Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. L'univers et les personnages Saint Seiya : The Lost Canvas sont copyright Shiori Teshirogi/Akita Shoten, TMS Entertainment LtD and Weekly Shonen Champion. L'univers et les personnages Saint Seiya, Episode G sont copyright Megumu Okada/Akita Shoten and Champion Red.
Titre : Un mince espoir
Personnages : Chevaliers, Spectres, Marinas, Guerriers Divins, couples divers et variés.
Rating : PG13/T (susceptible d'évoluer en M de manière ponctuelle et non sans que je le précise d'avance).
Note de l'auteur : Trois mois et demi entre deux chapitres, c'est long. Poster un chapitre deux ans après sa rédaction, ça l'est encore plus et donc, navré pour le retard et je puis vous assurer que le chapitre 4 arrivera bien plus rapidement.
Après une si longue absence sur Un mince espoir, je devrais me contenter d'une simple note d'excuse, mais la nature particulière de ce chapitre, ou plutôt ce qui y est joint m'oblige à faire un peu plus long que prévu. Comme vous pourrez le voir en bas de cette note, une piste musicale a été composée spécialement pour ce chapitre, par ayun et qui, je l'espère, sera susceptible de vous plaire – en tout cas, moi, je l'ai énormément aimé de par sa beauté quelque peu mélancolique. Ayun, qui est depuis peu musicien professionnel n'est pas seulement talentueux, il est aussi brillant, en témoigne ses autres compositions qui, immanquablement, m'évoquent tout un tas d'images et d'émotions diverses. Je profiterai donc de ce chapitre pour vous proposer ce qu'il a eu la gentillesse de composer pour ma fic, et je ne peux que le remercier encore et encore pour être, en quelques notes, parvenu à saisir avec autant de finesse et d'exactitude l'ambiance d'UME.
NB : Pour les lecteurs de ffnet, le lien est disponible sur le chapitre posté sur AO3.
Bonne écoute et bonne lecture.
Chapitre 3
Principauté d'Asgard – printemps 20**
La neige abondait sur la forêt dense de la principauté d'Asgard. Les flocons, tourbillonnant, s'ébattaient en tous sens, entre les conifères dont les feuilles bruissaient de concert. Un vent glacial, venu de l'est, s'engouffrait dans les frondaisons, faisant remonter une odeur d'humus jusqu'à la canopée. Loups, ours, cerfs, seigneurs du bosquet, filaient ventre à terre, à la recherche d'un abri salutaire. Hôtes apeurés des bois, lièvres, renards, écureuils fuyaient à l'approche des bourrasques, trouvant, vaille que vaille, un repaire dans lequel se terrer.
Près de là, le palais Valhalla, siège des monarques de Polaris dédiés au culte d'Odin, endurait en silence la fureur des éléments. Quelle que soit la saison, ces territoires subissaient les vents et les neiges. De partout, les fenêtres et les poternes avaient été closes, empêchant le froid marmoréen de pénétrer en les murs de la citadelle millénaire.
Dans une des salles principales où l'âtre brûlait intensément, des servantes s'affairaient autour d'une table. Prodiguant aux convives nourriture et boisson. A un bout de la table se tenait Siegfried, intendant d'Asgard. De sa voix rocailleuse, il ordonnait à l'une des servantes plus de lumière pour éclairer la pièce que la tempête grondant à l'extérieur plongeait dans la pénombre.
« Quel sale temps, une fois n'est pas coutume. » gronda Thor, le massif Asgardien saisissait dans sa main un morceau de pain noir.
Siegfried acquiesça : « Ce ne sera sans doute pas aujourd'hui que nous verrons Mime. J'ose espérer qu'il renoncera à poursuivre sa route plus en avant et trouvera un endroit où pouvoir s'abriter.
— Moi, j'ai confiance en Mime, je suis certaine qu'il parviendra jusqu'à nous avant la fin de la soirée. »
Thor et Siegfried tournèrent des visages bienveillants vers la jeune fille aux cheveux d'or. L'intendant d'Asgard esquissa un sourire. Nul doute ne venait voiler la voix de Brynhild, pas plus que l'inquiétude ne venait altérer le bleu pur de son regard. Si semblable à celui de ses parents, si semblable à celui de sa tante, songea Siegfried avec amertume.
Derrière les barrières mentales, Thor perçut la mélancolie de son vieil ami, ce mal-être teinté d'aigreur qui s'attachait à ses pas depuis quinze ans. Il tapota du plat de sa large main sur la table.
« Brynhild a raison, Siegfried. En dépit de son manque d'expérience, Mime est un grand guerrier. Souviens-toi, de toi, de moi, à son âge, nous aurions fait de même sous une tempête bien plus ardente, simplement pour prouver notre valeur. Brynhild est jeune, elle aussi, elle ressent, avec plus d'acuité la conviction qui habite Mime.
« Et puis, il n'est pas le fils de Forkel pour rien. Il a su prendre la succession de son père et mériter la charge de Benetnasch. Il viendra, j'en suis convaincu. »
Délaissant le bois martelé par son battoir, il étendit son bras à l'autre bout de la table, ébouriffant le casque d'or de la jeune fille qui, en retour, le gratifia d'un sourire lumineux, dévoilant ses fines dents ivoire. La scène eut l'heur de réchauffer le cœur de l'intendant, qui les observait, pensif, grattant distraitement sa barbe blonde parsemée çà et là de fils blancs.
