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Chapitre 4

Vienne, Autriche – printemps 20**

Laureline jeta un discret coup d'œil sur la scène où étaient disposés les instruments. Derrière le rideau masquant l'orchestre, elle devinait les auditeurs gagnant leurs sièges respectifs, et la rumeur sourde manifestant leurs échanges à mi-voix.

Elle retourna dans l'arrière-salle, l'esprit fébrile, l'estomac noué. Dernière arrivée dans l'orchestre philharmonique, la jeune violoniste expérimentait également pour la première fois un concert au sein de la Salle dorée du Musikverein. Rêve d'enfance que tout musicien en herbe était susceptible de caresser dès lors qu'il prenait conscience de son talent, et pour qui jouer dans ce cénacle représentait l'aboutissement de travaux éprouvants.

Louvoyant à travers ses confrères qui s'entretenaient de vive voix, elle atteignit une table dressée, s'empara d'une bouteille d'eau fraîche. Se retournant pour embrasser la pièce du regard, elle se heurta à Johann, imposant altiste de l'orchestre, colosse bedonnant au visage bourru. Ce dernier lui sourit, massant distraitement l'épaule de la jeune Suissesse. Elle porta son regard jusqu'au sien, exprimant à l'Allemand entre deux âges une certaine forme de gratitude.

« Je te prie de m'excuser, Johann, fit-elle dans un allemand fébrile. Je dois être quelque peu impressionnée par l'évènement à venir. Vous autres avez l'air si détendus. »

Elle pensait dire vrai, considérant les traits relâchés de son vis-à-vis qui lui souriait et la lueur pétillante cachée derrière ses sourcils broussailleux. Un rire bref fit tressauter sa carcasse cependant qu'il englobait la salle du regard.

« Regarde autour de toi, lâcha-t-il. Toute concentrée que tu es sur tes propres peurs, tu oublies de prêter attention aux comportements des autres. Tous sont angoissés, même les plus expérimentés d'entre nous. »

Laureline suivit son conseil, balayant l'ensemble de la pièce pour s'apercevoir que Johann disait vrai. Tous et toutes portaient sur leurs mines des signes manifestes de tension – plus ou moins visible. Un détail cependant frappa son attention.

« Eux quatre ne semblent pas affectés le moins du monde. »

Un mince sourire déforma les lèvres de Johann cependant qu'il hochait la tête en silence. Le regard du vieil alto suivit celui de la jeune femme. Observant en silence deux hommes, debout à quelques mètres d'eux, devisant tranquillement avec le donneur de la. Cheveux courts pour l'un, mi-longs pour l'autre, Albérich, le chef d'orchestre, et Sorrento, le flûtiste, ne paraissaient pas le moins du monde souffrir de la pression accablant leurs pairs.

De même, leurs deux amis se tenaient assis à distance respectable. Minos, un sourire aux lèvres, tourné sur sa chaise, entretenant Rune qui se tenait de face, bras croisés et yeux fermés.

« Ces quatre-là ne sont pas comme le reste d'entre nous, se contenta d'expliquer Johann. A vrai dire, je les admire autant que je les envie. D'être imperméables comme ils le sont à ces tensions qui précèdent notre arrivée sur scène. Et pourtant, quelle pression ils portent sur leurs épaules, chacun, plus qu'aucun d'entre nous. »

Laureline opina du chef. Elle avait ressenti la pointe de jalousie accompagnant la remarque de l'altiste et, à son corps défendant, elle ne pouvait s'empêcher d'épouser une partie les sentiments de son aîné.

Au loin, la tête de Minos se détourna de son ami qui, pour sa part, souleva ses paupières, dévoilant ses iris parme. La Suissesse retint un hoquet de surprise lorsqu'elle réalisa qu'elle était l'objet de l'attention des deux hommes. Vivement, elle se détourna, tandis qu'une gêne l'étreignit. Ayant surpris la scène, Johann ricana brièvement avant de retrouver un semblant de sérieux.

