ce tapis blanc le mettrait hors de lui.
Quand cette colère le prend, il avance dans un état second. Il n'y a rien aux murs de l'aile Absynthe – ni tableaux, ni trophées – et la lumière pâle des soirs d'hiver envahit les couloirs, danse sous l'arche élégante du plafond, se repose sur les dalles immaculées. Le vampire voudrait, d'un coup de pied, la forcer à battre en retraite. Il pénètre dans le territoire de l'Absynthe tel un guerrier dans une place ennemie, les sens aux aguets et l'aura distordue. Son masque aimable a brûlé pour révéler, en-dessous, l'éclat d'acier d'un œil gris. Les rares qui oseraient l'interrompre dans sa charge préfèrent se terrer derrière les colonnes du grand couloir. Nevra s'enfonce impunément jusqu'aux escaliers en colimaçon. Ses longues jambes avalent les marches ; on dirait qu'il vole, le vampire, porté par une fureur qui gronde au cœur de son être. Un étage, deux, trois, quatre… Puis le cinquième, enfin ! Il pousse la porte sans plus contenir sa force : le battant de bois vient s'écraser contre le mur en un choc dont l'écho court jusqu'au bout du couloir désert. Qu'importe ! Nevra est déjà loin. Il ignore les petites pièces qui parsèment ce lieu réservé aux élites – les réserves de produits trop rares ou trop dangereux, les bibliothèques privées, les salles d'expérimentation enfermées dans leurs pentacles de stabilisation. Seule l'intéresse la pièce au fond du couloir. Sa lumière au bout du tunnel.
Le mythique laboratoire de Miel.
Et il avance, aussi inexorable que la marée, aussi impitoyable que le passage du Temps !...
Mais son pas, soudain, hésite. Sa colère vacille. Une crainte abjecte enfonce ses crocs dans les muqueuses de sa poitrine pour monter jusqu'à sa bouche. Il lui semble percevoir un goût de bile qui lui ronge la gorge. Il veut parler : c'est un croassement brisé qui s'échappe de ses lèvres.
Non. Non. Non. Il ne peut pas, il ne doit pas. Il… Oh, il n'est pas prêt ! Il sera fidèle aux dieux, il se l'est promis, et ce qu'il y a là-bas... Non !
Par la fenêtre, une bourrasque fouette la neige et fait trembler les vitres. La nuit tombante rend les murs gris. Le monde se décline en noir et blanc. Mais à l'extérieur, sur la mer de neige, on croirait voir chatoyer un reflet aux couleurs du Cristal…
Nevra fuit.
Sa paupière papillonne. Nevra recouvre lentement ses esprits. Il est sur le balcon du grand hall, adossé au chambranle ornementé qui encadre la porte Absynthe. Le QG a enfilé ses habits de nuit : quelques lanternes flottantes baignent la salle d'une lueur au bleu outre-monde.
Un gardien passe devant lui en évitant pudiquement son regard. Nevra l'observe passer, encore un peu absent. Il aimerait faire comme les chiens, pouvoir, en s'ébrouant, se débarrasser du malaise qui lui colle à la peau. Combien de fois s'est-il retrouvé là, à l'entrée de cette maudite aile Absynthe, sans autre souvenir depuis le cinquième étage que celui d'une terreur si pure que le monde s'y est noyé ? Cinq, six… Cela fait sept fois, déduit-il finalement. Sept fois depuis les trois semaines que l'humaine est revenue. Sept absences.
L'urgence qui précipitait son pas n'a pas disparu, pourtant. Sept entrées au pas de charge suivies de sept retraites effrayées ne l'ont pas dissipée. Le vampire peut la sentir, immergée dans le lac de son âme, à attendre le moment où, lassé de se complaire dans sa détresse, il autorisera de nouveau la colère à le submerger.
Elle est patiente, cette urgence. Et Nevra de s'esclaffer, isolé sur son balcon : une urgence patiente, quel paradoxe !
