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Chapitre 7

New York, Etats-Unis – printemps 20**

Thétis et Pandore levèrent la tête à s'en tordre le cou devant le grand immeuble de verre. La bâtisse, accueillant le siège social et les bureaux principaux de la Sarava, les surplombait de sa hauteur. Les nuages, noyés dans l'éther, se reflétaient contre les vitres teintées, faisant se confondre les derniers étages avec le ciel.

Les portes automatiques s'ouvrirent devant les deux femmes, les introduisant dans le grand hall d'entrée à la décoration cosy. Des tableaux et des sculptures d'art contemporain ornaient les murs, cadeaux de clients et collaborateurs de la Sarava offerts comme récompense pour les services rendus. Le coin gauche était adorné çà et là de plantes vivaces et d'imposants fauteuils de cuir. Sur la droite, à mi-chemin entre l'entrée et les ascenseurs, se tenait le bureau d'accueil où deux secrétaires étaient assises, casques téléphoniques sur les oreilles et yeux rivés sur leurs écrans d'ordinateur.

L'une d'entre elles leva la tête sur les deux femmes venant à sa rencontre. Elle se mit debout en reconnaissant les visiteuses tandis que le téléphone de sa collègue sonnait, incitant cette dernière à prendre l'appel. Elle les salua et fut saluée en retour tandis qu'elles dépassaient le standard d'accueil pour gagner les ascenseurs.

La jeune femme les interpella cependant, interrompant leur marche. Elles tournèrent la tête vers la secrétaire qui, contournant son bureau, se rapprocha d'elles.

« Je vous prie de m'excuser, bafouilla-t-elle, mais si vous tenez à voir Messieurs Ioànnis et Rhadamanthe, je me dois de vous informer qu'ils sont actuellement en réunion.

— En est-il de même pour Monsieur Machairas ? » demanda Thétis avec un sourire en signe d'apaisement.

Une question qui n'était rien que rhétorique. Les semaines passaient et se ressemblaient pour les trois comparses qui, enfermés le plus souvent dans le bureau de Saga, ou dans la salle de réunion attenante, échafaudaient plan sur plan pour gérer au mieux la crise qu'ils traversaient actuellement.

« Oui... répondit la secrétaire en écho aux pensées de Thétis.

— Cela n'a pas d'importance, intervint Pandore. Nous n'étions que de passage dans les parages, sans grand espoir d'avoir l'occasion de les voir. Merci encore, mademoiselle. »

Pandore et Thétis saluèrent chaleureusement la jeune femme avant de s'en repartir comme elles étaient venues, leur démarche mesurée et le bruit du cuir de leurs talons se répercutant de proche en proche à travers l'entrée cependant qu'elles s'éloignaient de concert.

La jeune femme demeura interdite après qu'elles l'eurent saluée. Il lui avait été donné plusieurs occasions de voir les épouses de ses employeurs, en photo. Et un tel support ne rendait pas honneur à cette prestance qu'elle venait de contempler chez elles. Bien qu'étant habituée à côtoyer nombre d'individus hauts placés, l'impression laissée par ces deux femmes surpassait ce qu'elle avait pu expérimenter au cours de son métier. Comme il lui arrivait de l'être en présence des trois dirigeants de la Sarava.

Elle ne pouvait toutefois pas être tout à fait surprise de ce qu'elle ressentait en voyant ces deux femmes, dont l'exception allait de pair avec celle de ces hommes.


« On ne pourra pas leur reprocher de travailler plus que nous par les temps qui courent, entama Pandore.

— Je te concède ce point. Même si en raison de cela, le travail à la Fondation n'est pas de tout repos. En particulier depuis que nous devons gérer la transition des fonds de Saga vers ses ex-employés malheureux. »

Au fil du temps, l'inquiétude était devenue leur pain quotidien, un pain au goût amer. La vision de leurs époux respectifs, submergés par le travail ne faisant qu'ajouter un poids supplémentaire à leur inquiétude. Il existait en outre un risque, même minime, que certains de leurs deniers personnels fussent réquisitionnés dans des cas extrêmes – ce qui était déjà le cas concernant Saga, même s'il ne s'agissait pas de remettre l'entreprise à flot.

Un constat qui n'avait pas de quoi les inquiéter d'un point de vue matériel, tant leurs fortunes respectives, à l'une comme à l'autre étaient immenses. Les ancêtres de Pandore avaient vu s'ériger les premières colonnes du sanctuaire d'Eleusis, ceux de Thétis étaient présents quand les temples de Pylos étaient sortis de terre. Les Guerres Saintes s'étaient succédé, moult familles avaient essaimé à travers toute l'Europe pour y étendre l'influence de leurs divinités respectives. Ce fut cette même influence qui leur avait assuré une place de premier ordre dans le Sanctuaire d'Athéna, quand les panthéons s'étaient réunis pour contrer l'oubli.