« Bien, le temps est venu pour nous de faire une fois de plus nos preuves sur scène. »

La jeune violoniste suivit l'orchestre se dirigeant sur scène tout en s'efforçant de masquer son trouble. Elle manqua de sursauter lorsqu'elle sentit une présence parvenir à sa hauteur. Elle tourna la tête, avisant Sorrento qui la considérait avec bienveillance.

« Tout se passera bien. »

La remarque, pour futile qu'elle fût, allégea une partie de l'angoisse de la jeune femme.

Leur arrivée, à tous, fit taire d'un seul tenant la rumeur de la Salle dorée qui se mua en un léger murmure. Elle prit place à quelques mètres de Minos qui, après le chef d'orchestre, occupait la position la plus importante. Elle s'empara de son instrument, cependant qu'elle observait en silence les comportements de ses pairs : Minos caressant en silence les cordes de son violon, Albérich, agacé, qui n'était pas encore apparu devant le public, remettant en place son nœud papillon pourtant parfaitement ajusté, ce qui eut l'heur d'allumer dans les pupilles de Sorrento une lueur d'amusement.

La même impression, fugace et persistante venait l'envahir en ces instants précédant leur représentation au public. Cette perméabilité qu'elle possédait à l'encontre des habitudes récurrentes de ses pairs, tout autant de moyens de tromper l'angoisse, ou de conjurer un quelconque mauvais sort.

Elle distinguait certains des visages de leurs spectateurs, parterre de gens de bonne société qui, pour certains, étaient venus de coins éloignés de l'Autriche voire de l'Europe pour avoir le privilège d'assister à la représentation unique d'un des plus célèbres orchestres du monde dans la plus fameuse salle de concert du monde. La Suissesse voyait peintes sur leurs visages toutes les expectatives quant au concert à venir. Et la conscience aiguë de l'admiration de ces gens gonfla son cœur de détermination.

Progressivement, la lumière dans la salle s'amenuisa, clair-obscur avant la nuit. Le silence s'installa parmi l'assistance des auditeurs. Le la du hautbois, que demanda Minos, fut reçu par ce dernier et transmis au reste de l'orchestre. Peu à peu, chaque instrument s'accorda, s'harmonisant dans un ensemble homogène.

Albérich entra sur scène, recevant les applaudissements des spectateurs. Il se plaça au centre de la scène, saluant bien bas les auditeurs avant de leur tourner le dos pour faire face à son orchestre. Non loin d'ici, à sa gauche, se tenait Minos, debout, excentré de deux mètres par rapport à ses pairs. Derrière lui, dans une pénombre plus prononcée, se dressait la fine silhouette de Sorrento, tenant négligemment sa flûte traversière.

Et la représentation de débuter. Albérich, qui s'était tenu quelques minutes immobile s'anima progressivement. Une mélodie s'éleva des instruments, des inflexions de ses mains, le chef d'orchestre dirigeait auprès de tous la marche à suivre. Les sons des pupitres – cordes, vents et cuivres – se mêlaient de concert, s'amenuisant çà et là, se renforçant par instants.

Concentrée sur sa partition, Laureline n'en demeurait pas moins attentive aux multiples détails émaillant le concert. Le calme religieux des auditeurs, la direction, toute en maîtrise et en finesse d'Albérich, le calme réconfortant de Rune devant elle, le corps droit, les doigts se mouvant avec aisance le long des cordes.

Toute angoisse avait quitté son esprit – ainsi que ceux de ses pairs –, mais elle ressentait plus que tout les présences paisibles de ces quatre hommes qui semblaient résolument se détacher de la masse des autres individus qu'elle côtoyait. Elle fixa son esprit plus en avant dans son observation, cependant qu'Albérich avait intimé le silence aux premiers violons dont elle faisait partie. Au fond d'elle, elle se préparait aux moments plus lointains qui allaient se dérouler.

Cependant, Minos et Sorrento se tenaient droits. Ils n'avaient pas encore entamé leurs partitions qui intervenaient plus loin dans la représentation et qui devaient constituer le clou de ce spectacle. Elle ne pouvait retenir un frisson d'expectative tant elle savait leurs jeux respectifs largement au-dessus de la mêlée.

