Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump.
Titre : Un mince espoir
Personnages : Chevaliers, Spectres, Marinas, Guerriers Divins, couples divers et variés.
Rating : PG13/T (susceptible d'évoluer en M de manière ponctuelle et non sans que je le précise d'avance).
Note de l'auteur : Il n'y aura pas de mise à jour de ma part la semaine prochaine. En cause, le rating de mon OS qui, en raison d'une scène, se révèlera être du NC-17/MA, ffnet n'acceptant pas ce type d'écrit. Cette décision pourrait surprendre, surtout sur le fandom Saint Seiya ou certaines n'hésitent pas à indiquer clairement que leur histoire est du MA (ou du MAA… bref…), mais n'étant pas dans le même état d'esprit que la plupart de ces auteurs, je préfère écouter ma conscience et être en règle avec la charte. (Et puis de toute façon, ce sera de l'hétéro, donc ça n'intéressera personne.)
Cet OS, Plus près des étoiles, se placera quelques décennies après TLC, et évoquera aussi bien Shion que Yuzuriha, et Teneo et pourra se trouver sur AO3.
A noter également que mes publications devraient être plus sporadiques jusqu'à la fin de l'année, pour cause de NaNoWriMo en novembre qui devrait me prendre une bonne partie de mon temps et m'empêchera de corriger mes textes comme je l'entendrais.
Bonne lecture pour ce chapitre !
Chapitre 2
New-York, Etats-Unis – printemps 20**
« Et où se trouve donc Monsieur Rhadamanthe, en cet instant grave qui nous agite tous ? » questionna une voix sous laquelle couvait une pointe de condescendance et que Saga crut identifier comme étant celle de Benton.
« A Chicago, répondit Saga sans se départir de son calme, pour effectuer ce que vous savez qui doit être effectué. Pour informer et rassurer les employés qui, dans un futur proche, perdront leur travail. Et pour les assurer de ma pleine et entière coopération, ainsi que de mon soutien.
— Vous semblez donc décidé à agir de la sorte ? »
« Oui, fit Saga froidement, ma décision est prise. Sans être coupable du contexte actuel qui nous aliène tous, je porte malgré tout la responsabilité de ces hommes et de ces femmes qui m'ont fait confiance. »
Saga vit Richardson se pencher vers son collègue de gauche pour lui chuchoter : « La crise, couplée à de mauvaises décisions qui nous ont mis dans la mauvaise passe que voilà. »
Richardson avait pensé être discret, il en fut pour ses frais. Les mots s'étaient échappés de sa bouche plus fort qu'il ne l'aurait souhaité, de sorte que chaque individu présent dans la pièce se retrouva éclaboussé par ses paroles. Il se redressa subitement, le rouge de la honte colorant ses joues épaisses. Un silence s'installa dans la salle, pesant, gêné.
D'un regard, Saga parcourut l'assemblée de ses directeurs assis d'un bout à l'autre de la table. Ces hommes et ces femmes, dire que chacun d'entre eux n'était pas loin de partager les convictions de Richardson quant à l'implication de leur dirigeant dans la situation de la Sarava était on ne pouvait plus proche de la vérité. Il les sentait, les reproches sourds qu'ils lui adressaient tous, rendus encore plus palpables par la proximité présente.
De colère, il serra le poing. Par tous les diables, pendant près de vingt ans, il les avait menés toujours plus haut, tous autant qu'ils étaient. Et ils l'en avaient félicité, en retour, louant le visionnaire et le gestionnaire. Et au premier revers qu'ils subissaient, aucun n'hésitait à le vouer aux gémonies ? Ils s'étaient prosternés à ses pieds, et maintenant ? Envolée, la gratitude, envolée, la reconnaissance. Fallait-il que l'on juge toujours la valeur d'une personne à l'aune du dernier acte qu'elle avait commis ? Quelle imposture, songea-t-il, tout en pensant que, malgré tout, il n'était pas le mieux placé pour leur en faire le reproche. Mais quand même, il aurait souhaité que ceux dont il s'était entouré au fil des années, et qui comptaient parmi les meilleurs experts dans leurs domaines respectifs, soient, dans un certain sens, meilleurs que lui.
« Calme-toi, Saga. » En même temps qu'un léger mal de tête, la voix de Valentine lui parvint, claire dans son esprit embrouillé, exerçant une emprise mentale sur le trouble qui l'agitait. « Ce ne sont que des hommes, comme toi, comme nous. Ils ont peur, ils t'ont laissé faire et s'en sentent également coupables. Mais il est toujours plus simple d'accuser autrui pour les fautes que nous avons commises ou que nous aurions pu éviter.
