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Chapitre 6

Paris, France – printemps 20**

Les sons mélodieux d'un vieil accordéon s'éteignirent dans l'atmosphère tandis que le musicien murmurait les dernières paroles de son chant. Tout au long de son jeu, les notes aiguës mélangées aux sons médiums avaient accompagné une complainte où se mêlaient la tristesse de l'abandon d'un foyer et la joie finale des retrouvailles avec les êtres aimés.

La plupart des clients du café avaient nourri le musicien de leur indifférence. D'autres, au contraire, étaient demeurés silencieux ou avaient abaissé la tonalité de leurs conversations, avant d'applaudir discrètement l'artiste après qu'il eût terminé.

Celui-ci leur sourit, puis déposa son instrument à terre. Il parcourut par la suite la terrasse bondée, passant de table en table, muni d'une tasse en cuivre cabossée, sollicitant la générosité et la gratitude de ses auditeurs éphémères.

Quelques bras se tendirent, des mains lâchèrent des pièces qui produisirent un joyeux tintement dans le récipient métallique. Au détour d'une table, il vit un bras, glabre et blanc, atteindre la timbale. Ses doigts fins se relâchèrent, mais nul bruit ne vint finaliser le geste. Cédant à la curiosité, l'artiste jeta un regard au fond du récipient. Plié en huit gisait un billet bleu qui exprimait un mince froissement en tentant de regagner en vain sa forme première.

Ses yeux s'écarquillèrent brièvement avant de les poser sur son généreux donateur. Ils étaient deux, un couple. Un homme dont les yeux clairs l'observaient en silence et une femme dont le visage était en partie masqué par une cascade de cheveux blond cendré. Il fut saisi par ces deux apparences singulières le port altier, l'attitude noble, voire blasée le rouge flamboyant de ses cheveux qui contrastait avec la teinte presque argentée de sa compagne, la blancheur de leur peau, à tout deux, laissant presque apparaître des veines bleues ici et là.

Le musicien se vit presque fasciné par ces deux êtres qui, bien que se mêlant sans difficulté apparente avec la foule, semblaient dans le même temps si différents de ceux qui les entouraient. Ils possédaient cette présence, immense, accompagnant chacun de leurs gestes. Comme une aura invisible les nimbant en permanence. Et ils avaient l'air si froid.

Il finit pourtant par planter son regard dans les yeux chartreuse de l'homme.

« Mille mercis, murmura-t-il.

— Je vous en prie, répondit celui-ci dans un français impeccable et dénué d'accent. Votre musique et votre chant nous ont touchés, mon épouse ainsi que moi-même. Pour cela, acceptez mes propres remerciements. »

L'accordéoniste hocha la tête avant de se détourner du couple pour continuer sa route à travers les tables de la terrasse.


Hilda tournait distraitement les pages du menu que le serveur leur avait apporté tantôt, quelques minutes après qu'ils se soient installés. Boissons, glaces et desserts succédèrent aux viandes et aux poissons sans qu'elle n'esquissât un seul signe des yeux pour lire avec plus d'attention. Discrètement, elle fredonnait les notes éparses d'une musique.

« Tout va bien, Hilda ? » La voix de son compagnon venait de lui parvenir, l'arrachant à sa rêverie.

« Oui. Pardonne-moi, c'est…

— Cette chanson. Cet accordéoniste était vraiment doué, je dois l'admettre. Il sait décrire à la perfection l'espérance et la mélancolie.

— Rien qui ne pourrait parler à mon cœur, en tout cas pour la première partie. »

Camus sourit devant la nostalgie de sa compagne. Enfilant la main dans la poche de son pantalon, il prit son téléphone, consulta l'écran. Une moue de contrariété se forma sur son visage, suite à quoi il posa l'objet sur la table.

« Attends-tu l'appel d'Isaak ?

« Non... enfin, oui, répondit-il agacé.

— Milo. »

Ce n'était pas une question, ce qui dispensa le Français de répondre, confirmant les doutes d'Hilda.

« Peut-être devrais-je lui envoyer une autre lettre.

— Camus...

— Oui ?

— Premièrement, plus personne n'envoie de lettres, de nos jours. Deuxièmement, Milo ne te répondra pas, il te déteste.

— Il ne me déteste pas.

