Nevra ne se réveilla pas. L'éveil impliquait un retour à la conscience, et le bouillonnement furieux qui l'accueillit déchira ses sens jusqu'à ne plus lui laisser que la souffrance. Tout tournait autour de lui, se tordait et s'étirait, en proie à une effervescence qui n'épargnait ni la matière, ni la magie. Les sons avaient disparu pour laisser place à des crissements si aigus qu'aucune oreille féerique n'aurait pu les percevoir. Les odeurs avaient péri, noyées par l'océan tumultueux qui se cabrait comme un cheval fou.
Le monde n'était plus que mouvement et Nevra, ballotté comme un mannequin de paille, laissa sa carcasse d'âme se faire avaler et vomir mille fois par le dieu vengeur qui l'avait englouti.

Il essaya en vain de réunir les fragments de sa psyché. Son être s'était éparpillé – mais où ? Quel était le Nord ? Quel était le Sud ? Le haut et le bas existaient-ils encore ? Cette tempête au goût d'azote avait dévoré les directions.

Alors il s'accrocha à ce nom, ce vestige rouillé d'une grandeur déchue, sans comprendre pourquoi. Il n'était plus vampire ni être de magie. S'il avait pu parler, Nevra n'aurait rien dit ; car, perdu dans le maelström, son identité se réduisait à une bouillie bilieuse et à deux pauvres syllabes vidées de leur sens.

Ne-vra.

Ne. Vra.

Ne.
Vra…

– Nevra !

Oui, comme cela. Ne. Vra. Une parcelle d'énergie manifestée sous forme d'onde. Une compression de l'air qui, traduite en impulsions électriques par l'organe approprié, serait transmise au cortex auditif et transformée en ce miracle nommé le son.

Mais il n'avait plus de corps, plus de tissus ni d'organes – il n'était qu'un amas de magie flottant sans cohérence au milieu du volcan… Il percevait des ondes, pas des sons.

Or, réalisa le vampire, il voulait des sons.

Il avait des désirs.
Il avait conscience d'avoir des désirs.

Il avait donc, conclut-il laborieusement, une conscience, oui, tel était le terme ; et à cette conscience s'attachait une volonté. En l'exerçant, ne pourrait-il pas…

– Nevra, est-ce que vous m'entendez ?

Il pouvait, découvrit-il.

Ce fut alors, quand, dans le flot brûlant, s'esquissa une silhouette pâle, que Nevra s'éveilla.

– J'entends, souffla-t-il d'une voix rauque.

Un instinct vieux de plusieurs millénaires lui avait donné, en plus de ses tympans, une bouche, une gorge et des yeux. Deux yeux, songea-t-il, et la pensée lui parut étrange, dissonnante.
Il ne s'attarda pas sur cette sensation. Tout était étrange, dorénavant. La tempête avait balayé ses repères.

– Vous êtes réveillé, crachotèrent des grilles loin au-dessus de sa tête.

Cette voix lui semblait familière. Où l'avait-il entendue ? Et quels étaient les curieux outils par où le son sortait ?

Je suis dans un bâtiment, analysa Nevra.

– Est-ce que vous me haïssez ? dirent les grilles.

Haïssait-il la voix ?
La vérité lui vint sans qu'il ait à réfléchir.

– Je t'ai haïe, murmura-t-il. Mais je… je ne te hais plus.
– Oh. Ça a fonctionné.

Mais Nevra n'écouta pas la réponse de la voix. Toutes ses maigres facultés se concentraient sur ce qu'il avait révélé. Quel surprenant aveu c'était là – il l'avait pourtant détestée de manière si absolue ! Ses souvenirs lui apparaissaient à travers un voile de brume, mais il se rappelait clairement de cela. Il l'avait maudite tant de fois, la créature au regard détaché, qu'à présent, privé de sa haine, il lui semblait la ressentir encore, comme un membre fantôme dont l'absence persiste à nous étonner.

Alors Nevra se posa la question qui vient à tous les enfants :
– Pourquoi ?

Les grilles restèrent silencieuses un long moment.

– Je crois, grésillèrent-elles finalement, que les dieux sont jaloux.
– Je crois... que tu as raison.

Jaloux. Vindicatifs. Tyranniques. Des géants s'amusant à ébouillanter les fourmis à leurs pieds.
Nevra découvrit le goût de la révolte, et ce goût lui plut.

– Que m'as-tu fait ? appela-t-il.

Cette fois, la réponse fut immédiate.

– Nous avons préparé une potion qui brouillerait ce qui vous lie à votre magie.

Si Nevra avait eu des sourcils, il les aurait froncés.

– Tu mens, déclara-t-il. C'est impossible. Je suis fait de magie.
– Vous êtes fait d'énergie, corrigea la voix. La magie n'est…

Un silence.

– Nous ne sommes pas sûrs de ce qu'est la magie, admit-elle. Les recherches sont en cours. Mais la magie semble être une… forme d'énergie. Peut-être la forme la plus élevée.
– Je ne te comprends pas, lui reprocha Nevra. La magie est énergie.

Quel était ce débat dans lequel il se trouvait entraîné si tôt après son réveil ? La magie était en effet l'énergie, la base de toute chose ; brouiller ce qui le liait à cette puissance primitive ne pouvait que le tuer. Il fallait, après tout, de la magie pour vivre !…
Mais à peine la pensée lui vint-elle qu'il la vit pour ce qu'elle était : une réflexion morte-née. Car la femme qui avait parcouru le QG pendant des mois vivait sans magie.
La magie n'était donc pas – ne pouvait pas être – l'énergie qui animait la réalité.

– Nous classons l'énergie en différents types, expliqua la voix. L'énergie cinétique ; l'énergie mécanique ; l'énergie thermique... La magie est peut-être un de ces types.

