Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump.
Titre : Un mince espoir
Personnages : Chevaliers, Spectres, Marinas, Guerriers Divins, couples divers et variés.
Rating : PG13/T (susceptible d'évoluer en M de manière ponctuelle et non sans que je le précise d'avance).
Partie I : Les Abandonnés
Chapitre 1
Rodorio, Grèce – printemps 20**
Vêtu d'une cape de fin tissu gris, Armando serpentait tant bien que mal à travers la foule compacte se massant le long de la rue principale de la vieille ville de Rodorio. Il détestait passer par les quartiers qui composaient jadis le petit village sis près du Sanctuaire. Mais devant le peuple animant le centre-ville, il avait préféré tenter sa chance dans les rues sinueuses et étroites du village antique, où des chiens se reposaient aux pieds de leurs maîtres, endormis à l'ombre de vieux arbustes, redoublant d'efforts pour sembler plus indolents que les chats de tous âges paressant sous le soleil printanier. Si son entreprise avait dans un premier temps été couronnée de succès, il en fut pour ses frais après avoir débouché sur la grand-rue qui grouillait littéralement d'une masse considérable d'individus semblant s'être donné le mot pour paver d'embûches sa marche jusqu'au Sanctuaire.
Intérieurement, il pesta, la colère ne cessant d'enfler au creux de sa poitrine. La promiscuité était telle que chaque mètre à travers la populace lui prenait un temps infini. Tout à coup, il regretta le calme tranquille des rues parcourues quelques minutes auparavant, entre les maisons aux murs immaculés dans lesquels se découpaient de hautes portes bleues en forme de voûte.
Parvenu au milieu de la rue, la foule se fit toutefois moins pressante, lui laissant l'usage de ses deux bras. Il enfouit sa main droite au plus profond de la poche de son jean noir bien à l'abri sous le lainage gris, l'autre occupée à tenir contre lui un vieux sac de voyage blanc. Il s'arrêta, posant, son baluchon à terre. La pince droite jaillit de la poche, exhibant victorieusement un paquet de tabac. D'un geste sûr en dépit de mains légèrement tremblantes, le brûle-gueule fut rempli de tabac, feuilles sèches et cramoisies parsemées ici et là de particules blanches. Une jouissance intense s'empara de lui lorsqu'il tira sur la première bouffée qu'il expulsa en minces volutes bleutées. Il n'avait rien fumé depuis des heures. Attrapant son mince bagage au sol, il reprit le chemin le long de la grand-rue. Il passa près d'un commerce tenu par un Grec à l'allure replète et au teint encore plus hâlé que le sien — et qui vantait dans un grec gueulard les bienfaits de ses fruits et légumes, de ses vins de Néméas et de ses huiles d'olives de Laconie. Il ralentit l'allure, humant le parfum des produits ainsi présentés qui, en se combinant, offrait une fragrance qui lui mit l'eau à la bouche. Bouffarde au bec, libérant sa main, il étendit son long bras sur l'un des présentoirs soutenus par des tréteaux, chapardant, dans un geste rompu par l'habitude, une pomme qui disparut instantanément sous les étoffes grisâtres avant de continuer sa route.
Une moue de désagrément se dessina sur son visage. La populace, dont il pensait être débarrassé pointait à nouveau le bout de son nez, quoique moins dense. Pour autant, il en avait ras la capuche, cela faisait des heures qu'il cheminait, une habitude qu'il présentait de plus en plus souvent au fur et à mesure qu'il prenait de l'âge. Sans doute une façon de se changer les idées après une mission, et de retarder le moment où il reviendrait au Sanctuaire faire son rapport au Pope. C'en était trop, cette mitoyenneté était tout simplement insupportable. Il décida d'adopter cette attitude qui, en bien des occasions, lui était plus qu'utile. Redressant le dos au prix de douleurs qui parcoururent ses lombaires, afin de mieux tirer avantage de sa taille rendue encore plus impressionnante par la masse de cheveux aciers qui partaient en tous sens, visage renfrogné, mâchoire serrée, ombre passant dans l'outremer de ses pupilles. Et, cerise sur le gâteau, prendre bien soin de souffler la fumée du brûle-gueule le plus loin possible histoire de forcer les passants à s'éloigner de lui. Le plan fonctionna à merveille, sans doute effrayés par cet individu suspect à la mine peu amène, tous s'écartèrent sur son passage, facilitant sa marche jusqu'à la sortie sud-ouest.
