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Chapitre 4 bis

Demeure des Gunther, Vienne, Autriche – printemps 20**

Les trois amis étaient restés immobiles après le départ de Sorrento si ce n'était Minos qui, se levant peu de temps après, avait éteint les lumières du plafond avant de regagner sa place. La pièce, dormante et silencieuse, se voyait emplie de pesanteur – continuation des évènements ayant émaillé la fin de soirée.

Il ne restait plus aucune trace de la belle harmonie qui les avait liés quelques heures, quelques minutes auparavant. Et si leurs cosmos s'étaient rencontrés en cet instant, nul doute qu'ils auraient tous trois reçu de plein fouet la désagréable dissonance qui en aurait résulté. Ce qui les amenait à se retrancher derrière leurs palissades mentales – plus hautes qu'aucun mur.

Minos faisait tourner en silence l'alcool gisant au fond de son verre. La gorge brûlée non par la morsure du gin, mais par des cendres aigres-douces se frayant un chemin dans les méandres de son œsophage, tandis qu'un serpent étreignait son cœur d'amertume.

Un bruit de velours, discret et étouffé, rompit le silence qui les aliénait. Et Minos vit Rune, ombre parmi les ombres, se couler à travers la pièce en direction de la sortie, tel un spectre.

« Rune… Rune… » chuchota Minos, dont la voix perçait le décor de poix bleutée.

Mais si l'appel de Minos atteignit son compatriote, le son glissa sur ce dernier qui, sans lui condescendre un semblant d'attention, continuait de se mouvoir d'une démarche lente mais néanmoins résolue.

« Rune, je t'en prie, reste. »

Le silence, et une indifférence teintée de mépris.

« RUNE ! »

Albérich sursauta, tournant lentement la tête vers Minos cependant que s'immobilisait le violoncelliste. Bien que la voix du violoniste fût lancée avec autorité, la cause empêchant Rune de poursuivre sa fuite plus en avant était tout autre.

Des fils d'argent scintillaient dans la nuit, sous la lumière opalescente de la lune. Dans un mélange de douceur et de fermeté, ils enserraient le violoncelliste, entravant ses bras, ses jambes, son torse, son cou. Rune se retourna vers son compatriote, les muscles de sa bouche dangereusement contractés. Il dardait sur Minos des iris dans lesquelles brûlait une violente colère, fureur magmatique se confrontant à la présence de Minos dans laquelle se reflétaient un calme olympien et une tristesse infinie.

La tension, qui n'était que latente depuis le départ de Sorrento, parut s'éveiller brutalement, plongeant le vieux salon dans un brasier glacé qui amena le cosmos d'Albérich à se replier plus encore sur lui-même, devenant plus compact, le rendant imperméable aux agressions extérieures qui menaçaient de surgir.

Cependant, Rune qui n'était que fureur ouvrit la bouche. Chaque syllabe tomba sur ses amis avec la cruauté du couperet.

« Relâche-moi, Minos. Ne va pas toi aussi compromettre de la sorte auprès de moi.

— Reste, Rune. »

Les mots de Minos, qui n'avait pas changé d'un iota, paraissaient vides de sens devant le mur norvégien se dressant devant lui. Le calme et la mélancolie n'avaient pas déserté son cosmos et il apparaissait plus que jamais déterminé à aider son ami, à sa manière.

N'ayant de cesse de ressentir la scène dans un mutisme absolu, Albérich s'enfonça dans son fauteuil. Il aurait souhaité que le gouffre béant du Niflheim s'ouvrît sous ses pieds, que le souffle brûlant de Niddhog le réduisît en cendres clairsemées. Pour ne plus être là, pour le faire disparaître à la face des deux Norvégiens ainsi confrontés l'un à l'autre.

Au plus profond de son être, il ressentait un froid glacial accentuant son malaise. Mélange de gêne et de compassion à l'endroit de ses deux amis. De culpabilité, aussi, tout à fait conscient du fait que dans une certaine mesure il était responsable des maux marquant la soirée de leur empreinte.

« Minos, relâche-moi. Tu le dois… »

La voix de Rune s'était teintée de notes plaintives, à la limite de la supplique. Il était au bord du précipice, coincé entre ses démons malicieux et sa conscience tentant de surnager au milieu des marées délétères suscitées par les ombres qui le hantaient.