— Tu as raison, Valentine, pardonne-moi. »
Saga adressa un regard remerciant son ami de sa sollicitude tandis que ce dernier haussait légèrement les épaules.
« Bien, mesdames et messieurs, reprit Saga d'une voix plus amène, accompagnant ses paroles d'un gondolement des lèvres qui pouvait vaguement passer pour un sourire, continuons. »
La tension, palpable pendant des heures, s'était brusquement estompée cependant que la salle de réunion se vidait progressivement de ceux qui l'avaient empli de leurs recommandations – et de leurs récriminations – toute la journée durant. Par les vitres propres de l'immeuble de la Sarava, Saga observait au loin le soleil couchant, dont la course vers l'ouest colorait le firmament de reflets cramoisis. Méthodiquement, il se massait les tempes, tentant vaille que vaille de faire remonter le sang qu'il pensait avoir déserté son cerveau au fil des heures ponctuant la rencontre.
Toujours assis à la grande table de verre, Valentine observait la longue silhouette de Saga qui se découpait à quelques mètres de lui. En silence, il buvait à petites gorgées le whisky qu'il s'était servi quelques minutes auparavant. Lui aussi paraissait lessivé, mais tentait de masquer tant bien que mal sa fatigue.
« Pourquoi ne l'as-tu pas accompagné ? »
La voix profonde de Saga, brisant le silence, avait surpris le Chypriote.
« Il était parfaitement à même de s'en sortir seul. Au demeurant, il n'est pas le seul à avoir besoin de soutien, en ce moment. »
Saga s'était retourné vers Valentine, ce dernier le gratifiant d'un mince sourire que le Grec lui retourna, tous deux à peine perceptibles dans la pénombre qui commençait à gagner la pièce. Tout juste la chevelure crème du Chypriote parvenait-elle encore à accrocher quelques vestiges de lumières s'égarant çà et là.
« Je te remercie, Valentine, pour ça, et pour…
— Inutile, Saga. »
Les deux hommes s'observèrent un instant en silence. Non pas le silence né d'une gêne mutuelle, comme ceux qui avaient parsemé, pour ne pas dire rythmé, la journée mais celui que partagent deux individus qui se comprennent et se soutiennent peu importe les épreuves qu'ils auraient à traverser.
« Sais-tu quand revient Rhadamanthe ?
— Il ne devrait plus tarder, son assistante vient de m'envoyer un message pour me dire qu'il est en route. Veux-tu que je reste ? »
La question était purement rhétorique, pour autant, à la surprise de Valentine, le Grec répondit par la négative.
« Non pas que nous ayons des choses à cacher, Valentine, seulement, je ne pense pas que ce qui sortira de notre courte entrevue sera productif, voire intéressant. En plus, tu sembles exténué, même si tu essayes de le masquer. Rentre donc chez toi, dors quelques heures et oublie celles qui ont précédé, cela attendra bien demain pour que nous fassions le débriefing, tous les trois. »
Le Chypriote se leva. En d'autres circonstances, il aurait protesté, mais le ton amical de Saga masquait un ordre bien senti, aussi resta-t-il coi. Et puis, il avait raison, tous trois devaient être harassés, à commencer par lui, dont l'alcool hâtait l'endormissement. Les dieux fassent qu'il reste encore des taxis de disponibles, quoiqu'un seul suffirait. Sur le pas de la porte, il se retourna vers Saga qu'il salua d'un air las, lui enjoignant de se reposer lui aussi. Saga marmonna une promesse et lui retourna son salut alors que la silhouette dégingandée du Chypriote disparaissait dans les ténèbres.
Il soupira. Enfin seul. Non que la présence de Valentine le dérangeât outre-mesure, mais il ressentait en cet instant le besoin impérieux d'éprouver la solitude, ne serait-ce que pour les quelques minutes qui ne manqueraient pas de séparer le départ du Chypriote de la venue de Rhadamanthe. Encore que Valentine n'était pas le compagnon le plus contrariant ni le plus embarrassant. En réalité, ce dernier était parfois si discret qu'il en venait à oublier sa présence. (Presque, c'était sans compter sur les parcelles de cosmos qui, elles, ne se taisaient jamais.) Il s'était toujours demandé pourquoi, en dépit de compétences qui ne laissaient pas l'ombre d'un doute, Valentine se complaisait à rester le plus souvent dans son ombre, ou dans celle de Rhadamanthe la plupart du temps. Tous deux avaient en effet été fort étonnés lorsqu'il avait refusé le poste de directeur de la branche Europe qui lui tendait les bras et qui, devant son refus, fut attribué à un autre. Encore que cela aurait été mentir que dire qu'il n'en savait rien. Il connaissait Valentine depuis plus de trente ans, et ce dernier n'avait que très peu de secrets pour lui. Il connaissait au moins deux raisons susceptibles de pousser le Chypriote à rester à New-York.