Une fois hors de la ville, il se dirigea d'un pas plus leste en direction des berges près de Rodorio, considérant le groupe d'individus stationnant près des rivages qui, lui semblait-il, avait encore augmenté. Sans leur prêter plus d'attention que nécessaire, il continua sa route vers le nouveau port d'attache où mouillait la barque liant le Sanctuaire au continent. Il constata, au loin, que le passeur était présent. Tant mieux, il n'aurait pas à devoir joindre son compatriote par téléphone – il détestait ces engins –, compatriote qui, par ailleurs, n'aurait pas manqué de traîner en route pour le simple plaisir de l'énerver. Roméo pouvait se montrer excessivement agaçant par instants. Le Napolitain l'ayant également aperçu, le salua d'un grand geste, accompagné d'un mot en italien auquel il ne répondit pas.
Il parvint enfin à sa hauteur, Roméo le salua de nouveau.
« T'es légèrement en retard, Masque de Mort, lâcha-t-il, goguenard, tu vas encore te faire remonter les bretelles ! »
Sans répondre, Armando jeta un regard noir sur Roméo, trahissant son exaspération devant la saillie du Napolitain.
« Oh... Monsieur est de mauvais poil à ce que je vois ! Pas grave, allez, je démarre, monte, et n'oublie pas de...
— De couper tous les engins électroniques. » grommela Armando, saisissant son téléphone qu'il éteignit.
Le Sicilien grimpa dans le frêle esquif. Se concentrant d'ores et déjà pour contenir les nausées que ne manquerait pas de faire surgir le tangage. Se plaçant à la proue du navire, il contempla l'espace vide qui se trouvait devant lui, terre et mer se rejoignant à l'horizon, tableau que rien ne venait entacher. Il savourait le silence qui, il le savait, de manquerait pas d'être brisé par son compagnon d'infortune. Quand il y repensait, Roméo avait toujours été ainsi. Arrivé au Sanctuaire à l'âge de six ans, cinq ans séparaient les deux Italiens qui, en outre, ne pouvaient pas être plus dissemblables. Leurs physiques respectifs : teint presque olivâtre, cheveux gris en bataille pour l'un ; visage pâle et cheveux châtains – bistres – aplatis pour l'autre. Ainsi que leurs caractères : le cadet, expansif et en permanence excité ; l'aîné, plus ombrageux, doté d'une ironie mordante que certains, même après plus de trente ans ne pouvaient que très modérément endurer. La langue constituait leur seul et unique point commun. Et pour le jeune Napolitain, Armando représentait son seul point d'ancrage – et cela, même après l'arrivée de Shaina. Aussi s'était-il dès le début attaché à ses pas plus souvent qu'à son tour, au grand désarroi du Sicilien qui, en dépit de techniques d'éloignement toujours plus poussées, parfois à la limite de la cruauté, n'avait pas réussi à briser l'attachement que lui portait Roméo. Les deux hommes avaient grandi, Roméo, comme chaque homme avant lui dépositaire de la charge de l'Achéron était devenu le principal Passeur du Sanctuaire, assurant l'Intervalle entre l'île et le continent. Quoiqu'il en soit, en trouvant sa place, le jeune Roméo Salvatore devenu Charon avait trouvé sa place. Et s'il ne manquait que très rarement une occasion de faire sortir le Cancer de ses gonds — exercice à haut risque s'il en était — tout au moins avait cessé de le poursuivre à travers tout le Sanctuaire.
« Au fait, commença Charon. » Le Sicilien esquissa une grimace, il n'aura pas tenu cinq minutes sans parler, l'animal. « Tu les as encore vus ?
— Ouais, répondit le Cancer, encore plus nombreux que la dernière fois, encore. Ça me fait pitié, ils espèrent quoi ?
— Un toit sous lequel dormir, des cuisines où se remplir l'estomac tiraillé par la faim, un endroit où travailler dignement. Les Grecs, c'est un peuple fier...
— C'est un peuple pauvre ! aboya l'autre.