« Rappelle-toi, Rune, que tu es notre ami. »

Les mots avaient été soigneusement pesés. Cherchant à percer dans la carapace de Rune une ouverture dans laquelle s'engouffrer. Et si Albérich ressentit avec acuité les intentions de Minos, l'impact fut tout autre sur Rune qui fut touché de plein fouet par les paroles de son compatriote.

La cuirasse marmoréenne de sa colère se fendilla cependant qu'explosait son cosmos. L'aura ténébreuse se mêlait avec les ombres lascives et indolentes peuplant la pièce. Son pouvoir grignotait les fils invisibles que Minos avait invoqué. En un rien de temps, il fut libre de ses mouvements et la lueur qui nimbait son corps disparut aussi vite qu'elle était apparue, calme après la tempête.

Tempête après la tempête.

Subrepticement, Albérich décela une douleur sourde prenant racine dans l'esprit de ses amis comme leurs cosmos regagnaient leurs corps à bout de souffle.

« De quel droit oses-tu ? fit calmement Rune.

— Tu sais bien que j'ai tous les droits, Rune, en tant que ton ami. Depuis le temps que nous nous connaissons… En plus, tu sais que j'ai raison. »

« C'est bien cela, le problème : tu as toujours raison – ou du moins penses-tu avoir toujours raison. »

La réponse de Rune resta à l'état d'aigre pensée, ne franchit pas la lisière de ses lèvres. Seul Albérich, qui avait toujours le plein usage de son cosmos perçut le message. Le corps du violoncelliste pivota pour se détourner de ses deux amis, passant le seuil de la porte du salon, gagnant ses appartements où il s'efforcerait de trouver le sommeil ou, à tout le moins, une quiétude relative.

Il n'y eut cette fois-ci aucun geste de la part de Minos pour retenir son compatriote, qui s'éloignait à pas lents avant qu'il ne fût tout entier happé par les griffes de la nuit hantant le couloir.

Le regard de Minos s'attarda un instant sur le défilé de ténèbres, papillonnant de-ci de-là tandis qu'une lueur de satisfaction parut éclairer ses yeux. Il reporta son attention sur Albérich.

Ce dernier se renfrogna. Son tour était à présent venu. Peut-être aurait-il dû s'éclipser quand il en avait l'occasion lorsque ses deux amis s'entre-déchiraient. A présent, il se tendait dans l'attente de ce qui s'apprêtait à lui tomber dessus.

Pour autant, et à son grand étonnement, le Norvégien n'ouvrit pas la bouche pour faire allusion aux derniers incidents.

« Au fait, tu l'as senti, toi aussi ? »

Pris de cours, l'Asgardien marqua un temps d'arrêt avant de se ressaisir, ayant saisi l'objet concerné par la question de Minos. Toutefois, le naturel semblait être décidé à revenir au galop.

« Je ne vois pas de quoi tu veux parler. »

Un rictus de provocation fut esquissé cependant qu'il adressait sa réponse. Minos parut hausser les épaules devant la saillie de son ami.

« Il n'empêche, j'aurais bien aimé en avoir le cœur net, reprit-il en réponse aux muettes interrogations qu'il n'avait pas manqué de susciter en abordant pareil sujet avec l'Asgardien.

— Et la faute à qui ? le coupa-t-il. Tu crois que je n'avais pas envie de savoir moi aussi ? Pourtant, les deux autres ont dû le sentir, eux aussi. Mais avec leurs manies de… »

Albérich se tut, de peur d'aller trop loin et de susciter ce qu'il ne voulait surtout pas affronter. Mais le Norvégien venait de saisir la balle au bond, trop heureux de ne pas être l'instigateur du sujet qu'il tenait à aborder. Son corps se tendit de nouveau, maudissant sa verve et son impulsivité.

« Albérich, tu vas devoir aller le voir... et lui présenter des excuses. »

L'Asgardien s'y attendait, mais n'en manqua pas moins de s'étrangler. S'excuser ? Il constata le vide du verre reposant dans sa main. Il avait besoin d'alcool. S'excuser ? Il se leva, se dirigeant vers le meuble faisant office de bar. S'excuser ? Dans le même temps, il attrapa au vol le propre verre de Minos, que ce dernier lui avait lancé et qu'il avait perçu dans la pénombre. Et en plus, il ne manquait pas de culot, le Norvégien.