Un de ces types, songea Nevra. Une telle déclaration aurait dû le révolter. La magie est tout ! hurla le fantôme du Nevra d'antan. Rien ne peut exister sans elle !

A présent… A présent, il pouvait l'envisager. Juste… un type d'énergie. Une énergie magique, capable de se convertir en n'importe lequel des autres types. Capable de créer le mouvement – une énergie mécanique –, la vitesse – une énergie cinétique –, la chaleur – une énergie thermique

Nevra passa plusieurs secondes à attendre l'explosion de douleur qui aurait dû punir un tel blasphème. Ce ne fut que quand les grilles crachotèrent son nom qu'il réalisa l'impensable : la torture ne viendrait pas. Il pouvait blasphémer sans crainte, désormais, sans peser la vérité dans la balance de la souffrance.

Il avait effleuré l'infini. Alors pourquoi, enfermé dans cette salle, avait-il l'impression que le monde n'avait jamais été aussi vaste ?

– Je suis fait d'énergie, admit-il. Et ensuite ?

Tout venait de changer, réalisait-il lentement, et il se sentait empli d'un désir dévorant. Il voulait comprendre. L'horizon qui s'ouvrait devant ses yeux l'appelait. Là, ballotté dans la tempête, il ne pouvait songer qu'à une chose : l'immensité qui n'attendait que d'être découverte.

Du même timbre monotone, la voix poursuivit :
– Nous n'avons pas pu vous libérer complètement de votre magie. Personne n'a réussi à trouver comment transférer votre conscience vers une autre forme, une qui ne soit pas magico-dépendante. Mais Ezarel a découvert qu'en vous environnant d'assez d'énergie, la magie qui vous compose était assez… perturbée pour… Je ne sais pas comment l'expliquer.

Nevra attendit. Il était immortel ; il avait tout le temps du monde.

– … Pour déprogrammer la couche superficielle de votre esprit, décida la voix. Tous les biais, tous les… impératifs auxquels vous étiez soumis, votre magie subit trop de contraintes pour les appliquer. Comme une attaque par déni de service. Il n'y a plus assez de bande passante pour gérer l'énergie nucléaire et exécuter les contraintes de votre code source. Vous comprenez ?
– Absolument pas, répondit Nevra en toutz franchise..
– Oh. Oui, je crois que… Oui, c'est logique. Disons que… Pendant très longtemps, des instruc… Des ordres inscrits dans votre esprit vous ont forcé à… restreindre votre réflexion. A accomplir certaines tâches.

Nevra acquiesça puis, réalisant que la voix ne le voyait sans doute pas, lâcha un « Oui » attentif. Les enfants des dieux accomplissaient les désirs de leurs parents, chaque vampire le savait. C'était dans leur nature. Ce que disait la voix, que des instructions dans son esprit l'avaient contraint à obéir, cela ne consistait qu'à reformuler quelque chose qu'il avait toujours su sans vouloir l'admettre.

– Nous n'avons pas encore trouvé comment ôter ces ordres de votre esprit. Du moins si vous voulez vous en lib…
Oui, s'exclama Nevra, et sa propre véhémence l'étonna.
– Oh. Oh, c'est bien. Tant mieux. Dans ce cas… Nous n'avons pas trouvé comment effacer définitivement ces ordres, mais Ezarel a raison. En vous plongeant au milieu d'assez d'énergie, c'est comme si votre cerveau…

Un silence.

– … Ou ce qui vous sert de cerveau consacrait tellement de ressources à vous protéger de l'énergie étrangère qu'il n'en restait pas assez pour accomplir ces instructions.
– Est-ce pour cela que j'ai tant de mal à me souvenir ? Depuis mon réveil, je me sens comme engourdi.
– Cela… est sans doute lié, oui. C'est une méthode très grossière – nous n'avons pas ciblé les instructions à désactiver. Beaucoup de vos capacités doivent vous manquer.

La voix ne s'excusa pas, remarqua Nevra. Il ne lui en voulut pas. L'aptitude à s'indigner, comprit-il, devait faire partie de celles que son bain forcé avait temporairement endormies. Fort heureusement, il était encore capable de vouloir comprendre : dans sa situation, une telle envie surpassait en importance tous les pouvoirs qu'il avait pu posséder.

– Où suis-je ? voulut-il savoir.
– En Californie, dans l'ancienne centrale de Humboldt Bay.
– Sur l'Originelle ? La… planète Terre ?
– Oh, oui. Vous êtes dans le réacteur nucléaire de Humboldt Bay, égréna la voix, dans la centrale de Humboldt Bay, Californie, Etats-Unis d'Amérique, planète Terre. Je peux vous donner nos coordonnées spatiales si vous savez ce qu'est un pulsar…
– Non, non, je m'en passerai.

Il était heureux, songea Nevra, que sa capacité à ressentir la migraine ait elle aussi été gelée.

– Qu'est-ce qu'un réacteur nucléaire ? demanda-t-il plutôt.
– Un endroit où nous pratiquions la fission nucléaire. Nous… nous brisions des noyaux d'atome pour en extraire de l'énergie. Les atomes sont de petites particules qui constituent la matière, précisa la voix. C'est une méthode tout à fait obsolète depuis que la fusion nucléaire s'est développée, mais l'AMS a refusé de financer la construction d'un réacteur de fusion pour vous abriter, donc nous nous sommes rabattus sur une ancienne centrale…
– Qu'est-ce que l'AMS ?
– L'Agence Mondiale pour la Science. Ce sont nos… nos supérieurs, en quelque sorte.
– Et ces gens savent que je suis ici ?

La voix marqua une pause.