Il reporta son attention sur le dehors. En contrebas de l'immense building de la Sarava, il vit une femme en tailleur et hauts-talons héler un taxi qui s'arrêta devant elle, sa silhouette fine s'engouffrant dans le véhicule qui démarra presque aussitôt. A quelques mètres de là, un Indien, derrière sa cuisine mobile vendait deux hot-dogs à un couple d'amoureux. Son regard quitta la large avenue pour s'élancer un peu plus loin, dans des endroits que sa vue ne pouvait percer. Les gratte-ciels qui s'illuminaient un à un, les voitures qui circulaient dans les grandes artères, réduites à de simples points jaunes et rouges s'effilochant à toute vitesse. Les lumières des lampadaires qui éclairaient Central Park. Il s'apprêtait à laisser son esprit vagabonder encore, ailleurs, plus loin, bien plus loin lorsqu'il fut brutalement tiré de sa rêverie par le bruit de pas dans la pièce, suivis d'une voix rauque qui le héla :
« Bonsoir, Saga.
— Ah, te voilà, Richard.
— Cesse de m'appeler ainsi, grommela son interlocuteur, tu sais très bien que j'ai ce prénom en horreur.
— C'est pourtant celui que tes parents t'ont donné à ta naissance, si je ne m'abuse. Richard Nelson Rhadamanthe, fils de…
— Silence ! » Dans la pénombre, Rhadamanthe soutint ce qu'il devinait être un regard amusé de la part de son ami.
« J'ai abandonné ce prénom lorsque j'ai rejoint le Sanctuaire, et que j'ai embrassé la charge de la Wyvern.
— Prénom que tu as repris en quittant ce Sanctuaire.
— Ça s'est plutôt bien passé, sinon, au cas où ça t'intéresserait.
— Vraiment ? Saga avait recouvré son sérieux.
— Oui. Enfin, les représentants des employés n'étaient pas jouasses quand je leur ai confirmé le fait que la fermeture des bureaux serait inéluctable et que la majorité des postes ne seraient pas reconduits ailleurs, mais ils ont trouvé une pointe de satisfaction perverse lorsque je leur ai expliqué qu'il en serait de même pour certains cadres et hauts-dirigeants. Ça, et la promesse de savoir les salaires assurés pendant douze mois. A ce propos, tu es vraiment sûr de toi, Saga ? Sais-tu combien ça représente ?
— Rhadamanthe, nous en avons déjà maintes fois discuté. C'est… c'est le moins que je puisse faire, hélas, même si j'aimerais de tout cœur pouvoir faire plus, agir, les sauver tous. Mais, une partie de ma fortune personnelle peut bien servir à leur assurer à tous un minimum de confort et de dignité le temps que la situation leur sourie à nouveau. Mon argent peut bien servir à…
— Apaiser la culpabilité qui te ronge ? » Devant la raideur qui s'empara de Saga, Rhadamanthe hésita un instant, avant de poursuivre, il le devait. « Je sais, Saga, nous avons aussi notre part de responsabilité, Valentine et moi-même, tu crois que je ne le sais pas ? Mais enfin, ce projet semblait tellement te tenir à cœur, peut-être pour les mauvaises raisons, c'est ça que nous n'avons pas su, pas voulu voir. Mais bon, les faits demeurent, on a merdé, Saga, on a sacrément merdé. »
Sans un mot, Saga avait quitté son poste d'observation, il aurait souhaité se perdre un peu plus dans sa contemplation méditative, mais la réalité le rattrapait. Il avait contourné la table pour se poster aux côtés de Rhadamanthe, toujours calé dans le siège qu'occupait auparavant Valentine.
« Tout cela, je le sais, fit-il d'une voix tendue, évidemment, que je le sais. Et pour être tout à fait honnête, je crois que tu as raison. Je ne sais même pas pourquoi j'ai voulu faire ça. Je pense que ça devait résolument être pour de mauvaises raisons, comme tu me le fais si justement remarquer, c'est pourquoi je ne veux peut-être pas creuser plus en avant les causes m'ayant poussé à agir de la sorte.
