Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. L'univers et les personnages Saint Seiya : The Lost Canvas sont copyright Shiori Teshirogi/Akita Shoten, TMS Entertainment LtD and Weekly Shonen Champion. L'univers et les personnages Saint Seiya, Episode G sont copyright Megumu Okada/Akita Shoten and Champion Red.

Note de l'auteur : Courte pause de la publication pour cause de Camp NaNoWriMo d'avril. UME revient au plus tard début mai, plus tôt en fonction de mes résultats dans ledit Camp. Mes plus plates excuses pour la gêne occasionnée.

Chapitre 5

Sanctuaire, Grèce – printemps 20**

Milo se dirigea vers la table octogonale posée non loin de l'armoire de sa chambre, saisissant la bouteille de vin rouge qui y trônait. Il la porta à sa bouche, prenant une longue lampée avant d'en passer le fond à Adrastée. Les doigts de la jeune femme effleurèrent les siens comme elle agrippait le contenant. Leurs gestes respectifs restèrent en suspens, le Scorpion l'observait en silence, percevant de nouveau le désir croître au fond des yeux de sa servante et amante.

Des coups brefs frappant la porte de sa chambre l'interrompirent néanmoins. La seconde suivante, un battant s'entrouvrit cependant que surgissait la tête d'une jeune fille précédée d'une toison auburn qui considérait le Grec en rougissant. La jeune femme était toujours gênée quand elle se voyait obligée de pénétrer dans la chambre de Milo, en particulier quand celui se trouvait être à moitié nu.

« Une lettre pour vous, maître Milo. » fit-elle en tendant au Scorpion ce qu'elle tenait en main.

Milo la saisit tout en congédiant la jeune fille. Il considéra l'objet en silence, tenté de se demander un instant qui, en cette époque envoyait encore des lettres. Mais la réponse lui vint instantanément à l'esprit avant même qu'il ne retournât l'enveloppe, sur laquelle il vit l'écriture déliée de Camus – qui ne s'était plus présenté au Sanctuaire depuis plusieurs semaines, ayant regagné pour quelque temps sa terre natale avec Hilda.

Il renifla bruyamment avant de la poser sur la table. Derrière lui, il sentit le regard d'Adrastée peser sur lui, y décela un soupçon de blâme. Il s'apprêtait à se retourner vers elle pour la tancer vertement quand il se ravisa. Se précipitant vers la porte laissée entrouverte, il héla sa jeune servante avant de la rejoindre dans le salon où cette dernière s'affairait.

« Camilla, sais-tu où se trouvent les bouteilles de vin que j'avais demandé il y a quelques jours ? T'en es-tu chargée ?

— Lysandrea s'en est occupée à ma place. » Elle s'interrompit, mal à l'aise sous le regard de son maître. « Mais elle n'est pas revenue.

— Comment cela, "elle n'est pas revenue" ? Où est-elle ?

— Je l'ignore. J'ai reçu un appel de sa part il y a deux jours, me disant qu'elle avait trouvé les vins de Néméas que vous souhaitiez, et qu'elle était sur le chemin du retour.

— Et depuis ?

— Je l'ignore…

— Deux jours… lâcha-t-il d'un ton chagrin. Dis-moi, Camilla, pourquoi est-ce à moi de te le demander ? »

La jeune femme se recroquevilla sur elle-même, cherchant dans le regard d'Adrastée – qui avait surgi dans le salon – un semblant d'aide.

Milo se détourna, gagnant une de fenêtres habillant le mur. Il s'appuya au rebord, mâchoire crispée sur ses poings serrés. Deux jours. Deux jours que Lysandrea avait quitté le Sanctuaire, sans qu'elle ne soit revenue à la maison du Scorpion. Une pointe d'inquiétude étreignit son cœur, rapidement chassée par une certaine forme d'agacement. L'une des servantes dédiées au service de sa maison avait disparu, et il semblait que la tâche de s'enquérir de son sort lui incombait. Que ne pouvait-il se débarrasser de cela, lui qui ne souhaitait rien moins que continuer à voir sa journée se dérouler sans heurt dans les murs clos de sa chambre. Mais il lui fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Rien n'avait pu lui advenir en-dehors de l'île. Pas à Rodorio où chaque habitant était encore habitué à ces individus provenant d'une île qu'ils ne pouvaient plus voir, tout en en connaissant l'existence. Dans ce cas…

