Chapitre 8
Palais Valhalla – printemps 20**
Les pas de Thor s'appesantissaient dans le sol recouvert de neige fine. Depuis déjà plusieurs semaines, l'hiver avait cessé en Asgard, laissant place à un court printemps qui disparaîtrait à son tour devant l'été toujours timide de la contrée du Nord. Ses semelles de cuir renforcé ainsi que le poids de son imposante carcasse marquaient la terre meuble de son passage.
Songeur, le Guerrier de Phecda essayait de se remémorer la dernière fois qu'il avait arpenté pareil chemin. Probablement lorsqu'il n'était encore qu'un adolescent. Bien avant que tous n'embrassassent leurs charges et que les troubles ne vinssent ensanglanter le destin du Sanctuaire comme celui d'Asgard.
C'était en ce lieu que s'étaient retrouvées la plupart des princesses d'Asgard Hilda, Frigg, sa mère, la mère de celle-ci et toutes celles qui l'avaient précédée avant cela. En bien des occasions, la prêtresse d'Asgard priait seule. Seule devant Odin, seule devant les eaux muettes et glacées qui s'étendaient à perte de vue à plus d'une lieue du palais Valhalla, tradition millénaire qui s'était poursuivie en dépit de son inutilité.
Freyja, elle, ne s'y était jamais rendue après avoir quitté le Sanctuaire. Sa fille Brynhild non plus. Seul Siegfried venait s'y perdre de temps à autre, moins pour endosser son rôle d'intendant d'Asgard que pour faire revivre le douloureux souvenir de la femme qu'il avait aimée en vain.
Les vieux degrés de pierre n'étaient pas aussi glissants qu'au plus fort de l'hiver, où le gel rendait la descente périlleuse. Il n'en procédait pas moins avec prudence le long des marches qui se succédaient sous ses pas. Le vent venu des forêts de l'est le giflait de travers, rendant sa démarche moins assurée. Au loin, l'air courait sur les eaux de la mer Njörd – celle que les gens de l'extérieur appelaient mer Bertens –, contrariant la force des vagues qui n'en poursuivaient pas moins leur course jusqu'aux rivages glacés où elles venaient s'écraser.
Ses bottes crissèrent sur les cristaux de glace éparpillés par le sel de mer. Un son qui sembla n'avoir pas le moindre effet sur Siegfried,dont il avait avisé la silhouette depuis les hauteurs du plateau.
Le colosse cessa de bouger lorsqu'il prit pied sur le plateau de pierre calcaire. Siegfried était tout aussi immobile que son ami, mais depuis plus longtemps que lui, présuma-t-il. Engoncé dans un épais manteau de fourrure, celui-là même que portait son père Henrik, l'intendant d'Asgard était comme prisonnier du froid, sans pour autant sembler souffrir de celui-ci.
Thor hésita encore un moment, passant ses doigts dans sa barbe épaisse déjà recouverte d'embruns marins. Après avoir perçu tantôt la souffrance émanant du cosmos de son vieil ami, l'aura de celui-ci était devenue atone, éteinte, presqu'inexistante. Ce ne fut qu'après avoir attendu pendant un certain temps, et avoir pour ainsi dire ordonné à Brynhild de ne pas aller rejoindre Siegfried que Thor était allé en personne retrouver son ami.
Il finit par s'accroupir derrière le Guerrier d'Alpha. Son bras se leva, trembla quelque peu – à cause du vent et du froid – avant de se poser sur l'épaule de Siegfried qui ne bougeait toujours pas. Juste après cela, Thor rompit le contact et vint s'asseoir à côté de l'intendant.
« Thor. » Lâcha celui-ci sans chaleur.
Seul le profil de Siegfried était visible aux yeux de Thor, quifut frappé par la pâleur de son visage. La fatigue avait creusé des sillons dans ses joues et le bas de ses yeux n'était que cavités, des poils blancs avaient même fait leur apparition dans la barbe majoritairement blonde de Siegfried.
Thor avait quatre ans de plus que son ami, toutefois, Siegfried paraissait en cet instant bien plus âgé que son aîné.