– Bien sûr, dit-elle finalement, comme si la question l'avait surprise. Une expérience de cette envergure ne peut pas être réalisée sans leur aide. Il nous faut le soutien financier de l'AMS pour avoir le matériel dont nous avons besoin.
– Alors les humains… connaissent à nouveau la magie ?
– Pas tous, admit la voix. Seulement certains scientifiques. C'est un projet secret, pour l'instant. Nous devons préparer le terrain avant de révéler la vérité. Cela va… changer beaucoup de choses.

Plongés dans leurs pensées, tous deux laissèrent s'écouler un long moment de silence.

– Te haïr faisait partie de ces contraintes qui pesaient sur moi, déduisit tristement Nevra.

Il l'avait éprouvée si fort, cette haine, qu'elle en était devenue la pierre d'achoppement de son existence. Il avait poussé tout autour comme un arbrisseau s'appuyant sur son tuteur.
Et pour quoi ? Pour obéir à des dieux iniques ? Pour plaire à des êtres si bouffis d'orgueil que, non contents de le contraindre à les vénérer, ils l'avaient forcé à aimer ses propres chaînes ?

Il avait haï cette créature dénuée de magie, cet être qui remettait en question ce qu'il avait toujours voulu croire. Il aurait offert son âme pour le privilège de l'anéantir !

– Oui, confirma la voix. C'était une sécurité, je pense. Si vous m'aviez laissé approcher, j'aurais pu vous influencer.

Nevra retint un rire. Malgré tout son savoir, la voix se trompait cruellement sur ce point. Jamais quiconque n'aurait pu l'influencer. Même s'il ne l'avait pas tant haïe, il aurait toujours refusé d'entendre ce qu'elle avait à lui dire.

– Tu n'as vraiment aucune magie, préféra-t-il noter. Tu es… juste humaine.

Il s'était demandé, parfois… Mais il avait eu tort. La femme n'avait aucune ascendance divine, aucun sang mythique dans ses veines.

– Je ne suis pas juste humaine, corrigea-t-elle d'un ton neutre. Je suis humaine. Je suis majeure.

A la façon dont elle accentua le mot, Nevra comprit qu'il y avait derrière plus qu'une simple histoire d'âge. En bon spectateur, il rebondit :
– Majeure ?
– Cela veut dire que je prends mes propres décisions. Je suis capable d'analyser une situation et de faire des déductions en étant consciente des facteurs qui m'influencent. Aucun livre ne me tient lieu de morale, aucun prophète ne me tient lieu de conscience. Sapere aude, j'ai le courage de me servir de mon propre entendement.

La tirade avait le rythme de ces textes qu'on connaissait sur le bout des lèvres. C'était, réalisa Nevra, la première fois qu'il entendait tant d'émotions dans la voix habituellement monotone de cette femme.

– Je suis une héritière des Lumières, murmura-t-elle finalement, si bas que les grésillements faillirent couvrir sa phrase.

Nevra pensa aussitôt aux étoiles. Les lumières : de quoi pouvait-il s'agir, sinon de cette poussière divine qui illuminait les cieux ?…

Non, non, se reprit-il aussitôt. Le divin était un mensonge. Le divin l'avait trahi !

– Que sont les Lumières ? demanda-t-il plutôt.

Un silence lui répondit, qui s'étira sur plus d'une minute.

– Vous ne le savez pas, dit la voix.

Il sembla au vampire que, derrière cette éternelle monotonie, une note de surprise transparaissait.

– Bien sûr que vous ne le savez pas, se morigéna-t-elle. C'est un courant de pensée. C'est… C'est peut-être le courant qui nous a libérés de la magie. A moins que la disparition de la magie ait permis à ce courant d'exister… Nous ne savons pas lequel est venu en premier.

Nevra attendit que son interlocutrice retrouve le fil de ses pensées.

– Les Lumières sont… Sapere aude, ose savoir. Ne pas croire aveuglément. Ne pas avoir peur d'utiliser sa raison, quitte à accepter d'avoir eu tort. Toujours être prêt à remettre ses croyances en question. Croire en… en l'observation plutôt qu'en un dogme.

S'il avait essayé de décrire l'exact inverse de ce qu'avait été sa vie jusqu'alors, Nevra n'aurait pas mieux fait.

– C'est la science, souffla la voix, et il y avait un tel espoir, une telle joie dans cette simple déclaration que le vampire sentit un optimisme absurde naître en lui.
– La science ?
– Oh. Vous ne savez pas non plus… La science est la recherche de la connaissance.
– Comme un intellectuel ? Comme… Disons, Kéroshane ?
– Quoi ? Oh, non. Plutôt comme Ezarel. Oui, Ezarel est ce qu'Eel a de plus proche d'un scientifique.

Ezarel, le rival adoré de l'ancien Nevra, ressemblait à ces… scientifiques qu'il aurait tant détesté. L'ironie ne lui échappa pas.

– La science est une recherche méthodique par l'observation, poursuivit la voix. On construit une théorie, puis on la teste. Si les résultats correspondent à ce à quoi on s'attendait, c'est bon signe. Et on continue jusqu'à trouver un résultat qui ne corresponde pas à notre théorie.

Nevra ne cacha pas sa perplexité.

– Donc le but de cette… science… est de prouver qu'on a tort ?
– C'est… de tester les théories. La vérité est ce qui demeure quand on a détruit tout le reste, n'est-ce pas ? Donc une théorie proche de la réalité doit être celle qu'on ne parvient pas à détruire, même quand on fait tous les efforts possibles. Si… Si je veux tester la théorie de la gravité, je peux jeter un caillou du haut d'une falaise, il tombera. Si je jette une fourmi, elle tombera. Si je jette un parachute… Il tombera moins vite, mais il tombera aussi. Je peux essayer de jeter tout ce que je veux, ça tombera toujours.