— Mais il ne t'aime pas non plus. Il ne t'aime plus. »

Camus se renfrogna.

« Mesure tes paroles. Milo est toujours mon ami. Peut-être sommes-nous moins proches qu'avant, mais il nous reste des souvenirs communs.

— Et à quand remontent les actes ayant fait naître ces souvenirs, dis-moi ? Trois ans ? Cinq ans ? Plus ? A quand remonte la dernière fois où vous vous êtes retrouvés tous les deux, seuls ? Où je ne t'ai pas vu revenir triste et solitaire après l'avoir croisé ? A quand remonte votre dernier fou rire, votre dernier sourire sincère échangé ?

— Arrête... »

Hilda libéra sa main qui tenait la carte, saisissant celle du Français qu'elle enserra dans une étreinte qui se voulait chaleureuse et réconfortante. Camus frissonna.

« Oh, mon amour, je suis tellement navrée. Aiolia pense la même chose, il me l'a dit. Milo ne parle quasiment jamais de toi... »

Camus libéra brusquement – trop brusquement – sa main qu'il porta à son visage, se rongeant la chair du pouce. Une habitude, qui trahissait l'agitation de l'esprit du Français.

Leur amitié elle-même relevait du miracle tant leurs caractères respectifs étaient opposés. L'un portait en lui sa froideur et son calme à toute épreuve, quand l'autre était sanguin et emporté, mais également amène et chaleureux. Sans doute était-ce cette chaleur et cette faconde qui avaient, dans un premier temps, séduit le jeune Camus fraîchement débarqué au Sanctuaire.

De fait, si les deux apprentis Chevaliers passaient une partie de leur temps au sein de leurs groupes respectifs, Milo demeurant avec ses compatriotes tandis que Camus frayait avec les futurs Saints des Glaces, il n'en restait pas moins que, chemin faisant, les deux jeunes hommes s'étaient peu à peu rapprochés. Pour devenir, au bout d'un moment, quasiment inséparables.

Même la forfaiture de Kanon, n'avait pu briser leur amitié en dépit des reproches que Camus avait un temps adressé au Scorpion, qui ne montrait que du détachement à l'égard de cet acte. Cependant, la tragédie qui, quelques années plus tard, avait coûté la vie à Freyja avant d'emmener Hagen dans son tourbillon délétère avait profondément touché Camus qui venait de perdre l'un de ses amis de toujours.

Sans que le Grec s'en aperçoive, Camus avait trouvé refuge au sein de son être. Dans des recoins trop froids et inhospitaliers pour que Milo puisse l'y suivre. Seuls Hilda et Isaak avaient pu s'accommoder de la nouvelle humeur du Français. Après tout, ne partageaient-ils pas tous trois la même blessure suite aux pertes insurmontables dont ils étaient devenus les victimes ?

Et si Camus continuait toujours de vivre dans l'illusion que lui et Milo étaient toujours amis, c'était parce qu'il portait en lui la culpabilité de l'avoir brisée, de par l'éloignement né de son chagrin.

« Pardonne-moi, Hilda, reprit Camus. Tu dis vrai. C'est juste que... j'ai tellement de mal à m'y faire. Si seulement Hagen et Freyja n'avaient pas péri, et si Suikyo était encore en vie.

— Cela n'aurait eu aucune incidence. Ne le vois-tu pas ? Ce n'est pas seulement toi qui n'étais plus le même après la mort d'Hagen. Quand Eurydice a disparu et qu'Orphée est devenu inapte à la charge du Scorpion au bénéfice de Milo, il a aussi changé.

— Que veux-tu dire ? »

Le serveur en charge de leur table revint vers eux. Tentant de se frayer un chemin parmi la masse compacte de chaises et de tables, il affectait un air de contrariété discrète. L'Asgardienne lui adressa un sourire, comme pour le remercier de lui offrir un répit bienvenu et l'empêcher de répondre à la question de Camus – ce qu'elle se serait résolue à faire, à contre-cœur. Avisant l'expression de sa cliente, le serveur se racla la gorge, mal à l'aise devant un geste chaleureux provenant d'une telle vénusté.

Camus leva la tête vers le serveur, sans émotion apparente sur le visage bien qu'ayant saisi la scène.

« Avez-vous choisi ? Madame, Monsieur ?