Avec des gestes rapides, il emplit les deux verres. Il fit un détour par le fauteuil de Minos, avant de gagner le milieu de la pièce, se plantant à côté du vieux piano à queue.

« Que disais-je, déjà ?

— Je pense que tu... qu'il... non, que vous pouvez toujours aller vous faire foutre. Mais enfin, tu me connais, Minos, depuis le temps. Pour une broutille pareille en plus.

— Et tu connais Rune, depuis le temps. »

« Peut mieux faire. » estima l'Asgardien in petto.

Mais après tout, à quoi bon se fendre d'efforts quand on savait avoir raison ? Et quand l'autre, en face, en était parfaitement conscient ? Il pensait toujours avoir raison, le Norvégien. Et pour cette fois, il avait réellement raison. Cela était désagréable à admettre. Cela n'était même pas juste, au regard de l'acte ainsi mis en balance. Mais il avait eu tort d'agir de la sorte, car il connaissait Rune. Il le connaissait. Etait-ce pour autant une raison pour aller s'excuser ? Sûrement pas. Mais Rune était son ami. Minos était son ami. Et Minos avait raison. Et il lui en faisait la demande.

Seulement, il avait sa fierté. Et il ne manquait jamais l'occasion d'en faire la démonstration.

Un rictus déforma les lèvres d'Albérich, que Minos, en le devinant, accueillit avec un soupir de lassitude, quand soudainement, une présence diffuse et effacée les interrompit. Instinctivement, leurs cosmos se déployèrent de concert, s'efforçant de capter l'émanation soudaine qui venait de se glisser parmi eux. Mais l'aura, faible et éphémère, s'était déjà évanouie, ne laissant derrière elle que d'imperceptibles relents d'amertume et d'expectative folâtrant à l'entour. Avant, qu'à leur tour, ces deux sentiments ne se diluassent dans le vide environnant.

« Alors ?

— Ben ça alors, siffla Albérich. Gageons que les deux autres l'ont également ressenti.

— En parlant d'eux... »

L'Asgardien roula des yeux, avant de darder le vert minéral de ses iris sur son vieil ami.


Rune avait parcouru en silence les sombres couloirs qui l'éloignaient de ses amis. Vague à l'âme, esprit confus par la fatigue, l'alcool et la colère.

Après quelques minutes de cheminement, il parvint devant ses appartements. L'immense et ancienne demeure des Gunther regorgeait de multiples pièces. Qui ayant jadis accueilli banquets, invités de marque et dignitaires de différents sanctuaires aujourd'hui disparus, d'anciens royaumes n'ayant plus d'existence, qui ayant entendu retentir contre leurs murs aux hauts plafonds les sons d'orchestre de chambre, de rires d'enfants ou d'âpres négociations. Dieter et Markus Gunther, le père et le grand-père de Sorrento, avaient entretenu cette longue tradition ayant contribué au rayonnement des Gunther et de Vienne dans les temps jadis, cependant qu'ils continuaient d'entretenir des liens étroits avec le Sanctuaire, quand celui-ci était demeuré le seul en place, dont plusieurs de leurs membres avaient accédés à des charges sacrées. Mais les aïeux de Sorrento étaient morts tandis que ses oncles et ses tantes, ainsi que ses cousins s'étaient dispersés de par le monde. Sorrento était demeuré le seul et unique héritier du prestige familial.

Ce dernier n'avait pourtant pas souhaité poursuivre l'œuvre de ses ancêtres. Comme Thétis s'était résignée, il avait perdu la volonté d'aider le Sanctuaire grâce à l'influence de sa famille. En quittant la Grèce, il avait signifié sa rupture avec cet état de fait et errait donc de par le monde en compagnie de ses amis et de son orchestre. Ne revenant qu'épisodiquement dans sa ville natale et la demeure de sa prime jeunesse.

Peu à peu, le manoir des Gunther avait été laissé à l'abandon, tandis que ses pièces fermaient peu à peu pour ne s'ouvrir qu'à l'occasion de grands nettoyages annuels. Les salons, les cuisines, les salles de banquets avaient été plongés dans l'obscurité, cachant à la vue de tous les œuvres d'art qui s'y trouvait encore : sculptures, tableaux de maîtres, instruments, armes et armures, anciens témoins d'une époque révolue. Morne musée, fenêtre d'un monde traversé du génie de ses artistes sans personne pour l'admirer.

