La Garde d'Eel est entourée d'ennemis. Il y a les Templiers, vestiges agonisants d'un dogme si rigide que les tempêtes de l'Histoire le brisèrent en un millier de pièces. Il y a les Illuminati, l'opposant invisible et oppressant dont on voit la main dans chaque contrecoup du sort. Il y a les Triades et le pentacle mystérieux qui, murmure la rumeur, leur aurait permis de voyager entre les mondes des siècles avant le Grand Exil… Mais surtout, il y a les sorcières.

Le terme est trompeur. Aujourd'hui encore, nombre d'ignorants s'imaginent un peuple de femmes n'employant leurs mâles que pour la saillie, à l'image des Amazones d'antan. Rien ne saurait être plus faux. Les sorcières ont leurs propres règles, même en grammaire, et chez elles, il est d'usage que le féminin l'emporte. Trente étalons et une jument seront des juments ; la magie qui imprègne Eldarya est la manaa. De même, peu importe le nombre de mâles dans leurs rangs, elles resteront les sorcières – détestées par certains, révérées par d'autres, craintes par tous.

Si Eel incarne l'Ordre, les sorcières sont le Chaos. Un conflit immémorial les dresse l'un contre l'autre : la prudence qui, excessive, mènerait à la stagnation, contre l'ambition qui, démesurée, accoucherait d'une de ces catastrophes dont se nourrissent les légendes.

C'est un curieux conflit que voilà, où chaque parti ne s'affronte que pour empêcher l'autre d'avancer, où la victoire elle-même devient indésirable. Car enfin, ils le savent, ces belligérants : si un camp gagnait, ce serait la fin pour tous. L'arrogance des sorcières libérerait sur le monde des puissances incontrôlables pour de simples mortels. La poltronnerie d'Eel enfermerait Eldarya dans des carcans trop rigides pour s'adapter à un univers en perpétuel changement.

Pourtant, ils se battent. Pour le Pentacle de Transfert ; pour une des innombrables prophéties alignées sur le fil du temps comme un collier de perles ; ou encore, ces derniers siècles, pour le Saint Cristal et son pouvoir stabilisateur.

Ils vivent, donc ils se battent. Ils se battent, donc ils meurent. Et ils sont si peu, oh !, si peu, au cours des millénaires, à avoir brisé ce cercle…

Un jour, Nevra s'est interrogé. S'il était né mortel, aurait-il, tel l'Oracle, transcendé son état pour accéder à l'immortalité ? Ou se serait-il perdu dans l'amas de passions bouillonnantes qui noie les âmes trop faibles ?
La réponse s'est imposée : il aurait triomphé, bien sûr. Il aurait su, lui, mettre de côté la guerre, la superstition, la chair, toutes ces distractions futiles auxquelles s'adonnent les mortels. Il serait parvenu à l'immortalité, c'est évident.

Un frisson l'a parcouru tout entier.

S'il était né mortel, il aurait su briser ses chaînes. Il aurait su.
Car si, dans ce cas farfelu, il n'avait pas pu s'élever… Alors mérite-t-il vraiment la place qui est la sienne ?


Le QG est vide.

Une lumière froide a envahi les grands couloirs, gelant sur son passage la joie et les couleurs. Elle a blanchi les tentures, elle a glacé les dalles de marbre, elle a ôté aux gardiens la vie qui animait leurs traits. Sur le trajet qui l'amène à Miiko, Nevra ne voit que de pâles poupées. Ce sont des marionnettes, se convint-il, rien que des jouets pour les immortels. Dans le théâtre de l'existence, ces Fées qui traînent leur insignifiance à travers Eel n'atteignent même pas le rang d'un figurant : elles sont peintes sur les décors.

Ainsi donc, le QG est vide ; et au milieu de ce QG vide, le fils des dieux avance.