— Saumon fumé de Norvège en entrée et pavé de rumsteck pour moi, commença Hilda.

— Escargots de Bourgogne et filet d'agneau aux herbes, demanda-t-il dans un style télégraphique.

— Ce sera tout ? »

Camus consulta Hilda du regard avant de poser les yeux sur la carte, et de commander un vin rouge de Bourgogne. Le serveur acheva de griffonner les quelques lignes sur son calepin avant de tourner les talons.

« Bien, reprit Camus, que disions-nous ? Ah… »

Son téléphone vibra sur la table. S'en saisissant, il considéra le message affiché sur l'écran, tapa quelques phrases et le reposa.

« Isaak ?

— Non, Milo… essaya-t-il. Oui, Isaak, leur avion vient d'atterrir il y a quelques instants à peine. Ils s'apprêtent à quitter l'aéroport pour prendre un taxi et nous rejoindre.

— Bien. J'ai hâte de voir à quoi ressemble ce jeune homme.

— Tu souhaites surtout essayer de l'inciter à rejoindre tes rangs, répartit Camus.

— De quoi parles-tu ? Je n'ai plus les prérogatives pour faire de telles choses.

— Et quand bien même. De toute façon, si tout se passe pour le mieux, il sera le prochain détenteur de la charge du Verseau.

— Si Isaak ne l'a pas convaincu de devenir Kraken. » s'amusa-t-elle.

Au loin, des sons lancinants commencèrent à se faire entendre. C'était l'accordéoniste qui, ayant parcouru quelques mètres, enchantait le restaurant d'à côté de sa musique exquise.


Aéroport Charles de Gaulle, Paris, France

Ils parcouraient en silence les couloirs interminables de l'aérogare, à distance respectable l'un de l'autre. Comme si le plus jeune tenait à montrer son ressentiment envers son aîné.

Le Finlandais soupira, il s'était bien douté que rien de tout cela ne serait une partie de plaisir. Toutefois, il avait espéré pouvoir s'attendre à un peu plus de chaleur de la part de son jeune disciple – encore que l'attitude chaleureuse n'était pas leur apanage à eux, Saints des Glaces. Pour autant, Isaak le savait d'expérience, il finirait par passer outre. Cela lui prendrait du temps – plus que pour la plupart du fait de sa sensibilité –, mais il irait de l'avant. Ou du moins l'espérait-il.

Isaak attendit que tous deux passassent les postes de frontière, auxquels ils présentèrent leurs passeports, avant d'adresser de nouveau la parole à son alter ego. A sa grande surprise, ce ne fut pourtant pas sa voix qui s'éleva en premier pour briser le silence.

« Allez-vous enfin me dire ce que nous faisons ici, Maître ? »

Le jeune homme planta l'aigue-marine de son iris dans les yeux de son mentor. Le Kraken se raidit : le ton formel n'augurait rien de bon chez son disciple.

« Nous nous rendons au Sanctuaire, Hyōga.

— Le Sanctuaire se trouve-t-il en France, Maître ? Que faisons-nous ici ? »

Isaak perçut des signes de trouble dans le comportement du jeune Russe. Il en connaissait les causes. Hyōga avait vécu plus de dix ans au plus profond de la Sibérie, avec très peu de contacts humains. De ce fait, se trouver dans une cité aussi populeuse que la capitale française était de nature à l'inquiéter. Isaak lui-même, bien que plus familier avec la vie citadine, n'était pas spécialement à son aise dans une ville si fortement peuplée.

« Je n'aime pas cette ville. Il y a trop de monde. Et il y fait une chaleur affreuse.

— Commence donc par t'habituer à la chaleur parisienne, s'amusa le Finlandais. Il fera bien plus chaud au Sanctuaire. »

Hyōga fit la moue tandis que cette perspective semblait faire son chemin dans son esprit.