Une rafale de vent s'insinua entre les deux hommes, faisant s'envoler leurs cheveux. Plus près de la mer Njörd, le vent semblait toujours plus glacial, charriant avec lui le froid des banquises qu'il venait de traverser. Thor entendit un froissement qui, après examen, se révéla provenir d'un bout de papier froissé que Siegfried tenait entre ses doigts, recroquevillés comme des serres de dragon.
« Siegfried. »
Le Guerrier d'Alpha finit par se tourner vers son ami, pour lui tendre la lettre dont Thor s'empara. Dans celle-ci se trouvaient imprimés les mots d'Hilda, que Thor n'avait plus revus depuis des années. Il n'y avait là rien qu'il ne sache déjà, les seize ans à venir de Brynhild, la promesse scellée entre Hilda et Kanon, la demande, à Siegfried, d'apporter au Sanctuaire sa nièce, pour y prendre la place qu'elle avait elle-même abandonnée lors de la prise de pouvoir de Kanon.
Lapidaires, les mots d'Hilda, résonnaient dans l'esprit de Thor avec la voix de celle-ci qu'il croyait pourtant oubliée. Ils ne disaient rien sur ce qu'il en était d'elle, de Camus, pas plus qu'elle ne s'enquérait de la bonne santé de sa nièce et de ses anciens fidèles. Rien non plus sur sa sœur, sur la tombe de qui elle ne s'était jamais recueillie, puisqu'elle n'avait plus jamais remis les pieds en Asgard depuis plus de vingt ans, lorsqu'elle y avait enterré sa mère, avant de repartir pour toujours. Et si un tel constat suffisait à comprimer le cœur de Thor, prisonnier entre colère et incompréhension, l'effet sur Siegfried devait être sans commune mesure avec ce qu'il pouvait ressentir.
« Le temps passe vite, Thor, tu ne trouves pas ? Je me rappelle encore de la naissance de Brynhild comme si c'était hier, seize années passent, et voilà où nous en sommes. »
Le cynisme résigné de son ami n'avait pas échappé aux oreilles de Thor qui choisit pourtant de ne pas en faire cas. Comme lui, il avait quitté le Sanctuaire dix-neuf ans auparavant, accompagnant Freyja et Hagen. Il avait soutenu la cadette des Polaris durant sa grossesse, l'avait rassurée sur la certitude que son enfant vivrait dans un monde meilleur. Il avait vu débarquer en Asgard les assassins envoyés par le pope félon pour punir Freyja d'y avoir recueilli sa plus fervente opposante. Vu le bain de sang qui en avait résulté, les morts, les premiers pleurs de Brynhild, extirpée par Fenrir du ventre de sa mère qui avait fait de son corps un bouclier pour protéger son bien-aimé.
Comme Siegfried, il avait pleuré la mort de ses amis, attendu en vain le retour d'Hilda. Puis avait séché ses larmes, pour ne pas montrer à la fille de Freyja la tristesse de ce monde, pour tenir du mieux possible la promesse qu'il avait faite à son amie. Il avait secondé Siegfried dans l'éducation de la fillette, l'avait aimée, s'était efforcé de la préparer au rôle qui, peut-être un jour, serait le sien.
« En effet, Siegfried, le temps est passé bien vite. Se dire qu'elle a le même âge qu'Hilda au moment où elle a remplacé Frigg, presque le même âge que celui auquel Freyja s'est opposée à Kanon.
— Je dois être franc avec toi, mon ami, j'ai toujours craint ce jour. J'ai craint le jour où Brynhild serait en âge de reprendre les trônes laissés vacants tant à Asgard qu'au Sanctuaire. Ce qui est arrivé à Hilda, mais aussi à Pandore et Thétis… cet homme est effrayant. Mais dans le même temps, j'ai attendu ce jour avec impatience. »
L'intendant d'Asgard venait de se relever. Son dos courbé par sa position précédente reprit bien vite sa droiture première. Thor imita son ami dont le visage, qui s'était baissé sur lui, le suivait au fur et à mesure qu'il dépliait son corps immense. Le Guerrier de Dubhe était plus grand que bien des hommes mais celui de Phecda le dépassait de plus d'une tête. Personne, sinon Aldébaran, n'avait jamais pu se targuer de pouvoir le regarder dans les yeux sans avoir à lever la tête.