Seuls étaient demeurés quelques espaces, que Sorrento avait fait réaménager à l'occasion afin d'offrir, à lui ainsi qu'à ses trois compagnons des appartements individuels avec tout le confort souhaité.

Ce fut devant les portes de ses propres appartements qu'était parvenu Rune. Machinalement, il sortit la clef de la poche de son costume, la faisant jouer dans la serrure qui produisit un léger déclic avant que Rune ne fît tourner la poignée et ouvrît la porte.

S'apprêtant à passer le seuil de ses appartements, il s'immobilisa. Venu du fin fond du couloir, il perçut un courant qui, en l'atteignant, s'attarda sur ses épaules, lui procurant l'effet d'une douce caresse. Mais la sensation délicate qui l'étreignit avait disparu l'instant d'après.

Il resta interdit un bref moment, avant de pénétrer dans ses appartements sur lesquels il referma les deux portes en bois. Il s'adossa à l'ouverture, se massant les tempes. Venait-il de rêver, d'être le jouet d'une illusion ? Il en doutait fortement. Pour faible et bref qu'avait été l'instant, il en avait pour autant ressenti la tangibilité. La même sensation fugace que durant le concert, dont la manifestation qui venait de l'effleurer n'était qu'un écho lointain et hésitant.

Il quitta finalement sa position contre l'entrée. Du coin de l'œil, il avisa la cuisine américaine se tenant au fond de la pièce, avant de se diriger vers le salon situé peu avant. Là, il contourna le canapé de velours rouge, gagnant un des fauteuils sur lequel il prit place.

Tendant le bras, il alluma la lampe halogène qui éclaira la pièce d'une lumière diaphane. Plongeant sa main sous le plan de la table basse en bois, il prit un verre ainsi qu'une bouteille, désireux de poursuivre la satisfaction de son besoin de gin.

Les premières gorgées, chaudes et sèches brûlèrent sa gorge, manquant de le faire toussoter avant qu'il ne se reprenne et vide son verre d'un trait, qu'il remplit de nouveau.

Sur la table étaient éparpillés des monceaux de papier ; magazines et livres qu'il avait laissés pêle-mêle lors de leur dernier passage à Vienne, trois ans auparavant, quelques partitions, également. Il avait donné ordre aux domestiques de n'en rien toucher, sinon d'en enlever la poussière à chacun de leurs passages. Et de fait, ils avaient obéi à son étrange lubie. De la main, il effleurait certains des ouvrages. Le contenu de chacun déferla dans son esprit, il avait conservé chaque détail enfoui dans sa mémoire. Eléments dont il ne pourrait plus se défaire.

Une moue de désagrément se peignit sur son visage, la présence de ces livres faisant remonter à la surface la récente altercation qui l'avait fait se confronter à Albérich et Minos.

L'aigreur resta en suspension devant son visage. Sentiment impalpable prenant soudainement corps à la face du Norvégien, dansant entre ombre et lumière peuplant la pièce. Son poing se referma, de colère, de dépit, de désespoir. Il aurait souhaité leur pardonner seulement, il en était incapable. Et chaque geste contre lui, aussi infime fût-il, faisait remonter à la surface une nasse de souvenirs venant embrumer sa conscience, empoisonner son esprit.

Du tout début, là où ses souvenirs prenaient source, il n'avait jamais rien pardonné à personne. Ou peu s'en fallait. Oui, il y avait Hadès, du temps où celui-ci était encore présent, plusieurs vies auparavant, Pandore et Minos, avec qui il avait toujours été plus indulgent – mais si peu, en réalité. Et... Il secoua énergiquement la tête, tentant de remettre en place des idées que l'alcool bousculait peu à peu. Il ne souhaitait pas y penser, oublier était tout ce qu'il désirait. Mais le devait-il, quand bien même il aurait pu ? Cela ne représentait-il pas la seule et unique chance qui ne se présenterait jamais à lui ? Un espoir dont il n'aurait jamais soupçonné l'existence ?

Il considéra cette opportunité, cependant qu'il observait avec dégoût le livre de ses souvenirs, ouvert devant lui de manière indécente.