« Quant à la raison de notre présence ici, elle est très simple : pour voir ton autre maître, Camus. » Le Cygne se figea, des signaux de peur se manifestant au sein de son cosmos. « Ne viens pas me dire que tu ne t'en doutais pas, Hyōga. Tu sais parfaitement que Camus est Français et qu'il avait été prévu de longue date que nous le retrouvions tout d'abord ici. Mais si cela peut te rassurer, il ne t'en veut pas. »

Les paroles d'Isaak avaient rendu Hyōga hagard et circonspect. Pour rassurante que fût la fin de sa phrase, il n'en demeurait pas moins qu'il appréhendait cette rencontre avec le Verseau. Cela faisait près de quatre ans qu'il ne l'avait plus vu. Mais le Russe gardait en souvenir la prestance et la froide distance lovées dans l'attitude du noble Verseau. Une posture qui avait impressionné le jeune Hyōga dès leur première rencontre et dont l'emprise ne s'était pas démentie à chacune de leurs rencontres ponctuelles, quand le Français se rendait en Sibérie pour assister Isaak dans la dispense de ses enseignements et lui fournir de temps à autre des conseils qui lui paraissaient avisés. Mais qui avaient la fâcheuse tendance à durcir les entraînements de Hyōga.

« Je ne voulais pas me rendre au Sanctuaire il y a trois ans, reprit le Cygne.

— Tu n'avais pas le choix, Hyōga. Ou du moins, tu n'aurais pas dû avoir le choix. C'était une de tes obligations, en tant que Chevalier.

— Je ne voulais pas devenir Chevalier.

— Est-ce pour cela que tu t'es enfui ? Parce que tu ne voulais pas assumer les devoirs liés à ta charge ?

— Je me suis enfui pour retrouver ma mère.

— Je le sais, Hyōga. Je le sais parce que je fus celui qui partit à ta poursuite – à travers tout le glacier de Sibérie et cela pendant trois longues années –, t'en souviens-tu ? Ne sachant jamais où te trouver, car tu ne savais pas toi-même où chercher parce que la Sibérie est si vaste. Tu peux t'estimer heureux que je t'aie retrouvé à temps. Sans cela, tu aurais perdu bien plus que ton œil. »

Destin ou hasard, Isaak avait choisi la voie de l'opportunisme sans se questionner sur la façon dont il avait retrouvé Hyōga.

« Je ne t'avais rien demandé, Isaak. »

Le Finlandais soupira d'aise, décelant un semblant de détente dans l'attitude du Cygne.

« Sois honnête avec moi et avec toi-même tu ne voulais pas mourir. Plus après que je t'aie tiré du lac gelé dans lequel tu mourrais. Je t'ai veillé tout du long pendant que tu luttais pour reprendre conscience, sur le chemin de l'hôpital et après ton opération. Je t'ai entendu parler. Tu as murmuré le nom de tes amis de la Fondation Graad, celui d'Athéna aussi.

— Comment est-ce possible ? Et pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ?

— Je te le dis à présent, Hyōga. Sache que d'ici peu, tu pourras retrouver tes amis. Cela devrait être une raison suffisante, pour toi, non ? Une raison d'exister.

— Me promets-tu qu'ils seront là ?

— Oui, mentit le Finlandais. A présent, hâte le pas, Camus nous attend. »

Isaak passa les portes de sortie du terminal de l'aéroport, suivi d'un Hyōga pensif. Il avisa l'un des nombreux taxis peuplant les trottoirs devant eux à qui il fit un signe, avant de monter à l'intérieur et d'indiquer au chauffeur l'adresse désirée, en plein centre de Paris.


Paris, centre-ville, France

La terrasse s'était peu à peu vidée, au rythme de l'heure qui progressait et de l'achèvement des repas. Autour des deux époux, un calme relatif s'était installé : le cliquetis des couverts contre les assiettes, le bruit de pas des serveurs serpentant dans les espaces étroits alloués par les tables, les chaises et les clients, cette clameur discrète, si caractéristique de l'attroupement d'une masse d'individus à un même endroit, si ancrée dans le décor ambiant, mais dont la disparation apparaissait comme salvatrice.

Il n'y avait plus rien sur leur table pour évoquer le repas passé. Seuls subsistaient une bouteille de verre remplie d'eau, ainsi qu'une assiette de porcelaine dans laquelle trônait un moelleux au chocolat baignant dans sa mer de crème anglaise, agrémentée çà et là de framboises et de baies noires. Camus et Hilda piochaient tour à tour dans l'assiette, réduisant d'autant le dessert partagé.