Ainsi, leurs possessions auraient pu leur permettre, le cas échéant, de ne pas avoir à souffrir des pertes de la Sarava tout en restant à l'abri du besoin. Une alternative qui n'était de toute façon pas envisageable.

Tout leur avait paru bien plus simple, dix-neuf ans auparavant, quand Saga et Rhadamanthe – que Valentine devait rejoindre plusieurs mois après – avaient créé cette société qui, en l'espace de quelques années, était devenue une compagnie tentaculaire. Croissance continue, diversification des activités, expansion qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Les trois comparses étaient semblables à Midas, transformant tout ce qu'ils touchaient en or, tête froide, décisions justes et avisées. Même dans les premiers tourments ayant secoué bon nombre de pays et d'entreprises, Sarava avait résisté, maintenant son cap dans la tempête.

Il arriva pourtant un jour qui vit le cœur prendre le pas sur la raison. Sous le coup de l'orgueil, Saga, convaincu qu'il serait toujours assez compétent pour relever chaque défi, avait commis une erreur. Une seule et unique erreur dont l'ampleur avait pourtant suffi à leur faire plier le genou. Et si cette faute avait été préjudiciable à la Sarava, elle le fut tout autant, toutes proportions gardées, à ses trois dirigeants.

Les premiers signes de défiance étaient apparus, affichés de plus en plus ostensiblement avec le temps. Le doute suivit rapidement, trop rapidement. Mais la volonté d'aller de l'avant était également présente, tout comme la certitude de parvenir à redresser la barre d'un navire menaçant de baisser le pavillon.

Car après tout, c'était tout ce qu'il leur restait. Ils avaient leurs fortunes, ils avaient leurs possessions. Ils avaient leur amitié, aussi, celle qui les liait, tous les cinq. Mais il leur avait fallu plus que cela : une raison d'exister. Telle était la croix que devaient porter ceux qui avaient quitté le Sanctuaire ; de leur propre volonté, à l'instar de Valentine et Rhadamanthe, ou sous le joug d'une contrainte plus ou moins explicite tels Saga – celui qui fut le plus durement marqué – ou elles deux.

« …tis ? »

La voix de Pandore ramena Thétis dans l'instant présent, coupa le fil de ses pensées. Elle tourna brusquement la tête vers son amie qui la considérait d'un regard où inquiétude et gaieté s'entremêlaient.

« Je suis avec toi, Pandore. » Elle se gratta la tempe, rassemblant quelques fragments de son esprit. « Appelons un taxi pour rejoindre la Fondation.

— Pas tout de suite.

— Que veux-tu dire ? »

La Danoise avait été surprise en voyant Pandore lui proposer une balade dans le quartier où résidait la société, quand le travail ne manquait pas à la Fondation Sarava. Elle connaissait trop bien son amie pour penser qu'elle agissait par paresse ou légèreté et la savait assez secrète, à ses heures perdues, pour ne pas révéler derechef les projets qu'elle avait en tête, quand bien même ceux-ci se manifesteraient bien assez tôt.

« Nous devons voir quelqu'un avant cela.

— Qui donc ? La dernière fois que je t'ai vue ainsi, c'était lorsque tu m'as traînée jusqu'à la clinique. »

Toute autre personne que Pandore aurait été affectée par les paroles de Thétis. Et si l'Allemande avait été secouée par le décès de sa famille et de sa maisonnée deux décennies en arrière, alors que la jeune femme d'à peine dix-sept ans n'avait succédé à Gabriele Heinstein que depuis un an, la perte de ses jumelles, huit ans auparavant, ne l'avait pas ébranlée le moins du monde. Le plus étonnant, à l'aune du savoir de Thétis, étant le fait que son amie ait effectivement pleuré lors de la tragédie qui avait frappé sa famille, quand bien même il ne s'agissait là que d'une tristesse issue de l'impossibilité à pouvoir ressentir cette perte.

« Je ne suis pas enceinte, mais la tâche qui va nous occuper pourrait être de valeur égale.