« Tu vois, Siegfried, le morigéna la jeune fille, Thor y croit, lui. Tu es toujours tellement sinistre. » La seconde phrase s'éteignit sur un éclat de rire qui résonna contre les murs de la salle.
Siegfied écarta les bras en signe de reddition.
« Si au moins je pouvais le joindre. Mais par ce temps, c'est impossible, déjà qu'en temps normal... En attendant, Thor, ne mange pas tout, puisque Mime doit arriver. Et n'oublie pas que les trois autres ne nous ont pas encore rejoints. Enfin, laisses-en pour Kassa. Anya doit encore être en bord de mer.
— Elle compte encore y rester une bonne partie de la journée, je présume.
— Oui. Aussi ai-je envoyé Fenrir pour la raisonner – ce qui semble impossible –, ou, à tout le moins, lui tenir compagnie. »
Thor hocha pensivement la tête cependant qu'il mastiquait une bouchée de saumon aux pommes de terre. En face, Brynhild enroulait distraitement une mèche de ses longs cheveux autour de son doigt.
Anya s'était perdue depuis des heures dans la contemplation de l'Etang sombre – cette parcelle de la mer en bordure de la principauté d'Asgard devant son appellation à la teinte obscure qu'affectaient les eaux en cet endroit. Le casque de son baladeur qu'elle avait posé sur ses oreilles l'isolait des bruits extérieurs. La musique, lancinante, tout en aidant la dérive de son esprit, ne rendait pas pour autant atones ses six autres sens.
Derrière elle, une présence. D'abord lointaine et qui, peu à peu, se rapprochait d'elle. Il ne pouvait s'agir que du guerrier d'Epsilon, nul autre que lui ne savait masquer sa présence mieux que lui. Et nul autre qu'elle ne savait mieux détecter la présence d'autrui. A pas de loup – les habitudes qu'avait prises Fenrir depuis sa jeunesse faisant que, sans même s'en rendre compte, il cheminait constamment de la sorte –, il avançait, sans un bruit, seuls les infimes changements de poids à la surface de la glace trahissaient sa présence. Le vent léger qui venait du palais Valhalla pour s'écraser contre le dos d'Anya ne charriait pas l'odeur de Fenrir. Oui, indétectable, ou peu s'en fallait.
Parvenu au bout de la banquise, contre laquelle la mer stationnait quelques mètres en contrebas, L'Asgardien se planta au côté d'Anya, qui ne lui condescendit pas un regard. Se penchant, il posa sa main sur son épaule qu'il agita. Lentement, elle tourna la tête en sa direction, un air de contrariété peint dans son œil sinople, nul doute, songea Fenrir, que l'autre caché sous une mèche châtain clair luisait du même éclat. Sans perdre contenance, il prit la parole.
« Siegfried m'a enjoint de te ramener au palais. Sachant la chose impossible, j'ai cru bon de t'apporter de quoi te réchauffer quelque peu. »
Il agita la couverture écrue qu'il avait apportée avec lui, considérant d'un œil circonspect l'accoutrement de la jeune femme : chandail grisâtre qui, dans un temps reculé, fut noir, jean délavé – usé – aux genoux, bottes noires en fourrure.
Anya agita la tête, en un signe qui feignait l'incompréhension, espérant que le casque sur les oreilles et une attitude peu avenante feraient fuir l'importun. Elle en fut pour ses frais. De sa main libre, il mima un geste l'enjoignant à retirer son casque. De mauvaise grâce, elle obtempéra.
« Que me veux-tu ?
— T'apporter ceci. »
Anya le considéra un bref moment avoir de partir d'un bref éclat de rire.
« Comme si j'avais besoin de cela, loup des steppes ! Tu n'as pas vu comment toi, tu es habillé ? » Elle avait raison, vêtue de bottes, d'un pantalon beige et d'un pull noir, Fenrir n'était, somme toute, guère plus couvert que son vis-à-vis.
« Je suis né, et j'ai grandi ici, Anya. Dans le froid, dans les forêts sombres avec mes loups. Ce temps, j'ai appris à m'en accommoder, aujourd'hui, il ne m'affecte plus. Toi, tu viens d'Algérie...
— De Kabylie. Que crois-tu, Asgardien ? Que ces contrées sont les seules à connaître le froid ? Grossière erreur. Je suis moi aussi née et ai grandi dans des territoires où l'hiver pouvait être glacial. Je n'ai rien à apprendre de ta part.
« Et puis, tu sais pertinemment qu'il ne fait pas aussi froid ici que dans le reste du domaine d'Asgard. »
La jeune femme avait raison, concéda Fenrir. Asgard supportait depuis des temps immémoriaux un climat marmoréen. Territoire sacrifié, disaient les légendes, pour permettre au reste de la Terre de vivre sous des cieux plus cléments. Un culte plus ancien que les dieux eux-mêmes et sur lequel Odin était venu se greffer. Pour autant, la banquise près de l'Etang sombre n'avait jamais été menacée par la fureur des éléments s'abattant sur Asgard. Car sur cette banquise, Poséidon avait marqué son empreinte dans les temps mythologiques, faisant de ce lieu un des points de passage vers son Sanctuaire sous-marin.
Anya haussa les épaules, coupant cours aux réflexions de Fenrir, elle déclara.
« Peu m'importe, je resterai ici.