Le soleil était haut dans le firmament, marquant de ses rayons la peau de ceux qui se trouvaient sous son fourneau, obligeant les serveurs à baisser le store. C'était un tiède après-midi de printemps qui avait pris par surprise les quidams présents au sein de la capitale, invitant au calme et la sérénité, tant sa moiteur interdisait toute velléité de gestes brusques et vifs.

Camus avait déployé un cosmos discret au fur et à mesure que progressait la chaleur. Les protégeant, lui ainsi qu'Hilda, des outrages de la fournaise. Le chef de rang qui leur avait tantôt apporté le dessert avait frissonné en les approchant, faisant naître deux faibles sourires complices aux coins de leurs lèvres.

Le Français leva soudainement la tête, les sens aux aguets, mais nullement en proie à l'inquiétude. Il porta un regard interrogatif à son épouse qui hocha la tête en réponse, confirmant son impression.

« Ils ne doivent plus être très loin.

— Pourquoi ne se sont-ils pas rendus directement ici en taxi ?

— Isaak ne connaît pas Paris, tenta-t-il. Et je ne lui avais pas donné l'adresse exacte, lâcha-t-il sur un regard plus insistant de la part de l'Asgardienne.

— Tu espères donc qu'Isaak te trouve grâce à ton cosmos ? Parfois, je me demande si tu as vraiment passé une partie de ton enfance en ces lieux, fit-elle en secouant la tête.

— C'était le cas, mais ma famille ne me permettait jamais de sortir. Il n'y avait pas de vie réelle pour moi, en dehors de ces murs, pas de perspectives…

— Pas d'avenir tangible, ni de connaissances réelles… une chanson que je ne connais que trop bien, cher époux. »

Camus se renfrogna en constatant une fois de plus que son épouse le connaissait décidément trop bien. Ou sans doute – toutes proportions gardées – parlait-il par trop en sa présence. Un comble pour lui, qui avait la réputation d'être peu loquace. Il reprit toutefois sur un sujet plus sérieux et imminent.

« Il ressemble beaucoup à Hagen, tu sais.

— Vraiment ?

— C'est en tout cas ce que m'a dit Isaak, je ne l'ai que très peu vu pour ma part. Mais il semble aussi têtu que lui et aussi passionné.

— La passion… »

La cuiller d'Hilda tapota sur l'arête de la table cependant qu'elle semblait ressasser des souvenirs dont la teneur n'était pas étrangère aux propres pensées de Camus. C'était souvent que leurs esprits volaient de concert vers une Asgard imaginaire, dont les images pleines de blancheur crue et d'humble verdure ravivaient leur nostalgie. C'était plus souvent encore qu'Hilda y repensait seule.

« C'est pourtant une bonne chose, ne crois-tu pas ? reprit Camus. Non pas pour la passion, mais pour le futur du Sanctuaire. Hyōga ne sera pas le seul de sa génération à se trouver là-bas. Mime et Ikki ainsi que son frère et sa compagne d'entraînement s'y trouveront aussi. J'ai ouï dire que le disciple de Dōko ne tarderait pas à se rendre au Sanctuaire également.

— Tu n'es pas en train de me rassurer à propos de ton disciple, n'est-ce pas ?

— Non, je ne suis pas en train de parler de Hyōga. Pas que de lui, en tout cas. Considère cela comme un évènement favorable, Hilda. Pas simplement pour Brynhild, mais pour l'ensemble du Sanctuaire. Depuis combien de temps n'avons-nous pas eu autant de nouveaux venus dans nos rangs ? Les enfants de la Fondation Graad, Kiki, sans parler de ce combat qui devrait avoir lieu – ou qui s'est déjà déroulé – entre deux autres aspirants. Les Heinstein et les Skovgaard n'auront peut-être personne à placer à la tête du Domaine Sacré, mais pour les de Polaris, il y a encore une héritière.

— Si jamais Siegfried ne s'interpose pas.

— Il ne fera rien de tel et dans le cas contraire, tu sauras le convaincre. » « Tu sauras toujours le convaincre. » dit-il in petto. « Tu sais qu'il fera le bon choix pour elle et pour Asgard. Si cela n'avait pas été le cas, tu ne la lui aurais jamais confiée. Mais nous aurons tout le temps d'en discuter plus tard. Ils sont ici. »

Camus se leva à leur endroit, cependant que dans son dos, il entendit Hilda soupirer. Il continua d'avancer, de quelques pas seulement, tandis qu'Isaak, qui les avait presque rejoints, prit la main tendue et l'épaule de Camus qu'il étreignit avec force. Le Finlandais finit par se détourner de son ancien condisciple pour serrer Hilda dans ses bras quelques courts instants, le plaisir de se revoir se manifestait clairement dans l'aura des deux amis.