« Et je sais que tu as craint et attendu cet instant tout autant que moi, ô mon ami. Celui où Brynhild réclamerait la place qui de droit lui revient. Que Kanon accepte, et le nom des Polaris pourra être lavé, qu'il refuse… »
Thor savait qu'une partie de Siegfried souhaitait que Kanon revînt sur sa promesse, pour faire payer à cet homme tous les crimes qu'il avait commis, pour venger les êtres chers à l'aide de cette lame qui reposait dans son bras et dont il n'avait plus eu l'occasion de se servir.
Siegfried tendit le bras vers Thor qui l'empoigna fermement.
« Je vous suivrai, Brynhild et toi-même, jusqu'au plus profond des Enfers s'il le faut. Je ne faillirai pas. »
Des notes hésitantes s'égrenèrent dans le vide de la pièce, mélodie heurtée et sans forme qui ne dura qu'un temps. Le son reprit néanmoins, pour un instant seulement puisque bientôt, ce fut le silence qui reprit de nouveau ses droits. Celui-ci parut s'éterniser quand, tout d'un coup, un doigt courant sur les touches blanches du piano à queue raviva ses sonorités.
Brynhild poussa un soupir cependant que les notes vibraient encore dans l'air. Sa tête était appuyée contre sa main gauche, elle-même aplatie contre les touches ivoire et ébène de l'instrument. Ses yeux étaient fixés sur le feu qui brûlait dans l'âtre à quelques mètres d'elle et qui apportait à la grande pièce une chaleur relative.
Sa main droite se leva, quitta momentanément le clavier avant d'y retomber avec légèreté. Ceux-là se mirent alors à courir le long des touches, faisant s'élever des cordes du piano la musique de Ravel, incomplète, plus lente que celle qu'elle avait apprise voilà déjà plusieurs années, mais toujours porteuse de la même mélancolie qui l'habitait présentement.
Ses yeux qui avaient quitté le feu bondissant s'évertuaient à voir les sons qui s'extirpaient du piano, sans pour autant parvenir à en saisir la manifestation. Tout au juste pouvait-elle appréhender de manière atténuée les bruits à peine audibles de la mécanique qui agitait l'instrument.
Le bois laqué luisait par endroit, comme enduit des tons orangés du feu, ou de la teinte opalescente de la lune dont les rayons passaient timidement à travers une des vitres de la salle. Même coupées du monde extérieur, les terres d'Asgard avaient vu venir jusqu'à elle bon nombre d'artefacts d'autres contrées, grâce à la proximité avec le Sanctuaire, ou de par la curiosité des habitants de la principauté.
C'était Albérich Alegast qui avait convoyé jusqu'ici ce piano devant lequel il avait aimé à s'isoler, comme elle, parfois. Ce même Albérich qui avait été un sujet de sa tante. Ce même Albérich qui, selon toute logique, serait bientôt son sujet.
Peu nombreux étaient ceux qui, aujourd'hui, étaient soumis à la maison de Polaris, ceux assurés de lui prêter allégeance étaient, quant à eux, réduits à une portion congrue. Au fil des siècles, les élus d'Asgard avaient peu à peu disparu, pour ne plus se limiter qu'aux huit Guerriers Divins. Il en allait de même pour les autres panthéons, des constellations ne trouvaient plus de porteurs, des étoiles maléfiques et des monstres marins demeuraient dans les mémoires de certains sans trouver personne pour s'en réclamer.
Sa tête se releva légèrement, un bâillement s'échappa de sa bouche. Si la jeune fille avait écouté les besoins de son corps, elle serait à présent dans son lit, dormant à poings fermés. Son esprit, pourtant, avait plus tôt refusé le repos qu'elle pensait mériter. Lasse de se retourner encore et toujours entre ses draps, elle s'était extirpée de sa chambre pour gagner cette salle où elle accompagnait ses pensées au son du piano.
Un son d'applaudissements interrompit toutefois le fil de ses notes. La tête de Brynhild se releva tout à fait, cherchant l'origine de ce bruit. Sur le pas de la porte, plongée dans une semi-pénombre, la jeune fille aperçut l'ombre ramassée de Caça qui commençait à se mouvoir lentement à travers la pièce.