Le vampire réfléchit. C'était une façon étrange de raisonner, mais il en comprenait la logique. S'accrocher à une croyance erronée était facile quand on partait du principe qu'elle était vraie. En revanche, une théorie qu'on cherchait à briser, qu'on testait de toutes les manières possibles et qui, malgré tout, restait valide… Celle-là devait être vraie.

Il avait cru que la magie était la source de toute vie. Jusqu'au bout, il s'était agrippé à cette certitude… Et pourtant, il avait sous les yeux une humaine qui prouvait qu'on pouvait vivre sans magie. Au lieu d'accepter qu'il ait eu tort, lui, en loyal fanatique, avait préféré haïr le messager.
On lui avait donné la preuve de ses errements et il l'avait refusée.

Etait-ce cela, la foi qu'il avait érigée sur un piédestal ? Prendre l'habitude de rejeter l'évidence ? Douter de tout, sinon de la croyance ?

Durant des millénaires, il n'avait connu que cela. Ses origines remontaient aux premières étoiles de la création, et pourtant… A en croire les Lumières de l'humaine, il n'avait jamais vraiment grandi.
Il lui sembla soudain qu'il risquait de finir écrasé sous le poids d'une telle idée.

– Tes Lumières, répéta-t-il pour se distraire de sa terrible prise de conscience. Elles ont coïncidé avec la disparition de la magie sur l'Originelle ?

Cela lui semblait si étrange. Comment un simple courant philosophique pouvait-il attenter à une vérité aussi fondamentale que la magie ? Comment l'enfant, soufflant sur une pierre, pouvait-elle provoquer l'effondrement de la montagne ?

– C'est ce qu'affirment plusieurs Fées, grésilla pourtant la voix de l'humaine.

Une pensée, s'étonna Nevra, avait donc libéré une espèce entière de la magie. Combien grand était le pouvoir de la conscience !

– D'après elles, poursuivit l'humaine, la magie s'est affaiblie sur Terre à l'époque où nous avons commencé à remettre des mythes en cause. Les rois n'étaient pas intrinsèquement supérieurs au peuple. L'univers ne tournait pas autour de la Terre. Ce qui avait toujours été n'était pas ce qui devait toujours être. Les Lumières ont… porté le dernier coup à nos croyances. Un choc symbolique. Nous avons été… libérés. Nous avons pu commencer à réfléchir.
– Tout semble si simple quand tu le dis ainsi, remarqua Nevra.

Réfléchir. Pendant des siècles, il en avait été incapable. Cela avait-il été si facile pour les humains de l'Originelle ?

– Oh, non. Ça a été tout sauf simple, vraiment. Aujourd'hui encore, nous avons parfois du mal. Croire sans réfléchir est… tentant. Il y en a beaucoup qui s'imaginent que connaître enlève sa beauté au monde.
– Tu ne souscris pas à cette opinion, je présume.
– Non, approuva la voix. Le monde est superbe. Chaque découverte ne le rend que plus beau à mes yeux.
– Même s'il n'y a plus de magie ?

Un silence.

– Il y a de la magie, dit la voix. L'énergie magique existe. Elle existera toujours. Elle ne peut pas plus disparaître que… l'énergie cinétique, par exemple. C'est juste une vérité que nous ignorions jusqu'ici.
– Pourtant, tu as dit que les humains s'étaient libérés de la magie.
– C'est vrai. J'ai mal choisi mes mots, admit l'humaine. Nous nous sommes libérées des compulsions associées à la magie, et nous avons du même coup perdu notre capacité à employer l'énergie magique.

Nevra sentit une inexprimable mélancolie l'envahir.

– Alors… Pour être libre du joug des dieux, il faut renoncer à la magie.
– Quoi ? Non, bien sûr que non.
– Mais tu viens de dire que se libérer des compulsions équivaut à perdre sa magie.
– Pour une raison que nous ignorons, l'usage de l'énergie magique et l'usage de la raison semblent… incompatibles, pour l'instant. Mais…
– Alors c'est impossible ! la coupa Nevra.

De vieux souvenirs lui revinrent, un homme au nez de faucon venu de la Grande Grèce : modus ponendo ponens, disait-il. Si une première proposition en implique nécessairement une seconde, et si cette première proposition est vérifiée, alors la seconde proposition est nécessairement vérifiée… Nevra avait quitté l'Originelle quand l'art de la logique posait là-bas ses premières pierres.

L'usage de la magie et l'usage de la raison sont incompatibles. Pour être libre, il faut utiliser la raison. Ergo pour être libre, il faut renoncer à la magie.

C'était un raisonnement simple, clair, insurmontable.

– Non.

Et pourtant.

– Non, répéta la voix.

Nevra exposa à voix haute son argumentaire.

– Non, dit-elle une troisième fois. Voici vos prémisses : un, que pour être libre, il faut utiliser la raison. C'est vrai. Deux, que l'usage de la magie et l'usage de la raison sont incompatibles… Mais ce n'est qu'une conjecture. Nous n'avons pas encore trouvé d'individu qui utilise sa raison et la magie.

Le vampire retrouva un peu de calme dans l'impassibilité de la voix.

– C'est ta… science, se souvint-il. Pour tester une théorie, il faut essayer de la briser.
– Oui.
– Donc vous allez essayer de trouver une personne qui brise cette théorie.
– Ou de la créer, précisa la voix. La seule chose que nous savons, c'est que nous n'en savons justement pas assez. Pour l'instant, nous avons l'impression qu'utiliser la magie implique de perdre sa capacité à raisonner en adulte… Mais nous ne devons pas nous arrêter à des impressions sans fondements.
– Car vous êtes des scientifiques.
– Oui. Nous allons étudier cette magie pour comprendre comment elle fonctionne. Puis nous nous essaierons de détruire les compulsions qui y sont associées.