« Tu avais raison, Camus, il lui ressemble, jusque dans son aura. Es-tu certain qu'il n'est pas fait pour la charge de Merak ?

Non, sourit Camus.

Assez de viles tentatives, vous deux, il n'y a pas si longtemps que cela, il semblait encore disposé à embrasser celle du Kraken.

Tu ne pouvais pas t'en empêcher, je me trompe ?

Tu n'avais qu'à prendre en charge sa formation, Camus, mais je comprends que tu aies eu d'autres pensées en tête. »

La voix distincte du Verseau coupa court à ces échanges mentaux alors qu'il s'adressait au jeune Russe jusqu'alors resté en retrait.

« Alors, mon garçon, as-tu fait bon voyage ?

— Tout s'est bien passé, maître Camus.

— Comment va ton œil ?

— Je… Il…

— Son œil ne reverra plus jamais, intervint Isaak. Le pic de glace était trop gros, et il est allé trop profondément. Les chirurgiens ont réussi à réparer son arcade, mais n'ont rien pu faire pour le reste. »

Camus hocha calmement la tête.

« J'espère que tu es fier de toi, mon garçon. » reprit-il tandis qu'il dardait ses prunelles dans l'œil unique de Hyōga.

Le jeune homme resta immobile et silencieux sous l'examen implacable du Chevalier du Verseau, réprimant son envie de sautiller d'une jambe à l'autre, de se tordre nerveusement les poignets. Il finit toutefois par relever la tête, soutenant le regard de Camus.

« Cette blessure sera le témoin de ma volonté de ne pas me plier à vos règles idiotes. Je ne veux pas combattre pour le Sanctuaire, ni pour une cause qui m'est étrangère, pas plus que je ne souhaite entrer au service d'une déesse dont j'ignore tout et dont vous-mêmes ne savez rien. Tout cela m'a déjà coûté ma mère. »

Camus continuait de jauger le jeune homme en face de lui. Ses iris avaient pâli, son attitude s'était durcie, les traits de son visage s'étaient crispés.

« Sais-tu pourquoi tu es ici, Hyōga ?

— Dites-le-moi, maître Camus.

— Sais-tu pourquoi tu es ici, Hyōga ?

— Dites-le-moi, maître Camus. »

La présence du Français enfla, il sembla à Hyōga qu'il était plus grand et plus large que quelques secondes auparavant, entravant sa vision jusqu'à devenir le seul élément existant à ses yeux.

« Sais-tu pourquoi tu es ici, Hyōga ?

— Non.

— Sais-tu pourquoi tu es ici, Hyōga ? »

La pression émise par Camus était par trop imposante pour le jeune Russe qui n'avait plus la force ni le courage de répondre. Il se sentait tout entier emprisonné par l'immense aura du Verseau. Il y avait quelque chose de fascinant et de terrifiant à la fois dans cette puissance incommensurable parfaitement maîtrisée, dans ce calme olympien, dans ces mots, répétés l'un après l'autre, sans que le ton, le timbre ou la hauteur ne puissent varier d'une phrase à l'autre.

Il recula, incapable de soutenir le froid glacial émanant de la personne de Camus. Cette puissance, il l'avait déjà ressentie en de maintes reprises, de la part d'Isaak. Jamais, cependant, n'aurait-il pu se figurer le fait qu'il existât des êtres égalant la force de son maître. Ou la surpassant tout simplement comme il pouvait le percevoir de manière imprécise chez cette femme qui se tenait en retrait, et dont le regard semblait plonger au plus profond de son esprit pour le sonder et en extirper les souvenirs les plus enfouis.

La voix de Camus, cependant, le ramena à un plan de réalité plus proche de celui dans lequel il avait menacé de sombrer.