Des forces plus grandes que lui le manipulent. Il le sait, bien sûr : il faudrait être idiot pour ne pas s'en rendre compte. Quelque chose est en train d'advenir derrière les portes scellées du laboratoire de Miel… Mais quoi ? Que traficote-t-elle, la répugnante humaine ? Et pourquoi Ezarel l'assiste-t-elle, malgré l'angoisse qui suinte de ses pores ?
Nevra se redresse. Il ne comprend pas. La divinité qui l'a choisi pour pion doit être terriblement déçue : immortel, fait de magie, et pas fichu de traverser un malheureux couloir ! A quoi sert-il s'il ne peut même pas assister ses créateurs ?
Une silhouette sort du Couloir des Gardes.
Il est un inutile, un incapable. Il a osé écouter Socrate. Il a révéré la mémoire de ce sage – de ce vulgaire humaine à la magie si frêle ! Il a abandonné la foi aveugle des vampires pour s'interroger : qu'y a-t-il hors de l'Espace ? Qu'existait-il avant le Temps ?
Depuis deux millénaires, il poursuit sa Question. Deux mille ans de folie ! Nevra regrette, soudain, avec une force qui lui coupe le souffle. Comme il voudrait revenir en arrière et ne pas rencontrer Socrate ! Comme il voudrait n'avoir jamais rien su !
– Eh, Nev, ça va ? Tu es un peu pâle.
Nevra se concentre. Qui lui parle ? Il plaque en toute hâte un sourire factice sur ses lèvres.
– Karenn, finit-il par répondre. Je vais bien. C'est trop gentil de ta part de t'inquiéter pour moi.
– Mais je m'inquiète toujours pour toi.
Elle le déteste, Nevra le sait. Elle sent bien qu'il n'est pas comme elle – qu'il n'est pas destiné, lui, à verser dans la folie des Mordus. C'est donc qu'il appartient à la même espèce que celui qui l'a condamnée.
Avec lui, Karenn est une main de haine dans un gant de complicité.
Ce soir, cependant, quelque chose est différent. Où se cache le désespoir qui se niche habituellement dans ces jolis yeux verts ? Karenn le fixe avec ce qui ressemble à du défi. Et la douceur dans son ton…
Mais je m'inquiète toujours pour toi.
– Et moi pour toi, réplique-t-il en inclinant légèrement le buste. Je ne voudrais pas qu'il t'arrive malheur…
Karenn lève le menton.
– Ne t'en fais pas pour moi, Nev. Je n'ai pas besoin de ton aide.
Pardon ?
Nevra masque sa surprise avec l'aisance d'un professionnel. Pas besoin de son aide ? N'est-ce pas elle qui est venue l'implorer, cette aide, quand elle a compris qu'il n'était pas un Mordu ? Il est le seul être au sein du QG, l'Oracle exceptée, à pouvoir la sauver ! Toute l'existence de Karenn est suspendue à cette aide qu'il lui refuse !
Mais avant qu'il puisse formuler sa pensée, la Mordue lui décoche un sourire aussi effilé qu'une dague.
– A plus tard, Nev.
Il se remet à peine du venin dans ces mots que la porte Absynthe claque derrière sa subordonnée.
Nevra se secoue. Que lui a-t-il pris ? Il aurait dû réagir, lui faire ravaler ses mots, la forcer à s'étouffer sur son insolence. D'ailleurs, peut-être n'est-il pas trop tard : s'il court, il pourra la rattraper avant qu'elle ne s'enfonce trop profondément chez les absynthes…
Mais non, c'est absurde. Quel spadel l'a piqué ? Se jeter aux trousses d'une mortelle simplement pour panser son égo ? Répondre à une réplique acide par la violence ? Voilà un comportement digne d'un fou !
Le hall est redevenu silencieux. Nevra inspire, expire. Ce rythme régulier l'apaise. Il laisse Karenn partir.