Pourquoi Miiko le convoque-t-elle ?
Contre son gré, un espoir insensé a fleuri dans sa poitrine. Aurait-elle, cette tempête faite femme, chassé de ses vents le brouillard qui enfumait son jugement ? Aurait-elle compris ?
Aurait-elle su voir la perfidie de ses conseillers ?
Ezarel. Leiftan. L'humaine. A-t-elle réalisé, la puissante Miiko, combien elle les surpasse ? Elle pourrait devenir bien plus qu'une mortelle. Elle pourrait se vouer aux dieux ! Car y a-t-il plus noble but que de les servir ?

Et Nevra se prend à rêver. Peut-être l'accueillera-t-elle dans la vaste salle depuis laquelle elle règne, auréolée par la lumière froide du matin. A travers les fenêtres, la mer s'étendra à perte de vue. Sur son piédestal, le Cristal scintillera paisiblement. Miiko regardera, l'œil trouble, son Feu de Glace parcourir la Lanterne comme un ciralak en cage. Le vampire ne bougera pas. Il est patient : il attendra.
Enfin, elle se décidera à parler. Elle lui contera comment, au milieu d'une nuit d'encre, alors que des doutes toujours plus tenaces la tiraillaient, une révélation lui est venue. Un dieu lui a parlé. Pas l'Oracle, insistera-t-elle – un dieu véritable. Comprend-il ?
Nevra acquiescera, le sourire aux lèvres et une étoile dans le cœur.
Miiko poursuivra, emportée par le fleuve de sa compréhension nouvelle. C'est la magie, dira-t-elle – il n'y a que la magie ! Le voile qui l'aveuglait s'est déchiré : désormais, elle comprend que tout, en ce bas-monde, n'existe que par la magie. Or la magie est l'essence des dieux. Ainsi, déduira-t-elle, cette brillante renarde, le monde n'existe que par les dieux. Dès lors, ne devient-il pas naturel de consacrer l'existence qu'on leur doit à les révérer ?...
Puis sa voix se fera tranchante. L'acier de son âme affleurera quand elle se tournera vers lui. Régine, dira-t-elle.
Nevra approuvera. Régine, répétera-t-il. Ils partageront un moment de parfaite harmonie, unis dans leur répugnance vis-à-vis de cette anomalie…
Un murmure venu d'un autre monde lui frôlera l'oreille. Tu es pardonné, diront ses divins parents.
Au-dessus de leurs têtes, le Cristal brillera.

Oui, Nevra rêve. Sous ses pieds, les marches de pierre se font plus douces qu'un nuage. Il tourne dans l'escalier en colimaçon, un pas après l'autre, montant toujours plus haut dans la Tour Blanche. L'ombre caresse sa joue. Un parfum fruité, sans doute laissé là par un absynthe coquet, s'accroche aux parois. Pour la première fois depuis le retour de l'expédition, il est en paix.

Quand il pousse la lourde porte de bois, Miiko se tient à son poste à côté du joyau sacré. Nevra s'avance. Dans son dos, les gonds laissent échapper un grincement sinistre.
A travers les fenêtres, la mer s'étend à perte de vue. Sur son piédestal, le Cristal scintille. La renarde fixe, l'œil trouble, sa Lanterne échouée sur les dalles…
Puis Miiko lève ses yeux de blizzard. Il y a, constate le vampire, des traînées humides sur ses joues.
Le rêve se brise.

– Toi, gronde-t-elle en plissant les paupières.

Elle pleure. Pourquoi pleure-t-elle ?
Nevra reste immobile, saisi par cette vision impensable. Miiko pleurant – Miiko en larmes ! Elle les efface bien vite, ces gouttes traîtresses, mais il est trop tard pour masquer sa faiblesse.
Alors la guerrière agit. Sa main vient chercher une des dagues accrochées à sa taille. Elle s'en saisit, ignorant l'artefact à ses pieds, et la lance dans les airs avant de la rattraper, lame vers le bas et tranchant tourné vers l'adversaire. Ce n'est pas ainsi qu'on tient son arme avant un duel, réalise Nevra. Ce n'est pas une prise de combat.
C'est une prise d'exécution.
Miiko serre les doigts autour du manche et jette à son lieutenant un regard éperdu de haine.

– Toi ! répète-t-elle en s'avançant.