Si simple, songea à nouveau le vampire ; cela semblait si simple. Pas aisé, non, mais simple : l'humaine avait une direction dans laquelle avancer.

– C'est toi qui as appris l'existence de la magie à ton peuple. Quand tu es revenue sur l'Originelle pour récupérer de la norriture…
– Oui.

Dire que c'était lui qui, dans une ironie suprême, l'avait poussée à retourner sur sa planète natale ! Il avait menti, volé, trompé afin que Miiko ordonne une mission vers l'Originelle. Il était si convaincu, à l'époque, que l'humaine ne reviendrait p as sur Eldarya !

– L'Oracle vous a influencé, ajouta la voix. Je le lui ai demandé. Je pensais que, de la part de n'importe qui d'autre, la suggestion vous aurait rendu encore plus suspicieux. Mais si elle venait de vous…

Il avait été totalement, absolument manipulé.

– Je t'ai fait aller sur l'Originelle.
– Et j'y ai prévenu mes collègues. Mon maître de thèse a été sceptique, mais Karenn l'a convaincu. Elle lui a donné une fiole de sang, elle a employé sa magie… Il n'a pas pu nier l'évidence.

Nevra allait demander ce qu'était un thèse quand le nom de Karenn lui frappa l'oreille. La Mordue l'avait effectivement trahi.

– Karenn était au courant.
– Bien sûr. Je n'ai caché la vérité qu'à vous et à ceux qui risquaient de vous la révéler. Cela faisait… un certain nombre de personnes, je l'avoue. Vous étiez influent. Mais les autres, je le leur ai tous dit. C'est leur destin. Il est normal qu'ils aient leur mot à dire.

Nevra cligna des paupières, stupéfait. Pour un être de secrets tel que lui, se contenter d'avouer la vérité était inconcevable.

– Karenn dit qu'elle est condamnée par la morsure d'un vampire. Je lui ai promis que nous essaierions de la guérir. Avec l'énergie magique, nous avons des chances d'y arriver.
– Je peux aider à cela, admit Nevra.
– Vraiment ? C'est une excellente nouvelle. Je l'annoncerai au médecin sur son cas dès que possible.
– Tu parlais de ton séjour sur l'Originelle, reprit le vampire – il voulait savoir, tout savoir sur les événements des derniers mois. Qu'y as-tu fait ?
– Ezarel m'avait donné des sceaux dimensionnels. C'est absolument fabuleux – ils s'ouvrent sur une nouvelle dimension, ou peut-être sur un autre lieu de cet espace… Voire même de cet espace-temps… Mais non, le temps est linéaire et de sens figé…
– Viens-en au fait, l'interrompit-il.
– Oh. Pardon. Ezarel m'avait donné des sceaux et j'ai pu y stocker assez de matériel pour travailler sur la potion que nous utiliserions contre vous. Vous étiez la principale menace dans mon projet de mettre au point un portail permanent vers la Terre.

Nevra renifla. L'humaine ne s'était pas trompée. Il l'aurait déchiquetée s'il avait su qu'elle prévoyait de retourner sur sa planète et de mettre en contact leurs deux mondes.

– J'ai trouvé un morceau d'une de tes machines, réalisa-t-il. Une nuit, dans la salle du Cristal.
– C'est possible. J'ai gardé des pièces détachées dans mon sac. L'une d'elles a pu glisser.
– Quand tu es revenue… Tu as travaillé sur ta potion ?
– Oui. Mais d'abord, j'ai prouvé à Miiko et aux autres que je ne mentais pas. Ezarel me croyait, mais il… Son esprit est étonnamment clair. Miiko… Quand nous avons mis au point la potion, nous en avons obtenu des variantes intermédiaires, des solutions diluées beaucoup moins puissantes. Nous les avons offertes à tous les gardiens qui le désiraient.
– Je croyais que cette potion assommait les gens.

C'était en tout cas l'effet que la fiole lui avait fait – à peine avait-il respiré les fumets de l'étrange concoction qu'il avait perdu connaissance.

– Ce n'est qu'un effet de sa concentration. A faibles doses, la potion n'est qu'une source d'énergie instable. Le terme que nous employons est radioactif. Elle permet d'interférer temporairement avec les compulsions magiques, tout comme l'énergie de la centrale interfère avec votre magie.
– Ainsi, les gardiens étaient libérés des compulsions. Une fois libres, ils réalisaient qu'ils y avaient toujours été soumis.
– Oui. Une fois que la potion s'est dissipée, ils ont retrouvé les compulsions mais… Connaître leur présence les rend bien moins puissantes. Olga, Karenn, Miiko… se sont souvenus qu'ils avaient été libres. Ils ont voulu le redevenir.

Miiko, se souvint Nevra, avait été furieuse. Elle l'avait accusé de trahison. Avait-elle pensé qu'il savait ? Qu'il faisait partie de ceux qui avaient jeté cette maille de compulsions sur l'esprit des Fées ?
Il l'avait toujours encouragée à devenir plus puissante… Mais la puissance, pour lui, prenait la forme de magie. Il l'avait encouragée à augmenter sa magie ; or l'humaine lui avait révélé que la magie portait en son sein un piège terrible.

Qu'avait éprouvé Miiko la fière en regardant ses poignets pour y découvrir des chaînes ?
Mais elle l'avait rejetée. Par la seule force de sa volonté, elle s'était libérée. Car Miiko, quoi qu'ait espéré Nevra, n'était pas un être de magie : elle pouvait vivre sans ce cadeau empoisonné.

Tout, soudain, devenait plus clair.