Milo fit mine de quitter sa demeure, gagnant, sous le regard inquiet de Camilla et Adrastée, la maison des servantes de son temple. D'une démarche mesurée, il entra dans la chambre de Lysandrea fouillant tiroirs et armoires, à la recherche d'un objet. Ne trouvant rien, il abandonna ses recherches, leva un sourcil en entendant des bruits de pas se rapprocher de la chambre de la jeune femme. Les deux servantes qui occupaient tantôt sa demeure se tenaient là, devant lui, une expression d'incompréhension peinte sur le visage, trahissant les questions muettes qui les agitaient.

« Son collier. Je vérifiais qu'elle ne l'avait pas oublié.

— Je veille à ce qu'elle ne l'oublie jamais, maître Milo, fit Camilla. Au demeurant, il me semble bien qu'elle avait pris l'habitude de ne plus jamais le quitter. »

Le Grec quitta la maison des servantes, regagnant l'extérieur. D'un geste il congédia les deux jeunes femmes, les incitant à vaquer à leurs occupations coutumières cependant qu'il retournait dans sa chambre, y empoignant un t-shirt qu'il enfila avant de dévaler les marches des maisons du Zodiaque taillées dans le flanc du mont Japet.

En contrebas, les environs s'offrirent à lui tandis qu'il poursuivait sa route. Non loin se dessinaient les contours de Rodorio, et ceux d'autres villes se tenant à proximité de l'île du Sanctuaire. Il n'y avait là nulle trace de la brume venant troubler les eaux calmes de la mer Egée. Celle-ci n'étant visible que lorsque venait le moment de la traverser.

Il fut un temps, lointain, qu'avaient connu les premiers résidants du Sanctuaire, où l'île aux treize montagnes était accessible et visible aux yeux de tous. Il s'avérait même que les terres d'Athéna étaient reliées à la Grèce par un bras de terre qui fut plus tard dallé de marbre, permettant ainsi un lien continu où quiconque pouvait se rendre en toute liberté.

Cependant, au fil des siècles, tandis que les hommes gagnaient en maturité et que la Grèce changeait de main au gré des guerres, le bras reliant le Sanctuaire au continent s'était progressivement effrité. Le Sanctuaire, entité tangible de ce monde, était devenu comme une légende orale transmise de génération en génération sans vérification possible avérant son existence. Ce fut à cet instant qu'avait surgi la brume. Car si le Sanctuaire devait poursuivre sa mission de sauvegarde de la Terre et de tous les êtres le peuplant, l'ignorance des hommes quant à son existence avait caché l'île aux yeux de tous.

Milo ressassait en silence ce savoir qu'il avait ingurgité depuis plusieurs décennies, alors qu'il était encore jeune aspirant à la charge de la Lyre en compagnie de ses amis. Dans le même temps, il porta son regard jusqu'au coin nord-est de l'île, là où gisait le bras cassé, vestige du temps où le Sanctuaire faisait encore partie intégrante de ce monde.

Il parvint enfin au pied des marches du Sanctuaire au bout de longues minutes de descente. Suant sous le soleil de printemps, essoufflé et couvert de poussière que le vent soulevait de temps à autre. Il contourna les arènes derrière lesquelles se tenaient les quartiers des passeurs. Sans plus de manière, il pénétra dans le bâtiment de pierre, savourant pour un temps la fraîcheur diffusée par la climatisation du salon. Il y vit un des passeurs affalé sur un canapé, buvant une bière. Avec une certaine brusquerie, il questionna l'homme sur l'endroit où pouvait se trouver Charon. Celui-ci le considéra en silence, avant de lâcher mollement le nom des arènes.

Le Grec étouffa un juron. Il n'aurait pas dû les contourner, ces saloperies d'arènes. Il tourna les talons et, sans prendre la peine de le remercier, sortit.