Un coup, suivi d'un second, secs et nerveux, le tirèrent des pensées dans lesquelles il menaçait de s'abîmer. Il tourna la tête en direction de la porte tandis que se faisait sentir la présence d'Albérich derrière les panneaux de bois.

Pendant un instant fugace, il fut tenté de feindre le silence. Mais il tenait à entendre ce que l'Asgardien souhaitait lui dire. Et puis, ce dernier n'aurait de toute façon pas manqué d'aviser la faible lumière filtrant sous le pas porte. Un camouflet de la part de Rune que le chef d'orchestre n'aurait pas manqué de considérer comme un acte de mépris, un poison contre lequel le serpent Albérich n'était pas immunisé bien qu'il en usât lui-même à outrance.

Sa voix porta jusqu'à l'ouverture, indiquant à l'Asgardien qu'il pouvait entrer. Ce qu'il fit, parcourant les appartements à pas lents avant de se planter devant Rune.


Ainsi Albérich se tenait-il devant Rune qui avait dans sa main un verre de gin plus rempli qu'à l'accoutumée. L'Asgardien se consumait sur place, mal à l'aise. Il devait bien avouer qu'il n'avait jamais été le premier à savoir reconnaître ses torts – quand bien même il était fautif – et était capable, dans ces moments-là, de faire preuve d'une mauvaise foi éhontée. Cela étant établi, Minos avait été clair pour ne pas dire résolument inflexible. Non seulement Albérich était plus que fautif, mais ajouté à cela, la capacité de Rune – qui ressemblait plus à une malédiction qu'à un don, tout bien considéré – faisait que, plus le temps passait, plus il fallait ménager la sensibilité de ce dernier que le temps avait rendu aigri et renfermé.

Oui, il se retrouvait ici, dans les appartements du Norvégien qui lui montrait sans ambages l'hostilité qu'il éprouvait à son endroit. Il n'avait rien oublié de ce qui venait de se passer tantôt. Et risquait par ailleurs d'encaisser le contrecoup de l'altercation avec Minos.

« Que me veux-tu ? » lâcha Rune d'une voix dans laquelle pointait une acrimonie nullement dissimulée.

« Nous y voilà. »

« Je suis venu te présenter mes excuses, pour tout à l'heure. » se contenta-t-il de répondre. Il avait mis dans sa voix tout la douceur à sa disposition, espérant cette déclaration suffisante.

« Et que me serviraient de telles excuses, Albérich ? Tu sais bien qu'elles sont inutiles avec moi. Ce qui est fait est fait, et ne peut s'effacer.

— Peu m'importe, Rune. L'essentiel n'est pas de savoir que tu nous pardonneras ou non, mais d'avoir conscience que tu as entendu nos excuses. Sans cela, sans ces pardons formulés de notre part, nous perdrons à ton encontre le comportement que nous devrions avoir auprès de n'importe qui. Je… nous n'allons pas nous comporter différemment avec toi à cause de ta particularité.

« Tu es mon ami, Rune, un de mes amis les plus chers. Et je ne veux pas perdre ce que nous avons, tous les quatre. Encore une fois, je te demande pardon pour mon geste. »

Le Norvégien avait levé la tête vers Albérich. La surprise dansait dans ses yeux tandis qu'il prenait conscience que l'Asgardien avait parlé avec une sincérité dont il ne le pensait plus capable. Et, durant un bref instant qu'il prit plaisir à savourer, recommença à éprouver envers cet homme une amitié franche et dénuée de tout a priori.

Sans qu'ils n'en prissent conscience, leurs cosmos respectifs s'étaient déployés, cheminant l'un vers l'autre en silence. Les frontières de leurs auras se troublèrent quand elles se rencontrèrent. En ce court moment, leurs pensées se fondirent l'une dans l'autre, en surface. Mais la foule de souvenirs de Rune qui y affleurait était par trop conséquente. Brusquement, l'esprit d'Albérich se retrouva assailli par une multitude de fragments des vies du Norvégien et la douleur, qui jusqu'ici les avait épargnés, se manifesta dans toute sa grandeur dans le corps d'Albérich. De peur d'être découvert et de blesser son ami, Rune rompit le contact avec l'Asgardien.

Albérich se retrouva hébété et essoufflé quand son esprit reflua vers son corps sans crier gare, irradiant ses nerfs. La débauche d'énergie avait été trop importante pour lui. Il tourna son regard vers Rune qui l'observait toujours, s'apprêtait à ouvrir la bouche quand le Norvégien, plus rapide, le coupa.