— Comme si c'était de leur faute. Ils sont chaque jour un peu plus à se retrouver dans cette situation précaire qui aliène le pays. Plus rien qui leur appartienne, à peine plus à espérer. Ils sont nombreux, ceux qui ont entendu parler du Sanctuaire. »
Il disait vrai, à travers la Grèce, l'existence du Sanctuaire était une connaissance se transmettant à travers les anciens, tenant eux-mêmes ce savoir de leurs aînés. Tout en manœuvrant sa rame immense avec dextérité, il se tourna vers les plages ou certains s'étaient organisés en campement, un village naissant. Il reprit, le poids d'une infinie tristesse altérant sa voix rauque
« Regarde-les. Ils sont chaque jour un peu plus nombreux, à se masser sur les rivages...
— Tellement désespérés qu'ils poursuivent une chimère.
— Parce que pour toi, le Sanctuaire est une chimère, où allons-nous dans ce cas, dis-moi ? Ils ne sont même pas certains que le Sanctuaire existe, pourtant, ils continuent de venir en masse. Tout ce qu'ils font, c'est espérer...
— Et ceux qui vivent d'espoir meurent de faim...
— Armando... Je sais bien qu'il est inutile de parler de ces choses-là avec toi, pourtant...
— Pourtant, tu continues de m'emmerder avec ton pathos. » Pour tromper son ennui, il avait de nouveau allumé son brûle-gueule.
« Je me demande bien pourquoi, des fois. Je ne dois pas avoir tout à fait perdu l'habitude d'avoir envie de te parler... Enfin, ça reste dommage que le Sanctuaire ne puisse pas tous les aider. Il en recueille quelques-uns, mais c'est toujours insuffisant, et au fond, ceux qui ont eu la chance de voir leurs vœux exaucés par le Sanctuaire gardent toujours la culpabilité d'en laisser d'autres derrière eux. Pour un que nous sauvons, dix sont condamnés.
— Ma foi, l'être humain n'est jamais satisfait de son sort. C'est à se demander pourquoi on est là. Et puis, quel intérêt de recruter ? Avec les bâtards que nous pondent certains de nos confrères, on devrait avoir de quoi assurer l'intendance du Sanctuaire pour les prochaines décennies. Et merde ! »
Armando frissonna lorsqu'ils pénétrèrent dans le brouillard grisâtre qui entourait le Sanctuaire. Cette brume épaisse, rendant l'île invisible aux yeux de tous – jusqu'aux satellites les plus perfectionnés – existait vraisemblablement depuis des temps immémoriaux. Artifice émanant du cosmos habitant les tréfonds de l'île, la nébulosité n'en demeurait pas moins humide et pénétrante, même sous la douceur du printemps. Cette étrange sensation, toujours la même. Traverser cette barrière, c'était comme passer une frontière qui séparait le monde réel des territoires impalpables du Sanctuaire.
Fort heureusement, le passage dans la brume ne dura que le temps de quelques claquements de dents. Mais il ne s'y ferait jamais, décida-t-il, tandis qu'il rouvrait les pans sa cape dans laquelle il s'était emmitouflé.
De l'autre côté se dressait, majestueuse, l'île du Sanctuaire. Méthodiquement, Charon gouvernait la barque en direction des plages rocailleuses d'où jaillissait un pont de bois. Les bâtiments d'intendance du Sanctuaire, cuisines, dortoirs, réfectoires, centre médical couvraient une partie de la portion ouest de l'île, près du bord de mer, un peu plus à l'ouest encore se trouvaient les arènes, ainsi qu'un bosquet d'oliviers anciens. A l'est l'on voyait l'ancien marché du Sanctuaire et, plus loin la longue silhouette du cimetière.
Au centre se dressait un paysage hétéroclite, où se mêlaient collines, montagnes et vallées parmi lesquelles se dressaient les douze maisons du Zodiaque que de larges escaliers de marbre reliaient en serpentant. En contrebas de quelques temples se trouvaient divers autres bâtiments, bibliothèques, arènes, habitations ou ateliers à l'abandon. A plusieurs mètres au-dessus de la dernière maison se tenait le Palais du Pope, bâtisse aux proportions impressionnantes que flanquaient d'autres constructions destinées à accueillir une partie du personnel du dirigeant du Sanctuaire. Le Palais du Pope était lui-même surplombé par le Mont Etoilé, qui constituait le point culminant du Sanctuaire et dont le sommet était de temps à autre masqué par les nuages environnants.
L'embarcation toucha délicatement le ponton. De concert, les deux hommes sautèrent sur le bois qui gémit à peine quand ils y atterrirent. Le Cancer s'éloigna promptement cependant que Charon enroulait la corde au plus proche piquet de bois.