Il trouva effectivement le Napolitain assis en haut des marches du dit lieu, discutant avec d'autres Spectres cependant qu'ils observaient des duels de combattants prenant place au pied des escaliers. Du coin de l'œil, Milo considéra la foule des jeunes gens s'entraînant au milieu de l'arène, poussière se soulevant au rythme des mouvements effrénés des apprentis. Garçons et filles – pourvues de la même résolution que leurs homologues masculins – qui s'affrontaient, redoublant de ferveur. De temps à autre, le Grec percevait des ondes diffuses atteindre son aura. Etincelles cosmiques témoins de la puissance dormante de certains et ne demandant qu'à grandir en leur sein.

En toile de fond, il se remémora le temps infini passé à l'ombre des pierres millénaires. Se chamaillant avec Aiolia, son ami d'alors, mordant la poussière, plus souvent qu'à son tour sous les assauts de ses aînés. S'amusant parfois du jeune Valentine tandis qu'Orphée, Thor ou Aldébaran, parmi les plus âgés, leur prodiguait, de temps à autre, des conseils avisés dans leur quête de puissance. Au loin, ils sentaient, de temps à autre, la présence du vieux Pope Shion, dos voûté, yeux perçants, sourire malicieux à l'égard de cette relève qui ne saurait tarder. Parfois, les trois autres dirigeantes du Domaine Sacré venaient à se trouver là. D'autres étaient venus se joindre à leur cortège, orphelins ou rejetons de grandes familles liées au Sanctuaire.

Le cri perçant d'un instructeur dispensant ses ordres aux apprentis chassa les pensées de Milo. A distance respectable, il vit Aldébaran observer les recrues de son œil avisé, supervisant les entraînements, transmettant ses recommandations à ses aides. A son côté se tenait Galan, assistant le géant brésilien dans sa tâche, s'entretenant à mi-voix avec son ami, le nourrissant de ses propres conseils.

Après les avoir salués d'un coup de tête, Milo se planta au pied des marches, attendant que Charon daigne jeter un regard sur le Scorpion. Le Spectre fit mine de l'ignorer dans un premier temps, mais les vagues d'hostilité que dégageait le Scorpion étaient si puissantes qu'il ne put, à contrecœur, que se défaire de la compagnie de ses pairs pour rejoindre le Grec.

« Que t'arrive-t-il encore, Milo ? fit le Napolitain d'un ton narquois. T'as encore perdu ton peigne ?

— Roméo… répondit Milo qui sentit une brûlure, rouge, étreindre l'ongle de son index. Qui assurait le passage il y a deux jours, dans l'après-midi ?

— Il y a deux jours… Charon se gratta le menton. J'en sais foutre rien, j'étais dans mes logis, avec quelques bouteilles d'alcool et la compagnie de putains. C'était Victor, je crois.

— Et où se trouve-t-il, Roméo ? Dis-moi où. Ma servante Lysandrea est partie à Rodorio il y a deux jours de cela. Et elle n'est pas revenue alors qu'elle m'avait contacté pour m'informer de son retour, juste avant de reprendre la mer. »

Charon était à présent sujet au malaise. En tant que Spectre de l'Intervalle à qui avait échu le commandement des passeurs, il se devait de connaître les moindres faits et gestes de ses hommes quand ceux-ci assuraient leurs fonctions. Or, il ne savait pas.

« Je… j'en sais rien, Milo. Il faut que j'aille regarder.

— Oui, tu devrais faire cela, lâcha froidement Milo. »


Charon ne s'était pas fait prier pour quitter l'arène, s'attachant à s'éloigner autant que faire se pouvait de la présence menaçante du Scorpion. Il rencontra Shaina alors qu'il s'apprêtait à quitter pour de bon l'enceinte des lieux d'entraînements. Tant était-il perdu dans son trouble qu'il n'avait songé à regarder devant lui. Le corps du Napolitain, tendu par l'anxiété, était un mur qui heurta sa compatriote de plein fouet et la fit vaciller.

Par réflexe, Charon tendit le bras, saisissant l'une des épaules de Shaina afin de la rattraper. Il étouffa un juron en italien, confus et agacé. Il lança son regard dans le lointain, comme détaché des évènements dans lesquels il était enserré.

« Roméo… Roméo ? Lâche mon bras, tu me fais mal. »

La voix du Serpentaire lui parvint, assourdie. Il sursauta, réalisant soudainement que son étreinte était telle qu'il menaçait de lui broyer l'épaule. Il se désengagea, bafouillant des excuses confuses.