— Si tu m'en disais plus maintenant ? »

Le ton avait été plus ferme que ce qu'elle aurait souhaité, mais il fallait au moins cela pour forcer la main de l'Allemande. Celle-ci pourtant ne pipa mot, paraissait même mal à l'aise devant son amie qui se mit à craindre la réponse tant attendue. Le cosmos de Pandore se déploya pour converger vers elle, une image se matérialisa dans son esprit. Thétis retint un hoquet de surprise en reconnaissant la personne qui lui était montrée, avant de foudroyer Pandore du regard.

« Surprise ?

Surprise ?! Tu te fous de moi ? tonna la Danoise qui avait perdu sa contenance. Mais comment est-ce possible ? Je veux dire, bien sûr que c'est possible, mais, pourquoi ? Pourquoi après toutes ces années ?

Cela, tu le découvriras bien assez tôt.

Voilà qui semble bien peu rassurant. »

Pandore coupa là l'échange mental, faisant s'installer un silence entre les deux amies.

« Daigneras-tu m'expliquer tout cela, Pandore ? »

L'Allemande tourna la tête vers son amie, arborant sur son visage une expression indéchiffrable. Avant même qu'elle ne puisse lui répondre, Thétis avisa une silhouette fondre sur Pandore. Son amie se fit percuter avant même que qui que ce fût réagisse. Quand Thétis appuya une main derrière le dos de Pandore pour la soutenir, elle put voir que le corps de l'Allemande s'était tout entier gainé pour résister à l'impact.

Thétis entendit la voix de l'inconnu avant qu'elle et Pandore levassent les yeux vers lui, perçut ses excuses, précipitées, exprimées en grec. Elles le fixèrent, toutes deux surprises d'entendre cette langue familière dans la bouche de quelqu'un qu'elles n'avaient jamais croisé. Réalisant son erreur, l'inconnu se reprit, réitérant ses excuses en anglais.

Cette langue nouvelle, plus conforme à celle que l'on pouvait espérer entendre dans ce pays, ne suffit pas à dissiper sa stupéfaction. En sus de l'usage du grec, sa présence était à même de susciter l'étonnement. Elle pouvait en outre sentir le trouble agiter les pensées de Pandore, vit en son amie, qui peinant à maintenir l'état de ses barricades mentales, diffusait des images donnant l'impression que ce jeune homme lui était familier. La Danoise s'aperçut alors, après un examen plus minutieux, que les traits de son visage pouvaient effectivement lui évoquer une personne qu'elle avait connue, longtemps auparavant.

Pandore s'apprêtait à ouvrir la bouche mais l'inconnu s'était déjà remis en marche. D'une pression sur l'épaule, Thétis à continuer leur chemin.


Ikki n'avait effectué que quelques pas quand il s'arrêta de nouveau, songeur, tandis que des passants défilaient à côté de lui. Certains l'évitaient parfois en grommelant, d'autres jetaient sur lui des regards curieux. Aussi fort qu'il essayait, son esprit échouait à répondre à une seule et unique question : que venait-il de se passer ? Et malgré ses efforts, il était incapable d'empêcher cette interrogation de s'imposer à lui.

S'animant de nouveau, il fit volte-face, pour s'apercevoir que les deux femmes avaient disparu. Probablement au détour d'un croisement, où perdues dans la foule qui s'étendait au loin, masquées par la perspective.

L'espace d'un instant, il fut tenté de se lancer à leur poursuite, intrigué qu'il était. Pas seulement à cause de la beauté de cette femme, sans égale – celle l'accompagnant n'ayant rien à lui envier – mais aussi et surtout parce que dans sa confusion, ses excuses avaient été formulées en grec. Et à son grand étonnement, elles l'avaient compris, il l'avait vu dans leurs regards.

L'attrait continuait de danser devant sa conscience, l'incitant à suivre cette nouvelle impulsion. Son pied se souleva de quelques centimètres, hésitant, finit toutefois par amorcer une boucle qui le fit se retourner, le ramenant vers la direction première qui avait guidé ses pas. Il n'était de toute façon pas là pour ça.

Son avion avait atterri à New York quelques jours plus tôt. Suite à quoi il avait rejoint Manhattan avant de s'installer dans l'hôtel qui avait été réservé pour lui dans l'Upper East Side. Après cela, il s'était mis à sillonner la ville au gré de ses envies. Flânant de-ci de-là en attendant d'être appelé par la Fondation Graad.

Le Japonais sentit de nouveau l'appréhension guetter sa silhouette. Il avait délibérément gagné la métropole plusieurs jours à l'avance, bien conscient du fait qu'Esmeralda pourrait encore une fois se montrer imprévisible. Cela faisait de nombreuses années, mais il souhaitait toujours la revoir et exiger des explications. Il n'avait ainsi cessé de voyager de par le monde, au gré des informations que lui fournissait la branche de la Fondation Graad faisant le lien entre le Sanctuaire et ses occupants quand ceux-ci se trouvaient à l'extérieur de l'île.