— Alors laisse-moi te tenir compagnie, Dragon des Mers, fit-il en s'asseyant près d'elle.
— Toi, Fenrir d'Alioth, recherches la compagnie d'un de tes semblables ? » La Kabyle manifestait un étonnement sincère. « Les bruits de couloir ne mentent pas, depuis la mort de tes loups, tu n'es plus le même homme. Ou plutôt commences-tu à devenir un peu moins loup, et un peu plus homme. »
Anya sentit Fenrir se raidir à ses côtés. Consciente d'être allée trop loin, elle se tut et le silence s'installa entre les deux êtres. Trois ans auparavant, la jeune femme, était parvenue à Asgard après avoir décroché la charge du Dragon des Mers à ses seize ans. Son entraînement, tout comme les circonstances qui avaient conduit la jeune Kabyle au service d'un dieu étaient demeurés obscurs pour tout un chacun, ayant refusé d'en jamais parler à quiconque. Néanmoins, elle s'était instantanément présentée aux portes d'Asgard. Elle n'avait rien non plus voulu dire des raisons qui l'avait poussée à préférer le domaine du Nord au Sanctuaire de Grèce. En dépit de l'obligation incombant à tout dépositaire d'une charge divine de se présenter au Sanctuaire et d'y rester pour une durée d'un an, elle n'avait point été forcée par Siegfried à se plier à cette récente tradition instaurée par le Pope Kanon. Comme on pouvait s'y attendre de la part de Siegfried, sa rancune envers certains restés au Sanctuaire était assez forte pour prendre le risque potentiel d'avoir à affronter leur ire.
« Tu attends toujours un signe ? »
Anya esquissa un sourire, loin de se complaire dans le silence, l'Asgardien n'hésitait pas à le rompre. Pour qui le connaissait, même depuis peu d'années, voilà qui était surprenant, tant Fenrir avait coutume de fuir, comme faire se peut, le contact d'avec ses semblables, fussent-ils du même ordre que lui.
« Toujours, Fenrir, toujours, répondit-elle tandis que ses mains enlacèrent ses genoux.
— C'est toujours la même chose, Anya. Et ça dure depuis que tu es arrivée ici. Ne t'es-tu jamais demandé si tu n'attendais pas une chimère ?
— Bian et Io ont emprunté ce chemin, à ce qu'on m'a dit, il y a quatorze ans. Il les avait appelés et ils ont répondu, suivant les traces de leur dieu en plongeant dans l'Etang sombre.
— Bian et Io étaient fous ! Poséidon n'a plus d'existence tangible en ce monde ! Pas plus qu'Hadès ou Athéna... pas plus qu'Odin...
— Et pourtant, tu es devenu un Guerrier Divin, toi, Fenrir le loup solitaire. »
Fenrir serra le poing. Non, il n'avait jamais aimé cette Terre, ni les êtres qui la peuplaient, si ce n'étaient la forêt d'Asgard et ses loups. Quand il avait suivi Hilda et sa garde au Sanctuaire, il avait abandonné ses compagnons et les terres dans lesquelles il s'était toujours senti chez lui. Et l'impression de déracinement fut telle, qu'il pensait ne jamais pouvoir y survivre. Sans doute serait-il néanmoins demeuré au Sanctuaire, si Freyja n'avait pris la décision de quitter l'île pour toujours afin de retourner en Asgard, dix-neuf ans auparavant. Non, il n'avait jamais rien aimé ici-bas, ou si peu de choses. Et pourtant, il la possédait, cette charge de Guerrier Divin qu'il avait acquise voilà tant d'années auparavant. Il savait, sans oser se l'avouer, que sa rencontre avec une jeune Hilda de Polaris – alors que lui-même n'était qu'un adolescent – perdue en plein cœur de la forêt d'Asgard, à la merci des prédateurs nocturnes, ne devait rien au hasard. Peut-être Odin, dans un dernier sursaut, avait-il orchestré cette rencontre.
« Oui, tu as raison, reprit Fenrir en secouant légèrement la tête.
— Cela signifie donc qu'il nous reste à tous un mince espoir. Pour Io et Bian d'être revenus auprès de leur dieu, pour moi de l'atteindre un jour, et même pour toi de… »
La Kabyle s'était interrompue. Elle avait tourné la tête vers Fenrir qui l'observait, une lueur d'incrédulité au fond de ses iris ambrées.
« Que se passe-t-il, loup des steppes ? » Elle avait tenté la bravade pour masquer, bon an mal an, son trouble.
« Rien du tout, répartit l'Asgardien. Au fond, c'est toi qui dois avoir raison, je présume. »
A quelques mètres d'eux, dans l'Etang sombre, les deux compères virent passer une ombre fugace qui déforma la surface des eaux. Avant de disparaître aussi prestement qu'elle leur était apparue.
Une rafale fondit à travers les bois, giflant Mime en plein visage. Instinctivement, il serra les dents et resserra plus encore les pans de son manteau qui, pour épais qu'il était, peinait à garder son corps à l'abri du froid.