A cette heure, le QG semble se préparer à la visite d'un dieu des profondeurs ; les lanternes au bleu mouvant donnent à la vaste salle l'allure de fonds sous-marins. Nevra voudrait y plonger et laisser son âme sur la rive. C'est un rêve vain, un désir de couard, mais il ne parvient pas à s'en défaire. Pourrait-il couper tout ce qui le lie à cet endroit ? Trancher les fils des Cinq, rompre l'arc-en-ciel qui s'élance entre Miiko et lui, sectionner la soie de sa rivalité avec Ezarel ? Pourrait-il, surtout, arracher la chaîne aux maillons de haine qui le rattache à Régine ?
Un sourire amer tord ses lèvres. Non, il ne peut pas. Pire encore : le pourrait-il qu'il n'essaierait même pas. La Garde d'Eel, ce jouet de l'Oracle, a refermé ses crocs sur lui. Il est trop impliqué pour partir, dorénavant. Il n'a plus le choix : il doit résoudre ces mystères qui le rongent.
Pendant que ses pensées dérivaient, ses pas l'ont porté jusqu'au milieu du hall. Il hésite, puis se dirige vers le couloir dont il a vu sortir Karenn. Une intuition le pousse en avant. Les gardiens en faction devant la Salle du Cristal hochent la tête en guise de salut, de lourdes poches noires sous les yeux, et Nevra leur adresse un sourire aimable. Il pousse la porte, monte l'escalier en colimaçon à pas de loup. Une fois n'est pas coutume, l'absence de Miiko le réjouit : ne pas sentir l'aura imposante de la renarde lui ôte un poids des épaules. Quand il pénètre dans la salle, seul le Cristal y dresse sa silhouette rutilante.
Nevra s'avance, espérant contre toute logique que son intuition se révélera juste. Car nul au QG ne peut sauver Karenn… sauf l'Oracle.
– Est-ce toi ? lance-t-il d'une voix forte. As-tu libéré Karenn ?
Il ignore si la demi-déesse lui répondra. Elle a la fâcheuse manie de faire la sourde oreille : peut-être n'aime-t-elle pas les vampires, ou peut-être a-t-elle juste une dent contre lui. En temps ordinaire, Nevra s'en fiche bien. Cette nuit, cependant, il veut des réponses.
– Alors, l'as-tu fait ? As-tu libéré Karenn de sa malédiction ?
Si c'était le cas, s'interroge-t-il, le remarquerait-il ? Aucun vampire n'a jamais libéré sa victime ni celle d'un autre. Il n'y a d'anciens Mordus que dans les cimetières.
– Alors ?
Il attendra le temps qu'il faudra.
L'immortelle doit sentir son obstination : un souffle finit par lui caresser la tempe. Non, affirme l'Oracle dans un murmure.
Nevra hoche la tête. Cette nouvelle ne le rassure pas. Si ce n'est pas l'Oracle, alors qui a donné à Karenn l'espoir absurde qui brûle dans ses yeux ? La Mordue a accompagné Vespucci et l'humaine sur l'Originelle, dans la terre d'Amérique. Y a-t-elle déniché un remède ? A moins que cet optimisme insensé soit la première marche descendant vers la folie…
Il est en train de faire demi-tour pour redescendre l'escalier quand soudain, un éclat attire son regard. Un rayon d'Opale a accroché quelque chose au fond de la salle. Le vampire s'approche, intrigué. Un insouciant aurait-il laissé traîner son collier ou une dague trop bien polie ?
L'objet qu'il saisit n'est ni l'un, ni l'autre. C'est un cylindre de métal dans lequel sont enfoncés, de part et d'autre, des cercles de verre : le premier est presque aussi large que le cylindre, le second est aussi petit que la pupille d'un œil. Un cercle jaune rompt la monotonie du gris – 10/0.25 est inscrit au-dessus.
Nevra fronce les sourcils. La connaissance instinctive des vampires lui fait défaut : il ne reconnaît pas cet objet. Est-ce une nouvelle invention de l'Absynthe ? Aucune magie ne fait vibrer le cylindre. On dirait le composant d'un de ces machines dont Alajéa se plaint tant.
Avec une moue méfiante, il place le cylindre dans une poche de son pantalon et se hâte vers la sortie.