« Merci pour la causette, Armando. »
Le Sicilien emprunta les escaliers de bois menant sur la plage de graviers qui crissèrent sous ses tennis noirs. Encore quelques mètres, et il reprendrait pied sur une terre vraiment ferme. Atteignant le sol de marne, il accéléra le pas. Sa marche précédente, plus longue que prévue, l'avait considérablement retardé, le Pope devait sans aucun doute s'impatienter de la venue de celui qui devrait censément être présent depuis plusieurs heures. Encore que tout un chacun était, de longue date, habitué à l'absence de ponctualité chez le pensionnaire de la quatrième maison. Son inexactitude quant à la tenue des horaires était proverbiale — une tare qu'il partageait avec Milo. Prestement, il fonça à travers les bâtisses, dos voûté, tête rentrée dans les épaules, regard planté au sol. Surtout, ne regarder personne. Et ne pas céder à l'appel des cuisines qui diffusaient leurs effluves à travers l'Enceinte Sacré. Ses pas le conduisirent au pied de l'escalier menant au premier temple. Il se ravisa cependant au moment où son pied s'apprêtait à effleurer la première marche. Son retard était par trop important pour qu'il choisisse de l'allonger en entreprenant la traversée des douze maisons. Il contourna le pied de la colline au sommet de laquelle se dressait la maison du Bélier pour emprunter une porte qui semblait mener au cœur même du massif. Le long couloir qu'il arpenta le conduisit à une immense grotte naturelle éclairée pas des néons fixés au plafond. Le long des murs de la cavité sous-terraine se trouvaient moult portes d'aluminium trahissant la présence d'ascenseurs, expression d'une mesure prise il y a plusieurs années par le Pope et qui avait pris la décision de faciliter à tous l'accès aux temples du Zodiaque ainsi qu'au Palais du Pope. Chaque ascenseur permettait ainsi à tout un chacun un accès libre et grandement facilité à toutes les bâtisses situées dans les hauteurs du Sanctuaire.
Armando se dirigea dans un coin de la grotte, là où se trouvaient les élévateurs réservés à ceux de sa caste. L'attente fut brève après qu'il eut appuyé sur le bouton d'appel. Il s'engouffra dans l'ascenseur, grimaçant légèrement en écoutant la musique que crachaient les enceintes – la trompette de Louis Armstrong bientôt relayée par la voix pleine d'Ella Fitzgerald, une autre des lubies du Pope.
L'ascenseur le mena directement au cœur du Palais. Il marcha en direction de l'entrée principale suite à quoi il prit un des escaliers menant au quatrième étage, presque entièrement composé des appartements et du bureau du Pope. Quelques secondes plus tard, il frappait à la porte du bureau, se retrouva face au Pope.
« C'est à cette heure-ci que tu te pointes, Armando ? » Le Cancer n'aurait su dire si l'altération dans la voix profonde de son supérieur était due à une fatigue extrême ou une lassitude devant sa propre inconstance.
« Bah ! Tu me connais, Kanon, jamais capable de respecter un horaire à la lettre. »
Ce disant, il porta ses pas jusqu'à la commode en bois de chêne. Remplissant deux verres de scotch.
—T'as une de ces têtes, Kanon. » ricana-t-il, peut-être un poil trop longtemps, en s'affalant sur un siège faisant face au bureau du Pope.
« Bons Dieux, Armando ! Tu es encore défoncé ?
— J'ai peut-être rempli ma pipe deux ou trois fois pendant la traversée — bon, d'accord, plus quatre ou cinq. Roméo est assommant, tu sais.
— Et tu as augmenté la dose d'opium que tu mélanges à ton tabac. » C'était un constat.
L'outremer vitreux s'assombrit.
« Tu sais pertinemment pourquoi, Kanon. Ne fais pas semblant, pas toi, pas vu ce que je dois faire. »
Le Pope se renfrogna, d'un geste de la main, il balaya les reproches.
« Ok, Armando, mais prends garde, quand même. Tu sais bien que j'ai encore besoin de toi.
— Oui, tu as besoin de moi, Kanon. C'est justement ça, le problème.
— Tu es le seul sur qui je puisse encore me reposer pour ce genre de mission...
— Pas la peine de continuer, le coupa Armando. Je sais ce que tu vas dire, tu sais ce que j'en pense. Peut-on y faire quelque chose ? Non. Fin de la discussion.