Avançant de quelques mètres, exercice ardu s'il en était tant les trombes ralentissaient drastiquement son allure, il trouva une rangée de sapins aux troncs épais derrière lesquels il se cala dans l'espoir de trouver un peu de répit. Il dirigea une main tremblante à travers les doublures de fourrures, trouva une poche intérieure dont il tenta d'y extirper son téléphone. La tentative lui prit de longues secondes engoncés dans les gants de laine, ses doigts étaient par trop gauches pour se saisir de l'objet désiré. Il parvint néanmoins à accomplir sa mission. L'écran luisait devant ses yeux et, pour un peu, il aurait perçu la faible mais douce chaleur qui émanait des diodes de l'écran du téléphone, étincelle dans la nuit noire où il s'était égaré. Il fixa l'appareil, à la recherche de l'information désirée. Aucun réseau.
Il soupira, Siegfried allait sans doute le tuer. Et il aurait raison. S'il y avait bien une chose que le Guerrier d'Alpha détestait plus que le manque de ponctualité, c'était bien l'inconscience de la part de ceux dont il avait la charge. Il l'entendait déjà d'ici, pontifier sur le fait que le nombre de Guerriers Divins, déjà plus que restreint, ne pouvait souffrir que ceux restants bravassent le danger envers et contre tout. Et derrière les récriminations de Siegfried, la sollicitude mâtinée de reproches de Thor, et la moue sardonique de Kassa, et la froide indifférence de Fenrir et Anya.
Sous le hurlement des vents, il entendit un bruit de pas feutrés que la neige étouffait, en même temps qu'il perçut une présence non loin de lui. Il jaugea l'aura de l'inconnu, faible et inoffensive, de celle de ces individus parmi les plus communs, de la majorité immense des êtres vivants existant sans conscience aucune de l'univers vivant et s'agitant dans les tréfonds de leur corps.
Avec mille précautions, afin de ne pas effrayer l'inconnu, Mime sortit de sa cachette improvisée. L'homme s'immobilisa à quelques mètres de Mime lorsqu'il le vit, il se raidit un instant avant que la présence paisible du Guerrier Divin ne fasse taire ses craintes. Il était de quelques centimètres plus grand que lui, nota Mime pour lui-même, et plus large d'épaules également quoique légèrement corpulent, signe que les années avaient altéré sa silhouette jadis plus imposante. Vêtu d'un accoutrement similaire à celui de Mime, manteau et bottes de fourrure épaisse, il portait en outre une chapka sombre qui descendait sur ses joues couvertes de barbe. Contrairement à lui, l'inconnu ne semblait pas souffrir outre-mesure du froid agressant chaque partie du visage de Mime.
« Que faites-vous ici ? Demanda lentement l'homme massif en face de lui.
— Je ne suis rien d'autre qu'un pauvre voyageur en route pour le palais Valhalla, mais que la tempête a surpris et la nuit égaré. »
L'homme hocha la tête d'un air entendu. Avait-il pris la peine de se demander si Mime disait vrai ou non ? Mais après tout, qui serait assez fou pour se risquer à braver un tel temps sans une raison tangible.
« Ma ferme se trouve non loin d'ici. Si vous le souhaitez, je peux vous offrir le gîte pour la nuit. Nul homme, quel qu'il soit, ne devrait rester seul, le soir, sous des cieux si peu cléments. Venez avec moi.
— Mille mercis, fit le jeune homme en effectuant une courbette.
— Ce n'est rien, répondit l'autre. Je m'appelle Rambert.
— Mime, pour vous servir. »
Les deux hommes cheminèrent de concert, Mime s'attachant aux pas de son hôte sans le perdre de vue.
« Que faisiez-vous seul dans la forêt ? » demanda Mime qui trouvant la marche longue, s'était résolu à tromper son ennui dans la conversation.
Rambert ne répondit, ne lui condescendit pas le moindre regard. Le jeune homme se renfrogna sans mot dire. En d'autres circonstances, il aurait fait remarquer à l'impudent sa conduite de rustre avec tout le mépris de noble dont il était capable, mais pour cette fois-ci, il décida de rester coi.
« Mon chien. Une bande d'individus sinistres sévit depuis plusieurs mois, volant bétail et récoltes. A moi, ainsi qu'à certaines fermes alentour. Mon chien avait repéré plusieurs de ces voleurs et est parti à leur poursuite. J'ai voulu le suivre, mais très vite, il m'a semé. Je l'ai retrouvé à deux kilomètres de là. Les deux pattes arrière coincées dans un piège à loups que les braconniers ont dû installer. » Mime frissonna, Rambert était seul. « Il était fichu, j'ai préféré soulager les souffrances de cette pauvre bête. Ma fille risque d'être triste, elle connaissait l'animal depuis qu'elle était enfant
— Je suis navré pour vous.
— C'était une brave bête. »
Rambert suivi de Mime continua de marcher, guidant ce dernier à travers la forêt quand apparut à leurs yeux une lueur orangée qui allait en grandissant au fur et à mesure qu'ils progressaient.
« Voici ma ferme. » dit simplement Rambert, il désigna les minces édifices qui commençaient à se dessiner dans l'obscurité.
Tout autour de la ferme se dressait une barrière de bois, destinée à empêcher les animaux de s'échapper. A sa grande surprise, Mime vit des arbres fruitiers parsemer le jardin : des pruniers, des poiriers et des pommiers. Rien que de très ordinaire, même sous ces latitudes, des lacs magmatiques dormant sous les terres asgardiennes. Ces mêmes cavités qui, parcourant la principauté comme un pouls régulier, permettaient au palais Valhalla de demeurer au chaud, ou à d'anciens combattants comme Hagen de s'y entraîner. Il y avait en outre une maison, de taille modeste, dont les fenêtres laissaient filtrer une lumière orangée, la même que celle qu'il avait aperçue de loin. Accolée à la maison se tenait un édifice plus grand, sans doute la ferme à proprement parler et dans laquelle moutons et vaches, poules et oies, devaient dormir.