Le résultat avait été à chaque fois le même : déjà partie, jamais venue, mauvais endroit. Tout était semblable à une fuite éperdue à laquelle se livrait la Péruvienne, brouillant les pistes, émiettant la patience d'Ikki.

Tant d'échecs essuyés avaient amené Ikki à prendre une résolution : son essai à New York était le dernier. Il avait toujours l'espoir de la voir et il la savait ici, dans la Grande Pomme. Il pouvait la sentir, en dépit du fait qu'elle ne dégageait pas plus de cosmos qu'un individu lambda. Parviendrait-il pourtant à lui mettre la main dessus, rien n'était moins sûr.

Cette incertitude ne rendait son désir de la revoir que plus impérieux. Non pour regagner la place qu'il occupait jadis dans son cœur, mais simplement pour savoir. Savoir pourquoi elle était partie, un beau jour sans le prévenir alors que, la nuit d'avant, elle s'était abandonnée sans retenue entre ses bras, comme les nuits précédentes depuis plusieurs années. Il n'y avait pas eu de cris, pas de larmes, aucune ombre venant voiler le visage de sa belle amante. Simplement un sourire qu'elle lui avait prodigué quand, se lovant contre lui, la lune avait éclairé son visage, un murmure, qui avait résonné dans son oreille, lancinant et passionné, et une caresse courant le long de son torse, tandis que le sommeil gagnait Ikki. Au réveil, il s'était retrouvé seul. Son amour disparu et sa joie emportée.

Et s'il avait, au cours des années suivantes, tenté bon an mal an de tromper sa douleur au gré de conquêtes éphémères, il avait bien dû se rendre à l'évidence : il restait encore, au fond de son être, un mal persistant, pulsant, étrange dissonance contredisant les battements de son cœur.


Thétis et Pandore avaient bifurqué sur une avenue perpendiculaire, bordée de magasins d'habits, de pâtisseries et de bars chics. Aucune parole n'avait été échangée depuis de longues minutes quand l'Allemande se décida à rompre le silence.

« Tu n'as pas eu l'impression de l'avoir déjà croisé ?

— Mm ? fit Thétis, absente.

— Celui qui m'a bousculé sans le faire exprès.

— Pas à ma connaissance, mentit-elle. Il s'est excusé en grec, c'est peut-être pour cela que tu as eu cette impression. Entendre cette langue a dû t'induire en erreur. »

Pandore hocha lentement la tête, semblant accepter l'explication. Cela avait du sens, après tout. Le grec restait la langue commune de chaque enfant ayant échoué au Sanctuaire, la première qui était enseignée à chaque aspirant, avant l'anglais. C'était dans celle-ci que tous avaient échangé ensemble, même si le cosmopolitisme du Sanctuaire permettait bien souvent à tous de s'exprimer également dans leurs langues maternelles.

Aujourd'hui encore, et malgré presque vingt ans passés aux Etats-Unis, tous cinq ne se parlaient qu'en grec quand ils étaient ensemble. Entendre cette langue de la part d'une personne qu'elles connaissaient était donc une chose qui ne pouvait les étonner, chez un inconnu, cela était plus surprenant.

Un choc frappa Thétis lorsqu'elle sentit l'aura de Pandore s'agiter, avant d'entendre la voix de son amie.

« Kagaho… murmura-t-elle.

— Kagaho ?

— Kagaho du Bénou, reprit l'Allemande. Il ressemblait à Kagaho. »

Ce nom perça un voile dans l'esprit de Thétis, qui se remémora un souvenir lointain. Kagaho du Bénou était bien plus âgé qu'elles et que la plupart de leurs camarades d'entraînement. Il était déjà Spectre depuis plusieurs années quand elle-même était arrivée au Sanctuaire et avait disparu presque aussitôt, pour une femme qu'il avait rencontrée au cours d'une de ses missions, en Asie. La Danoise continuait de suivre le fil des pensées de son amie dont l'ampleur ne cessait de grandir. Elle s'arrêta, effectua un quart de tour avant de saisir le poignet de Pandore pour la forcer à lui faire face. Le bleu céruléen se planta dans les yeux de son alter ego.

« Nous n'allons rien demander du tout à qui que ce soit, Pandore. C'est bien compris ? Ni à Saga, ni à Rhadamanthe, ni à personne.