« Tu es ici parce que je le veux. Parce qu'en tant que ton maître et représentant du Sanctuaire, j'ai toute autorité sur toi, tandis qu'en retour, tu me dois obéissance. A présent, cesse tes enfantillages, ils ne siéent guère à la constellation qui t'a gratifié de son pouvoir et à laquelle tu te dois de rendre honneur. Deviens un homme, un guerrier implacable et rends-toi avec moi au Sanctuaire de Grèce pour y prêter tes hommages. »

Hyōga baissa la tête, penaud. Il n'avait rien à opposer aux silhouettes imposantes qui se dressaient face à lui. Son aura, néanmoins, bouillonnait, regorgeait de colère et d'amertume. Contre lui-même, contre ses deux maîtres, contre Athéna et le Sanctuaire. Colère de ne pouvoir leur face, à tous, tant sa puissance était dérisoire au regard de ce que les autres, en face, étaient en mesure de déployer.

« A présent, Hyōga, sais-tu enfin pourquoi tu es ici ?

— Oui, maître Camus. »

Il perçut derrière le Verseau le soupir relâché par Isaak, tandis que des vestiges de tension s'éteignaient en bruissant.

« Relève la tête, Chevalier. »

Sans même prendre la peine de réfléchir, Hyōga s'exécuta.

« Du sang coule de ton bandage. Va le changer si tu ne veux pas risquer l'infection.

— Oui, Maître.

— Je t'accompagne pour t'aider, Hyōga, fit Isaak en lui indiquant l'intérieur du restaurant.

— Souhaitez-vous que nous commandions quelque chose pour vous pendant ce temps ?

— Ce ne sera pas nécessaire, Hilda. Nous avons eu notre content durant le trajet et pendant l'escale à Kiev, je te remercie. »

Hyōga et Isaak s'engouffrèrent dans la vaste pièce, hélant au passage un serveur à même de leur indiquer la direction des toilettes. Camus suivit leur course sur quelques mètres, partagé entre un amusement discret et une muette interrogation. Il reporta finalement son regard sur Hilda. Elle paraissait n'avoir pas bougé depuis que son ami était arrivé avec Hyōga.

« Tout ira bien, pour son œil ?

— Oui, il a été hors de danger à partir du moment où Isaak a retrouvé sa trace en Sibérie et qu'il l'a sauvé de la noyade.

— Il a de la chance d'avoir eu quelqu'un comme Isaak pour s'occuper de lui. Et Isaak a aussi de la chance de l'avoir, j'ai l'impression qu'il a trouvé un semblant de paix en Sibérie. Je l'envie.

— Cette douleur ne le quittera jamais lui non plus, mais il semble aller bien. »

Il leur avait été à tous nécessaire de trouver les moyens de soigner la plaie béante occasionnée par la tragédie d'Asgard. Bud, qui avait fait face à la perte de son jumeau s'était enfoui dans cette vaine relation avec Kanon. Hilda et Camus avaient pu compter sur leur amour mutuel tandis qu'Isaak avait trouvé dans l'enseignement auprès de Hyōga un baume apaisant la douleur liée à la mort d'Hagen et Freyja, entre autres blessures.

Camus resta silencieux, désireux de ne plus parler de Hyōga ou de Brynhild, ou des évènements d'Asgard vieux de seize ans. Il aurait souhaité savoir si Hilda avait perçu la même chose que lui dans le cosmos du jeune homme. Mais force lui était de constater qu'il n'en était rien. N'était-ce là qu'un fruit de son imagination – après tout, il n'était pas censé ressentir une telle chose –, ou bien la douleur résurgente d'Hilda qui l'empêchait de ressentir quoi que ce soit ?

« Retourneras-tu au Sanctuaire avec nous, ou m'attendras-tu ici ? reprit Camus d'une voix plus douce.

— Il me faut être avec vous pour l'accueillir. Je serai là, non pour ton jeune protégé, mais pour elle. Oui, je dois le faire pour elle. Je ne me rachèterai jamais de tout ce que je n'ai pas été capable de lui offrir au cours de ces seize années, mais cela, je le lui dois.

« Elle me questionnera sur Freyja, sur Hagen, sur les raisons de son abandon, de mon absence. Et il me faudra lui répondre, lui donner satisfaction, sans fléchir, sans faillir.

— Et t'assurer également que Kanon tienne sa promesse.

— Et m'assurer qu'il tienne sa promesse. Et il le fera, n'est-ce pas pour cela que je me suis pliée à ses volontés, il y a tant d'années ? Mais nous étions tous plus jeunes alors, et n'aurions jamais songé au fait que le temps passerait si vite.