« J'entends tes excuses, Albérich. Et je… je te remercie. A présent, si tu veux bien me laisser. »

Et Rune de reporter son attention vers son verre qu'il vida d'un trait avant de le remplir de nouveau avec la bouteille à moitié vide qui trônait sur la table basse de ses appartements.


Albérich était encore sous le choc des évènements lorsqu'il referma les portes des logis de Rune. Ce qu'il avait entr'aperçu dans l'esprit de son ami l'avait durablement secoué. Jamais il n'avait imaginé que la capacité de Rune fût à ce point dure à porter.

Et ses pensées se recentrèrent sur l'objet initial de sa visite. Avait-il accepté ou non ses excuses ?

En son for intérieur, cependant, il en doutait fortement.


La nuit était fort avancée lorsqu'Albérich regagna ses propres appartements, juste après avoir quitté Rune. Il titubait dans les couloirs obscurs, le corps rompu de fatigue, mais l'esprit encore vif et alerte, peu enclin à s'adonner au sommeil. Aussi fila-t-il droit sous la douche aussitôt franchie la porte d'entrée, parsemant ses logis d'habits qu'il jetait çà et là sur le chemin de la salle de bain.

Il manqua de hurler quand l'eau brûlante coula sur ses épaules, le long de son dos. Mais il ne mit que quelques instants pour s'habituer à cette douleur passagère, tandis que la morsure cruelle apaisait ses sens – et son âme. L'eau, qui s'écoulait à un rythme régulier, le bruit lancinant de la douche firent entrer l'Asgardien dans une transe légère au cours de laquelle son esprit sembla momentanément quitter son corps. Il se remémorait avec nostalgie les sources chaudes habitant les environs du palais d'Asgard. Lieu où il avait pris l'habitude de se rendre de temps à autre avec ses pairs, après de longues heures d'entraînement, passées dans le froid des terres d'Odin.

Lorsque la douce chaleur déliait les membres endoloris et que tous s'ébattaient gaiement dans l'onde. Et il y avait elle… qu'il avait, de temps à autre, observée en compagnie de sa sœur et de ses suivantes ou bien lorsqu'elle était seule, parfois. Son corps nu s'enfonçant avec grâce dans les sources chaudes. Ils n'étaient encore que des enfants, bien avant que tous rejoignent le Sanctuaire. Combien de fois l'avait-il espionnée de la sorte ? L'avait-elle jamais su ? Les autres l'avaient-ils jamais su ? Siegfried n'avait jamais dû le savoir, le fait qu'Albérich fût encore en vie en attestant.

Oh, bien sûr, nul parmi eux n'ignorait les sentiments que le jeune aspirant à la charge de Delta nourrissait à l'endroit de la princesse d'Asgard en devenir. Tous aimaient Hilda : elle était leur monarque. Seuls Siegfried et lui-même avaient été amenés à éprouver de plus grands sentiments. Aucun d'eux n'avait enlevé son cœur et son amour échut au glacial Camus. Un homme comme eux, familier du froid et des grandes étendues glacées, mais un Chevalier d'Athéna. Un homme qui, non content de s'attirer l'amitié indéfectible d'Hagen, avait aussi acquis l'amour d'Hilda.

Cela, Albérich n'avait jamais pu l'endurer et avait nécessairement pesé dans sa décision de s'éloigner du Sanctuaire lorsque Kanon avait pris le pouvoir. Aujourd'hui encore, il conservait une haine farouche mâtinée de jalousie envers le Français. A un point tel que la simple vision de son nom le plongeait dans une rage folle. Pauvre Rune, quand il y repensait, destinataire temporaire de sa fureur. Fou qu'il avait été d'agir de la sorte. L'action était en effet par trop cocasse a posteriori. Tant et si bien que, regagnant l'intégralité de son corps, Albérich partit d'un franc éclat de rire qui se répercuta contre la vitre de la douche.

Il reprit peu à peu son souffle, calmant vaille que vaille les spasmes ayant agité son corps. Se saisissant d'un gel douche, il se mit en mesure de se laver promptement avant de finalement quitter la salle de bain, une serviette enroulée autour de sa taille, une autre posée sur ses cheveux lavallières.