Elle le considéra en silence cependant qu'elle massait son bras endolori sur lequel des hématomes bleuâtres feraient bientôt leur apparition.

« Tu es sûr que tout va bien, Roméo ? fit-elle dans un italien chantant.

— Oui, répondit-il en hochant la tête. Juste la gueule de bois et un truc urgent à régler pour Milo.

— Rien de trop grave, j'espère ? une lueur d'inquiétude perçait sous les iris anis.

— Non. Enfin, j'en sais rien.

— Tu devrais rapidement régler ça, je présume.

— Tu viens là pour voir Galan ? devant son acquiescement, il poursuivit. Tu devrais le rejoindre, il va sans doute s'impatienter. »

Elle le gratifia d'un dernier sourire avant de le dépasser et de marcher vers son époux. Le Napolitain resta planté là un instant, la voyant s'éloigner vers le groupe des deux hommes. La vision du soleil dansant dans les boucles châtains de sa compatriote éloigna pour un court moment les nuages assombrissant sa conscience. Mais bien rapidement, la réalité reprit ses droits sur son esprit, fondant sur son être comme un prédateur céleste.

Bien vite, il serpenta à travers les bâtiments du Sanctuaire, s'éloignant peu à peu des ahanements et de la rumeur industrieuse s'élevant au-dessus des arènes.

Ses pensées vagabondes s'agitaient en tous sens dans son esprit, champ de bataille, champ de ruine. Tant bien que mal, il forçait son cerveau à réfléchir à toute allure. Tentant de savoir pourquoi n'avait-il rien vu venir, et pourquoi n'avait-il pas été prévenu plus tôt. Et plus que tout, il souhaitait savoir ce qui avait bien pu arriver à Victor et Lysandrea.

Le brouillard marquant le passage entre terre, mer et Sanctuaire était, depuis son apparition, invisible au tout-venant. Ainsi, quiconque désirant traverser la mer Egée en cet endroit n'aurait trouvé que le vide, une absence de tout si ce n'était les eaux.

Mis à part le cosmos, seuls les bijoux en argent conçus jadis par les alchimistes jamiriens permettaient de percevoir cette brume, d'y pénétrer et de la traverser pour aboutir à l'île du Sanctuaire.

Il n'y avait qu'une seule alternative : soit l'on passait, soit l'on ne voyait rien. Une seule et unique alternative... et pourtant...

Il avait, au cours de ses discussions avec ses subalternes, eu vent de certaines plaintes quant au temps anormalement long de la traversée en certaines occasions. Mais le Napolitain n'en avait pas tenu compte. Car après tout, pour quelle raison l'île se fendrait-elle d'un mauvais acte quelconque à l'endroit de ceux qui la peuplaient ?

Quoi qu'il en fût, il se devait de tirer le mystère au clair dans les plus brefs délais. Afin de ne pas se présenter bredouille devant Milo, qui ne manquerait pas de le gratifier d'une de ses légendaires colères, calme bouillant sous la surface lisse de sa désinvolture habituelle. Et surtout, pour ne pas encourir l'ire de Kanon. Ce dernier étant, comme depuis toujours, impitoyable envers ceux qui faillaient.

Non que Kanon traitât différemment ceux qui n'étaient pas de sa caste d'origine. L'on pouvait même mettre au crédit du Pope le fait qu'il eût, malgré la cruauté son acte passé, mis tout en œuvre pour faire en sorte de traiter équitablement n'importe qui au sein du Sanctuaire après les départs de Pandore et Thétis et la résignation d'Hilda. Non, ce n'était que le manquement aux tâches incombant à tout un chacun que le dirigeant du Sanctuaire punissait, indistinctement des allégeances passées.

Et cette disparition, elle risquait de lui valoir plus qu'une simple remontrance, mais plutôt un renvoi pur et simple et un retour parmi la masse des individus communs du Sanctuaire. Au même titre que certains de ses comparses de tous panthéons ayant accédé à une charge, sans pour autant avoir trouvé un sens à donner à ce fardeau qui les gardait enfermés au sein du Sanctuaire – du moins pour ceux ayant choisi de rester.