Toujours devant lui, Rambert ouvrit la porte de sa maison. Une douce chaleur en sortit, éclaboussant le Guerrier Divin qui ne put qu'à grand-peine retenir un soupir de plaisir. Il pénétra à son tour dans la chaumière, laissant derrière lui le froid d'Asgard, savourant la chaleur du foyer qui brûlait dans l'âtre. A son grand étonnement, la demeure était plus vaste que ce que l'extérieur laissait paraître. La porte en bois ouvrait sur la pièce à vivre, grande et pourvue de meubles rudimentaires. Une table, quelques chaises et des tableaux de paysages tristes accrochés çà et là sur les murs. Seul le foyer dans lequel du gros bois brûlait en craquant égayait quelque peu le tout, prodiguant dans l'espace une agréable fragrance qui s'échappait des branches se consumant.
Devant les deux hommes se trouvait une embrasure, devant conduire, d'après Mime aux chambres. A leur gauche se tenait une autre ouverture, la cuisine, comme lui expliqua Rambert.
A peine entré, l'homme se délesta de ses oripeaux, qu'il balança sur une rangée de tabourets, invitant Mime à faire de même. Il ne se fit pas prier. La peau, libérée de plusieurs épaisseurs d'habits n'en était devenue que plus sensible à la chaleur évanescente s'étalant dans la pièce, déliant ses membres fourbus, réchauffant ses extrémités congelées. Il eut un hoquet de surprise lorsqu'il sentit son sang circuler de nouveau à travers ses artères.
Alertées par le bruit de pas des hommes près de la porte d'entrée, deux femmes émergèrent de la cuisine. L'âge de la première, et la ressemblance manifeste de la seconde – ainsi que leur présence en ce lieu – renseigna Mime sur l'identité des deux individus.
« Ma femme Ditgarde et ma fille Daghild. » fit simplement Rambert.
De nouveau, Mime se présenta à elle tout en se courbant légèrement. L'indifférence de la jeune fille à son égard contrastait avec la lueur d'étonnement qui habitait le regard de la mère.
C'était une femme d'une quarantaine d'années, grande et solide, et dont le temps consacré à s'occuper de la ferme de son époux n'avait en rien altéré le charme. Malgré une jupe rouge et un tablier marron de tissu grossier, les cheveux blonds, attachés derrière la tête en un chignon fait à la va-vite et l'éclat de ses yeux azur trahissaient les vestiges de la beauté de Ditgarde. Derrière elle, Daghild portait sur elle la vénusté de sa mère dont elle détenait l'héritage sur ses cheveux et au fond de ses yeux. Tout au plus les traits un peu plus durs de son père étaient-ils arborés çà et là sur son visage. Présence bien mince pour qu'elle constitue une tare en soi. Elle était, à l'instar de ses parents, vêtue pauvrement, robe grise élimée et chaussures de cuir.
Mais leurs accoutrements respectifs n'étaient pas en mesure de masquer le port altier que tous trois affichaient, ainsi que la grâce qui semblait émaner de chacun de leurs gestes.
Derrière Mime, la voix profonde de Rambert répondit à la muette interrogation de Ditgarde.
« Un voyageur égaré que j'ai recueilli dans la forêt. Il passera la nuit ici.
— Ne crains-tu pas qu'il ne s'agisse là d'un voleur ? » déclara Ditgarde sans ambages.
Rambert secoua la tête.
« Ils ne s'aventurent pas dehors par ce temps. »
La femme opina du chef, visiblement convaincue par les explications de son époux. Son sourire à l'endroit de Mime se fit instantanément plus avenant, dégageant une chaleur qui pénétra les chairs du jeune homme.
« Et Heimdall ? » questionna à son tour la jeune femme.
Les yeux azur de Rambert se durcirent tandis qu'il déglutit un « Non. » sec. Un voile sombre embruma les yeux de la jeune femme et ses épaules s'affaissèrent d'un pouce. Puis sa mélancolie se dilua dans l'instant passé tandis que le moment présent la vit reprendre la maîtrise d'elle-même.
« C'était une brave bête. » lâcha-t-elle.
Outre la phrase, identique, l'oreille musicale du Guerrier Divin perçut la similitude entre la voix du père et celle de la fille. Echo parfait, à une octave de différence, de la formule entendue tantôt.
Ditgarde chercha derrière elle la main de sa fille qu'elle trouva, et tenta d'enserrer dans une étreinte destinée à exprimer sa sollicitude. Mais la jeune femme se déroba. Fixant son père, elle déclara.
« Un couvert de plus pour notre invité ? Après cela, j'irais dresser le lit de la troisième chambre. »
Rambert signifia son assentiment d'une voix monocorde. Comme des automates, les deux femmes tournèrent les talons pour rejoindre la cuisine d'où s'échappait un fumet dans lequel se mêlaient viande et légumes. Dans un même élan, Rambert se détourna pour prendre place à table, où l'attendait un pichet de terre cuite rempli d'hydromel. Il invita Mime à se joindre à lui mais ce dernier déclina la proposition pour prendre place devant la cheminée, au plus près de la source de chaleur.