— Tu sais très bien pourquoi c'était, Saga. » Rhadamanthe se leva pour se diriger vers la commode en bois d'où il sortit une bouteille de whisky. Il en remplit deux verres. Il se rapprocha de Saga, lui tendant un verre que ce dernier saisit avant de le porter à sa bouche. Il grimaça lorsque le liquide ambré franchit les lisières de ses lèvres, coula le long de sa gorge.
— Mais t'es malade ! Éructa Saga. Pas ce whisky ! »
L'Anglais ne répondit rien et se posta en face de Saga. Rares étaient ceux qui pouvaient regarder Rhadamanthe dans les yeux sans avoir à lever la tête, Saga était de ceux-là. Sans sourciller il soutint le regard de son ami.
« Si vraiment tu souhaitais lui parler, reprit-il d'une voix tranquille ponctuée de pauses destinées à ingurgiter la boisson, il existait des moyens bien plus simples. Lettre, téléphone, mail, réseaux sociaux. A la limite, tu aurais même pu faire le déplacement toi-même. Je sais ce que tu ressens, ou plutôt, je pense en avoir une idée abstraite. Ça te manque terriblement, ça te mine. Tu as cru pouvoir t'en débarrasser au fil du temps, mais j'ai bien vu comment tu te traînes, depuis quelques temps. D'ailleurs, tu t'es toujours traîné comme ça depuis que… enfin, tu sais… vous…»
Le regard de Saga, dans lequel Rhadamanthe sentit s'agiter tour à tour la tristesse et une fureur contenue dissuadèrent l'Anglais de poursuivre plus en avant les paroles embarrassantes mais non moins empreintes de vérité qu'il retournait dans sa tête depuis plusieurs semaines. Il stoppa net le flot de sa litanie et posa le regard sur son verre. La conviction d'être allé trop loin, trop vite, comprima sa cage thoracique.
Saga posa sa main sur l'épaule de son vis-à-vis. Il connaissait cette pression familière et se mordit les lèvres de n'avoir pas su redresser ses barrières mentales à temps, Saga avait perçu la culpabilité quant à sa franchise.
« Ne t'en veux pas, souffla Saga, tu as parfaitement raison. A présent, tu devrais aller te reposer, tu as l'air crevé.
— Tu te fous de moi, Saga, tu t'es regardé dans un miroir dernièrement ? Dis-moi, quand as-tu dormi pour la dernière fois, hein ? Et quand je dis dormir, je ne parle pas de ces micro-siestes que tu condescends à t'accorder.
— Il me reste encore deux trois choses à faire, et après, je vais dormir un peu, promis. »
Rhadamanthe avait flairé le mensonge, mais n'en dit rien. Il leva la main gauche, enserrant quelques instants le poignet toujours tendu de Saga. Celui retira délicatement sa main de l'épaule de son alter ego, lui signifiant par là même son congé.
Les pas de Rhadamanthe le portèrent devant la porte vitrée qu'il s'apprêtait à ouvrir quand la voix profonde de Saga le retint encore un moment.
« Et passe à la maison si tu en as l'occasion. Ça fait longtemps que tu n'es pas venu, et Pandore m'a récemment demandé de tes nouvelles.
— Je ne savais pas que tu appelais encore cet endroit ta maison, pour le peu de temps que tu y passes depuis plusieurs mois. Mais compris, je ferai un détour, à l'occasion, il est vrai que je ne suis pas passé depuis longtemps. » « Et que je n'ai pas vu Pandore. » faillit-t-il ajouter.
Saga resta immobile plusieurs minutes après que les pas de Rhadamanthe se soient tus dans le silence feutré de l'immeuble où il se savait sans doute possible seul – si l'on exceptait les vigiles patrouillant sans cesse. Il se dirigea vers le bureau attenant à la salle de réunion quand il reprit ses esprits. S'asseyant à son bureau sur lequel régnait un ordre méthodique, il releva le capot de son ordinateur qui éclaira son visage fatigué. La lumière bleutée fit froncer ses sourcils noirs avant que ses yeux ne s'habituent à l'éclat. Il tapa son mot de passe, et l'écran le propulsa sur une page emplie de ce qui constituait l'embryon de ses stratégies futures.
Les narines de Valentine frémirent légèrement au sortir de l'immeuble. L'air chaud et humide, caractéristique du printemps, que d'ordinaire, il avait en horreur, lui procura un intense soulagement, après être resté des heures cloîtré à cent mètres d'altitude, sous l'atmosphère nauséabonde des reproches.