« Pavane pour une infante défunte (1), commença le Général de sa voix grinçante, vous autres princesses d'Asgard avez un certain sens de l'humour, je dois le reconnaître. »
Un rire s'échappa de la gorge du Portugais, comme si celui-ci s'amusait d'une farce qui n'avait de sens que pour lui. Brynhild, habituée aux manières de l'invité d'Asgard, ne semblait pourtant pas incommodée le moins du monde, se contentant de le suivre du regard.
« L'air préféré de ta mère, qu'elle aussi jouait bien souvent. C'est ce diable d'Albérich qui le lui avait appris, d'ailleurs.
— Que me veux-tu, Caça ? »
Le Général esquissa un sourire. Comme Brynhild l'avait deviné, sa présence en ces lieux ne devait rien au hasard, il savait pouvoir la trouver ici et avait arpenté les couloirs du palais Valhalla dans ce but.
« Je te retourne la question, petite. »
Bien que contrariée par l'irruption de Caça, la jeune princesse se sentit également soulagée. Elle s'était aperçue, au moment même où il l'avait interpellée, que la détresse de cette nuit n'était pas un mal qu'elle voulait endurer seule, dusse-t-elle être accompagnée de Caça.
Elle connaissait le Général des Lyumnades depuis toujours. Et s'il n'avait jamais eu un rôle aussi prégnant que Thor et Siegfried dans son éducation, il s'était malgré tout occupé d'elle bien plus souvent qu'il ne l'aurait dû. Caça s'était toujours montré d'humeur égale en sa présence, lui avait toujours montré un visage souriant, de sorte qu'elle n'avait jamais mis en doute ses intentions, au contraire de Siegfried et Thor qui se défiaient du Portugais pour ce même sourire qu'ils estimaient – avec quelque raison – sardonique.
« Je ne suis pas parvenue à trouver le sommeil, Caça. » Commença la jeune fille qui s'était décidée à se confier au Portugais, tout en réalisant que depuis le début, elle n'avait de toute façon pas souhaité lui cacher quoi que ce soit. « J'ai entendu un cri qui m'a tenue éveillée, celui du cosmos de Siegfried qui semblait blessé, et m'a paru appeler à l'aide.
— Qui dans le palais n'a pas entendu ce cri, petite ? »
Caça avait repris sa marche à travers la pièce. Lorsqu'il avait dépassé le piano, ses yeux avaient brièvement croisé les siens. La jeune fille avait pu lire dans le regard sienne de son vis-à-vis un sentiment voisin de la tendresse ou qui, à tout le moins, ressemblait à s'y méprendre à de la sollicitude. Brynhild esquissa un sourire, à peine visible dans la pénombre, lui continua son chemin avant de s'arrêter devant la cheminée. S'accroupissant devant celle-ci, il tendit à distance respectable des flammes, ses mains qui n'avaient jamais pu s'habituer à la froideur d'Asgard.
« J'ai souhaité le rejoindre, reprit-elle, mais Thor me l'a interdit et est allé le voir à ma place.
— Comment ose-t-il seulement interdire quoi que ce soit à celle qui sera bientôt sa souveraine ? rétorqua Caça, caustique. Mais cela n'est pas étonnant, ces deux-là sont plus proches que des frères.
— Que penses-tu des raisons de leur trouble, Caça ? »
La tête du Général pivota en sa direction, présentant à la jeune fille la face ombrée du son visage sur lequel était peint un rictus. Bien sûr, il savait et à cet instant, elle sut qu'elle savait et qu'elle avait toujours su. Brynhild détourna le regard, embarrassée par sa propre naïveté.
« Je n'ai pas le privilège d'être dans les confidences des maîtres de ces lieux, petite, mais si tu le souhaites, je puis te nourrir de quelques hypothèses. Après tout, tu le sais, je suis doué pour lire dans le cœur des êtres.
— Effectivement, Caça, ce n'est pas là le moindre de tes talents. »
Brynhild et Caça se retournèrent de concert, quelque peu surpris par la voix lointaine mais néanmoins reconnaissable qui s'était immiscée dans la grande pièce. Dépassant le seuil de celle-ci, Siegfried, flanqué de Thor, progressait à pas lent jusqu'au piano où la jeune fille était demeurée immobile.
« Vous ici, braves Guerriers Divins, lâcha un Caça légèrement frondeur.