Il y a un siècle, le chef de l'Ombre aurait affirmé qu'on ne peut pas s'entourer de trop de mystères. A présent, l'accumulation de questions sans réponses l'épuise. Que ne donnerait-il pas pour une explication ! Mais il est un paria, désormais ; aucune divinité ne viendra à son secours. Il ne peut que ressasser les mêmes interrogations comme un orpailleur qui filtre la même boue, jour après jour, dans l'espoir d'y voir, un beau matin, briller des pépites d'or.
D'où vient l'angoisse d'Ezarel ? Que trafiquent-ils, l'humaine et lui, dans ce laboratoire privé ?
Pourquoi Miiko le bat-elle froid ? Comment Karenn parvient-elle à espérer ?
Et qui a oublié cet étrange objet, ce cylindre de métal froid, dans un coin reculé de la Salle du Cristal ?
Quand Jason arriva dans le royaume de Colchide, déterminé à ramener la Toison d'or en sa cité d'Iolcos, le roi Éétès lui proposa un défi.
Puisque tu en as si grand besoin, tu auras la Toison, dit ce vil souverain. Mais comprends-moi : ce présent des dieux apporte gloire et prospérité à mon royaume. Je ne puis l'offrir à un vagabond, fut-il prince. Zeus me maudirait si le talisman qu'il accorda à mes ancêtres se retrouvait en possession d'un indigne.
Je suis digne, répondit Jason. Par mon sang d'abord : car je suis fils d'Éson, qui fut roi d'Iolcos, et par lui descendant d'Éole, petit-fils de Zeus. Par ma piété ensuite : car je fus élevé par le centaure Chiron, qui m'apprit la foi, et je viens à toi sous la protection d'Héra et d'Athéna. Par mon courage enfin : car mes Argonautes et moi avons traversé nombre d'épreuves pour arriver jusqu'à toi, et sommes prêts à en traverser nombre d'autres avant que de retrouver nos terres.
Mais Éétès secoua la tête.
Cela, tu me l'affirmes, Jason fils d'Éson ; mais moi, je ne l'ai pas vu. Prouve-moi ta valeur. Accomplis la tâche que je vais te confier, et tu auras la Toison.
Je l'accomplirai, Éétès, roi de Colchide
, promit Jason.
Alors, le fourbe Éétès parla. Pour remporter la Toison d'or, Jason devrait atteler un taureau terrible dont le souffle de feu avait brûlé plus d'un page, dont les sabots d'airain avaient écrasé plus d'un torse. Ce taureau, il devrait ensuite s'en faire obéir afin de labourer une terre aride. Il lui faudrait enfin ensemencer le champ à l'aide de dents aussi grosses que le poing : les dents du dragon d'Arès, que Cadmos tua pour fonder Thèbes sur son cadavre.
Mais l'imprudent Éétès avait oublié qu'Héra et Athéna veillaient sur ce héros. Les deux déesses passèrent un pacte avec une troisième : Aphrodite elle-même insuffla à la sorcière Médée, fille d'Éétès et princesse de Colchide, un amour brûlant pour le beau Jason. Dévorée par la passion, Médée ne put souffrir que son amant succombe aux épreuves qui l'attendaient. Elle lui fournit donc un baume qui empêcherait le feu et l'airain de le blesser, puis une pierre mystérieuse. Pose-la dans le champ quand tu l'auras ensemencé, ordonna-t-elle, et ne dit rien de plus.
Jason attela le taureau, laboura le champ et sema les dents. Mais à peine avait-il refermé la terre sur la dernière canine qu'un cliquetis d'os lui parvint : de la première dent avait émergé un soldat squelettique à l'épée d'acier, un Sparte tout droit sorti des mythes thébains ! Se souvenant des conseils de Médée, le héros sortit la pierre de sa poche et la posa au sol. Aussitôt, le premier squelette se détourna de lui pour aller en affronter un autre ; et chaque créature s'attaqua à sa sœur plutôt qu'à Jason.