Charon regagna prestement ses quartiers. Interrogeant, pressant de questions ceux de ses subalternes qu'il trouva. Mais, comme il pouvait s'en douter, aucun ne fut en mesure de répondre à ses interrogations. Comment l'auraient-ils pu, au demeurant ? Il était le responsable de l'Intervalle et, qui plus est, le seul doté de cosmos parmi les passeurs. Pouvait-il les en blâmer ? Oh, bien sûr que non. Mais enfin, pourquoi diable les dirigeants du Sanctuaire, n'avaient-ils jamais jugé bon de pourvoir les rangs des bateliers d'individus qui n'auraient pas recours à ces artefacts ?

Le trouble de Charon ne faisait que grandir. Ce n'était, somme toute, qu'un incident causant dommage à une simple servante ainsi qu'à l'un de ses hommes. Tous deux aisément remplaçables. Pour autant, le Napolitain ne pouvait se résoudre à ces pertes. Par ailleurs, il sentait grandir en lui le pressentiment que cet évènement masquait un problème de plus grande ampleur, sans qu'il ne soit réellement capable de l'appréhender dans sa globalité.

Délaissant ses quartiers, il se dirigea en courant vers un port excentré, là où aucun individu ne se trouvait et où régnaient calme et quiétude, compagnes apaisantes qui eurent l'heur d'atténuer son agitation. Il gagna un ancien pont de bois qui n'était plus utilisé depuis quelques siècles. Parvenu à son extrémité, il s'y assit d'un seul tenant, les vagues de la mer menaçant de lécher ses chaussures de toile.

Il ferma les yeux, restant un court instant dans la plus complète apathie devant la brise parcourant son visage, lui apportant des relents de sel et d'algues en décomposition qui jonchaient les plages non loin d'ici. Mais il finit par se recentrer sur la tâche qui lui incombait, tout en appréhendant la douleur que susciterait la venue de son cosmos. Une aura d'un mauve profond nimba son corps plié en deux sur le pont de bois, lueur sombre jurant au milieu de la clarté du paysage où le soleil se reflétait sur les eaux calmes de la mer Egée. Sa conscience se faisait plus aiguisée, englobant les alentours. Progressivement, il dirigea ses sens là où il souhaitait les mener, isolant peu à peu les auras de ceux qui se trouvaient sur l'île et qui interféraient avec sa concentration.

Le Napolitain projeta son cosmos au loin, au-delà des terres du Sanctuaire. Son esprit, vagabond, voguait à la surface des eaux, perçant de sa puissance les ténèbres grises de la barrière surnaturelle entourant les terres insulaires. Minutieusement, il examinait chaque parcelle du brouillard, dans le fol espoir d'y percevoir des pulsations, aussi infimes soient-elles qui le renseigneraient sur la présence ou non d'êtres humains au sein du froid intervalle.

Son esprit naviguait parmi les ombres évanescentes et éthérées peuplant le lieu sombre et de prime abord inhospitalier. Il dansa avec les silhouettes brumeuses, pourchassa furieusement les esprits marins que suscitait son imagination. Sa conscience filait à la vitesse de la lumière, retournant chaque parcelle de mer, faisant le tour du Sanctuaire à de nombreuses reprises avant qu'épuisée et vaincue, elle ne menaçât de retourner vers l'enveloppe charnelle de son propriétaire.

Mais Charon s'arc-bouta contre cette faiblesse impérieuse souhaitant s'emparer de son cosmos. Et dans un effort de volonté surhumain, il relança sa conscience à travers les eaux. Scrutant, furetant, louvoyant dans les fonds marins où le sable beige se faisait charrier de plus belle par l'aura du Spectre.

N'en pouvant toutefois plus, et voyant s'étioler le mince espoir qu'il étreignait, il laissa son esprit regagner son corps.

Un sentiment d'impuissance et d'amertume teinta la salive de Charon qui s'écoulait le long de sa gorge. Le constat d'échec était par trop dur à surmonter, pour le moment. Aussi resta-t-il encore de longues minutes assis, prostré dans la colère qu'il éprouvait envers lui-même avant que, finalement, il ne se décidât à se relever afin de regagner le cœur du Sanctuaire.