Thétis…

Le Sanctuaire est derrière nous, tu m'entends ? Nous en sommes parties, nous avons une nouvelle vie, toi avec Saga, moi avec Rhadamanthe. Allons de l'avant. »

« Dans ce cas, nous ne devrions peut-être pas aller à la rencontre d'Esmeralda, lâcha Pandore à voix haute.

— Pardon ? Tu peux me dire quel est le rapport entre… » Elle ferma les yeux, l'espace d'une seconde. « Bien entendu, j'aurais dû m'en douter.

— La curiosité l'emportera-t-elle sur la raison ? Sur les bonnes résolutions ? » fit-elle avec une pointe de malice.

Thétis soupira, elle aurait souhaité dire non, de tout son être, elle l'aurait souhaité. Mais malgré toutes ses belles paroles, l'ombre de son ancienne vie flottait encore au-dessus d'elle. C'était cela qui était le plus dur à accepter.

Oublier le Sanctuaire… plus facile à dire qu'à faire.

« Allons-y. » répondit Thétis sur le ton de la résignation.


Les deux amies retrouvèrent Esmeralda à l'endroit convenu. Aux derniers étages d'un gratte-ciel faisant face à la Statue de la Liberté et en haut duquel était juché un vaste bar-restaurant qui surplombait une bonne partie de la ville. La Péruvienne les attendait, assise au comptoir, sirotant un cocktail. Vêtue d'un jean clair et d'un top en lin blanc et à manches papillon, ses cheveux blonds parfaitement lissés, Esmeralda donnait l'impression de n'avoir pas vieilli le moins du monde. Neuf années avaient passé depuis que les trois femmes s'étaient vues pour la dernière fois.

Malgré un rassemblement des panthéons vieux de plusieurs siècles, les habitants du Sanctuaire n'en demeuraient pas moins grégaires et cela, plus souvent que ne l'imposait la raison. Quand bien même certains s'étaient entraînés ensemble pendant des années, Marinas, Chevaliers, Spectres et Guerriers Divins ne se mélangeaient pas nécessairement, parfois au grand désespoir de leurs dirigeants respectifs, parfois avec la complicité tacite de ceux-là.

Esmeralda faisait figure d'exception, son existence contredisant les griefs séculaires et les luttes sans fin. Enfant d'un Chevalier qui portait la charge du Phénix et d'une Marina, elle avait grandi au Sanctuaire. Suite à la prise de pouvoir de Kanon, elle avait quitté l'île pour en rejoindre une autre : l'Île de la Reine Morte où son père s'était retiré. Ce qu'elle y avait fait là-bas, la vie qu'elle y avait menée, tout cela était demeuré un mystère pour tous. Toujours était-il qu'elle avait aussi déserté ce lieu peu après la mort de son père. Et erré de par le monde à la recherche de secrets et de mystères dont seuls les dieux avaient connaissance. Ne réapparaissant à la face du monde que de temps à autre.

Aussi Pandore avait-elle été surprise lorsque, peu de jours auparavant, elle avait reçu un message électronique de la Péruvienne disant son besoin de la voir. Intriguée et le cœur étreint par un pressentiment, elle avait accepté, manquant de traîner de force l'ancienne Néréide avec elle.

Esmeralda se leva en voyant arriver ses deux amies d'enfance. D'un geste de la tête, elle leur indiqua une table sur laquelle toutes trois s'assirent.

Un silence venait de s'installer entre les trois femmes. Esmeralda, assise face aux deux anciennes dignitaires du Sanctuaire attendait d'elles un geste ou une parole à même d'amorcer la conversation.

Thétis, finalement, rompit le silence tandis que Pandore faisait un signe à un serveur qu'elle venait de repérer.

« Vas-tu nous dire pourquoi nous sommes ici, après toutes ces années d'absence de ta part ? »

Pandore se récria intérieurement. En dépit du temps passé ensemble, la Danoise avait toujours paru nourrir une pointe d'animosité à l'endroit d'Esmeralda. Leur amitié tenant moins à la présence de points communs que du fait que Thétis étant amie avec Pandore, il lui semblait naturel de faire effort de courtoisie.

« Crois-tu vraiment que je vous aurais convoquées sans informations dignes d'intérêt ? fit-elle frondeuse en se renversant dans sa chaise.

— Nous convoquer ? Faillit s'étouffer Thétis. Bon sang ! Sais-tu au moins qui nous sommes ?

— Il suffit, déclara calmement Pandore tentant de mettre fin à ces enfantillages. Esmeralda, si d'aventure tu as quelque chose à dire, ne nous fais pas plus attendre.