Sa propre partition reprit puis s'arrêta de nouveau, quand tout à coup, l'instrument de Minos s'anima. Les yeux fermés, un mince sourire posé sur le visage, son être tout entier semblait concentré sur le jeu de son violon. L'ombre qu'il projetait, tout éclairé de lumière diffuse qu'il était, semblait s'animer cependant que le crin frottait les cordes de boyau. Le son qui s'en extirpa se fit plus dense, envahissant l'atmosphère de notes claires et éthérées qui voletaient en tous sens.

Tous les instruments s'étaient remis à jouer à l'exception de la cohorte des violons. Et Laureline s'était abîmée dans la rêverie contemplative des sonorités tantôt plaintives, tantôt joyeuses qui s'extirpaient des instruments. Elle observait avec une acuité décuplée les menus détails composant l'instant présent, jusqu'à ce que la peur ne vienne en rampant s'emparer d'elle. Tout à son attention de la scène, elle se sentait prisonnière de l'atmosphère qui avait envahi les alentours. Son esprit, vagabond, peinait à se raccrocher à son enveloppe charnelle qui tenait en ses mains l'instrument de bois lustré. Il lui fallait pourtant regagner la maîtrise de son corps, tant l'instant où les premiers violons reprendraient leur jeu était imminent. Elle échoua pourtant dans sa tentative de reconquête, laissant la panique exercer son emprise, quand son esprit se fixa soudainement sur la mélodie lancinante que jouaient les violoncelles conduits par Rune. Elle observa ce dos vêtu d'habits noirs, dont le crin s'agitait énergiquement mais dont le corps restait immobile et inamovible. Peu à peu, elle s'ancra à cette présence, ses propres doigts se mouvant le long des cordes quand elle perçut l'ordre d'Albérich devant elle.

Ainsi l'ensemble reprit-il de plus belle, conduit par le jeu léché de Minos qui subjuguait la salle de sa virtuosité. Laureline ressentait toujours aussi intensément les sentiments d'admiration que le public éprouvait à leur endroit. S'interrogeant intérieurement de leur réaction quand adviendrait l'instant que tous ici attendaient.

Se tournant vers Sorrento, Albérich signifia à ce dernier qu'il pouvait laisser libre cours à son génie. Une transe silencieuse s'empara de la salle quand les premières notes de la flûte traversière s'épanchèrent dans l'éther. Minos se joignit au ballet de son compère. Tous deux jouèrent de concert avec le reste de l'orchestre, les notes suraiguës du violon répondant aux sonorités plaintives de Sorrento.

La Suissesse se laissa gagner par une euphorie soudaine et impérieuse qui s'empara de son être. Elle sentit distinctement la mélodie des deux solistes s'insinuer au plus profond de son esprit, tandis que son ouïe demeurait sourde aux autres sons qui l'entouraient. Le temps parut se ralentir pour son esprit éclairé, envahi de douces mélodies. Ses doigts semblaient se placer avec une précision et une rapidité qu'elle n'avait jusque-là jamais atteintes sur le manche de son violon. Son toucher était décuplé, et il lui semblait que les notes qu'elle tirait de son instrument possédaient une pureté inédite.

Elle s'enivra de ces sensations lancinantes qui, pour un temps, lui permirent de sublimer son art. Goûtant sans retenue à l'explosion de ses sens. A fleur de peau, elle ressentait une fois encore les présences de ses quatre pairs, dont les silhouettes, crut-elle, paraissaient luire d'une indistincte. Elle les percevait, les yeux fermés, l'esprit concentré et leurs corps tendus, attentifs aux moindres vibrations ambiantes.

Cependant, comme toute chose éternelle, l'instant présent s'acheva, la musique cessa progressivement, au gré des instruments qui s'éteignaient.