Il voulait comprendre, découvrit Nevra. Passer la dernière année au peigne fin pour en tirer des réponses.

– Tu as dit que l'Oracle m'avait influencé. Elle te soutenait ?
– Elle a fait bien plus que ça. C'est elle qui m'a amenée à Eel.

Nevra remercia les dieux – non, pas les dieux – remercia quelque chose, il ne savait pas encore quoi, pour l'énergie concentrée qui atténuait pour l'instant ses émotions… Sans cela, cette nouvelle révélation l'aurait achevé. L'Oracle, amenant l'humaine sur Eldarya ! L'Oracle, tendant dès le début son piège sous les pieds du demi-dieu qui l'avait prise pour une égale !
Tout ce qu'il croyait n'avait-il donc été que mensonges ?

Inexorable, la voix poursuivait.
– Elle m'a raconté qu'étant jeune, elle a pressenti la compulsion dans sa magie. Elle a tout fait pour étendre sa durée de vie, pour allonger le temps dont elle disposait pour rejeter la compulsion.
– Et elle a réussi, souffla Nevra. Elle a brisé la compulsion sans perdre sa magie.
– En effet. Cela lui a pris plusieurs dizaines de siècles.

Ce n'était pas les dieux qui avaient élevé une simple dryade au rang d'immortelle. La Fée avait accompli cet exploit seule.

– Elle a cherché un moyen de libérer les autres créatures de ce joug. Mais personne ne l'aurait écoutée. Alors elle a créé le Cristal pour se protéger du temps et elle a attendu que d'autres fassent ce qu'elle avait fait.
– Jusqu'à ce que l'Originelle atteigne l'âge des Lumières.
– Exactement. Il a fallu du temps pour qu'elle en entende parler, et encore plus de temps pour décider d'un mode d'action… Quand cela a été fait, nous étions déjà en 2046.
– L'année de ton arrivée à Eldarya, je présume.
– Oui.
– Pourquoi… Pourquoi t'avoir amenée, toi ?

Tu n'es pas une meneuse. Tu n'es pas puissante. Tu n'es pas une guerrière, une sage, une reine – tu n'es qu'une humaine bizarre et bien trop obstinée.
La voix ne réagit pas à l'insulte implicite derrière ce toi insistant.

– Elle a jugé qu'une scientifique était la personne idéale pour essayer d'étudier la magie. Il lui fallait quelqu'un qui croit dans les idéaux des Lumières, une personne qui ne se contenterait pas de garder ce secret pour elle.
– Quelqu'un qui n'hésiterait pas à le révéler à tous…
– Quitte à bouleverser le statu quo, termina doucement la voix. Oui.

L'Oracle avait tout organisé. Depuis le début, la demi-déesse que le vampire voyait comme une égale oeuvrait contre les dieux.
Il avait été si aveugle !

– Tous les scientifiques sont-ils comme toi ? se demanda-t-il tout haut.
– Comme moi ?

Nevra essaya de visualiser l'humaine. Il n'y parvint pas : cette partie de ses souvenirs lui manquait encore.

– Je ne me rappelle que de ta voix, avoua-t-il. Elle est très… monotone. Et tu parles d'une façon surprenante.
– Oh. Je comprends mieux. Mon peuple appelle cela le syndrome d'Asperger. Je vous en parlerai un autre jour, si vous voulez.
– Cela… me plairait, réalisa le vampire.

Il voulait en apprendre plus sur l'étrange humaine qui, par la force d'un raisonnement, allait changer le destin des mondes.
Puis une pensée le frappa. Tant des incohérences qui l'avaient étonné chez les Fées pouvaient-elles s'expliquer par la magie ?

– Dis-moi, sur l'Originelle, les humains cherchent-ils à s'élever au-dessus de leur condition ?
– Que voulez-vous dire ?
– A… améliorer leur condition physique. Lutter contre les maladies d'enfance.

Il lui sembla entendre un faible maladies génétiques grésiller depuis les grilles.

– A allonger leur vie, continua-t-il. Essaient-ils de le faire ?
– De plus en plus. Lutter contre les… maladies d'enfance, oui, c'est quelque chose qui s'est ancré dans nos mœurs très rapidement. J'ai été surprise en voyant que les Fées ne faisaient rien de tel.

Sur Eldarya, on étouffait à la naissance les enfants souffrant de ces maladies dont on savait qu'elles ne guérissaient pas. Pourquoi se battre contre l'inéluctable? disaient certains, magnanimes. C'est un signe de défaveur, arguaient d'autres, plus rigides. Autant les laisser mourir.

– Améliorer notre condition physique… Oui, nous le faisons aussi. Les implants magnétiques se répandent. Les prothèses auditives ont beaucoup de succès. Il y a une entreprise qui promet d'étendre le champ du visible à presque mille nanomètres sans perte de précision, mais ils n'y arriveront pas tout de suite – ils ont été trop peu attentifs à la fatigue oculaire…
– Et le dernier ?
– L'espérance de vie ? Cela aussi se répand, mais moins vite qu'on pourrait le croire.
– Pourtant, les humains ne sont plus soumis aux mêmes compulsions que les Fées.
– Etre libéré de la magie ne fait pas tout, remarqua la voix. Nous avons des millions d'années de compulsions évolutives à vaincre. Vous… vous êtes immortel, n'est-ce pas ?
– Je le suis, déclara Nevra.
– Oh. Oh, vous… Je vous envie. Mais nous… Nous sommes libres des compulsions magiques, mais la peur est une compulsion plus difficile à vaincre.
– Je ne te comprends pas. Si les humains ont peur de mourir, ne devraient-ils pas être heureux de pouvoir allonger leur vie ?
– Non. C'est plus pernicieux. Pendant très, très longtemps, nous n'avons eu aucun moyen de lutter contre la mort. Nos corps s'affaiblissaient, nos cerveaux défaillaient et nous… devions le supporter. Même maintenant, nos technologies n'en sont qu'à leurs balbutiements dans ce domaine. Quoique l'énergie magique soit un grand espoir… Mais je m'égare.