Il saisit une bouteille de vodka dans son congélateur ainsi qu'un bac de glaçons dans la cuisine, avant de gagner la terrasse de ses appartements où il s'affala sur une chaise longue, laissant au sol des traces de pas humides. L'atmosphère, lourde et électrique présageait un orage à venir, à l'instar de celui ayant agité les environs non loin de Vienne. La bise chaude qui soufflait, faisant bruisser les feuilles des arbres jardin, sécha le corps nu de l'Asgardien. Il n'y avait pas de lumière à l'entour, tant et si bien que le ciel pour lors sans nuages était piqueté d'une infinité d'étoiles.

Machinalement, il chercha du regard la Grande Ourse. Qu'il trouva en un clin d'œil en dépit de la multitude d'astres parcourant la voûte céleste. Mentalement, il dénombra les huit étoiles de la constellation d'Odin, considéra l'étoile de Myzar pulsant faiblement, cependant que Benetnash semblait être animée d'une vivacité inédite. Il considéra avec une pointe de tendresse sa propre étoile, celle de Megrez. Une nostalgie impromptue vint étreindre sa gorge, rendant malaisée l'ingestion de vodka qui semblait vouloir se coincer à mi-chemin de son œsophage avant de trouver la voie de son estomac.

L'ivresse s'empara de son esprit au fur et à mesure qu'il décomptait les étoiles dans le ciel, se narrant les mythes et légendes liés à chaque étoile de sa constellation, récits anciens, conteurs de la grandeur passée des Guerriers Divins, de cette terre qu'il avait chérie au même titre que sa belle monarque.

Son esprit vola et folâtra quand, finalement vaincu par la lassitude et l'émotion, il s'affaissa, faisant sombrer son propriétaire dans le sommeil.


Minos n'avait pas bougé de son fauteuil après qu'Albérich l'eût quitté. Il avait préféré profiter pour un long moment encore de l'atmosphère du petit salon. Pour autant qu'il s'en souvienne, il n'avait passé, somme toute, que très peu de temps en ce lieu depuis qu'il avait formé l'orchestre avec ses comparses. Cependant, nonobstant la fugacité de leurs passages ici, il conservait de Vienne des souvenirs impérissables – ville qui était le terreau de leur amitié.

Ainsi la capitale autrichienne était-elle l'occasion pour eux de se remémorer d'anciens souvenirs : ce lieu était le théâtre de leurs vieilles nuits de débauche et de succès retentissants. Mais aussi l'endroit qui ravivait d'anciennes blessures.

C'est dans Vienne que tous quatre s'étaient réfugiés, il y avait de cela maintes années. Et s'ils avaient à cet effet commencé à former ce qui devait devenir un orchestre célébré de par le monde, tous quatre ne pouvaient se départir de cette sensation de déracinement les ayant jadis étreints.

Certes, ils avaient quitté le Sanctuaire de leur plein gré, mais ce faisant, ils s'étaient sciemment éloignés de la seule place où ils ne se sentiraient jamais à leur place, et des seuls êtres en mesure de les comprendre car semblables.

Pour sa part, Minos avait-il réellement eu le choix ? Alors que le représentant d'Athéna sur Terre reprenait les rênes du domaine de la Déesse de la Sagesse ? Qu'aurait-il pu faire, quand tous et toutes étaient par trop jeunes pour s'opposer au crime de Kanon ? Ou bien quand beaucoup, plutôt que de soutenir Aiolos, avaient saisi cette occasion pour s'exiler du Sanctuaire et trouver ailleurs une vie qui vaudrait la peine d'être vécue. Mais il n'existait d'épée qui ne possédât qu'un seul tranchant, pas quand tous étaient plus affûtés qu'aucune lame. Le désarroi, la mélancolie étaient ces sentiments issus de cette coupure.

Pandore s'était résignée, Rhadamanthe avait suivi Saga – et Pandore – aux Etats-Unis. Pour les Spectres, la lutte était devenue vaine. Quant à Eaque...

Sa gorge se serra... Eaque... Ses souvenirs de Spectre remontaient à la surface, en impressions diffuses et imprécises. Ils avaient été frères dans une autre vie, amis dans celle-ci comme dans tant d'autres. Pourtant, depuis combien de temps ne l'avait-il pas vu ? Bien avant son accident.