— Très bien. Pandore, si je te disais comment est morte ta famille ? »

Pandore déglutit difficilement, sentit à peine le cosmos de Thétis s'approcher d'elle. Chacun de ses muscles était tendu jusqu'à la rupture.

« Continue. » articula Pandore.


Ikki avait continué d'arpenter les larges rues de l'Upper East Side, attendant avec une impatience mal dissimulée le retentissement de son téléphone. Il était deux heures passées après midi quand l'estomac du Japonais se rappela à son bon souvenir. Il avisa une boutique de produits gastronomiques italiens à quelques dizaines de mètres de lui vers laquelle il se dirigea.

Il en ressortit vingt minutes plus tard, un carton à pizza et une bouteille d'eau dans un sac en papier, et le portefeuille cruellement allégé. Il poursuivit sa marche, sachant Central Park proche. Il ne lui fallut que quelques instants pour atteindre l'espace vert avant de prendre place sur un banc où il déballa son repas du jour.

La pizza était délicieuse, justifiant amplement son prix. Et eu l'heur de calmer pour un temps les exigences de son estomac. Après quoi il s'installa sur l'herbe verte du parc et s'allongea dans le gazon. Autour de lui, des oiseaux piaillaient dans les arbres cependant que des enfants emplissaient l'air de cris joyeux.

Ikki goûtait avec délice cette quiétude passagère. Le bruit des enfants, loin de l'agacer apaisait son esprit. Il lui rappelait sa propre enfance passée au sein de la demeure des Kido, qui abritait bon nombre d'orphelins recueillis par la Fondation Graad. Jadis, il ne se mêlait que très peu avec ses camarades, préférant veiller sur Shun. Son frère bien que trop jeune pour avoir subi de plein fouet la mort brutale de leur mère n'en demeurait pas moins fragile obligeant l'aîné à veiller sur lui. Tout juste s'autorisait-il à frayer de temps à autre avec certains de ses pairs. Ceux-là étaient peu nombreux en plus d'être les seuls avec qui il se sentait à sa place en dehors de Shun, ou bien peut-être les fréquentaient-ils pour faire plaisir à Shun. Toujours était-il que la compagnie des trois amis de son frère ne lui avait jamais été déplaisante, permettant même de tromper l'ennui causé par ce confinement.

Le Japonais laissa son esprit dériver, emporté par le rythme lancinant d'une musique familière. Il s'assoupit, sentant sur son visage la douce chaleur du soleil et la caresse apaisante de la brise.

Son sommeil paisible l'amena dans la clairière de ses souvenirs. La peau douce et chaude de sa mère le serrant contre son sein, les cris aigus et continus de Shun, les jeux, les sourires, la complicité partagée entre frères. L'effacement d'un père et la disparition d'une mère, les larmes et le sentiment d'abandon. Une bâtisse ancienne aux murs imposants, la bienveillance d'un vieil homme à la barbe blanche, tenant derrière son dos une petite fille aux boucles cannelle. La camaraderie, la douleur partagée entre orphelins. Et tant d'autres souvenirs volés à l'étreinte du temps. A l'aube de renouer avec son passé, un passé plus ancien l'aidait tromper son appréhension.

Ses songes s'évanouirent dans le giron de son réveil, alors qu'une lueur crépusculaire embrasait l'horizon. Ikki sursauta, se mordant la langue. Il avait dormi longtemps, bien trop longtemps. Nerveusement, il fouilla dans la poche de son jean rouge, extirpa son téléphone. Il jura en voyant la foule d'appels en absence en provenance de la Fondation Graad. Consultant ses messages, il lut, dans l'un d'entre eux, une adresse. Celle où il devait se rendre, celle où se trouvait Esmeralda. Celle où elle s'était trouvée ? Les heures avaient défilé et Ikki était tout sauf certain que son ancienne compagne s'y trouvât encore.

Se relevant d'un bond, il se précipita vers la sortie la plus proche de Central Park, courant à travers les rues.


Après une longue course, Ikki était parvenu non loin de l'adresse indiquée, les cheveux en bataille, le souffle court. Devant lui se dressait le bâtiment dans lequel il reverrait Esmeralda après toutes ces années. Sa gorge se noua, prenait-il la bonne décision ? Dans quelques minutes, il le saurait. Il s'aperçut à cette occasion qu'une partie de lui espérait qu'il fût arrivé trop tard, avait-il toujours porté un tel sentiment en lui ? Il s'apprêtait à traverser l'avenue, quand tout à coup, les portes automatiques du gratte-ciel s'ouvrirent, il s'immobilisa. Trois silhouettes féminines émergèrent.