Son regard s'échappa par la fenêtre. La tempête continuait de faire rage, et les flocons s'ébattaient en tous sens, tels des étoiles colériques filant sous une voûte éthérée. Au-dehors, les arbres fruitiers supportaient les bourrasques en silence et sans trouble apparent. Leurs branches, frêles et éparses n'oscillaient qu'à peine alors que le vent les assaillait.
Mime perçut dans le lointain le bruit de pas de Daghild qui disposait les couverts aux quatre coins de la table avant de se diriger vers la chambre qu'occuperait le jeune homme pour la nuit, à la faveur de la bonté de ses hôtes.
Les minutes s'égrenèrent pour Mime dont l'esprit avait momentanément quitté le corps, tentant de se frayer un chemin à travers le tumulte et les nuages. Là où le ciel était clair et piqueté d'étoiles. Mais les vents capricieux le maintenaient en suspens, là où la fureur grondait, et son esprit contrarié n'avait de cesse de refluer vers son enveloppe charnelle, avec une douleur renouvelée comme à chaque fois qu'il faisait usage de son cosmos.
Il reprit pied dans la réalité tandis que Daghild, qui avait achevé ses tâches, prenait place auprès de son père qui lui servit un verre d'hydromel qu'elle but à petites gorgées. Il secoua énergiquement la tête, se débarrassant des dernières scories oniriques l'habitant.
Il fouilla dans son sac, en extirpant sa harpe qui reposait dans son carcan de cuir. Il en défit les lacets et sortit l'objet qu'il mania avec une précaution extrême.
Ses longs doigts fins parcoururent avec délicatesse les boyaux composant les cordes. La gamme monta dans le silence de la pièce, légère et cristalline, si l'on exceptait toutefois une légère discordance au niveau de la corde de mi, constata Mime qui fronça ses sourcils blond vénitien. A l'aide d'une clef d'accord, il tendit la corde jusqu'à ce le son de cette dernière devienne apte à rendre sa gamme parfaite.
« Joue encore pour nous, Mime. »
La voix de Rambert lui parvint, absente et monocorde.
Le jeune homme se leva, calant sa harpe au creux de son épaule. Ses doigts parcoururent le cordage dont il tira une mélodie aiguë, requiem mélancolique et lancinant.
Les yeux fermés, l'esprit rivé sur l'exercice de son art. Il ressentait chaque vibration de corde que le bois de l'instrument restituait en l'étouffant. Il semblait paisible et immobile. Pourtant, à l'intérieur, son corps bouillonnait et son cosmos déferlait à l'intérieur de ses chairs, s'entrechoquait en vagues furieuses aux lisières de son être. Il ressentait avec une acuité décuplée la tangibilité de son existence, les murmures sourds et colériques de son univers.
La mélodie s'interrompit brusquement lorsque la réalité reprit ses droits. Le parquet grinçant par endroits sous les pas de Ditgarde, les bras encombrés d'une casserole fumante. Quand le fumet vint en louvoyant flatter les narines de Mime, celui-ci ne put, à son corps défendant, réprimer le bruit que produisit son estomac.
En quelques enjambées, le Guerrier d'Eta rejoignit la table, prenant place en face de Rambert, Daghild à sa droite. Cependant, Ditgarde s'employait à disposer la braisière au milieu des convives. Ceci étant fait, elle en ôta la cloche, laissant l'odeur envahir un peu plus la pièce. Se saisissant d'une louche, elle servit à tous quatre des portions du plat. Ditgarde qui prit place avec les trois convives sonna le début du dîner.
Mime était affamé. Dans son orgueil, il n'avait pas songé à prévoir assez de nourriture dans le cas où le blizzard le surprendrait. Ce qui, à son grand dam, s'était produit. Aussi avait-il erré des heures durant, sans rien à manger, le ventre vide et un désarroi teinté d'une rancune envers lui-même chevillé au corps.
Aussi était-il en train d'accueillir comme une bénédiction le met qui s'offrait à lui. Le plat, qui mêlait viandes de bœuf, de porc et d'agneau était accompagné de choux, d'asperges, de haricots et de pommes de terre. Le tout était agrémenté d'ail et d'oignon, ainsi que d'herbes en tout genre.
Ses hôtes, put percevoir Mime tandis qu'il avait le nez plongé dans son assiette paraissaient ingurgiter la nourriture de façon machinale. Un comportement qui ne laissa pas de l'étonner. A plus forte raison qu'il ne s'agissait pas de la première fois qu'il observait pareil phénomène parmi les trois membres de cette famille. Comme si leur conscience collective n'était que la simple résultante d'un ensemble supérieur qui les dirigeait et les réprimait dans leurs individualités.
Il leva les yeux, ayant senti un regard posé sur lui avec insistance. Ditgarde regardait le jeune homme avec un sourire qui étirait un des coins de ses lèvres. Ses pupilles amarante s'écarquillèrent de surprise et, pendant un bref instant, la question de savoir si Ditgarde avait intercepté le fil de ses pensées le tarauda. Le sourire de son hôtesse s'élargit, suscitant dans la poitrine de Mime la même impression que tantôt. La sensation d'être enveloppé d'une douce chaleur qui apaisait son âme et faisait taire ses tourments, et l'impression que, pendant un bref instant dont la durée semblait tendre vers l'infini, rien, absolument rien n'était en mesure de lui advenir qui pourrait lui causer du tort.