Ainsi le chef des Argonautes triompha-t-il des épreuves imposées par le cruel Éétès.
C'est une légende que Nevra n'a jamais aimée. Pourquoi ? Il ne saurait le dire. Jason lui paraît simplet ; Éétès, idiot ; Médée, folle à lier. Ce qui le charmerait ailleurs le laisse de marbre ici.
Pourtant, pourtant… Dernièrement, ce mythe l'obsède. Il ne peut s'empêcher d'y voir un reflet de son existence. Car Athéna et Héra ne sont-elles pas des dieux ? La Toison n'est-elle pas l'univers ? Et ces soldats d'os, les Spartes nés des dents d'un dragon – ceux-là ne sont-ils pas des vampires ? Ils durent, après tout, vaincre Jason, l'empêcher de ramener la Toison d'or à Iolcos… Protéger l'univers, en somme.
Mais dans ce cas, se demande l'Ombre, quelle est la pierre qui détourna les Spartes de leur tâche initiale ? Est-ce la Question ? Et qui est Médée qui œuvra contre son père pour aider Jason à dérober la Toison ? Serait-ce l'humaine ?
Et surtout : qu'advint-il des Spartes une fois qu'ils eurent échoué ? Redevinrent-ils de simples dents, prêtes à être semées dès qu'on aurait besoin d'elles ? Ou furent-ils détruits en punition de leur échec ?
Les vampires ne sont que des Spartes, d'immortels serviteurs nés du désir des dieux. Qu'adviendrait-il à celui qui se détournerait de sa tâche ?
Dans l'obscurité de sa chambre, Nevra tremble.
La crainte et la colère, la colère et la crainte. Nevra oscille comme un pendule. Plus d'un mois a passé. L'humaine n'a pas réapparu ; Ezarel l'observe à la dérobée avec une expression fermée ; les yeux de Miiko sont emplis de méfiance. Que lui cachent-ils, tous ? Et pourquoi quatre Absynthes, les quatre subordonnés les plus talentueux d'Ezarel, manquent-ils à l'appel ?
– Ils travaillent, répond Ezarel quand Nevra l'interroge.
Seule Miiko pourrait contester cette réponse sibylline. Elle n'en fait rien. Le même scénario se reproduit à chaque réunion. Son regard de glace croise celui de l'elfe, un accord tacite passe entre eux, puis la dirigeante de la Garde change de sujet. C'est que l'hiver est bien installé, à présent, et les gardiens ne manquent pas d'ouvrage à abattre : il faut donner des ordres, organiser des rotations, rationner la précieuse nourriture ramenée de l'Originelle !
Pour la première fois depuis son arrivée à Eel, Nevra ne supporte plus ces tâches bégnines. Vous mourrez tous !veut-il hurler. Puisque vous acceptez si placidement votre sort, pourquoi ne pas vous coucher dans la neige et laisser le froid vous emporter ?
A d'autres moments, c'est un venin différent qui menace de s'échapper. Comment osez-vous me dissimuler vos secrets ? Vous qui avez accueilli la vipère en votre sein, comment pouvez-vous prendre son parti plutôt que le mien ?
La vision du ciel nocturne ne l'apaise plus. L'image de l'infini ne l'appelle plus. Parfois, Nevra oublie jusqu'à sa Question : seule l'occupe cette rage mâtinée de terreur à l'idée qu'il a échoué, qu'il a failli et que ses dieux le punissent en lui imposant la présence de l'humaine.
Faut-il qu'ils la choisissent, eux aussi ? Ses propres parents ne lui ont-ils ôté leur faveur que pour l'offrir à l'humaine ? Pensée insupportable que voilà !
On l'épie. On le surveille. A qui peut-il faire confiance ? Ezarel, son propre rival, est fermement installé dans le camp de la vile créature. Miiko se défie de lui. Leiftan, âme damnée de leur dirigeante, suit l'exemple de celle qu'il adore. Il n'y a guère que Valkyon pour ne pas faire cas de la tension qui imprègne leurs réunions.