Laureline s'affaissa quand son violon se tut, essoufflée et exaltée. La foule s'était animée comme un seul homme, applaudissant à tout rompre les artistes qui se tenaient sur la scène et qui avaient entrouvert pour quelques heures les portes d'un éden qu'ils pensaient inaccessible. Elle distingua sur sa droite le regard bienveillant que Sorrento posa sur elle. La Suissesse hocha imperceptiblement la tête, remerciement tacite aux encouragements du flûtiste virtuose.


Environ deux heures plus tard…

Après plusieurs rappels et moult applaudissements, les musiciens se retrouvèrent dans un vaste salon. Champagnes et vins étaient servis en même temps que des fours et autres gourmandises que dispensaient les serveurs sur des plateaux brillants.

Dans un coin de la salle, engoncée dans sa robe noire, Laureline recevait avec un plaisir dissimulé sous les rougeurs qu'elle arborait les compliments de spectateurs distingués et de pairs éclairés. Louant à qui mieux mieux la beauté de son jeu en ce soir. Elle se récria lorsqu'une aristocrate compara son talent à celui du soliste Minos.

Elle masqua une moue de contrariété lorsqu'elle chercha du regard les quatre compagnons. Elle aurait souhaité remercier Sorrento pour sa franche sollicitude, et vérifier son impression de tantôt, ressentie vers la fin de la représentation.

Mais son examen minutieux échoua à trouver tout ou partie de ces quatre-là. Elle se dirigea Johann quand elle vit ce dernier passer à sa portée, s'excusant prestement auprès de l'assistance dont elle constituait le cœur.

A voix basse, elle questionna l'altiste quant à l'endroit où pouvaient se trouver Albérich et ses amis. Elle reçut une réponse laconique lui expliquant qu'ils avaient pris congé une heure plus tôt, après avoir rassasié les auditeurs de leurs présences.

Elle le remercia, déçue. Elle savait les habitudes de ces quatre-là qui aimaient à s'éclipser, ne supportant les pressions de la foule que jusqu'à un certain point. Pour autant, elle regretta de ne pas avoir eu l'occasion de s'entretenir quelques instants avec l'un d'entre eux, devant reporter sa soif de savoir à un autre jour.

La soirée se prolongea deux heures de plus. La minuit fut dûment dépassée, mais l'excitation de tout un chacun était telle que nul ne songeait à regagner ses demeures. Pourtant, peu à peu, les conversations s'espacèrent et les groupes se dégarnirent.

A son grand soulagement, la Suissesse se retrouva dehors, goûtant avec plaisir la fraîcheur nocturne qui déliait ses membres engourdis, vivifiait son visage rendu brûlant par ce qu'elle estimait être une trop forte consommation de champagne.

De l'autre côté de la rue, elle vit un individu semblant regarder en sa direction. Un trait de contrariété se dessina sur son visage en reconnaissant son époux, qui l'attendait, vraisemblablement depuis un certain temps, un bouquet de fleurs rouges à la main.

Elle lui adressa un signe discret de la main cependant qu'elle saluait ses pairs. Traversant la rue, elle porta son regard de droite à gauche. Ses yeux, inattentifs aux véhicules susceptibles de venir à sa rencontre, s'égaraient vers une direction floue et indéfinie.


Ils s'étaient éclipsés du Musikveiren pour goûter à la sérénité de l'hôtel particulier des Gunther, héritage que reçut Sorrento à la mort de son père survenue bien des années auparavant. Minos et Sorrento avaient pris place dans un petit salon, pièce où ils aimaient à se retrouver tous quatre quand leurs pas les menaient jusqu'à la capitale autrichienne. Dans le salon, comme un élément central, trônait un piano à queue. De vastes fenêtres donnaient sur la rue silencieuse en contrebas et, contre un des murs de la pièce, une bibliothèque s'étendait, accueillant en son sein une commode contenant entre autres bibelots, des verres et des bouteilles.