Ses pas dévorent l'espace. Nevra veut reculer. Quel est ce courroux qu'il sent émaner d'elle ? Pourquoi ses dents, dévoilées par un rictus sauvage, lui rappellent-elles les crocs d'une bête ?

– Que se passe-t-il ? bredouille-t-il.
– Tu m'as menti ! Depuis le début, tu…

Elle étouffe de colère.
Ô dieux, quelle est cette scène absurde ? Est-ce là ce que les mortels nomment un cauchemar ?
Nevra ne parvient plus à bouger. Pourquoi pleure-t-elle ? Pourquoi la précieuse Lanterne gît-elle, abandonnée, sous la masse du Cristal ?
Miiko est si proche, à présent, qu'il n'aurait qu'à se pencher pour l'embrasser. Elle le fixe comme on regarderait l'assassin au-dessus du cadavre d'un être aimé ; une grimace de fureur déforme ses traits. Elle boue de rage, la superbe gardienne, mais pour la première fois, cette vision n'attire pas Nevra. Ce n'est plus un jeu, comprend-il. Cette colère-là n'est pas celle, glorieuse et brûlante, d'une guerrière avant la bataille.
C'est la colère d'une femme bafouée.

Et Nevra réalise – avec un retard inacceptable – que l'aura qui entoure Miiko n'est pas une extériorisation de ses émotions. C'est sa magie. Ô dieux, c'est sa magie qui s'enfuit ! Comment, se demande-t-il, comment est-ce seulement possible ? Une sueur froide coule le long de son dos. Est-ce là le sort qui toucha l'humanité ? Est-ce ainsi que les habitants de l'Originelle perdirent le peu de magie qui coulait dans leurs veines ?
Mais pourquoi elle ? Une pensée atroce déchire soudain Nevra : serait-ce sa faute ? Est-ce sa faveur qui a attiré la malédiction des dieux sur Miiko ?
Non. Non. Non. Il ne pourrait jamais se le pardonner !

– Le manaa, gronde-t-elle à voix basse. Depuis toujours, ce n'était que…

Mais non – sa magie ne fuit pas. Le vampire sent un vil soulagement le parcourir : de cela au moins, il n'est pas coupable. Hélas, son répit ne dure pas. Le sang des dieux se cabre, s'indigne et se défend, tentant par tous les moyens de revenir dans ce corps qui l'a accueilli. La magie veut Miiko.

– Juste des foutaises, crache la gardienne. Des putains de mensonges !

C'est elle, comprend-t-il enfin. La magie ne fuit pas – c'est Miiko qui la rejette !
Nevra sent une bile acide lui envahir la bouche.
Elle rejette sa magie !

– Tu le savais depuis le début ! hurle-t-elle en reculant d'un pas.

Ses longues mèches noires volent, ses yeux sont rougis par les pleurs, la magie qui l'entoure tord l'essence même de la réalité – elle a l'air folle à lier.
Nevra voudrait vomir. C'est elle ! Elle qui commet cette abomination, ce blasphème à la face du monde ! Ô dieux, prie-t-il désespérément, qu'ai-je laissé advenir ? Comment tout a-t-il pu s'écrouler ainsi ?

– Tu savais que c'était un piège ! l'accuse la renarde.

Il secoue la tête, son unique œil rivé sur elle.

– Tu as perdu la tête, murmure-t-il.
– Elle avait raison ! Voilà pourquoi tu ne l'as jamais supportée. Parce que tu savais…

Un éclat de magie se brise et s'envole. Sur les dalles, le Feu de Glace crépite tristement.
Miiko darde sur lui un doigt blanc.

– Elle n'est pas une Fée. Elle n'a jamais été piégée. Et tu le savais, toi, tu l'as compris dès son arrivée. Alors tu l'as haïe !

Régine, elle parle de Régine…
Nevra sent une poigne de glace lui enserrer le cœur. Bien sûr. Pourquoi n'y a-t-il pensé pas plus tôt ? Il le savait, pourtant… Il savait que l'humaine concoctait, là-haut dans le laboratoire de Miel, des projets innommables. Mais cela ? Non, jamais pareille horreur ne lui aurait effleuré l'esprit !
Qu'as-tu fait, monstre d'orgueil ? veut-il hurler. Comment purifier ce que tu as souillé ?