Son cœur manqua un battement. Elle était là. Il la voyait de loin, sa fine silhouette se découpant dans le paysage urbain, avançant de sa démarche légère et toujours gracieuse. Tout bascula dans l'irréel devant la vision des deux femmes croisées plus tôt dans la journée, qui se trouvaient à présent à côté d'Esmeralda. Une présence qui, selon lui, se grimait en hasard.

Ikki était toujours de marbre, aucun mouvement ne semblait pouvoir agiter son corps. Il pouvait les voir, les sentir, perçut les sentiments troubles qui les animaient. Son propre cosmos se déploya sans qu'il ne puisse en réprimer l'expression. Brasier incandescent et invisible folâtrant autour de lui tandis qu'il s'arc-boutait pour garder son esprit à l'intérieur de son corps.

Une nouvelle tentative pour se mouvoir, un signal envoyé à des jambes désespérément sourdes à ses ordres. Sa gorge s'asséchait, son sang comprimait ses tempes, le rendant sourd aux bruits extérieurs. Son cerveau faisait pleuvoir sur son corps des injonctions que son corps abolissait. Autour de lui, la température ne cessait d'augmenter, mais ce feu n'aurait su le consumer.

Par un effort de volonté surhumain, il regagna le contrôle de son enveloppe, sentit ses membres se mouvoir de nouveau.


Une main sur l'épaule de Pandore, Thétis passa les portes que venait d'emprunter Esmeralda. Son cosmos s'était déployé pour soutenir l'héritière des Heinstein que les récentes révélations avaient ébranlée. Elle-même se sentait sur le point de vaciller, mais son trouble n'était rien en comparaison de l'épreuve que les souvenirs du passé imposaient à Pandore.

Son amie avait besoin d'elle et comme toujours, Thétis se trouvait là pour elle. L'Allemande tourna un visage pâle vers la Danoise, un remerciement sincère était contenu dans le regard torve qui avait terni l'améthyste de son regard.

Esmeralda, qui ne leur avait accordé que peu d'attention depuis la fin de son déballage se tourna vers les deux femmes. Soudainement, tout ce qui les entourait se ralentit. Seules Pandore et Thétis étaient encore en mesure de se mouvoir normalement. Une présence incandescente se manifesta dans leurs cosmos qui s'enflammèrent en réaction à cette sollicitation. Toutes les deux tournèrent la tête vers la direction supposée de cette aura, ne virent que le vide et quelques fumerolles émanant du goudron sombre. Puis le temps reprit ses droits à l'entour, les voitures et les badauds continuant de circuler comme si rien ne s'était passé.

« Est-ce que ça va aller ? »

La voix de la Péruvienne était tendue, comme alourdie par la culpabilité de ces secrets dévoilés qui n'avaient rien de plaisants.

Pandore hocha la tête. Rassurée, mais nullement disposée à faire étalage de ses sentiments, Esmeralda esquissa un sourire. Toutes les trois firent encore quelques pas ensemble. A un croisement, Esmeralda les regarda une dernière fois, insista quelques secondes sur Pandore, avant de lâcher un au revoir et de leur tourner le dos.


Ikki n'avait cessé de marcher depuis qu'il avait renoncé et tourné les talons au moment fatidique. Il se demandait, pourquoi ces quelques pas avaient été au-dessus de ses forces, lui qui avait imaginé cet instant depuis tant d'années. La lâcheté dont il avait été l'auteur ne se faisait pourtant pas ressentir avec autant d'acuité que ce à quoi il aurait pu s'attendre. Etait-ce parce que, s'attendant à la trouver seule, il l'avait vue en compagnie d'autres individus ? Non, il savait qu'elle ne serait pas seule et il en venait à se demander à quel point le fait d'avoir vu ces deux femmes plus tôt dans la journée avait pesé sur sa décision. L'aurait-il rejointe s'il ne les avait pas croisées ?

Une partie de lui s'efforçait d'oublier les récents évènements, tentant de ramener sa conscience vers le Sanctuaire. Il avait mis sa vie entre parenthèses pendant trop longtemps, s'était éloigné de Grèce depuis de nombreuses semaines tandis qu'entre-temps, Shun avait posé les pieds sur l'île. Devant lui dansaient les visages moqueurs de Seiya, Shiryu et Hyōga raillant son comportement. Une pensée qui lui arracha un sourire.

Il déboucha dans un quartier plus animé que les autres, une rue parsemée de bars qui diffusaient des lumières pâles sur les trottoirs. Il avisa le plus proche, dans lequel il s'engouffra, jeta un regard noir au videur qui observait ses habits, le dissuadant du moindre commentaire.