Tous deux s'étaient affalés sur de vieux fauteuils de velours, meubles chargés de souvenirs où un jeune Sorrento avait coutume de prendre place pour y écouter son grand-père l'enchanter de sa flûte. C'était bien avant le Sanctuaire puis, plus tard, lorsqu'il lui était parfois permis de regagner sa ville natale. Ils tenaient en leur main des verres qui se vidaient lentement, brandy pour l'Autrichien, gin pour le Norvégien. En silence, ils savouraient l'instant passé qu'ils avaient orné de leur virtuosité, imaginant sans peine apparente les titres qui recouvriraient demain les unes de certains des journaux destinés aux élites.

Dans le couloir menant au salon, ils entendirent des bruits de pas allant en s'approchant. D'une démarche calme, Albérich pénétra dans le salon, gagnant derechef le centre de la bibliothèque murale dont il extirpa une bouteille de vodka.

Il s'apprêta à rejoindre ses compères quand son regard s'arrêta sur le piano noir. Fronçant les sourcils, il saisit le livre qui y était posé, considérant les inscriptions imprimées en lettres capitales sur la couverture.

« L'étranger… » lâcha-t-il dans un soupir méprisant, avant que le livre ne se décomposât entre ses doigts, réduit en poussière par le cosmos de l'Asgardien.

Minos et Sorrento le considérèrent avec des mines consternées, mesurant l'impact du geste d'Albérich. C'est l'instant que choisit Rune pour apparaître, faisant son retour dans le salon qu'il avait quitté tantôt pour aller se rafraîchir dans une des salles de bain.

Rune vit son livre devenir cendres qui s'égarèrent en voletant sur le tapis persan de la pièce. Albérich se retourna, sentant dans son dos la colère froide de son ami. Sa mine se décomposa devant son regard de feu, avant de se reprendre, lui lâchant froidement au visage une remarque cinglante qui attisa la colère du Norvégien cependant que les deux autres, spectateurs malgré eux semblaient au comble de la gêne, transmettant au cosmos d'Albérich des vagues de reproche qui vinrent s'écraser contre le brasier de sa fierté.

« Tu sais que tu n'aurais pas dû agir de la sorte, Albérich, pas envers moi, tu le sais très bien. »

Il y avait des notes plaintives dans la voix de Rune, qui eurent l'heur d'ébranler quelque peu Minos et Sorrento. Tous deux savaient la souffrance à laquelle Rune était présentement confronté, tout comme ils savaient les raisons ayant poussé Albérich à commettre un tel acte.

Avec, chevillée au corps, l'intention de mettre fin au malaise, Minos se leva, verre à la main, sourire aux lèvres. Il se saisit du propre verre de Rune et remplit les deux d'une nouvelle portion de gin. Rune saisit le verre ainsi tendu de son compatriote, le ressentiment s'apaisant un instant au fond de ses yeux clairs. Les deux Norvégiens gagnèrent les fauteuils tandis qu'Albérich restait debout, faisant face à ses compagnons.

Les regards convergèrent soudainement vers Sorrento qui se tortilla, mal à l'aise. Il leur avait fait part tantôt de sa volonté de quitter l'orchestre dans quelques semaines, s'essuyant aussitôt les récriminations véhémentes de ses amis. Ce n'était pas la première fois que pareil désir était exprimé par l'Autrichien. Il s'était à chaque fois rétracté. Pourtant, il les avait cette fois assurés de sa volonté d'aller jusqu'au bout.

Dans l'intention d'imiter l'acte d'apaisement de Minos, Sorrento se leva, saisissant dans un coin de la pièce sa flûte bientôt suivi par les deux Norvégiens qui s'emparèrent des leurs instruments à cordes tandis qu'Albérich prenait place devant le piano. Leurs vieux automatismes d'après concert quand, seuls, ils s'adonnaient à une représentation privée dont ils étaient les uniques acteurs et spectateurs, revenant instantanément.

Le quatuor s'anima, relâchant dans l'air les notes évanescentes de leurs instruments, laissant libre cours aux appels de leurs cosmos qui se déployèrent en toute liberté, folâtrant les uns avec les autres, se mêlant, dansant de concert dans une valse effrénée emplissant leurs êtres, stupéfiant leurs esprits.