Et Miiko qui l'observe, ses yeux de glace noyés par les larmes, pendant que sa magie, la puissante magie qui ravissait Nevra, s'étiole et se meurt…

Une boule de plomb tombe dans sa poitrine. Est-ce la fin ? L'engeance humaine aurait-elle triomphé ? Cette créature immonde, jalouse de la magie des Fées, aurait-elle utilisé son verbe retors ou ses potions maudites pour les convaincre de commettre l'irréparable ?
Miiko rejette sa magie et il n'y a rien dans cet univers – rien – qui égale en horreur une telle vision.

– Tu ne voulais pas qu'elle le prouve, siffle la renarde. Crois-tu que personne n'a remarqué tes tentatives d'accéder au laboratoire de Miel ? Tu as essayé de l'en empêcher. Avoue !
– Elle est dangereuse, argue désespérément Nevra. Elle veut montrer les faeries contre la magie. Quoi qu'elle t'ait dit, tu ne dois pas l'écouter !
– Elle l'a prouvé ! s'égosille Miiko. Peux-tu en faire autant ? Non ! Je l'ai vu de mes yeux, vampire ! Ton précieux manaa, je l'ai vu pour ce que c'était !
– Tu commets une grave erreur. Si tu perds ta magie, tu risques de ne plus jamais la regagner…
– Tant mieux ! braille-t-elle. Je ne veux plus jamais être souillée par cette chose !

Elle est imperméable à la raison, réalise Nevra. Un froid d'outre-tombe le gèle tout entier.

Il doit partir. Battre en retraite. Il ne peut supporter plus longtemps le démon échevelé qui lui fait face.

– Allez ! crie Miiko quand il esquisse un mouvement de recul. Vas-y, va-t'en !

Nevra se précipite sur la porte et s'engage dans l'escalier. La voix de la renarde se répercute sur les murs en un écho mille fois repris.

– Traître ! répète-t-elle.

Partout autour de lui, sur chaque pierre de la Tour…

Traître ! Traître ! Traître !


Il a couru jusqu'à ce le soleil se meure à l'horizon. Il a traversé les plaines. Il a franchi la barrière des forêts. Il a marché sur les fleuves…
Puis un rouge sanglant a dévoré le lointain. Très haut dans le ciel, une étoile est apparue.

Alors seulement, il s'est arrêté.

Son œil gris fixe sans le voir le crépuscule qui s'étend. Il a oublié qu'il devait cligner des paupières, avaler sa salive, respirer. Il a oublié, dans sa course folle, son masque de mortalité.
A quoi bon ? Ses obsessions d'antan lui paraissent risibles, soudain : les Sept, la Question, les chaînes qui le liaient aux habitants du QG…

Nevra lève les yeux vers la voûte céleste. Lentement, le ciel se poudre d'étoiles.

A quoi bon ? Seule la magie importe. Pendant des millénaires, il s'est enivré de distractions comme un mendiant s'imbibe de piquette. Il a perdu de vue ce qui comptait vraiment, et maintenant – et maintenant !...

Nevra ne sait plus. Nevra tombe. Son dos heurte le tapis de neige dans un crissement froid. Là-haut, l'obscurité dévore peu à peu les rayons du jour : ce sera, comprend-il, une nuit sans nuages.
Il l'a toujours su, après tout. Il a toujours su qu'il partirait lors d'une nuit sans nuages.

– Pardon, murmure-t-il.

Son souffle s'élève comme un voile de vapeur.

Pardon. Pardon, Miiko, de n'avoir pas su protéger ta puissance. Pardon, Ezarel, de t'avoir abandonné dans les griffes de cette créature. Pardon, Marise, Skri, Alajéa, Oëlia, Hélène…
J'ai échoué.