— Evidemment, Caça, nous sommes ici chez nous. » Rétorqua Siegfried qui s'était arrêté à côté de sa jeune protégée. « Navré de t'avoir inquiétée, princesse. »
Le regard empli de tendresse que Siegfried porta sur elle jura avec le dur éclat qui avait habité ses pupilles quelques secondes auparavant, lorsqu'il avait fixé la silhouette encore ramassée du Portugais devant son feu.
« Ce n'est rien, Siegfried, je suis heureuse de voir que Thor et toi allez bien. »
Encore soucieuse, elle se retrouva toutefois rassurée par la présence de ses deux tuteurs.
« Tu es une femme forte, Brynhild de Polaris, fit Siegfried. Mais si je puis me permettre, je vais devoir te demander de l'être plus encore.
— Siegfried ? »
La jeune fille quitta son siège, ses pieds foulèrent de nouveau le sol de pierre du palais Valhalla.
« Viens avec moi, Brynhild, j'ai à te parler, seul à seule. »
Il avait cette fois omis de planter son regard sur Caça, mais le sous-entendu contenu dans ses mots était on ne pouvait plus clair. Suivi de Brynhild, il se dirigea vers la sortie de la salle. En se retournant, elle avait avisé le long visage de Thor, qui la considéra avec un sourire qui lui parut forcé. Elle oublia toutefois rapidement cette vision fugace, préférant se concentrer sur ce que Siegfried avait à lui annoncer, et dont l'objet lui était limpide.
Thor était resté immobile depuis qu'il s'était posté non loin de Siegfried, son regard oscillant entre Brynhild et les touches noires et blanches du piano à queue dont il avait tant aimé le son du temps d'Hilda et Freyja et qu'il appréciait encore aujourd'hui lorsque Brynhild s'y penchait.
Lorsque cette dernière et Siegfried eurent quitté la pièce, Thor s'anima de nouveau, désireux de regagner ses appartements où il espérait pouvoir trouver rapidement le sommeil. La voix grinçante de Caça mit pourtant un terme à ses espoirs comme il l'avait craint au moment où il avait décidé de rebrousser chemin. Par le passé, il avait déjà ignoré les sollicitations du Portugais. Nul doute que dans le futur, il ferait de même. En ce soir, pourtant, il répondit à son appel, quand il lui paraissait clair qu'il aurait dû n'en rien faire. Un geste qu'il mit sur le compte de la fatigue qui brouillait ses repères au-delà du raisonnable.
« Qu'y-t-il, Caça ? demanda Thor de mauvaise grâce.
— Oh, mais tu le sais, Thor, n'est-ce pas ? Après tout, tu me connais.
— C'est bien cela qui m'inquiète, asséna-t-il.
— Allons, Thor, tu peux bien me le dire.
— A quoi bon te dire ce que tu sais déjà, Salamandre ? Tu as, comme nous, vécu au Sanctuaire, tu sais, comme nous, les règles qui régissent ce lieu, tu connais, comme nous, Brynhild depuis son plus jeune âge.
— Oui, depuis sa plus tendre enfance. Depuis seize années. Mais j'aimerais en savoir plus. »
« Ce que tu aimerais surtout, c'est entendre de ma bouche une vérité que tu connais déjà.
— Moi ? Mais je ne connais rien, Thor, je te l'assure. »
Le Général s'était peu à peu rapproché de Thor, se tenant à moins de cinq mètres de lui. Près de lui, bien trop près.
« Les affaires d'Asgard ne regardent que les Asgardiens.
— Que cela ne me regarde pas ne veut pas dire que je ne suis pas intéressé, susurra son compagnon d'infortune. Et puis, tu parles des affaires d'Asgard comme si seul Asgard était concerné, alors qu'il ne s'agit ni plus ni moins que du Sanctuaire. Tu l'as dit toi-même.
— Cette discussion est terminée, Caça. »
Et le Guerrier Divin de tourner les talons, désireux de mettre le plus de distance possible entre lui et l'importun Portugais tout en se tançant pour avoir cru pouvoir une conversation normale avec lui.
« Rien n'est terminé, Thor. » Fit une voix derrière son dos, l'immobilisant net.
Derrière lui soufflait le vent glacé des plaines d'Asgard, celui chargé de la senteur des sapins, du sang et de la sueur des animaux, du feu des cheminées dans lesquelles brûlait un bois sec et craquant les murs grisâtres de la pièce, l'âtre rougeoyant et le piano noir avaient disparu même la présence de Caça et des autres résidants du palais Valhalla qu'il percevait encore de loin en loin l'instant d'avant s'étaient effacées.