En suis-je réduit à cela ? enrage Nevra. Doit-il courtiser ce rustre d'obsidien pour se convaincre que oui, il est toujours vampire, toujours enfant des dieux, toujours supérieur à ces Fées qui le dédaignent ?
Tout cela est la faute de l'humaine ! Avant son arrivée, une telle situation n'aurait jamais été envisageable. Pourquoi est-elle revenue sur Eldarya ? Pourquoi ne pas être demeurée sur l'Originelle, parmi les siens ?
Pourquoi ?
Nevra reste sur le qui-vive. Qui d'autre a-t-elle corrompu ? Le fanatisme d'Oëlia lui semble soudain suspect : mieux vaut éviter la Bois-Elfe. Skri lui est reconnaissante, mais n'a jamais prétendu l'aimer : elle le trahira sans hésiter si l'ordre vient d'en haut. Alajéa est une pleutre, prompte à retourner sa veste.
Qu'en est-il d'Hélène ?
La nymphe appartient à la garde Etincelante, certes, mais n'a jamais intégré le cercle intime du pouvoir. L'a-t-on écartée du complot ?
Il doit en avoir le cœur net.
Au-dehors, la tempête fait rage. De lourds nuages ont masqué le soleil tombant : c'est une nuit factice qui s'abat sur les habitants frigorifiés, une obscurité qui dégueule contre les murs son chargement de neige sale. Par-delà le mugissement du vent, Nevra entend la mélodie cristalline des grêlons qui s'abattent sur les toits.
Quand l'orage se déchaîne, Hélène est en repos forcé. Le vampire connaît ses habitudes : dans ces moments d'inactivité, la belle nymphe rallie la salle d'entraînement ou part lire dans sa chambre. Qu'aura-t-elle choisi aujourd'hui ?
L'aile Etincelante encadre l'infirmerie. Tandis qu'il grimpe l'escalier, Nevra prend les paris : entraînement ou lecture ? Lecture ou entraînement ?
Lecture, découvre-t-il en pénétrant dans le Corridor Doré. L'aura froide de la nymphe émane de la troisième chambre sur la gauche. Il y pénètre sans frapper, le cœur battant à toute allure – l'a-t-elle trahi ? Lui est-elle restée fidèle ?
– Nevra ? Je ne t'attendais pas, dit-elle en calant un chiffon entre les pages de son ouvrage.
Nevra examine la pièce. Le lit est impeccablement fait, comme toujours. Une lampe est accrochée au-dessus de la tête de lit ; une autre répand sa lumière froide depuis le centre du plafond. L'armoire est fermée, les tiroirs du bureau aussi. Trois épées, quatre dagues et un bouclier ébréché pendent du porte-manteau : c'est un mélange hétéroclite d'armes cérémonielles et de lames d'entraînement qu'Hélène chérit comme la prunelle de ses yeux. La nymphe s'est installée dans l'unique chaise de la chambre, celle qui bascule en arrière si l'on répartit mal son poids.
– Ma présence te gêne ?
– Non ! proteste-t-elle en rougissant.
Nevra analyse sa réaction. Cette rougeur, naît-elle du plaisir qu'elle a à le voir ? Ou est-ce un aveu de culpabilité ?
Il doit pousser plus loin son étude.
– Alors pose ton livre, ordonne-t-il.
Hélène lui jette un regard exaspéré, mais s'exécute. Elle aime lui obéir, le vampire le sait, et refuse d'admettre qu'elle aime ça. C'est une contradiction qui, d'ordinaire, ne la rend que plus délicieuse. Ce soir, cependant… Ce soir, Nevra doute. Et si sa fierté l'avait emporté sur l'instinct qui la rend si docile ?
Hélène se lève. Elle a ôté ses habits de fonction pour enfiler un négligé blanc doublé de fourrure. Un choix inhabituel, car ce luxueux vêtement ne peut être qu'un cadeau, or la nymphe met un point d'honneur à empiler les habits qu'on lui offre au fond de son armoire – quand elle ne les offre pas à d'autres gardiennes. Certes, le froid est vif, les fenêtres du Corridor Doré sont maculées de neige gelée. Mais la méfiance de Nevra, cette hydre tapie dans le creux de sa poitrine, redresse la tête. Doit-il y voir un symbole ? S'il ne peut pas prédire ses choix vestimentaires, que manque-t-il d'autre ?