Il leva la tête au ciel, reprenant une goulée d'oxygène, les yeux fermés. Il les rouvrit sur des hétérocères s'ébattant sous la lumière des lampadaires, se frayant un chemin jusqu'aux diodes surchauffées, quitte à s'en brûler les ailes. La vue des insectes imprudents lui rappela douloureusement leur triste situation. Saga cependant lui avait conseillé d'oublier les évènements présents le temps d'une nuit, il était bien décidé à tenter d'appliquer cette recommandation.
Détournant le regard des insectes imprudents, il se dirigeait d'un pas nonchalant le long de l'avenue, en direction de ses quartiers situés à quelques kilomètres de là, le regard aux aguets, à l'affût du véhicule jaune qui le ramènerait chez lui.
Au bout de dix minutes de marche, Valentine ne put que constater, agacé, que les taxis semblaient être une denrée rare en cette soirée. Machinalement il fouilla dans la poche intérieure de son costume pour en extraire un paquet de cigarettes. Tant qu'à rester dehors, autant en profiter pour s'encombrer les poumons, activité à laquelle il n'avait pas pu s'adonner au cours de la journée. La flamme du briquet, faible et indécise – il lui faudrait songer à recharger son briquet – dansa un instant devant son visage au teint hâlé, éclairant le pâle sépia de ses yeux, avant de finalement parvenir à allumer le cylindre empli de nicotine.
Ce fut comme un signal pour le mauvais sort qui choisit cet instant, faisant surgir un taxi que Valentine héla. En grommelant, il jeta sa cigarette à terre avant de s'engouffrer dans le taxi. Là, il marmonna distraitement son adresse au chauffeur qui se mit immédiatement en route.
Alors que le véhicule venait de démarrer, Valentine perçut furtivement l'aura de Rhadamanthe se dirigeant vers l'immeuble que lui-même venait de quitter. Prestement, il masqua sa propre présence. Nul besoin que l'Anglais ne se pose de questions sur son absence qu'il ne manquerait pas de noter. Son esprit ne devait pas se concentrer sur des détails aussi futiles.
Ceci étant fait, il tenta de s'installer le plus confortablement possible dans les sièges en cuir qui, à en juger par leur état, avaient connu des jours meilleurs. Dans un geste forgé par l'habitude, il se propulsa en avant, avançant le siège passager qui empêchait ses longues jambes de prendre ses aises, le tout sous le regard désapprobateur du conducteur qui le vit faire sans mot dire. Une fois affalé sur le siège, il laissa son esprit dériver.
La nuit tombée, New York était une ville tout à fait différente. Autre ambiance, autre atmosphère, autres mœurs. Une sphère qu'il ne connaissait que trop bien, à son corps défendant, et dont il ne souhaitait goûter les plaisirs en ce jour, lui qui n'aspirait qu'à rentrer chez lui et savourer la quiétude de son appartement avec ses deux chats.
Combien de temps dura le trajet ? Il aurait été bien en peine de le dire quoiqu'il ait bien dû se passer une trentaine de minutes, temps qui séparait habituellement son logement des bureaux en temps normal. Ce fut le conducteur qui le tira de sa somnolence, son air mécontent indiquant que ce dernier n'en était pas à sa première tentative de réveil. Valentine tira de son portefeuille un billet qu'il distingua difficilement dans la pénombre, mais qu'il savait être à même de payer son trajet. Sans un mot, il quitta le véhicule alors même que le chauffeur fouillait dans sa caisse pour en extraire la monnaie qu'il n'aurait finalement pas à rendre, somme toute.
D'un pas hésitant, le Chypriote marcha jusqu'à la porte de son immeuble, composant le code, en automate. Arrivé à son appartement, sur lequel l'ascenseur donnait directement, Valentine fut brusquement assailli par deux boules de poils qui agrippèrent son pantalon de costume. Les miaulements intempestifs, synonymes d'estomac en détresse, douchèrent ses velléités de sommeil immédiat.
D'un pas las, il progressa jusqu'à la cuisine, entraîné par la sarabande de deux démons tourbillonnant autour de lui. Dans un des compartiments de son réfrigérateur, il attrapa une barquette d'aiguillettes de poulet qu'il délesta consciencieusement de leurs nerfs avant de faire venir le tout dans une poêle de téflon non-adhésif – l'estomac des matous supportant mal la graisse. La viande, cuite à point, fut disposée dans deux bols de métal noir, sur lesquels les fauves se ruèrent à l'instant même où Valentine les déposa au sol.