Des lumières tamisées éclairaient le lieu, tandis que les enceintes diffusaient du vieux jazz mêlé de musique électro. Une rumeur discrète envahissait les environs, témoins de discussions de part et d'autre. L'endroit était animé, qui installé sur des fauteuils, qui sur des tables hautes. Ikki repéra le bar, devant lui. S'accoudant sur le comptoir, il attendit qu'un serveur daigne s'intéresser à lui pour commander une vodka-orange.

Il saisit le verre qu'on lui tendit tout en posant deux billets sur le comptoir, avant de récupérer la monnaie. Faisant tourner le liquide dans le verre transparent, il sentit le contenu et esquissa une grimace : l'alcool se faisait à peine sentir. Il s'apprêtait à héler l'employé quand il se ravisa. Il n'était pas spécialement venu pour cela. Il redoutait simplement l'instant où il se retrouverait seul dans sa chambre d'hôtel et avec lui-même. Qui savait si la culpabilité ne reviendrait pas vers lui comme une lame de fond.

Il ressassait ses sombres pensées comme il prenait une gorgée de son breuvage quand une présence heurta son cosmos. Se retournant, il jeta des regards à l'entour, voyant s'avancer vers lui un individu vêtu d'habits sombres. Il était grand, plus que lui, et sa haute taille était amplifiée par des mèches de son opulente chevelure qui rebelles, se hérissaient. L'individu continua de se rapprocher, une lueur étrange brillait au fond de ses yeux sépia, et un mince sourire déformait ses traits.

L'homme s'arrêta à moins d'un mètre de son vis-à-vis, une main dans la poche, tandis que l'autre tenait son verre de scotch. Il soutint brièvement le regard cobalt avant de rompre le silence.

« Pardonnez-moi, jeune homme, nous sommes-nous déjà vus ? »

Ikki le toisa sans ciller. Sous la quasi-perfection de l'accent anglais perçait une pointe méridionale qu'il ne connaissait que trop bien.

« Pas à ma connaissance, lâcha le Japonais.

— Veuillez m'excuser, sourit l'inconnu. Je dois probablement vous prendre pour quelqu'un d'autre ou bien mes souvenirs me jouent des tours. Vous ressemblez presque trait pour trait à quelqu'un que j'ai connu il y a longtemps. Êtes-vous Japonais ?

— Je m'appelle Ikki, rétorqua-t-il en hochant la tête.

— Ravi de faire votre connaissance, Ikki. Appelez-moi Léonce. »

Le prénom, comme l'accent, n'avait aucune consonance américaine. Au demeurant, rien dans ce visage où subsistait un léger hâle ne trahissait une appartenance première à ce pays. Il le considéra encore un instant en silence avant de prendre une décision. Trop de choses s'étaient déroulées aujourd'hui et il n'était pas certain de vouloir poursuivre cette journée rocambolesque.

« Veuillez m'excuser, Léonce, mais ma journée a été longue et je crains de devoir vous fausser compagnie.

— Vraiment ? Pardonnez-moi, Ikki, je n'avais aucune envie de vous mettre dans une situation délicate avec mes questions. Je vous en prie, laissez-moi vous faire part de mes excuses en vous offrant à boire, vous pourrez ainsi me dire ce que vous êtes venu faire ici. »

La méfiance d'Ikki se réveilla. Il n'y avait pourtant aucune insistance dans la voix de son interlocuteur et celui-ci paraissait sincère dans sa désolation et sa proposition. Il prêta un instant attention à cette invitation, porta le verre à ses lèvres, le vida d'un trait et, non sans avoir salué le dénommé Léonce, s'en alla.


Valentine demeura droit, le dos au comptoir, cependant qu'Ikki s'éloignait.

« Le portrait craché de Kagaho… » murmura-t-il tandis qu'il aspirait une gorgée de son liquide ambrée.

Une question tourna un instant dans son esprit. En parler aux autres, ou conserver le silence. D'eux cinq, il était probablement celui que l'éloignement du Sanctuaire avait le moins affecté, ses souffrances trouvant leur source en un autre lieu. Et il savait qu'une telle information, somme toute, n'apporterait sans doute rien de positif.

Après tout, il ne manquait de rien. Sa vie lui plaisait telle qu'elle était. Enfin, presque. Elle lui plaisait presque. Considéra-t-il en jetant un regard à la dérobade sur certaines personnes à l'entour.

Il ne serait peut-être pas seul, ce soir. Enfin, presque pas seul. La vie tenait à si peu de choses, finalement.