Le Napolitain cheminait lentement, renâclant à se rendre aux arènes pour annoncer son échec à Milo. Comment le Scorpion colérique accueillerait-il compte-rendu de Charon ? Il goûtait, à son corps défendant, à l'injustice de la situation. Il n'était pas à l'origine de leur disparition pourtant, il en porterait la responsabilité aux yeux de certains. Il pourrait se défaire de ce sentiment amer, avec le temps, mais d'autres lui pardonneront-ils ?

C'est sur ces entrefaites qu'il parvint de nouveau aux arènes. Le soleil avait décliné depuis qu'il en était parti, et son éclat amoindri baignait le colisée d'une lueur mordorée. Seuls les pierres et le sable conservaient en leur sein les ardeurs passées de l'astre du jour. C'est sur les plus basses marches des arènes qu'il aperçut Milo, assis, le buste penché, des mèches auréolines s'éparpillant le long de son visage. Il tenait dans sa main un téléphone collé à son oreille, qu'il éteignit quelques secondes après avoir vu Charon. Au fur et à mesure qu'il avançait, le Grec le dévisageait tranquillement, nul trouble ne venant altérer l'azur de ses iris. Le Napolitain gravit les premières marches, pour s'asseoir aux côtés du Scorpion, jetant son regard sur les apprentis s'entraînant dans le sable blanc.

« Et bien, Roméo, lui fit Milo, dis-moi, qu'as-tu trouvé ?

— Je n'ai rien trouvé, Milo. » Dents serrées, regard lointain, la voix du Napolitain parvint presque inaudible aux oreilles du Grec. « Je suis navré, Milo, fit-il en se retournant vers son alter ego, vraiment navré…

— Sais-tu que Lysandrea est ma fille ? »

Le Grec disait vrai, il avait eu nombre de servantes depuis qu'il avait accédé à la charge du Scorpion, plusieurs décennies auparavant. Et avant cela, lorsqu'il partageait encore les baraquements dédiés aux aspirants, elles faisaient, pour la plupart, partie du décor. Tout juste servaient-elles à être culbutées quand lui prenait l'envie d'assouvir ses désirs de chair, perpétuation d'une longue tradition toutefois en voie de disparition.

Lysandrea était différente. Sans doute le fait de l'avoir prise à son service suite à la demande d'une de ses anciennes amantes n'y était pas pour rien. Tout comme le fait que Lysandrea était, parmi les trop nombreux bâtards qu'il avait engendrés depuis près de trente ans, la seule partageant une partie de sa vie. Il avait dans un premier temps été réticent, lorsque la demande de la prendre à son service avait été formulée. Sans qu'il ne sache pourquoi, il avait cédé.

« Je l'ignorais. » Le Napolitain s'interrompit, voyant avec étonnement le Grec lui sourire.

« Regarde autour de nous, Roméo. Vois combien de mes bâtards se trouvent parmi nous. Lysandrea n'en était qu'une parmi d'autres. Quelle différence sa disparition fait-elle sur ma personne ? Je bois, je baise, j'enfante et j'attends le jour prochain. Je suis censé être un Chevalier d'Athéna, ma foi, je n'ai pas à m'entraver d'attaches, ou si peu. »

Charon le considéra un instant en silence, partagé entre un grand sentiment de révolte et une hilarité malséante. C'était un sacré personnage, le Scorpion.

« Va, ne te tracasse pas, mon ami, reprit Milo en lui tapant l'épaule. Et sur ce, je vais te fausser compagnie. J'ai à faire chez Aiolia. »

Charon hocha la tête cependant que Milo se levait, descendant calmement les marches du colisée, avant de s'éloigner peu à peu de la masse des individus s'entraînant ou dispensant des conseils aux apprentis. Progressivement, la silhouette du Grec se fit plus lointaine, avant de disparaître au détour d'une bâtisse, prenant résolument la direction du mont Japet. Le regard de Charon suivit les maisons du Zodiaque, courant le long des crêtes rocheuses. Il s'arrêta sur le Palais du Pope, juste avant le Mont Etoilé. Et son trouble de ressurgir. Car viendrait le temps, proche, où il devrait informer Kanon du récent incident. Et si Milo ne s'en formalisait pas outre mesure, nul ne pouvait présumer de la réaction du maître du Sanctuaire.