C'est trop tard. Le poison répandu par l'humaine a pris racine dans l'âme de son troupeau. Il n'a pas su voir l'évidence ; tout à son dégoût, il a cherché autant que possible à éviter la vile créature. Pourtant, n'y a-t-il pas une vérité élémentaire chez les ombres ? Garde tes amis près de toi et tes ennemis plus près encore.
Je fais, songe Nevra, un piètre berger.

Il n'a pas su. Son orgueil l'a aveuglé.

Le vampire sent son œil gauche pulser comme un cœur. Cela non plus, il ne l'a jamais su : pourquoi cet œil ne voit-il pas ? D'où viennent les runes tatouées autour de l'orbite ?

Il devrait s'en soucier. Il n'y parvient pas. Un détachement nouveau l'a envahi ; admettre sa défaite l'a libéré d'un poids qu'il ignorait porter.
Il a échoué. Miiko, le joyau d'Eel, a sombré. N'est-il pas temps, à présent, de rejoindre l'infini contre lequel il a toujours lutté ? Tant d'années en compagnie des mortels à poursuivre une Question blasphématoire…
Mais tous les chemins mènent à la magie. Il a compris, maintenant. Nevra est un enfant des dieux : il ne combattra plus son destin.

Là-haut, au milieu des étoiles, l'infini l'appelle.

Et il se sent monter…

Mais non, se ravise-t-il – il ne monte pas. Le haut, le bas, rien de tout cela n'existe. L'univers n'a ni frontières, ni centre ; ni avant, ni arrière. L'univers est, voilà tout.
Il quitte Eldarya, ce point infime sur la toile de l'univers. Il retourne à l'éther, là où les galaxies entortillent leurs bras d'étoiles.
Et il pleurerait s'il avait encore des larmes : de bonheur ou de tristesse, ou bien simplement d'émotion. Comme elle est immense, la création de ses parents, et comme les mots sont impuissants à en exprimer la gloire !

Skotoma a péri dans une révélation aussi brûlante qu'une nova. Nevra s'éteint comme une bougie qu'on souffle. Ne reste plus, du vampire qui charma les mortels, qu'un éclat de magie scintillant telle une aube, qui s'éloigne, s'éloigne de ce monde qu'il arpenta si longtemps…

Le vide couvre d'une cape de noirceur la lumière de la magie. Un milliard de trous, guère plus gros que des têtes d'épingle, percent cette cape et laissent apercevoir la grandeur du divin.
Si l'univers est le rêve des dieux, alors les étoiles sont autant de portails vers l'éveil.

Il y a bien quelque chose – une note dissonante dans l'harmonie du monde, qui se joue, encore et encore, aux portes de sa conscience.
Qu'y a-t-il au-delà de l'Espace ?
Qu'existait-il avant le Temps ?

Mais, oh ! Il rirait, s'il avait encore une gorge ! Au-delà de l'Espace ? Avant le Temps ? Allons ! Seul un aveugle se perdrait dans ces vains questionnements ! Car celui qui accueille l'infini dans son âme sait – savoir indescriptible, savoir inestimable – que rien ne peut se trouver au-delà de l'Espace. Rien ne peut exister avant le Temps.

Voilà, chante celui qui fut vampire, le véritable sens de l'infini.

Et les siècles couleront en un flot indomptable, un roulis de tempête qui emportera sur son passage les bêtes et les fées, pendant que lui, qui fut Skotoma, qui fut Nevra, adorera sans un bruit cette merveille qu'est le monde – et cela n'est-il pas juste ? Et cela n'est-il pas bon ? Si, cela est juste ; cela est bon. Les dieux en ont voulu ainsi !
Il observera, perdu dans le rêve, le cycle éternel de la vie et de la mort, la boucle d'Ouroboros, le serpent dévorant sa propre queue…

Car il est vampire, fils des dieux et être de magie.

Car il fut Skotoma. Car il fut Nevra.
Car il n'est plus rien.

J'ai un nom, vous savez ? Je m'appelle Régine.

Car il n'est plus…

Dans mon monde, les vampires tombent en cendres quand ils s'exposent au soleil.

Il n'est plus…

Nevra ? Vous allez bien ?