« J'ose espérer que ce modeste repas est à ta convenance, jeune Mime, fit-elle de sa voix grave.
— Plus que vous ne sauriez l'imaginer, madame. Les cuisines de feu mon père ne seraient en mesure d'égaler le met dont vous venez de me gratifier.
— Ton père est mort. » Mime tourna la tête vers Daghild. Pour la première fois, la jeune femme semblait s'adresser directement au Guerrier d'Eta qui hocha la tête en réponse.
« Tu m'en vois navré, intervint Rambert.
— Ne le soyez pas, Rambert. Mon père est mort, mais ce qu'il m'a légué en héritage – non pas seulement ses terres et sa fortune – constitue un bien parmi les plus précieux qui soient à mes yeux. Héritage auquel je m'efforce, chaque jour qui passe, de rendre honneur, de sorte qu'il continue de vivre en moi, lui, ainsi que les convictions en lesquelles il avait placé sa vie et sa foi.
— Tu sembles être une personne de bien, jeune Mime, déclara Rambert d'un ton dans lequel semblait percer une pointe de fierté qui eut l'heur de serrer le cœur de Mime.
— Le compliment est pris comme un honneur de votre part. Sans vous pour m'accueillir en vos murs, nul ne sait où je serais à l'heure qu'il est. Probablement étendu dans la forêt, mon corps sans vie servant de repas aux loups et aux corbeaux. Votre ferme fut pour moi une bénédiction.
— Une ferme qui est dans notre famille depuis près de quatre cents ans, fit Daghild de sa voix cristalline. Mon père est d'ascendance noble mais il y a environ cent ans de cela, les gens au service de nos ancêtres qui tenaient cet endroit sont partis. Et le fils cadet du seigneur de cette époque décida de s'y installer pour continuer à faire vivre ce lieu. Mon père et moi-même descendons de cet homme.
— Voici un acte bien noble, déclara Mime, tandis que, tour à tour, il regardait Daghild, Rambert et Ditgarde.
— Nous nous efforçons de contribuer à ce que les actions de notre ancêtre trouvent un but et puissent se perpétuer de génération en génération. Telle est notre conviction à nous.
— Et pourtant, reprit Rambert à la suite de sa fille, je serais le dernier exploitant de cette ferme.
— Ne dis pas cela, père ! Je suis résolue à poursuivre, à ta suite.
— Tout comme je suis résolu à te voir retourner à Stockholm au plus vite, Daghild.
— Mes études peuvent attendre, père. Avec les braconniers qui hantent la forêt, toi et mère ne savez plus où donner de la tête, je me dois d'être présente et vous assister. Et puis, tiens-tu tant que ça à aborder ce sujet devant notre invitée qui ne manquera pas de s'ennuyer ? »
Mime piqua un fard devant la remarque de la jeune femme qui partit d'un éclat de rire. Sa bonne humeur contamina ses parents qui affichèrent tous deux un sourire.
Une fois de plus, des questionnements confus vinrent s'agiter à la lisière de la pensée de Mime. Tout au long de l'échange, les personnalités respectives de ses hôtes semblaient avoir brusquement ressurgi pour s'exprimer en toute liberté et indépendamment de la conscience collective qui avait tantôt posé sa marque sur les comportements des trois individus dont il goûtait l'hospitalité et savourait la conversation.
La suite du dîner se déroula de façon tout à fait naturelle, dans un échange entre les quatre convives que ponctuaient des silences de temps à autre, lorsque cette étrange torpeur s'emparait à nouveau de ses hôtes.
Quand le ragoût fut terminé, Ditgarde quitta la table avec la casserole cependant que Daghild enlevait couverts et plats. Elles revinrent de la cuisine avec cuillères, couteau et petites assiettes en bois pour Daghild deux gâteaux constituant le dessert pour Ditgarde.
Gaufres au gruau d'avoine et gâteau glacé aux baies polaires furent disposés sur la table. Pour la deuxième fois, Mime ne put masquer l'extase que connurent ses papilles en goûtant aux desserts. Il planta son regard dans celui de Rambert, affichant par là même sa franche reconnaissance. Ce dernier partit d'un éclat de rire avant de remplir de nouveau le verre du jeune homme d'hydromel.
Le repas terminé, tous quatre s'installèrent au coin du feu. En faible remerciement, Mime les réjouit du son de sa harpe. Par un miracle qu'il ne sut véritablement expliquer, il joua ce soir avec un niveau de virtuosité qu'il n'avait que très rarement atteint. Il sentait dans son corps la douce chaleur diffusée par les mets qu'il avait engloutis et l'hydromel qu'il avait consommé plus que de raison, incité qu'il le fut par Rambert. Pour autant, l'ivresse dont il était la victime ne faisait que décupler sa sensibilité aux éléments intimes dont il était entouré. Pour ce soir, juste pour ce soir, il souhaitait se sublimer, et il aurait été bien en peine d'expliquer d'où lui venait pareille volonté. Simplement, il se sentait en ces brefs instants investi des mêmes sensations qu'avaient dû ressentir certains de ses prédécesseurs scaldes, quand ces derniers exerçaient leur art devant une assemblée de Dieux réunis en un lieu pour offrir à un mortel l'opportunité de régaler des êtres divins des sons qu'il tirait de son instrument.