— Et après cela ?

— Après cela, je pourrais quitter le Sanctuaire.

— Et je pourrais te suivre.

— Bien sûr que tu pourrais me suivre, tu es mon époux et c'est avec toi que je vivrai.

— Sorti de ce que j'ai au Sanctuaire, je ne possède presque rien. J'ai renoncé à l'héritage des Dupinel lorsque je pris la charge du Verseau. Seul me reste l'ancien domaine de mes parents, dans le Lot, mes vrais parents. Je ne t'y ai jamais emmenée et je n'en possède pas de photo mais c'est une maison de taille modeste, avec une ferme, cela devrait te plaire. Il y aura sans doute des travaux à effectuer, mais nous y serons tranquilles et en paix.

— Cela a l'air très bien, fit-elle songeuse, bien loin de l'agitation permanente du Sanctuaire.

— Il y a un terrain où nous pourrons planter des fruits, et des légumes.

— Et un pommier ?

— Et un pommier. Oui, je pense que nous pourrons planter un pommier, mais cela prendra du temps, pour qu'il donne des fruits.

— Nous aurons tout notre temps, n'est-ce pas ? hasarda Hilda. A attendre sous le porche de la maison, parfois éclairé de soleil.

— Nous aurons tout le temps du monde. Là-bas, les hivers sont frais, bien loin de la glaciale Asgard les étés sont doux, bien plus qu'au Sanctuaire.

« De temps à autre, nous pourrions nous rendre à Cahors. Nous y achèterions des graines et des animaux et demanderons conseil pour conduire notre ferme. Avec un peu de patience, nous pourrons sans doute avoir des vignes, faire notre propre vin, peut-être.

— Le plus exquis des vins rouges.

— Oui, le plus exquis d'entre eux, fruité, chaleureux, avec un arrière-goût de cette terre si particulière qui vit grandir mes ancêtres. Loin du Sanctuaire, loin des malheurs qui y sont attachés, loin de tout.

— Mais si proche de nous. »

Ils se bercèrent l'un l'autre de douces et suaves paroles. D'illusions suscitées dénotant la lassitude de vivre ce qui n'a été jusque-là qu'une existence sans but et sans saveur – parsemée de morts et de trahisons. En cet instant, ils n'aspiraient qu'à un autre ailleurs, un endroit leur promettant la possibilité d'embrasser un mince espoir dont ils pensaient qu'il s'était dérobé à leurs bras depuis de longues années, de trop longues années.

Se rendre au Sanctuaire, une dernière fois, affronter les autres, une dernière fois. Et ce serait tout, un rideau définitif serait tiré sur ce pan de vie qui n'avait déjà que trop duré.

« Nous prendrons Pancrace, Mamert et Servais avec nous. Je suis sûr qu'ils aimeront cet endroit autant que nous.

— Et Dégel ? s'étonna Hilda.

— Tu ne l'as jamais aimé.

— C'est notre chat, au même titre que les trois autres avec qui il s'entend très bien. Nous l'avons élevé. Et de toute façon, que voudrais-tu en faire, si tu le laissais en Grèce ?

— Le redonner à Aldébaran. Après tout, c'est lui qui me l'a donné après l'avoir recueilli – comme il le fait toujours – il adore les animaux, non ?

— Ne sois pas idiot, il viendra avec nous. »

Camus se pencha en avant, prenant dans sa main celle d'Hilda. Dans ses yeux brillait une lueur que l'Asgardienne ne lui avait plus vue depuis fort longtemps. Elle lui rendit son étreinte, cependant qu'un sourire béat vint répondre à cet élan d'affection.

« C'est donc décidé, Hilda ?

— C'est décidé, Camus. Faisons ce que nous avons à faire, assurons la place de Brynhild au Sanctuaire. Et après cela, partons, partons sans nous retourner. Pour une nouvelle vie, plus douce que la précédente.

— C'est tout ce que j'ai toujours souhaité depuis que je te connais, depuis que je me suis irrémédiablement lié à toi. »

Hilda se pencha à son tour, portant la main de Camus à sa bouche, qu'elle baisa en silence cependant que ses paupières se fermèrent un instant.