— Reste encore pour toi le rapport que tu me dois.
— Quoi ? Je suis là, non ? Devant toi, en un seul morceau. Ça te suffit pas comme rapport ?
— Ne fais pas l'idiot avec moi, Armando. » Un voile sombre avait soudainement recouvert le vert malachite de ses iris. « Tu dois le faire, un point c'est tout. Chaque mission fait l'objet d'un compte-rendu, pour les archives, cela a toujours été comme ça. Sinon... enfin, tu connais Mû...
— Et depuis quand t'as quelque chose à foutre de son avis ? Surtout de son avis à lui. T'as eu besoin de son feu vert quand t'as planté son maitre ?
— Armando, bordel ! »
L'Italien s'enfouit profondément dans le fauteuil. Devait-il continuer son jeu de provocation, ou se plier aux ordres du Gémeau ? Devant l'expression congestionnée de ce dernier, il choisit la seconde option. Fatigue et colère ne faisaient jamais bon ménage, surtout chez un individu tel que Kanon. Lui qui, dix-neuf ans auparavant, n'avait pas hésité à priver le Sanctuaire de son dirigeant, mais aussi de son Chevalier des Gémeaux légitime.
« Comme tu voudras, Kanon, souffla-t-il, j'irais dicter mon rapport au Grand Gardien des Archives. Autre chose ? »
D'un geste de la main, le Grec, lui signifia son congé. Armando se leva et sortit.
Alors qu'il reprenait son chemin en sens inverse au sein du Palais, il faillit, absorbé dans ses pensées, télescoper un individu qui arpentait les couloirs. L'italien releva la tête. Bud. L'Asgardien ne perdit cependant pas le contrôle de lui-même.
« Regarde où tu marches Armando.
— Tu peux parler, Bud. Je te rappelle qu'il faut être deux pour se rentrer dedans. Toi non plus, tu ne regardais pas où tu allais. »
Bud ne releva pas, inutile d'entrer dans le jeu de l'Italien quand ce dernier semblait en verve.
« Tu reviens des appartements de Kanon ? Comment se sent-il ? Le ton de la voix cachait des notes de soucis.
— Extenué, et sur les nerfs, par-dessus le marché. Pas prêt à recevoir qui que ce soit. Mais bon, puisque c'est toi...
— Tu ne m'en voudras pas de te fausser compagnie, coupa-t-il brusquement. Je présume que tu as tout un tas de choses à faire. »
Les deux hommes se considérèrent un court instant, le bleu sombre du regard de l'Italien se confrontant à celui, plus pâle de Bud, avant qu'Armando ne se remette en marche après avoir acquiescé.
Quelques minutes de plus, et le Cancer se retrouva dehors. Offrant son visage au soleil, il joignit ses deux mains dont il fit craquer les articulations dans un geste devenu commun au fil des années. Il sentit son estomac gargouiller légèrement. Farfouillant dans les replis du manteau qu'il n'avait pas encore quitté, il en retira le fruit de son dernier larcin. La pomme, quand il la tira d'une des poches cousues, avait fait tomber son paquet de tabac. Tour à tour, il considéra ses deux possessions. Finalement, il remisa la pomme, ramassa son paquet de tabac et bourra pour la énième fois son brûle-gueule de ses doigts jaunis. D'un pas tranquille, il descendit les marches, en direction de la maison du Bélier.
Son brûle-gueule de nouveau allumé, Armando descendait les premières marches séparant le Palais du Pope de la maison des Poissons. Son malaise grandissant à chaque pas atteignit son paroxysme lorsqu'il se retrouva en plein cœur du douzième temple. Pour toute consolation, son propriétaire en était absent.
Comme à chaque fois, il accéléra le pas dans le but avoué de sortir au plus vite de l'imposant temple des Poissons. Une fois dehors, son cœur, qui s'était emballé, retrouva peu à peu un rythme convenable. L'air chaud qui courait sur son visage, et l'opium qu'il insufflait dans son organisme eurent l'heur d'apaiser son âme.
Le reste de la traversée ne fut qu'une simple formalité. Tout un chacun paraissant vraisemblablement vaquer à diverses occupations n'ayant pas pour objectifs d'importuner Armando ou de s'enquérir de la bonne marche de sa mission.