Hélène avance. Ses cheveux d'or sont répandus comme une corolle sur la soie du négligé. Elle l'a boutonné jusqu'en haut ; on ne distingue qu'un triangle de peau crémeuse à la base de son cou. Le bleu de ses yeux est pareil à l'eau d'une mer troublée. Quand elle le regarde, ses prunelles sont emplies de nervosité.
– Je ne t'ai pas beaucoup vu, ces derniers temps, commence-t-elle en posant une main sur son bras.
Nevra reste de marbre quand elle fait glisser sa main en une caresse aussi légère qu'un vent de mai.
– J'étais occupé, répond-il.
– A quoi ? D'après Leiftan, tu n'as pas pris de mission depuis le retour de l'expédition…
– Tu as parlé à Leiftan ?
Hélène, son Hélène, conversant avec le bras droit de Miiko ? Où ? Quand ? Et surtout, pourquoi ? Nevra plisse les yeux – depuis quand ce manège dure-t-il ?
La nymphe veut parler, se ravise ; finalement, c'est un maigre filet de voix qui s'échappe de ses lèvres roses.
– Nous nous parlons parfois, tu… tu ne savais pas ?
Elle est si froide en public, la belle Hélène, mais si timide quand ils sont seuls ! Dans l'intimité de ses pensées, Nevra se maudit. Pourquoi n'a-t-il jamais soupçonné la perfidie derrière ce changement d'attitude ? Pourquoi Hélène agirait-elle différemment avec lui, sinon pour le tromper ?
Elle parle à Leiftan. Et à qui d'autre ? A Miiko, peut-être ? A Ezarel ?
A l'humaine ?
– Je suis une Etincelante, poursuit Hélène en se redressant – sa fierté refait surface à l'évocation de la garde d'élite. Il est normal que lui et moi conversions.
Que lui et moi conversions. Quelle élégante tournure de phrase ! Exactement ce qu'on inculque aux filles de la petite noblesse dont Hélène provient. Depuis son entrée dans la Garde, la jeune faery a pourtant tenté d'adapter son langage à celui des autres gardiens… Retomber dans le parler de son enfance, n'est-ce pas un signe de trouble ?
Où qu'il regarde, Nevra ne voit plus que la trahison.
Hélène ouvre à nouveau la bouche. Le vampire prend une décision : il ne veut plus l'entendre parler. Plus maintenant, plus cette nuit ! Quoi qu'elle dise, cela ne fera que le conforter dans ses soupçons. Alors qu'elle se taise !
Il agrippe le col du négligé pour la plaquer contre la porte. Le hoquet de surprise qu'elle laisse échapper sonne comme un chœur à ses oreilles.
– Silence, ordonne-t-il d'une voix rauque.
– Qu'est-ce que tu…
Il s'abat sur elle tel Ouranos sur Gaïa – écrase ses lèvres sur les siennes, vole son souffle et sa liberté de mouvement. Hélène résiste, puis cède ; elle se laisse aller dans son étreinte comme une poupée de chiffon.
– Nevra, murmure-t-elle tout de même lorsqu'il s'écarte pour avaler quelques goulées d'air.
Elle a les lèvres rougies. Le vampire passe deux doigts dans le col de son négligé et tire. Un craquement sec retentit. Le corps parfait d'Hélène se dévoile, tout en courbes et en déliés. Lui qui, d'ordinaire, peut passer des heures à admirer le galbe de ses seins, la douceur des poils blonds sur ses jambes, l'arrondi de son ventre, voilà que ce spectacle lui donne la nausée. Il la jette sur le lit et vient la couvrir – et qu'importe l'affolement qui envahit les beaux yeux bleus !
Les larmes coulent sur ses joues.