Ils jouèrent ainsi de longs moments, réticents à s'arracher à la douceur de l'expérience partagée, ciment essentiel de leur amitié. Délestées de la présence des autres sonorités qui les avaient accompagnés tantôt, les notes qu'ils extirpaient prenaient une tout autre dimension et pouvaient s'exprimer sans les contradictions de leurs pairs. Les quatre hommes n'en posèrent pas moins les notes finales de leurs partitions respectives. Les derniers sons vibraient dans le vide qui les entourait, avant de s'éteindre pour laisser place au silence.

Sorrento rouvrit les yeux, une sensation d'apaisement peinte sur le visage. Il vit Minos qui l'observait, d'un regard qui voulait dire : « C'est pour ce genre d'instants que tu ne nous quitteras jamais. »

Pour lors, le flûtiste ne pouvait le contredire, dût-il reconnaître à contrecœur et cela, Minos le savait. Un état d'esprit similaire pesait sur Rune, pour qui le moment partagé avait temporairement éclairci les brumes de colère enserrant sa conscience. Mais ceci ne durerait pas. Une fois la féérie de l'union dissipée, la réalité reprit son apanage sur l'esprit de l'Autrichien qui se leva, leur signifiant son intention de sortir.

« Ça ne te suffira pas, Sorrento, ça ne te suffira jamais. » entendit-il Minos murmurer derrière son dos avec en contrepoint l'acquiescement d'Albérich. L'Autrichien fit mine de ne rien entendre, poursuivit sa route et s'enfuit.


Sorrento avait défilé sans s'arrêter à travers les ruelles et avenues éclairées par les lumières des réverbères. Il avait ressenti le besoin de s'éloigner au plus vite de la résidence de ses ancêtres. S'ingéniant à mettre le plus de distance possible entre lui et ses trois amis. Les paroles de Minos, ainsi que les sentiments diffus de Rune et Albérich à son endroit avaient une fois de plus fait leur lit dans le berceau de ses hésitations.

Pensaient-ils sincèrement que la décision qu'il prenait était simple ? Non, ils étaient nécessairement conscients de la difficulté du choix de l'Autrichien matérialisée par ses renoncements systématiques. Ainsi, l'ironie avec laquelle Minos accueillait régulièrement ses annonces n'était-elle qu'un masque derrière lequel il cachait ses inquiétudes. Tout comme les abandons de Sorrento n'étaient que le paravent de sa lâcheté et de ses peurs les plus secrètes issues de vieilles blessures mal cicatrisées. Trop couard pour tenter de s'approprier ce mince espoir après lequel il courait depuis tant d'années.

Cette fois-ci pourtant, il sentait sa résolution plus inébranlable qu'à l'accoutumée. Il partirait, il était décidé. Si seulement tous trois pouvaient lui manifester leur soutien. Là était leur tort.

L'Autrichien emprunta un des ponts enjambant le canal du Danube. Parvenu en son centre, il ralentit l'allure, s'accoudant à la rambarde sur laquelle il embrassa le paysage vespéral qui s'étendait à l'infini. Il perçut du coin de l'œil un orage grondant à l'horizon, déchirant les cieux de zébrures iridescentes dont le vacarme se répercutait de loin en loin jusqu'à sa mince silhouette perdue dans la pénombre. Il repensa avec nostalgie à la première soirée qu'il avait partagée ici en compagnie de ses trois compagnons. Nuit que l'alcool avait arrosée plus souvent qu'à son tour et qu'il avait personnellement terminée en cellule de dégrisement, après un plongeon dans le canal.

Il s'arracha finalement de sa contemplation nostalgique, reprenant sa marche. Parvenu à l'autre bout du pont, il crut sentir un appel distant et hésitant dont il ne put identifier la source. Levant la tête, il constata sa propre position par rapport à l'endroit où il souhaitait se rendre. Il n'en était plus si loin. Toutefois, il désirait retarder un peu l'instant où il y parviendrait pour flâner encore à travers la capitale.