A cela s'était substitué le paysage familier et aimé des bois d'Asgard, son sol de terre couvert de neige, parfois épaisse, parfois à peine visible. Ce paysage comme emmuré par la multitude d'arbres mais où il s'y sentait libre comme jamais, avec en haut le ciel bleu délavé par un soleil blanc et, du plus loin qu'il portait son regard, l'horizon qui se perdait dans la mer, ou la racine de quelque montagne.
« Par tous les dieux. » Souffla Thor qui étendit le bras, recueillant au creux de sa paume, les flocons de neige que faisait virevolter un vent tout aussi réel que le froid qui saisissait ses membres.
« Dis-moi, Thor. » Clama une voix empreinte de douceur et d'autorité et qu'il ne connaissait que trop bien.
Il se retourna, n'en croyant pas ses sens, la vit devant lui, aussi jeune et gracile que lors de leur première rencontre au sein de ces mêmes bois, lui saignant et chancelant, le corps à vif et hérissé de flèches, elle souriante et résolue, venant d'ordonner à ses gardes de faire marche arrière, de laisser sauve la vie de cet homme contre lequel ils s'apprêtaient à lancer l'hallali.
Thor ressentait encore dans ses os la douceur de ce cosmos, la chaleur de son toucher cependant qu'elle appliquait ses doigts sur chacune de ses blessures qui, comme par enchantement, se refermaient instantanément.
« Impossible. » Dit-il d'une voix étranglée. Il fit un pas en arrière comme elle se rapprochait de lui, l'air lui manquait et son visage était glacé, déserté par le sang.
« Tu me vois pourtant devant toi, Thor, ô mon fidèle Guerrier Divin. Tu me reconnais comme la reine que je suis, celle que tu aimes et dont tu es aimé. Allons, Thor, ne peux-tu me révéler tes secrets, me dire ce qui se cache au fond de de ton âme ? »
Elle était à moins de deux pas de lui, la main levée vers sa joue qu'elle aurait effleurée si elle n'avait pas été aussi petite ou lui si grand.
« Dis-moi.
— Je…
— Dis-moi. »
Un sourire se dessina sur son visage, un ombre volatile traversa ses traits et il sembla à Thor qu'un rictus s'était dessiné sur la face de l'apparition.
« Rien… » Articula-t-il.
Rien. Rien de tout cela n'était réel. Ni les décors familiers et tant chéris, ni la silhouette de celle qui fut un temps sa souveraine et amie, ni même les sentiments que cette vision fausse remuait en lui.
Il n'y avait que les souvenirs, profondément enfouis et ô combien douloureux qui remontaient à la surface, convoqués et réassemblés par cette folle vision pour moitié issue d'un esprit retors, pour moitié fruit de son propre esprit.
Son cosmos fit irruption hors de son corps, emplissant les alentours, combattant la force qui le maintenait prisonnier. Les décors peu à peu s'effritaient, se craquelaient, laissant apparaître, en même temps que les motifs du réel, des zébrures de plus en plus larges le long de la toile du monde fantasmé. Tout finit par partir en éclats, sans bruit ni fracas et Thor fut presque triste de s'extirper de ce monde factice où il avait eu l'impression de se sentir bien.
Les alentours reprirent les couleurs qui avaient toujours étaient les leurs. Quand Thor reprit conscience de sa personne, son torse était légèrement penché cependant que son long bras maintenait Caça contre un des murs de la pièce, sa main enserrant fermement son cou.
Le Portugais grimaçait, non de peur, mais de la douleur de s'être fait projeter avec autant de violence et si soudainement. Probablement payait-il également le prix de sa trop grande consommation de cosmos, mal que Thor ressentirait à son tour bien assez tôt quand le sien refluerait de nouveau dans les tréfonds de son être.
« Comment oses-tu ? » Eructa le colosse essoufflé, les traits du visage révulsés par la rage. S'il n'avait rien su de l'attachement relatif de Brynhild envers le Général, le sang de ce dernier aurait déjà tapissé les murs de la salle. Que Caça sache cela n'était de toute façon pas étranger à son comportement.