La fatigue, momentanément envolée, incita le Chypriote à se servir un verre de vin rouge avant de cheminer jusqu'au canapé écru. Celui-ci faisait face à l'écran plat qui, lui-même, ne se trouvait qu'à un mètre de la vitre qui lui offrait, quand l'envie l'en prenait, une vue sur la ville que certains de ses visiteurs, peu nombreux au demeurant, lui enviaient. Attrapant la télécommande, il alluma son téléviseur, réprimant sa surprise en découvrant les premières images s'offrant à lui, montagnes se jetant dans la Méditerranée, terre de son enfance.
La nostalgie enserra sa gorge. Il avait quitté la Grèce depuis si longtemps, et si précipitamment. Quant à Chypre, il n'en gardait que de très vagues souvenirs. Il n'était qu'un enfant, quand ses parents décidèrent de quitter l'île – période trouble qui voyait l'envahisseur turc imposer son joug sur certaines des terres chypriotes – pour rejoindre la Grèce. De là, le naufrage du navire sur lequel ils étaient embarqués, véritable coquille de noix au regard de l'immensité de la Méditerranée, la mort de la plupart des passagers dont ses parents. Et sa dérive. Des jours durant accroché à un morceau de l'épave, que ses parents lui avaient fait promettre de ne pas lâcher avant d'avoir touché terre.
Le destin, ou plus vraisemblablement les vents et les courants cléments l'avaient fait échouer sur une île singulière où le temps semblait s'être arrêté. Un domaine constitué de temples et d'arènes comme il n'était plus supposé en exister à l'entour de la Mare Nostrum et où vivait une population d'êtres hétéroclites, venus de tous endroits de la planète.
Certains capables d'accomplir des actions dépassant l'entendement, pouvant briser le sol de leurs pieds, couper les cieux en deux par la force de leurs poings. Un spectacle d'autant plus impressionnant pour l'enfant de trois ans qu'il était alors. Au-dessus de tous ces êtres, régnaient trois femmes, et un homme, celui l'ayant recueilli, qui se faisait appeler Grand Pope. Il lui avait assuré, en personne, qu'il ne risquait plus rien, qu'il était en sécurité. Avant d'ajouter, sibyllin, qu'il pourrait faire partie de l'assemblée des hommes et femmes d'exception qu'il avait eu tout loisir d'observer.
A partir de là, une nouvelle vie. Cadencée par les entraînements, les leçons d'histoire et de mythologie, de latin et de grec ancien qui, pontifiaient ses instructeurs, étaient aussi utiles que les exercices physiques. Et l'amitié, sentiment naissant au contact d'enfants de son âge. Mû, les jumeaux Saga et Kanon, Aiolos, l'exemple, et son petit frère Aiolia, Orphée, l'aîné, celui dont les talents le prédestinaient à la charge du Scorpion, au grand désarroi de Milo.
Valentine laissait dériver sa pensée. Son attention, troublée par le sommeil, peinait à se focaliser sur les images qu'il voyait défiler à l'écran. Ses souvenirs se confondaient avec ce qu'il percevait avec de plus en plus de difficultés : les témoignages des anciens dans un village, sagesses aux visages burinés, dispensant leur savoir sur un banc en olivier ; le sable chaud des arènes, qui s'élève et retombe quand les enfants s'entrainent ; un homme et son fils, pêcheurs, que l'on voit s'éloigner sur la mer que parcourent quelques ridules ; le chant des cigales, sous le voile vespéral qui recouvre le Sanctuaire et la fraîcheur estivale qui délie les membres douloureux, cependant que le vieux Shion leur conte les légendes des astres mouvant au cœur de la voûte céleste.
Rassasiés, les félins quittèrent la cuisine américaine à pas feutrés, arpentant l'appartement jusqu'au salon et grimpant sur le canapé où s'était endormi leur maître. En ronronnant, ils se lovèrent à ses côtés, frottant leurs tètes contre son corps chaud. Bientôt, un sommeil réparateur les gagna à leur tour.
Le lendemain
Valentine trouva Rhadamanthe aux pieds d'un des ascenseurs que ce dernier venait d'appeler. L'Anglais se retourna lorsqu'il perçut la présence de son ami, recentrant la cravate rouge qui enserrait le col bleu foncé de sa chemise. Valentine agita la tête en signe de salut, se plaçant aux côtés de Rhadamanthe. Celui-ci le considéra un instant.
« Tu sembles exténué. Tu es sûr que tout va bien ? Une mince inquiétude pointait sous les prunelles soufre.
— Ouais. Je me suis juste endormi sur le canapé, j'ai la nuque en compote. Et puis, il y avait un truc sur la Méditerranée à la télé, hier, j'ai rêvé du Sanctuaire toute la nuit.
— Ah.
— Tu l'as dit. »
Le timbre de l'élévateur résonna tandis que les portes en aluminium brossé s'ouvraient devant les deux hommes.