Sa route se poursuivit, droit devant lui, quittant les abords du canal. Au-dessus de lui, il sentait luire les étoiles, bien que masquées par les lumières des lampadaires. Cependant que de droite à gauche, il percevait des vitrines de magasins fermés pour la nuit, des pubs où s'épanchaient des jeunes gens, des groupes d'amis et d'amoureux qui cheminaient vers diverses destinations.

Après une boucle consommée, il parvint à nouveau devant le canal du Danube, observant nombre d'individus converger dans la même direction que lui. Des berges en contrebas s'échappait un brouhaha sonore et joyeux. Il emprunta tranquillement un escalier le menant aux berges et qui le conduisirent non loin d'un bâtiment devant lequel régnait une intense animation. Masse d'individus parlant et riant dans la longue file conduisant à une boîte de nuit.

D'un pas décidé, il longea la queue pour s'arrêter à quelques pas des videurs devant lesquels il se planta. L'un d'eux leva instantanément la tête vers l'Autrichien, son regard semblant s'éclairer en reconnaissant le visiteur. D'un geste, il détacha l'une des courroies contenant la file avant de s'effacer devant Sorrento qui le dépassa en le remerciant d'un signe de tête.

Il parvint ainsi dans le vestibule du lieu nocturne, où se tenaient la caisse et les vestiaires. Sans s'arrêter, il poussa la porte pour se retrouver la boîte de nuit à proprement parler. A quelques mètres de lui se trouvait un bar où, déjà, un parterre de gens s'agglutinait. De part et d'autre du bar le lieu s'agrandissait, donnant lieu à deux autres espaces de taille plus importante. Le tout était parsemé de-ci, de-là de tables et de fauteuils sur lequel des groupes de noctambules partageaient des bouteilles dont certaines affectaient des tailles improbables. Du plafond partait pléthore de spots, agrémentant le lieu de lumières psychédéliques et électriques pulsant au rythme de la musique que crachaient enceintes et caissons de basse.

Une atmosphère bien différente de l'ambiance solennelle animée par une musique léchée qu'il avait produite quelques heures auparavant. Exactement ce qu'il recherchait.

Comme à son habitude, il se dirigea sur l'aile gauche de la boîte, dévalant pour ce faire trois marches constituant le bref escalier séparant deux des trois parties du lieu. Tant bien que mal, il se fraya un chemin à travers la masse compacte d'individus dansant et s'enlaçant sur la piste. Couples éphémères qui, pour la plupart ne verraient pas la fin de la nuit, ou dont la proximité se sera étiolée une fois le nouveau jour venu et les brumes éthyliques dissipées.

Il parvint finalement à l'endroit souhaité, loin du tumulte et légèrement plus calme. Il gagna un bar sur lequel il s'accouda, demandant un verre de brandy à l'un des barmen ainsi qu'un shot de rhum.

Il avala promptement le liquide ambré contenu dans le dé à coudre, avant de tourner le dos au comptoir, faisant face à la foule qui se pressait, effervescente en tous sens tandis qu'il consommait son brandy.

A quelques pas de lui, il vit, accrocheur, le regard d'un jeune homme l'observer. Ce dernier quitta son groupe d'amis avec lesquels il se tenait sur la piste pour s'approcher de l'Autrichien. Sorrento détailla ses traits au fur et à mesure qu'il s'approchait. Grand, teint pâle et cheveux châtains, il sentit une pointe de concupiscence fouailler ses entrailles.

Il se retourna, face au comptoir, regardant les multiples bouteilles de vodka – de marque identique, sponsor du lieu nocturne – ornant le mur en hauteur et dont le liquide translucide reflétait les lumières multicolores.

Avec un plaisir non dissimulé, il sentit le jeune homme s'accouder à côté de lui. Il le regarda, plongeant ses yeux dans les iris marron de son vis-à-vis. Il avait, somme toute, un physique banal bien qu'agréable, constata Sorrento avec une légère pointe d'amertume. Et il paraissait si jeune. Son esprit s'essaya à estimer la différence d'âge, avant de s'intimer le silence. Qu'il détestait ce sentiment, celui qui le taraudait chaque fois un peu plus comme s'avançait pas à pas sa quarantième année.