Milo retrouva son ami dans le jardin flanquant le cinquième temple, non loin de la maison du Lion. Aiolia l'attendait là, tranquillement assis à une table qui avait été sortie quand les beaux jours avaient de nouveau gratifié la Grèce de leur présence. Le vent salin gonflait l'herbe du jardin et apportait à la face de Milo des fragrances provenant des arbres fruitiers plantés non loin d'ici. Il prit place auprès de son ami. Aux pieds du Lion se trouvait une glacière emplie de bouteilles de bière belges qu'Aiolia venait probablement d'apporter juste avant l'arrivée du Scorpion.

Son ami le dévisagea un instant, une question muette au fond de ses prunelles léonines. Milo répondit en secouant la tête.

« Vraiment, Milo ? Et ça n'a pourtant pas l'air de t'affecter plus que ça. »

Milo haussa les épaules.

« Que veux-tu que je te dise, Aiolia ? Est-ce que tu sais combien j'ai de gosses sur cette île – sans compter ceux qui ne vivent pas au Sanctuaire. Quelle différence, pour moi ?

— Tu te fous de moi, Milo ? explosa le Lion. C'est ton enfant ! Bon sang ! C'est ton enfant !

— En quoi est-elle différente de tous les autres avec qui je n'ai jamais échangé le moindre mot. Hein, dis-moi, Aiolia ?

— Mais enfin… balbutia-t-il.

— J'ai l'impression que ta future paternité te rend un poil contrariant sur la question. Comment va Lithos ? »

Ses yeux foudroyèrent le Scorpion, furieux de voir son ami tenter de détourner le sujet de la sorte. Il ne put toutefois empêcher ses traits de se détendre à l'évocation de son épouse et de son enfant à naître.

« Plutôt bien, fit-il. On se rend régulièrement à Athènes pour les examens. La grossesse semble se dérouler convenablement.

— Le terme est pour bientôt.

— Oui.

— Est-ce que tu l'as prévenu de la date ? »

Une moue de contrariété se dessina sur le visage du Lion.

« A quoi bon ? Ça fait des années qu'il n'a plus remis les pieds au Sanctuaire. Probablement qu'il s'en moque. Je lui avais envoyé un message il y a plusieurs mois, pour l'informer de la grossesse de Lithos, et un autre pour lui dire qu'il allait avoir une nièce. Je n'ai jamais eu une seule réponse. »

Aiolia n'avait pas tort. Cela faisait plus de dix ans qu'Aiolos ne venait qu'épisodiquement au Sanctuaire, retiré qu'il était au Japon. Personne ne l'avait revu au Sanctuaire depuis six ans, quand lui et Marine avaient amené le jeune Seiya en Grèce pour y quérir la charge de Chevalier de Pégase pour laquelle il s'était entraîné durement sous la tutelle des deux conjoints.

Et de fait, le jeune protégé de son frère n'avait eu aucun mal à se défaire de Cassios, l'élève de Shaina et Galan, le seul et unique autre aspirant à la charge de Pégase, dont on avait retrouvé le corps sans vie quelques jours plus tard, échoué sur une des plages bordant le Sanctuaire, honteux d'avoir ainsi manqué à ceux l'ayant entraîné toutes ces années durant.

A peine le titre emporté, tous trois avaient disparu. Retournant au Japon, sans même permettre à Seiya d'y accomplir sa période d'intégration. Ce qui avait bien entendu eu l'heur de faire sortir Kanon de ses gonds. L'acte d'Aiolos, en soustrayant un Chevalier à l'influence du Sanctuaire, était, comme chacun s'en était douté, on ne pouvait plus calculé. Et, eu égard à l'ire de Kanon, le Sagittaire avait réussi son coup.

Mais à quel prix ? Saga ayant quitté le Sanctuaire après en avoir été chassé par son frère, Aiolos était devenu le seul et unique prétendant au titre de Pope. Et s'il avait dans un premier temps tenté de faire valoir ses droits en tant qu'héritier de Shion, le retrait des trois autres dirigeantes couplé à l'inertie de ses pairs avait aidé à asseoir la légitimité de Kanon au rang de seul et unique dirigeant du Sanctuaire.