Ce soir-là, des mélodies anciennes s'élevèrent de la harpe du jeune Mime, tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques tantôt épiques, tantôt désespérantes. Il évoqua en ces lieux les épopées des héros d'Asgard luttant pour la sauvegarde du monde, l'histoire des Dieux qui peuplaient jadis les Cieux et leur chute crépusculaire dans une bataille qui s'étirait sur des siècles et des siècles, les amours contrariés, entre amants déchirés.
Il joua jusqu'à ce que les cordes de boyau usassent ses doigts fins et continua néanmoins. Il joua jusqu'à ce que, fatigués par la nuit qui avançait et repus par les mélodies de Mime, ses hôtes ne se décidassent à gagner leurs chambres respectives. Mime fut le dernier à quitter la pièce, restant encore quelques secondes debout, devant le feu dont les braises en s'éteignant se drapaient d'une couleur cramoisie qui allait en tirant sur le noir. Après quoi il rangea sa harpe dans son étui de cuir et alla se coucher à son tour.
Mime sentit une présence comme il se retournait dans son lit. Daghild se tenait là, son corps nu se découpant dans la pénombre. Nul bruit ne l'avait alerté de sa venue, ni la porte, ni le plancher n'avaient signalé la présence de la jeune femme au Guerrier d'Eta. Elle s'était contentée… d'apparaître. Daghild se glissa dans les draps, se rapprochant de Mime dont le sang affluant aux tempes, embrouillait son esprit étonné.
« Aime-moi, Guerrier Divin. »
Des sentiments contradictoires agitèrent les pensées du jeune homme. Respecter son hôte en se gardant des avances de la fille de Rambert ou céder à l'appel de ce corps chaud qui se pressait contre lui, l'incitant à la luxure.
Il céda.
Son corps s'approcha de celui de Daghild, leurs lèvres se saluèrent. Les mains de Daghild parcouraient le corps brûlant de Mime, ses épaules, son torse, son aine. Les doigts de Mime s'enroulèrent dans la chevelure blonde de son amante, ses narines s'enivrèrent de son odeur. Elle dégageait une odeur de roc et d'humus, de feuille morte et d'eau glacée.
Les caresses se firent plus pressantes, les baisers, plus passionnés, s'explorant l'un l'autre, dans les parties diverses de leurs corps respectifs. N'y tenant plus, ils se fondirent l'un dans l'autre, ventre contre ventre, lèvres qui s'aventuraient, sur le cou, sur les épaules, sur la gorge.
Mime ressenti l'extase du moment partagé, l'exacerbation des sens qui se diluaient dans l'être de Daghild. Son étreinte, lente et passionnée s'accéléra sous l'effet des exigences de la jeune femme.
La jouissance vint le cueillir au détour d'une poussée et il se déroba, roulant sur le côté. Epuisés et extatiques, leurs cages thoraciques se soulevant à intervalles réguliers avant de retrouver peu à peu un rythme moins effréné. Encore légèrement tremblante mais néanmoins apaisée, Daghild vint se blottir contre le corps encore bouillant de son amant. Mime passa son bras par-dessus son épaule, enroulant la jeune femme qui, gagnée par l'épuisement, sombra dans le sommeil.
Mime demeura encore de longs instants en éveil, se gorgeant de l'odeur des cheveux de Daghild avant que, impérieuse et irrésistible, la fatigue ne le gagne à son tour.
« Lève-toi ! Guerrier Divin ! »
Une voix féminine et éthérée lui parvint dans le lointain, là où il était resté reclus dans la douceur de ses songes. L'ordre avait eu l'heur de le tirer du sommeil.
Sur son corps, il sentait ici et là des brûlures qui lui procuraient une étrange sensation de bien-être. De la main, il chercha à son côté un corps qu'il pensait trouver là. Mais ses doigts se refermèrent sur le vide. Il ouvrit les yeux pour constater qu'il demeurait seul dans le lit où il avait dormi.
Bon an mal an, il se leva, enfila ses habits qui se trouvaient au pied du lit. Dans un effort qui lui parut surhumain, il s'efforça de rassembler les souvenirs épars du soir précédent. Mais déjà, sa mémoire s'étiolait et les réminiscences d'alors disparaissaient de sa pensée. Le désarroi le saisit un instant, mais la perte des évènements récents la fit disparaître, et seul un mince questionnement ténu le taraudait quant aux tenants qui l'avaient conduit en un tel lieu.
Il passa son manteau sur ses épaules et quitta la hutte minuscule où il avait résidé pour la nuit. Avant de passer le pas de la porte, il s'immobilisa. Une étrange fragrance, mélange d'émanations minérales et végétales avait brièvement retenu son attention. Il tenta de se concentrer sur cet effluve mais, en dépit de ses efforts, il échoua à la capter de nouveau. Croyant à un délire issu de son imagination, il sortit.
Dehors, un cheval à la robe immaculée se tenait devant lui. Sans attaches, libre de circuler, il paraissait néanmoins attendre le Guerrier Divin. Il laissa ce dernier l'approcher, flatter son encolure et le monter. Paisible et docile, la monture n'en était pas moins vive et énergique. Et, rapidement, son galop porta Mime au-dehors de la forêt.
A quelques kilomètres de là, il vit se profiler devant lui la silhouette imposante du palais Valhalla où l'attendaient – et à n'en pas douter avec impatience – Siegfried et ses compagnons.