Au moins, songea Nevra non sans amusement, elle avait conscience de sa tendance à perdre le fil.

– Nous devions supporter l'insupportable. Nos esprits ont… cédé. Qu'auriez-vous fait à notre place ?

Nevra ne répondit pas. Il ne pouvait imaginer une telle situation.

– Nous avons commencé à inventer des vies après la mort pour rendre cela moins horrible. Nous nous sommes dit que la mort était nécessaire, qu'elle participait à l'équilibre des choses… Nous avons inventé des excuses. Sans cela, comment aurions-nous pu vivre avec cette ombre au-dessus de nos têtes ?
– Mais vous avez fini par croire à vos excuses, comprit le vampire. Il avait vu cela advenir à certains de ses admirateurs sur Eldarya.
– Oui. Et maintenant, alors que nous avons enfin l'espoir de repousser la défaillance de nos corps, nous sommes paralysés par des millénaires de crainte.

Il y eut un silence. Etait-ce possible ? s'interrogea Nevra. Cela paraissait si alambiqué. Face à un ennemi invincible, pouvait-on juste abandonner le combat et, pour sauver sa fierté, se convaincre qu'on avait eu raison de céder ?
L'humaine interrompit sa réflexion.

– Un de nos penseurs a dit… Il a dit : imaginez un monde où, un beau jour, toutes les heures, les habitants reçoivent un grand coup sur la tête. Ils ne peuvent rien y faire. Ils ne savent pas d'où vient le coup. Après des années, auront-ils encore la force de s'indigner contre ce qui les dépasse ? Notre penseur a dit que ces gens finiraient par s'habituer. Que, même, ils trouveraient des avantages à leur situation. Ils affirmeraient que les coups les rendent plus résistants. Que cela leur permet de mieux savourer les moments où ils ne reçoivent pas de coup. Et puis on verrait arriver des sages qui clameraient que les coups sont une bonne chose, que seuls les imbéciles préféreraient ne pas recevoir ce grand coup sur la tête…

La métaphore était transparente.

– Imaginez qu'un jour, quelqu'un trouve un moyen de se débarrasser du grand coup sur la tête. Les prétendus sages, convaincus d'avoir raison, le traiteraient de fou. Tout le monde penserait que les coups ne sont pas agréables, mais qu'ils sont essentiels à l'équilibre des choses. Ces gens auraient toujours vécu ainsi, auraient entendu dire depuis leur enfance qu'il faut, pour être intelligent, accepter de recevoir toutes les heures un grand coup sur la tête.

Il faut, pour être considéré comme sage, accepter la mort, ne jamais la remettre en question.

– Et pourtant… Si on demandait à une personne qui n'a jamais reçu ce coup : veux-tu recevoir toutes les heures un grand coup sur la tête ? Cette personne refuserait. Vous qui êtes immortel… Voulez-vous avoir une espérance de vie fixée ? Un siècle, comme les humains ? Deux ?
– Non, répondit immédiatement Nevra.

Puis il ajouta :
– Peut-être, un jour, voudrais-je disparaître. Cela me paraît invraisemblable, mais j'ai appris aujourd'hui que même l'impensable peut advenir. Peut-être… Mais ine espérance de vie fixée, en revanche, cela est abominable. Être contraint à mourir, ne même pas choisir l'heure de sa disparition – je me refuse à l'accepter.
– Oui, souffla la voix. Le choix. C'est ce qui nous importe. Nous voulons… Nous voulons choisir. Nous sommes des adultes, nous pouvons faire nos propres choix. Si je veux mourir, ce choix est mien ; mais si je veux vivre, alors ce choix est mien aussi, et quiconque cherche à me l'ôter cherche, de fait, à me tuer !
– Le choix t'importe beaucoup, nota Nevra.
– Un être conscient au cerveau mature a droit à son libre arbitre, s'enthousiasma la voix. Je ne veux pas mourir parce que mon corps est trop vieux pour continuer à vivre. C'est… absurde. Si je dois mourir, je veux choisir. Et peut-être que… peut-être que je ne pourrai pas faire d'enfant pendant deux ou trois siècles, tant que nous n'aurons pas colonisé d'autres planètes, pour éviter que la Terre soit surpeuplée. Et alors ? J'aurai le temps ! Avec le temps, tout est possible. On dit bien que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, n'est-ce pas ?

L'humaine ne lui parlait plus, s'amusa le vampire. Elle répétait un argumentaire qu'elle avait dû soutenir des dizaines de fois.

– Tout à fait, approuva-t-il d'un ton docte.
– Je suis heureuse que vous soyez d'accord.

L'ironie n'était de toute évidence pas un concept qui lui était familier.

Après cette déclaration, un silence tomba sur le réacteur. Nevra entendait toujours le bouillonnement de l'énergie tout autour de lui, mais les grilles restèrent muettes.