« Tu pourras toujours piquer du café à Saga, fit Rhadamanthe en entrant dans l'ascenseur. S'il y a bien un truc dont il ne manque jamais, c'est bien de ça.
— De ça, d'alcool…
— Et de soucis. »
Les trois minutes que durèrent la montée, accompagnée de la trompette de Louis Armstrong, ne furent qu'une conversation banale au cours de laquelle chacun exposa brièvement à l'autre les évènements de la journée d'hier. Il n'était pas nécessaire d'entrer dans les détails plus que nécessaire, les décisions prises de concert par les trois dirigeants de la compagnie, ainsi que leurs conséquences avaient été débattues et pesées de longue date.
Parvenus au dernier étage de l'immeuble, là où se trouvaient leurs bureaux respectifs ainsi que celui de Saga, ils cheminèrent vers la pièce où était censé se trouver le Grec, et trouvèrent ce dernier affalé sur son bureau, devant son ordinateur encore allumé, une tasse de café froid à son côté. Allongé sur une de ses joues, son visage tout entier disparaissait sous la masse de cheveux ébène du PDG de Sarava et d'où s'échappait un léger sifflement revenant à rythme régulier.
« Ce n'est pas comme s'il ne m'avait pas promis d'aller dormir, lâcha Rhadamanthe dans l'esprit du Chypriote.
— Au temps pour moi et ma fatigue, n'est-ce pas ? »
Abolissant la distance le séparant du bureau, Rhadamanthe avança en direction de son ami, posa sa large main sur l'épaule du Grec, commençant à le secouer, d'abord doucement, puis avec plus de fermeté voyant que ce dernier semblait décidé à rester prisonnier de son sommeil sans rêves. Saga finit par sursauter, ses yeux cernés clignotant sur cette réalité nouvelle et pleine de lumière s'offrant à lui, avisant le sourire que lui adressait Rhadamanthe.
« Tu sembles en forme, Rhadamanthe. J'aimerais en dire autant de toi, Valentine, Charybde et Scylla t'ont encore mené la vie dure ?
— Vous vous êtes donné le mot toi et Richard, non ? »
Il se dirigea vers la machine à café située sur la commode près des meubles de rangement du bureau, ignorant au passage le regard noir dont le gratifia Rhadamanthe. Dans une petite tasse il fit couler un café court qu'il déposa sur le bureau de Saga, ce dernier s'en saisissant avidement. Un deuxième suivit, très court, qu'il avala d'un trait sans prendre la peine d'y ajouter un morceau de sucre.
« Mes chats se portent très bien et ne m'ont pas dérangé de la nuit.
— Tu m'étonnes, répondit Rhadamanthe qui tentait de chasser la grimace qu'avait fait naître sur son visage la vision du Chypriote buvant le breuvage amer, vu comme tu les chouchoutes, ils ne risquent pas de moufter. Il est bien loin temps où leurs pitreries leur avaient mérité les noms dont ils sont affublés.
— Lorsque la faim les tenaille crois-moi, ils sont toujours aussi turbulents. J'en ai encore fait l'expérience hier. Un pantalon de plus que je vais devoir jeter ou donner aux bonnes œuvres.
— Passionnant, fit Saga d'un ton léger, mais nous allons peut-être passer aux choses sérieuses. »
D'un geste, il les invita à passer dans la grande salle de réunion. Ayant enjoint son assistante de ne pas les déranger le temps que durerait l'entrevue, il les suivit.
Le Chypriote était déjà assis à sa place habituelle, relevant le capot de son ordinateur, dépliant des feuilles devant lui. L'Anglais, lui, était toujours debout. Il était aisé de deviner ce qui lui trottait dans la tête.
« Je vous sers un verre, messieurs ? »
D'un pas décidé, Rhadamanthe s'était dirigé vers le bar se trouvant dans un coin de l'immense salle de réunion.
« Avec plaisir, répondit Saga, à condition que tu ne refasses pas le coup d'hier. »
Devant l'air interrogateur de Valentine, Rhadamanthe se sentit obligé d'apporter quelques éclaircissements. Enfouissant la main dans le bar, il en sortit une des nombreuses bouteilles. En verre mince et fragile, de forme spiralée enchâssée sur une plaque d'or fin faisant office de socle et sur laquelle était gravée une phrase en gaélique écossais. Elle contenait un liquide d'ambre profond dans lequel toute lumière semblait se perdre irrémédiablement. Reconnaissant le contenant, le Chypriote hocha la tête d'un air entendu, cependant que le souvenir du contenu abaissait ses paupières. Nostalgie.