Pour autant, il commençait à toucher du doigt une partie ce pour quoi il était venu. Il laissa le jeune homme commander les boissons : brandy pour Sorrento, vodka orange pour lui, un mètre de shots aux couleurs bigarrées.

Ils commencèrent à discuter, Sorrento tentant de déceler si le jeu en valait la chandelle. Tout autant qu'il tentait de savoir jusqu'où il était susceptible d'aller avec lui.

Néanmoins, après de longues minutes de conversation, l'Autrichien dû se résoudre à constater l'ennui qui le taraudait au contact du jeune homme. Force lui fut effectivement de reconnaître que s'il ne cessait de parler, il n'avait en revanche aucune conversation, défaut qu'il ne pouvait pardonner à un individu si la beauté physique ne compensait pas. C'était sans doute cela, vieillir, décréta-t-il avec une pointe d'amertume. Ah, que n'avait-il fait son possible pour écourter les échanges et éviter ainsi que l'autre perdit de son intérêt au fil du temps. Encore qu'au moins s'était-il évité la possible corvée d'avoir à le supporter durant le trajet en taxi.

Subrepticement, il commença à se désintéresser de son interlocuteur. Signifiant son ennui en fixant un point du comptoir devant lui, ne répondant que de temps à autre et de manière laconique à son vis-à-vis dont l'alcool rendait l'expression pâteuse et hésitante. Finalement, il perçut la lassitude de l'Autrichien, arguant un impératif comme raison de son congé et s'éloigna dignement du flûtiste.

Il se retourna de nouveau face à la boîte, soupirant. Dans sa poche, il sentit son téléphone qui vibrait. Il n'esquissa pas le moindre geste pour s'en emparer, trop conscient du fait qu'il devait sans doute aucun s'agir de Minos qui l'appelait, désireux de connaître les faits et gestes de son ami. Sorrento sourit sous ses airs narquois, il avait vraiment du mal à masquer ses inquiétudes, le Norvégien. Ou peut-être le connaissait-il trop bien pour se voir tromper par l'attitude de son ami.

Du coin de l'œil, sur sa droite, il porta son attention sur un groupe d'individus, assis à une table dont certains regardaient en sa direction. A sa grande surprise, il vit l'un d'entre eux l'inviter à s'approcher d'un signe de la main. D'abord hésitant, il se résolut à s'approcher d'eux. Ils échangèrent quelques mots, brièvement, voyant les regards d'admiration de certains de ses interlocuteurs à son endroit et se décida à se joindre à eux non sans avoir enjoint un des barmen à leur apporter une autre bouteille de vodka.

Il prit place à leur table, échangeant avec eux. Il avait chevillé au corps l'impression de retrouver pour un temps une sensation évanescente, le spectre d'une jeunesse qu'il avait laissée derrière lui depuis plusieurs années et cela, en dépit du fait que le charme de sa beauté ne déparait pas avec l'âge de ses interlocuteurs.

Le reste de la soirée se perdit dans les brumes éthyliques qui les entouraient peu à peu. Ainsi qu'en conversations hésitantes, bruyants éclats de rire et rapprochements succincts.

Trois heures plus tard, il regagna en taxi la demeure des Gunther, goûtant pour de longs instants l'étreinte fougueuse et volontaire du jeune homme qu'il avait subtilisé à ses amis. Se perdant dans les délices de sa peau douce et odorante. Doigts enlacés, lèvres affolées qui se perdent à la base d'un cou et dans le berceau d'une épaule pour se retrouver à nouveau, pressantes et enfiévrées. Découverte du corps de l'autre, dans les sillages de son intimité profonde. Sueur qui s'épanche, dans les draps immaculés, membres luisants dans la lumière opalescente d'une nuit printanière. Deux corps s'enchaînant dans un silence que contredisent seuls des râles étouffés, jouissance venant surprendre deux êtres fondus l'un dans l'autre, avant que le sommeil ne viennent gagner les formes exténuées s'affalant dans le matelas moelleux.