– J'ai du travail qui m'attend, annonça l'humaine. Il faut que je m'en aille. Je reviendrai dès que possible.
– Sais-tu quand je pourrai partir d'ici ?
– Non. Nous travaillons à vous fabriquer un cerveau qui accueillerait votre conscience tout en filtrant vos compulsions, mais cela sera long.
– Ce n'est pas grave. Je suis patient.
– Oh. Oui, vous devez l'être… Tant mieux, dans ce cas.
– Ezarel et Miiko, s'inquiéta Nevra. Vont-ils bien ?
– Ils… Oui. Miiko est restée à Eel. Il y a des gens, des fanatiques, qui acceptent mal la vérité. Nous leur avons dit qu'ils étaient libres de garder leur magie, que personne ne serait jamais forcé à quoi que ce soit, mais…
– Cela ne sert à rien, répliqua le vampire. Ils détesteront ce qui remet en question la magie. J'ai été à leur place ; je peux te l'affirmer.
– Vous avez raison, soupira la voix. Miiko gère leur mécontentement. Et Ezarel… Il va bien. Le choc est difficile, mais il s'en remet.
– Viendra-t-il me parler ?
– Vous… Non. Il… n'est pas aux Etats-Unis.
– Vraiment ? Pourquoi pas ?
– Il, ah… Je vous expliquerai un jour. Pas maintenant. Je n'ai pas envie d'en parler maintenant.

Nevra conserva soigneusement l'information dans un coin de sa mémoire. Il espéra que l'énergie déchaînée autour de lui ne l'empêcherait pas de se souvenir de cet aveu. L'idylle entre Ezarel et l'humaine ne semblait finalement plus si idyllique.

– A plus tard, humaine, salua-t-il.
– Régine, corrigea la voix avec une touche d'agacement. Je vous ai déjà dit de m'appeler Régine.

Régine. La reine. C'était, en fin de compte, un nom des plus appropriés. Sur le plateau d'échecs, l'Oracle avait été le roi, la seule pièce primordiale, mais aussi la plus limitée dans ses actions. Et Régine… Régine avait été la reine.

Une simple humaine sans magie, sans pouvoirs extraordinaires. Juste son esprit et sa logique.

– Dis-moi, lâcha-t-il soudain. Avant que tu partes, je… Quelqu'un m'a posé deux questions, il y a très longtemps. J'ai passé des siècles à chercher la réponse.
– Je vous écoute.

Nevra prit une longue inspiration.

– Qu'y a-t-il hors de l'Espace ? Qu'existait-il avant le Temps ?

Il s'attendait à ce que la voix ne parle pas avant plusieurs minutes. Au lieu de ça, ce fut quelques secondes plus tard que Régine déclara :
– Je ne sais pas.

Etrangement, Nevra ne s'attendait pas à la déception qui lui pinça l'âme.

– Soit. Peut-être…
– Il y a des théories, poursuivit l'humaine. Mais vous devriez savoir que le temps est plus complexe que ce qu'on peut croire. Une théorie est que le temps est né avec l'univers – on ne peut pas imaginer d'avant. Une autre dit que l'univers a existé de toute éternité – c'est très intéressant, le Big Bang ne serait qu'un état de compression extrême, et nous serions depuis dans un état de dilatation…
– Mais alors… Avez-vous la réponse ?
– Pas encore, crachotèrent les grilles. Mais nous sommes en train de chercher. Une fois que vous pourrez sortir d'ici, vous pourrez étudier la physique fondamentale et vous joindre à ces recherches, si vous voulez.

Le monde, réalisa Nevra, était véritablement immense. Il avait toujours cru qu'il trouverait la Réponse. Dans la bouche d'un sage, peut-être, ou dans l'âme d'une des Sept…
Mais jamais, comprit-il, il n'avait songé à la découvrir morceau par morceau, à coups d'errements et d'expériences, avec l'aide de toute une communauté tournée vers la recherche de la vérité.

– Merci, murmura-t-il. Je n'avais jamais vu les choses ainsi.
– Je vous comprends, dit Régine. C'est enivrant. Réaliser tout ce qui est possible, pourvu qu'on comprenne assez bien les choses…
– Régine, je… Je suis heureux que l'Oracle t'ait amenée à Eldarya.
– Oh. Merci. Moi aussi, je suis heureuse que l'Oracle m'y ait amenée. Ce que nous pourrons faire grâce à la magie… Découvrir où est passée la masse manquante de l'univers, réguler les cellules cancéreuses, regénérer les terres stériles… Il y a beaucoup de bonnes choses que nous pouvons accomplir.
– Tu ne cesses jamais d'espérer, n'est-ce pas ?
– Bien sûr. Il n'y a pas de raison de perdre espoir.

Espérer.

– Avant que tu partes, peux-tu juste dire aux autres… A tous ceux qui m'ont connu… Dis-leur que je m'appelle Elpis.
– Elpis. C'est un nouveau nom ?
– Oui.

Il y eut un silence.

– Cela veut dire espoir, comprit Régine.
– En grec ancien, oui.
– Il faudra que vous me racontiez votre lien avec la Grèce.
– Cela te fait une raison de revenir me voir, déclara Elpis depuis le chaudron bouillonnant du réacteur.
– J'ai beaucoup de raisons de revenir vous voir. Ne vous inquiétez pas, je ne vous abandonnerai pas.

Le second degré, se souvint le vampire, n'était pas la meilleure stratégie à adopter avec cette humaine.

– Au revoir, Elpis. A bientôt.
– Au revoir, Régine.

Quand l'humaine fut partie, Elpis ferma les yeux.

Une nouvelle ère débutait, et, décida-t-il, il n'en serait plus un simple témoin. Tant de choses restaient à accomplir. Quels étaient ces êtres qu'il avait appelés dieux ? Pourquoi semblaient-ils ne pouvoir agir sur l'univers que par la magie ? Comment les humains comptaient-ils lui créer un corps ? Comment pouvait-on faire flotter des machines sans employer la magie ? Comment Miiko allait-elle gérer la rencontre entre Eldarya, l'Originelle et, à terme, les autres mondes habités ?…

Il y avait tant de désastres potentiels mais aussi tant d'utopies en gestation ! L'infini des possibles s'était ouvert.

Désormais, Elpis serait un bâtisseur.