Rien ne s'était ainsi déroulé comme prévu et Kanon régnait seul sur le Sanctuaire. Et pour Aiolos qui conservait ses vieilles rancœurs par-devers lui, il n'y avait pas d'issue, pas de survie possible au sein du Sanctuaire. Aussi avait-il espacé son temps passé céans quitte à délaisser la compagnie de son cadet. Une absence qui, avec le temps, avait marqué le jeune Aiolia, qui était devenu un homme admirable, mais dont la construction s'était déroulée sans l'aide de son aîné. Une absence pour laquelle Aiolia en voulait à Aiolos – encore que Milo savait pertinemment que l'absence d'Aiolos n'était pas la principale source des griefs que le Lion nourrissait à l'endroit de son frère.

Milo tendit le bras, atteignant la glacière, extrayant deux cannettes de bière transpirantes.

« Tu as probablement raison, fit le Scorpion en avalant une gorgée d'alcool malté. Il n'en vaut pas la peine, de toute façon. Cet enfoiré n'en vaut pas la peine. »

Il rejeta la tête en arrière tout en éclatant d'un rire qui se perdit dans le firmament. Aiolia rit à son tour, gagné par l'hilarité de son ami, chassant les sombres nuages qui s'étaient appesantis sur son esprit. Attiré par les bruits, Régulus, le chat du propriétaire de la cinquième maison s'approcha de son maître. Aiolia reprochait plus souvent qu'à son tour son insouciance et sa désinvolture à son vieil ami. Il savait que sa personnalité, son comportement avaient causé du tort à bien des personnes – souvent des jeunes femmes, d'ailleurs, mais également des époux. Pour autant, et pour aussi droit qu'il fût, Aiolia ne pouvait se départir de son affection envers le Scorpion, pas plus qu'il ne pouvait rompre la complicité qui les unissaient tous deux.

Les deux hommes s'étaient toujours appréciés depuis leur plus jeune âge. Leurs pères eux-mêmes avaient été amis et les pères de ceux-ci avant cela. N'ayant qu'une seule année d'écart, les deux garçons avaient très tôt affirmé leur amitié et leur loyauté indéfectibles l'un envers l'autre, seul moyen de tenter de lutter à armes égales contre leurs aînés. Ils étaient, par ailleurs, tous deux destinés à embrasser dès leurs seize ans une charge de Chevalier d'Argent, réduisant à néant les éventuelles rivalités et jalousies auxquelles ils auraient été confrontés, et qui auraient pu mettre à mal leur amitié.

Et le temps avait passé pour les deux garçons qui étaient peu à peu devenus des hommes. Faisant les quatre cents coups ensemble, se couvrant mutuellement, découvrant leurs premiers émois d'adolescents. Leur travail acharné, durant les entraînements, autant que les caprices des Moires les avaient finalement menés à de plus hautes responsabilités, leur permettant d'accéder à la charge tant convoitée et ô combien prestigieuse de Chevalier d'Or. Entretemps, de nouveaux individus avaient fait leur entrée au Sanctuaire, destinés à leur tour à entrer au service d'Athéna, d'Hadès, de Poséidon ou d'Odin : des futurs Saints. Hommes et femmes dédiés à la protection de leurs divinités respectives, à la sauvegarde de la Terre et au service du Sanctuaire. De nouveaux liens avaient vu le jour, dont celle unissant Milo à Camus. Et si le Scorpion avait, pour un temps, délaissé un peu plus la compagnie de son compatriote, leur vieille amitié n'en avait jamais été ébranlée pour autant. Et avait ressurgie, de temps à autre, plus forte et plus solide.

Sans mot dire, les yeux mi-clos, Milo observait Aiolia, caressant sur ses genoux son double félin qui arborait des couleurs identiques à celles de son maître. Le Scorpion avait perçu la nostalgie pulsant à la surface du cosmos du Lion et, sans broncher, avait accueilli en son sein l'aura paisible de son ami. Il se laissait à son tour bercer par les douces vibrations, comme une musique lancinante faisant remonter une vague de souvenirs lointains mais toujours persistants. Cependant, le soleil fut peu à peu aspiré par les eaux de la mer Egée, diffusant dans l'éther une douce lumière cramoisie, et la promesse d'une agréable moiteur vespérale.