– Nevra, répète-t-elle, pourquoi…
Il la fait taire d'un baiser sans douceur.
Qu'elle sèche ces larmes mensongères ! Il n'y croit plus. Il ne croit plus en rien.
Baignée par la lumière blanche de l'ampoule au plafond, Hélène pleure.
Depuis son fauteuil au sommet des marches de pierre, Nevra contemple ses ombres. L'entraînement a lieu dans une ancienne salle du trône, aussi monumentale, murmure-t-on, que l'ego du chef de garde.
Monumentale, la pièce l'est. Ils paraissent bien petits, tous, écrasés par le poids de cette architecture grandiose. De larges colonnes de marbre soutiennent les voûtes d'ogive. Le temps a effacé les motifs qui couraient sur ces arcs : on ne distingue plus, quand la lumière envahit la salle, que l'éclat de dorures isolées.
Le long des murs s'alignent deux rangées de bustes érigés sur des piliers rectangulaires. Tous ont la tête coupée – un héritage, expliquent les historiens, de la révolte qui renversa la monarchie du Troisième Continent. Leur vêture permet pourtant de les identifier. Il y a là des nobles arborant, au-dessus du cœur, le blason de leur famille ; des mages aux doigts chargés de bagues ; et même quelques prêtres dont on a gratté l'emblème au point de ne plus pouvoir distinguer le symbole du dieu qu'ils servaient. En ces temps reculés, les Fées révéraient encore leurs dieux venus de l'Originelle. Depuis, les cultes se sont effondrés : sur Eldarya, on est théiste et rien de plus. On sait qu'il y a, quelque part là-haut, une puissance divine qui veille sur les mondes, et on ne cherche pas plus loin.
Nevra scrute de son œil gris les petits groupes qui parsèment la salle. Les ignorants s'imaginent que l'entraînement des ombres n'est que souplesse, obscurité et discrétion. Quelle étrange idée ! Les ombres se cachent, oui, mais pas derrière des murs ou – comme le prétendent les récits les plus rocambolesques – dans des tonneaux à ordures. Non, ses subordonnés se dissimulent derrière les manières d'un pêcheur, sous le fard d'un nobliau ou entre les plis d'une robe de bure. Pourquoi suivre à la trace un suspect compromettant, au risque d'attirer son attention et de tomber dans un piège, quand on peut le croiser dans la rue, se lier d'amitié avec lui et, de fil en aiguille, apprendre de sa bouche tous ses petits secrets ?
Les ombres se cachent là où on ne les attend pas – en plein jour et à visage découvert. C'est leur plus grande force.
Nevra les regarde s'entraîner. Dans un coin, Vespucci apprend aux recrues du bas-peuple le langage des nobles gens. Elithaë montre à une volée de demoiselles la démarche aguicheuse qui les aidera à séduire un récalcitrant. Plus loin, près des grandes portes, Geoffroy enseigne à ses élèves le maniement de la dague et les poisons dont ils peuvent enduire leur lame.
Au milieu de cette agitation ordonnée, le vampire trouve un semblant de paix. Cette garde, c'est son œuvre. Ici, il peut prétendre que rien n'est advenu au cours de l'année passée – que l'humaine n'a pas brisé la paix d'Eel. Il voudrait ne jamais quitter ce trône qu'il s'est arrogé…
Mais les dieux se rient de tous, même des immortels.
– Chef, entend-il.
Nevra se tourne : à sa gauche, à mi-chemin entre le sol et le sommet des marches, un Bois-Elfe l'appelle.
– Vinéril, reconnaît-il.
L'elfe s'incline brièvement.
– Chef, Dame Miiko vous fait appeler.
La main de Nevra se serre sur son accoudoir. Une boule de plomb lui chute dans l'estomac.
– A-t-elle dit pourquoi ?
– Non, chef. Mais d'après le messager, c'est urgent. Elle vous attend dans la Salle du Cristal.
– Bien, gronde le vampire entre ses dents.
Vinéril s'incline une dernière fois et retourne à ses occupations.
Nevra se lève.