Tout juste avait-il ressenti un léger malaise au sein des ruines de la dixième maison, inoccupée depuis plus de quinze ans. Une tristesse lancinante et familière, de celle qui n'interpelle qu'un bref instant avant de disparaître de nouveau. De celle qui semble faire peser sur les esprits le poids de la culpabilité, culpabilité de ne plus être en mesure de la ressentir aussi intensément et profondément qu'auparavant.
Parvenu au temple du Cancer, il jeta son manteau ainsi que son baluchon qui vinrent se loger pêle-mêle dans un des recoins de l'immense bâtisse.
Il fut soulagé en voyant se profiler au loin la maison du Bélier. Plus que quelques instants, et il pourrait enfin retourner dans ses appartements, prendre une douche et se prélasser tandis qu'une des servantes dédiée à son temple masserait ses lombaires endoloris, empreinte dont le temps l'avait gratifié, lui rappelant constamment qu'il n'avait plus vingt ans. En son for intérieur, il espérait que Mû ne le retint pas trop longtemps. Le Bélier, qui assurait conjointement avec Camus la garde et la conservation des Archives du Sanctuaire pouvait par moments se montrer trop pointilleux, pour ne pas dire franchement enquiquinant. A un point tel qu'il lui arrivait parfois même d'agacer certains de ses comparses qui se pliaient pourtant volontiers à l'exercice fastidieux des rapports.
Armando pénétra dans le temple du Bélier, pour constater que ce dernier était tout ce qu'il y avait de plus vide. Mû devait se trouver dans la bibliothèque, bien entendu. Le Sicilien pesta, il avait cet endroit en horreur. Continuellement plongé dans la pénombre, le lieu bénéficiait en outre d'un air rendu sec en vue de garder les ouvrages – livres et autres rouleaux anciens – à l'abri de la moisissure. Une mesure conservatrice qui n'empêchait cependant pas ces derniers de dégager une forte odeur de renfermé. En outre, l'endroit grouillait de chats – animaux qu'il avait en horreur en raison de son allergie –, vestiges des temps reculés où les Anciens s'en servaient pour chasser rats et souris menaçant les ouvrages.
Il s'apprêtait à gagner le lieu situé dans un renfoncement de la montagne à côté de la première maison quand une voix familière résonna dans son esprit. Mû.
« Mû ? T'es où bon sang ?
— Dans mes appartements à t'attendre, Armando. Si tu pouvais te hâter, je n'ai pas toute la journée, et Kanon m'a enjoint à recueillir tes impressions au plus tôt. »
Armando quitta la maison du Bélier afin de se rendre dans les appartements de Mû qui étaient attenants. Devant ces derniers, il croisa Kiki, le disciple de son confrère qui le salua prestement avant de s'éloigner de lui en courant. En voyant la turbulence dont faisait preuve le jeune garçon de onze ans, Armando se félicita de ne pas avoir à porter semblable fardeau. De fait, Mû était le seul membre des Chevaliers d'Or à avoir jamais possédé un apprenti à même de succéder à son maître. Un fait qui ne laissait pas d'interpeller certains dignitaires du Sanctuaire s'inquiétant de ne pas voir la relève pointer le bout de son nez.
En pénétrant dans les appartements du Jamirien, il s'aperçut que le désordre de la bibliothèque s'était à peu de chose près exporté chez le Bélier. Il trouva ce dernier attablé à son vaste bureau où s'empilait çà et là pléthore de livres tandis que Mû avait le nez plongé dans l'écran de son ordinateur, théière fumante à ses côtés. Il releva la tête lorsqu'il sentit la présence du Sicilien à ses côtés. Ce dernier avait des traits tirés encadrant ses yeux vitreux et arborait un air ronchon signifiant son envie de ne pas se trouver là.
« Bon, qu'on finisse ça au plus vite. J'ai autre chose à faire que me retrouver ici en ta compagnie.
— Dans ce cas que dirais-tu de commencer dès à présent ? »
Mû se leva pour rejoindre sa cuisine. Le soleil, qui filtrait par une persienne en hauteur éclaboussa le Jamirien de sa lumière, découpant son corps fin qui vint se projeter vers Armando. Il réapparut avec une tasse en porcelaine qu'il remplit de thé à l'attention de son hôte. Le Sicilien saisit la tasse ainsi tendue. Ses narines frémirent en humant le breuvage brûlant, fragrance ou se mêlaient des arômes de pomme et de cannelle. Il fit mine d'ingurgiter quelques gorgées, avant de poser le récipient sur le rebord d'un meuble à l'entour.