« La bouteille achetée pour fêter notre premier succès, reprit Rhadamanthe de sa voix rauque. Et tous ceux qui ont suivis. » Pour en signifier le nombre, symbole d'une croissance continue pour la compagnie, il l'agita légèrement. Elle était plus qu'entamée, vidée aux trois-quarts près de vingt ans après son ouverture. Consommée en maintes occasions, entre eux trois uniquement, et avec parcimonie. Chaque gorgée valant à elle seule une fortune considérable. Coût exorbitant justifiant amplement l'arôme succulent, divin, de l'élixir.
« Au point où nous en sommes, fit Saga lugubre, je pense qu'il serait de bon ton de la remplir à nouveau, au moins jusqu'au goulot, si ce n'est plus. »
En silence, Valentine branla du chef, en signe d'assentiment.
« Allons, messieurs. » L'Anglais avait respectueusement replacé la bouteille pour se saisir d'un whisky de valeur moindre, emplissant trois verres, de manière raisonnable. « Saga, ce n'est pas par inconscience ou légèreté, ni par provocation que je t'avais servi ce whisky. Mais pour te détacher, ne serait-ce qu'un instant, de tes pensées moroses. Ce whisky, ce whisky ! Il me rappelle tout ce que nous avons accompli depuis que nous avons foulé le sol des Etats-Unis. Exploits que nous serions encore en mesure de réaliser, vous le savez. On va rebondir, c'est une certitude. Et tant pis si les autres ne croient pas en nous. De toute façon, dans quelques mois, ils nous mangeront à nouveau dans la main comme ils l'ont toujours fait. Ils le font déjà, incapables qu'ils sont de trouver les solutions qui nous sortiraient de l'impasse. Tout repose sur nos trois paires d'épaules, une fois de plus, ça a toujours été le cas. L'âme de cette société, c'est nous. »
Le grand sourire de Rhadamanthe qui découvrait ses dents gagna peu à peu les deux Méditerranéens. D'abord timides et hésitants, ils s'élargirent, à l'instar de celui du grand Anglais.
Le soleil déclinait dans l'horizon, décidant les trois compagnons à conclure une longue séance aux résultats mitigés.
« Bon, fit Valentine en se levant de son siège, il sera toujours temps d'affiner tout cela demain. »
Il rangea ses affaires, enfilant sa veste noire par-dessus sa chemise blanche.
— Il sera même toujours temps lundi. Demain, vous passez à la maison, interdiction de refuser. Rhadamanthe, Pandore a déjà vu tout ça avec Thétis, vous n'avez rien de prévu, tu n'as rien de prévu, voilà qui règle la question. »
Rhadamanthe grogna son assentiment cependant que Valentine hochait la tête.
« Partant pour un verre histoire de clore la semaine convenablement, Valentine ?
— Donnez-moi juste le temps de ranger ça sur mon bureau... commença Saga
— Tu n'es pas convié, Saga. Tu as une épouse à aller voir. Et n'ose même pas comparer ta situation à la mienne, je te prie. Mes retrouvailles avec Thétis se sont très bien passées, hier.
— Elle t'a malgré tout remonté les bretelles à cause de mon comportement, n'est-ce pas ?
— Tu ne t'attendais quand même à ce que Thétis reste de marbre devant le spectacle d'une Pandore délaissée, pas vrai ? »
Les deux hommes s'affrontèrent du regard, la joute ne dura toutefois qu'un instant avant que Saga n'abdique devant la vérité se faisant jour, portée à bout de bras par son ami. L'Anglais tourna les talons, rejoignant Valentine qui avait déjà pris le chemin de la porte, saluant Saga d'un geste de la main, laissant le Grec debout, en plein milieu de l'espace, seul et dépité.
Quelques minutes plus tard, un bruit l'alerta. Reconnaissant le timbre de la sonnerie de son téléphone portable, il se précipita dans l'autre pièce. Tout juste eut-il le temps de lire le nom de l'appelant que le son s'éteint. Il pesta. Machinalement, il rappela. La tonalité se fit entendre l'espace d'une seconde. Une voix grave, suave nonobstant le léger accent allemand qu'il percevait encore en dépit de toutes ces années se succéda à son oreille. Il se rapprocha d'une des fenêtres, son verre à la main. Tout d'un coup, toute trace d'abattement l'avait déserté. Savourant l'élixir, il s'abîma comme à son habitude dans la contemplation de New-York, goûtant la conversation de son épouse tandis qu'en contrebas, il observait ses deux amis descendre l'avenue en quête d'un taxi.