Nevra.

Vous êtes venu admirer les étoiles, vous aussi ?

Deux yeux boueux. La grâce d'un bériflore. Une voix plate comme une mer sans vent.

Ezarel m'a dit de me méfier de vous.

Il est Nevra.
Et Nevra tombe – tombe vers ce bas qui n'existait plus. L'infini lui échappe. Il tente en vain de retenir cette paix qui le berçait. Le vent siffle autour de lui, la neige le gèle, les étoiles s'éloignent – non ! Non, il ne veut pas ! Qu'on le laisse oublier ! Qu'on le laisse se perdre !

Mais ça ne va pas ? Il n'existait qu'un seul exemplaire de cette potion !

Non ! Il a échoué, échoué ! Qu'on lui accorde enfin la grâce du repos !
Revenez ! veut-il hurler aux nébuleuses.
Et de sa supplique muette naissent des poumons, une gorge, une bouche…

– Revenez ! crie Nevra.

Mais les dieux sont sourds à ses prières.
Il est Nevra.

Quand il heurte le sol, tout explose comme une géante rouge. C'est le navire se fracassant contre la falaise, c'est le volcan vomissant son éruption, c'est la déflagration initiale, quand un dieu s'endormit pour rêver la réalité. Il est Nevra. Il est. Pour lui, nul repos, nul apaisement !…

La rage le déchire tout entier. Il l'avait ! Cette douce promesse allait se réaliser ; une contemplation éternelle lui tendait les bras !
Il plongeait dans la Vertige et l'humaine l'en a sorti !

C'est elle, elle, elle ! Répugnante vermine, monstre ignominieux, crachat sur la face de l'univers – c'est encore et toujours elle !

Nevra se relève. D'un geste, il arrache son cache-œil : les runes brûlent d'un feu glacé. Brusquement, il voit.
Un seul chemin serpente sous ses pieds. L'humaine l'a privé du Vertige ; tant qu'elle vivra, les dieux ne lui offriront pas de paix.

Elle doit mourir.

Nevra se met en marche.

Elle va mourir !


– Ezarel !

Ezarel se retourna. Dans l'encadrement de la porte se tenait Olga, le visage rouge et les cheveux poisseux de sueur.

– Il est là, ahana la lutine.
– Qui ?

L'elfe haussa un sourcil : sa subordonnée venait de s'écrouler contre le mur et reprenait péniblement son souffle.
Soit ! Qu'elle se repose une seconde. L'Absynthe n'était pas l'Obsidienne : si Ezarel était connu pour ses exigences démesurées envers les plus prometteuses de ses recrues, il n'avait en revanche jamais imposé de condition physique minimale.

Sa concoction du moment commença à bouillir. L'alchimiste remonta son masque jusqu'à s'en couvrir le nez et lut la température de la mixture sur son thermomètre : cent-quatre-vingt-quinze degrés Farenheit. Cela équivalait, calcula-t-il rapidement, à plus de quatre-vingt-dix degrés eladaïr – ou celsius, comme disait Régine. Hm. Ebullition à une température moindre que celle de l'eau… Oui, cela collait à ses prédictions. Il se retourna pour attraper le compte-rendu de l'expérience. Contrairement à la paillasse de manipulation, laquelle était si propre qu'on aurait pu se voir dedans, le bureau accueillait un amoncellement disparate de feuilles volantes, de plumes à écrire et de flacons d'encre mal bouchés. Cette colline s'ornait aussi d'une paire de lunettes de protection fissurées et d'un gant usagé qui, par un miracle sur lequel Ezarel ne voulait pas se pencher, avait esquivé la poubelle de sécurité pour faire naufrage sur un manuel de biochimie terrien.
Ce capharnaüm était intolérable, jugea l'absynthe. Où se trouvaient les larbins affectés au ménage quand on avait besoin d'eux ?
Voilà qui lui apprendrait à emprunter un laboratoire de mélasse. Comment ces idiots voulaient-ils grimper dans la hiérarchie s'ils n'avaient même pas la rigueur nécessaire pour nettoyer leur lieu de travail ?
Un paradis de la contamination, voilà ce qu'était cette pièce. Encore heureux que…

– Nevra.