Il abolit prestement l'espace qui le séparait de son pair, pour se placer légèrement en retrait de Mû à qui il commença à dicter le déroulement de sa mission, en prenant bien soin de rien omettre afin de ne pas avoir à goûter les conséquences de ses oublis.
Il y avait fort longtemps que le Sanctuaire ne jouait plus de rôle de premier plan dans la vaste mécanique du monde contemporain. Progressivement, les dirigeants des nations avaient pris le parti de ne plus faire appel aux services des êtres extraordinaires de Grèce pour régler certaines affaires des plus délicates. Ce qui ne les empêchait pas de garder un œil actif sur les faits et gestes du Sanctuaire – dans la mesure de leurs moyens.
Ainsi les guerriers du Domaine Sacré en était-il désormais réduits à quelques actions ponctuelles conduites par les immenses réseaux d'information conjoints du Sanctuaire et de la Fondation Graad. Ou à quelques missions dans le but de garder l'île du regard du monde extérieur, quand des groupuscules ou individus peu scrupuleux ou trop curieux se piquaient de la fantaisie de mettre leurs nez un peu trop près des affaires du Sanctuaire.
Le rapport d'Armando fut bref et efficace. Bien que détestant cet exercice, il avait, en tant que principal exécuteur des ordres de Kanon, pris l'habitude de résumer au mieux les missions qu'il accomplissait.
Le Sicilien poussa un soupir de soulagement en voyant le Bélier mettre ce qui ressemblait fort à un point final sur le document de son ordinateur. Ne resterait plus qu'au gardien des Archives à traduire en anglais ledit rapport initialement tapé en grec.
« Tout ceci est parfait, Armando, commença Mû. Je pense que tu peux regagner ta maison. »
Armando se racla la gorge, forçant le Jamirien à lever la tête vers lui. Un éclair de compréhension traversa instantanément le regard de Mû quand il prit conscience de la posture de l'Italien qui trahissait son expectative.
« Armando, fit Mû en secouant la tête. Est-ce que tu t'aperçois que ta consommation n'a cessé d'augmenter au cours des derniers mois ? »
Le Cancer grommela une réponse qui pouvait à peu près tout dire, de l'excuse sincère – ce qui était peu probable – à l'insulte en dialecte sicilien dont il conservait quelques reste par-devers lui et envers les années qui s'amoncelaient pour l'Italien.
« N'as-tu pas reconsidéré l'idée de consulter un ou plusieurs spécialistes ? Ou l'un d'entre nous... Shaka ou Krishna pourraient t'aider... »
Le regard noir que lui lança Armando stoppa le Jamirien dans ses recommandations. Il souffla de dépit, avant de disparaître derrière une pile de livres, se dérobant momentanément à la vue du Cancer. Il entendit une porte grincer par deux fois. Puis Mû réapparut, un sachet de plastique opaque entre les mains qu'il tendit à Armando.
« Ça ne pourra pas durer éternellement. A un moment ou à un autre, il faudra que ça cesse, je ne peux pas cautionner cela.
— Et à qui la faute sinon à vous tous ? Ça vous arrange bien, que je sois celui qui se soit sali les mains toutes ces années. Et vous êtes bien contents que ça continue ainsi. Quoique ça m'ait coûté avant et quoi qu'il continue de m'en coûter à l'heure actuelle... »
Les deux hommes furent brusquement interrompus par un bruit provenant de la cuisine. Le son d'assiettes se brisant par leur rencontre brutale avec le sol. Armando et Mû se précipitèrent dans la pièce, pour voir un vieillard hébété et passablement effrayé par le vacarme qu'il avait lui-même initié.
Vêtu, comme Mû, de l'habit traditionnel de Jamir, ce dernier était à genoux sur le sol de la cuisine, tentant de reconstituer de ses doigts tremblants les morceaux épars des assiettes brisées. A l'instar de Mû, il portait, en guise de sourcil, deux petits points rouges surplombant l'arête de son nez.
Le Jamirien approcha lentement du corps du vieillard, s'accroupit devant lui. Avec une douceur infinie, il se saisit les mains du vieil homme. L'aura que Mû déploya eut l'heur d'apaiser rapidement l'angoisse de son maître.
« Pardonne-moi, Mû, fit-il de sa voix chevrotante. Je... je...