Il reporta son attention sur les évènements récents. Albérich était-il en route vers les appartements de Rune ? A n'en pas douter, il irait le voir. L'Asgardien était un homme fier et emporté, mais il savait par instant entendre raison. Tout particulièrement quand il s'agissait de leur amitié.

Pauvre Albérich, pauvre Rune, pauvre Sorrento. Tous trois aliénés par de vieilles ombres s'attachant à leur pas, des démons familiers et possessifs renâclant à quitter les parages de leurs consciences. Et pour lui ? Etait-il le seul parmi eux à ne pas être régulièrement taraudé par son passé, occupé qu'il était à gérer les tensions de ses pairs ? Ou se servait-il de leurs fêlures comme d'un paravent masquant ses propres craintes ?

Il se renfonça dans son fauteuil, éloignant ces sombres pensées de son esprit. Il ne voulait pas s'y attarder, ayant déjà bien assez à faire en gérant les humeurs diverses de ses comparses. Et puis, il était bien plus agréable de s'occuper des diables des autres, bien plus simple de s'attacher à des problèmes qui n'étaient pas les siens.

L'explosion de deux cosmos blessés attira son attention, qu'il accueillit dans un demi-sourire – un problème en passe d'être réglé. Restait le cas de Sorrento qui, tôt ou tard, finirait résolument par les quitter. Restait-il pour eux l'espoir de rester unis envers et contre tout ?

Ses aspirations se diluèrent dans le silence de la nuit tandis qu'il observait tant qu'il put la course de la lune dans la nuit ténébreuse, avant qu'à son tour, il ne sombre, hagard et exténué, dans la léthargie nocturne.


Rune émergea doucement du sommeil. La nuit, courte et agitée avait vu se bousculer dans son esprit des rêves de toute sorte et pour lors, confus. Il plissa le nez lorsqu'expirant, il sentit des relents d'alcool troubler son odorat. Ouvrant les yeux, il constata la bouteille de gin renversée sur la table, vide.

Il se leva, tant bien que mal, une douleur persistante venant cogner contre son crâne. En titubant, il gagna la cuisine, faisant couler l'eau du robinet cependant qu'il se mettait à la recherche de comprimé à même d'apaiser ses mots de tête.

Il se sentit renaître quand l'eau froide humecta ses lèvres, irrigua sa bouche pâteuse et sa gorge sèche alors qu'il avalait ses cachets. Dans un même élan, il s'aspergea le visage, espérant faire revenir un semblant de couleur à son visage qui devait affecter un teint plus pâle qu'à l'accoutumée.

Quittant l'évier, il atteignit le réfrigérateur, en quête de nourriture à même d'absorber les quantités d'alcool ingurgitées. Son estomac se souleva néanmoins tandis qu'il humait les odeurs de la chambre froide. Courant le plus vite possible, il gagna la salle de bain dans laquelle il se répandit dans un bruit peu ragoûtant. Il resta de longues minutes durant, au rythme de sa gorge se contractant pour en extirper l'élixir délétère, plié au-dessus de la cuvette tandis que sa main retenait ses longs cheveux derrière lui.

En ayant terminé, il se releva, se tournant vers le lavabo, saisissant sa brosse à dents pour chasser de son haleine les odeurs de vomi lui soulevant le cœur.

Alors que son bras s'actionnait le long de ses dents, il ressentit une pression s'appuyant sur son dos. Stoppant son geste, il se retourna. Personne. Il resta ainsi en suspens, immobile et indécis. Cette sensation passagère lui était familière. Mais... Fermant les yeux, il sonda mentalement la demeure des Gunther. Tous – du moins la majorité – dormaient encore, les domestiques, les jardiniers ainsi que ses trois amis.

Probablement était-il le seul à avoir ressenti pareille présence. Crachant son dentifrice, délaissant la salle de bain, il quitta ses appartements, se dirigeant vers l'entrée principale cependant qu'il appliquait ses mains sur son costume de la veille, froissé.

Parvenu devant la grande porte de la demeure des Gunther, il s'immobilisa brièvement avant de sortir.

Au-delà du jardin – verte pelouse, fleurs odorantes et arbres en tout genre – derrière le portail, il vit Laureline qui, en le percevant, avait posé son regard sur le Norvégien tandis qu'un vague sourire éclairait son visage.