Ezarel serra son stylo à s'en faire blanchir les phalanges.

– Pardon ?
– C'est… Nevra qui… est là. Furieux… A la porte de la ville, Skri l'a vu…
– Tu n'aurais pas pu me le dire plus tôt ? s'exclama l'elfe.

Des réflexes vieux de plusieurs siècles le poussèrent à éteindre la plaque chauffante et à jeter ses protections dans la benne avant de se précipiter hors de la pièce.
Au moment où il passait sous le chambranle, une petite main agrippa sa tunique.

– Karenn est allée… prévenir Miiko, souffla la petite absynthe.
– Et à quoi servira-t-elle, à ton avis ? Ce n'est pas elle qui l'a !

Olga laissa retomber sa main. En temps normal, Ezarel se serait senti vaguement coupable de lui avoir infligé une rebuffade si violente – la lutine ne faisait que terminer son rapport. Mais ce temps n'était pas normal.
Dans sa poche gauche, la fiole pesait plus lourd que le monde.

Il se jeta dans l'escalier avec l'énergie du désespoir. Qui savait où se trouvait Nevra ? Peut-être le vampire avait-il déjà pénétré dans le QG ! Impossible de prédire la vitesse d'une telle créature, maintenant qu'il ne retenait plus ses pouvoirs.
Et la barrière qui ne tenait plus que par un fil !...

– Plus vite, s'exhorta-t-il en montant les marches. Allez !

Ses longues jambes bondirent par-dessus les vieilles pierres. La peste soit de son arrogance ! Pourquoi n'était-il pas resté dans le labo de miel ? Pourquoi être descendu ? Il le savait, pourtant, que leur barrière ne résisterait pas à un assaut supplémentaire !

Il bouscula un brownie qui traînait des pattes, écarta une plante grimpante qui avait eu le mauvais goût de laisser ses branches pendre sur son chemin, puis poussa le battant qui séparait le reste de l'aile du plus haut couloir.
Son sang se glaça. La porte du laboratoire gisait sur les dalles, arrachée de ses gonds par une force qui se riait de l'acier et des pentacles de protection.

Ezarel plongea la main dans sa poche et se mit à courir. Sa respiration hachée noyait le silence qui venait du laboratoire – un silence d'outre-tombe, songea-t-il, et la comparaison lui fouetta les muscles plus efficacement qu'une poussée d'adrénaline. Il y était presque, allez, allez !...

Quand il franchit l'ouverture béante, ce fut pour voir Régine paralysée par la terreur.

– Ezarel, croassa une voix sur sa droite.

Miiko.
La dirigeante de la Garde n'était plus qu'une poupée brisée. Au bout de ses mèches de jais s'accumulaient de lourdes gouttes de sang. Elle s'était mise sur le chemin du vampire, comprit-il aussitôt, et il l'en avait écartée sans ménagement.

Ezarel arracha son regard de sa supérieure et affermit sa prise sur la fiole. Devant lui, le dos tourné, Nevra irradiait une aura de rage pure.

– Tu vas mourir, gronda-t-il. Répugnante humaine, je vais te tuer !
– Eza… Ezarel ! appela Régine.

Il fallait agir. C'était maintenant, comprit-il, maintenant ou plus jamais.

– Nevra !

Le vampire ne se retourna pas, mais le temps d'arrêt qu'il marqua fut suffisant. Le bras d'Ezarel se tendit : la fiole décrivit une courbe parfaite, illuminant de sa lumière aux mille teintes les murs du laboratoire, avant de s'écraser à ses pieds.

Pendant une seconde, rien ne se passa. Nevra resta immobile, les yeux fixés sur le liquide chatoyant qui se répandait sur le marbre. Puis, alors que des larmes de frayeur naissaient dans les yeux de Régine, il vacilla. Sa main chercha un appui, ses lèvres s'entrouvrirent, une lueur violacée couronna sa tête…

L'être le plus puissant d'Eel s'évanouit sans un son.