— Ce n'est rien, maître, venez, mettez-vous debout, je vous aiderai. »
Armando se porta aux côtés de Mû pour relever le vieux Shion. A deux, ils n'eurent aucun mal pour remettre l'ancien Pope sur ses deux jambes. Si Mû hocha la tête devant le Cancer en guise de remerciement, ses yeux lilas posés sur lui n'en demeuraient pas moins chargés d'un sentiment voisin du reproche – voire de la honte.
Mû ne pouvait supporter la présence d'autrui quand Shion était dans cet état – c'est-à-dire, bien trop souvent ces dernières années. Encore moins devant les individus dont la proximité avec le Pope actuel était si patente. L'Italien saisit le désordre agitant le cœur du Bélier. Il enleva son bras de sous le coude de Shion tout en soutenant le regard de Mû. Il était conscient du malaise de la situation, pour autant, nul trouble ne se lisait dans ses pupilles outremer.
Kanon n'avait pas fait que destituer Shion de la charge de Grand Pope, près de vingt ans auparavant, il avait aussi infligé à ce dernier un supplice pire que la mort – qui aurait été souhaitable pour le vieil homme qu'il était déjà alors. L'attaque que Kanon avait portée à Shion avait profondément marqué ses chairs. Plus encore son esprit qui était désormais confus et égaré. Mal qui s'aggravait avec les années ayant transformé le fier Bélier en un vieillard valétudinaire.
« Maître Shion, interrogea Mû, où se trouve donc Kiki ? Il devait veiller sur vous. » La voix se voulait rassérénante, mais une pointe de contrariété faisait son nid parmi le miel qu'il y mettait.
« Je ne sais pas, répondit le vieillard hésitant, je lui ai dit que je pouvais manger seul.
— Vous ne devriez pas, maître. »
Armando entendit dans son esprit l'appel mental que lança Mû à l'endroit de son disciple, qui se matérialisa à leurs côtes.
Le jeune garçon arborait une expression de contrition, aveu de la faute qu'il savait avoir commise.
« Pardonnez-moi, mes maîtres. »
Le vieillard se redressa, tentant de retrouver pour un bref instant le lustre des temps jadis. Il étendit le bras, caressant avec bienveillance la chevelure de feu de Kiki.
« Reste avec lui, Kiki, lui intima Mû d'une voix dure. Il a besoin de nous, tu le sais. »
Ainsi Shion se tenait-il devant Armando, les jambes tremblantes et le corps guère plus assuré, une main posée sur la tête de Kiki tandis que l'autre demeurait accrochée au dos de Mû afin de ne pas chuter. Shion qui, en un temps, avait été un des vaillants dirigeants du Sanctuaire et qui se retrouvait à présent démuni de toute sa superbe, vestige d'un temps passé dont la débilité se reflétait dans celle de son peuple, presque éteint, et dont les trois derniers représentants se trouvaient ici, serrés les uns contre les autres dans une tentative dérisoire de redonner un peu de lustre et de fierté à leur sang exsangue.
Plus que par la pitié qu'il venait d'éprouver, ce fut l'agressivité de Mû qui le frappa de plein fouet quand les pensées du Sicilien parvinrent jusqu'au Bélier. Il se mordit les lèvres, goûtant la saveur ferrugineuse du sang qui envahissait sa bouche, en même temps que les effets désagréables que la surconsommation d'opium avait sur ses capacités.
Interdit, Armando demeura quelques secondes immobile devant Mû, cependant que derrière ce dernier, il percevait des échanges dans une langue inconnue entre le vieillard et son jeune disciple que ponctuaient de brefs éclats de rire.
Le Sicilien prenait un peu plus conscience des liens unissant les trois Jamiriens, derniers représentants apparents d'un peuple millénaire aujourd'hui disparu, sans terre autre qu'une vieille tour dans les hauteurs tibétaines. Des individus qui n'étaient pas liés par le sang, mais par une appartenance commune à un vestige du passé. Une famille.
« Armando… »
Sa voix loin de refléter la colère avec laquelle il avait fouetté Armando tantôt, s'étant parée de la défroque des suppliques. Epuisé par son long périple, exténué par les drogues, le Sicilien se saisit de cette occasion pour battre en retraite. Hochant la tête à l'adresse de Mû, il tourna les talons et entama le chemin qui lui ferait regagner ses appartements pour y goûter un repos amplement mérité.