« Réponds-moi, lâche ! Nous t'avons accueilli ici, traité avec égard, supporté tes sarcasmes, ton comportement ! Tu n'as donc aucune gratitude, aucune dignité ?
— Je n'ai jamais été des vôtres, tu le sais aussi bien que moi. Tout au plus ai-je été traité poliment et avec le minimum de chaleur.
— Car tu n'as plus rien à faire ici. Tu es venu pour une raison – soi-disant pour ton dieu –, mais tu n'as pas la moindre considération pour ce dernier. Io et Bian, au moins ont eu le courage d'aller jusqu'au bout de ce en quoi ils croyaient – aussi stupide que fût leur geste. Mais toi, toi, pourrais-tu faire de même ? Serais-tu prêt à renoncer à tout pour Poséidon, ou pour Thétis ? »
L'étreinte de Thor s'était relâchée autour du cou de Caça. Le Portugais s'arc-bouta pour ne pas chuter, le visage crispé.
« Tu ne sais rien de mes raisons ou de mes sentiments. Qu'il est aisé pour vous autres, Asgardiens, de vous pavaner, brandissant l'étendard de votre Régente. Mais agis donc à ta guise, Thor, le fait est que je suis ici et que tu n'y peux rien. A présent, si tu veux bien m'excuser, je vais te donner ce que tu désirais. »
Se mettant en marche, Caça passa à côté de lui, d'un pas encore chancelant. Sans se retourner, l'Asgardien pu sentir la présence du Portugais s'éloigner au fur et à mesure que passaient les secondes, pour ne plus devenir qu'un aura parmi d'autres, indistincte et presqu'absente.
Siegfried et Brynhild arpentaient en silence les couloirs interminables et souvent identiques du palais Valhalla, sans jamais croiser personne en cette heure tardive de la nuit. Parfois, les murs étaient décorés de corps sculptés ou de simples bustes aux visages inexpressifs taillés dans la pierre ou un bois. Ces décorations alternaient parfois avec des tableaux aux cadres ternes, figurant quelque paysage désolé d'Asgard ou d'une autre contrée identique, comme pour rappeler aux habitants du palais la condition qui était la leur.
Siegfried avait toujours détesté cet endroit, quand bien même il était né et y avait passé l'essentiel de son enfance. Il avait pu endurer l'austérité de son éducation et la sévère beauté des paysages de ses terres, mais n'avait en revanche jamais pu apprécier l'abattement résolu qui hantait cet endroit lugubre. Seuls les rires d'Hilda et de Freyja, puis de Brynhild avaient su offrir un semblant de gaité, voire de fierté à ces murs tristes et gris. Elles avaient toujours représenté la seule et unique source de lumière. Cette même lumière qui, bientôt, déserterait ces lieux.
Tous deux n'avaient pas échangé le moindre mot depuis que Siegfried avait invité sa jeune protégée à le suivre à travers les coursives du palais, et si Brynhild savait où il comptait l'amener, elle n'en laissait rien paraître.
Le ressentiment qu'il avait éprouvé tantôt à l'endroit de Caça se muait progressivement en perplexité. Il avait pu constater l'apaisement de Brynhild qui, s'il avait à voir avec son arrivée à ses côtés, s'était déjà enclenché plusieurs instants auparavant, comme si la présence de Caça, les mots échangés, avaient été en mesure de calmer l'agitation de la jeune fille. S'il ne savait rien des intentions réelles quant à la présence de Caça en Asgard, il savait en revanche que son attachement envers sa souveraine était sincère, voire utile. Ce qui ne laissait pas remettre en question son propre rôle de père de substitution auprès de Brynhild, ayant toujours cru qu'il serait toujours le seul, avec Thor, à pouvoir rassurer sa protégée.
Son attention se reporta sur le chemin qu'ils empruntaient, les faisant obliquer sur une allée perpendiculaire qui déboucha bientôt sur un escalier qu'ils descendirent. Cinq couloirs et plusieurs dizaines de mètres plus tard les virent se retrouver devant une lourde porte de bois bardée d'acier clouté que Siegfried ouvrit sans provoquer le moindre grincement.
Le regard de Brynhild, qui jusque-là était restée absente, s'éclaira comme elle reconnaissait le lieu. Le sol était pavé de neige encore fraîche, tombée la nuit dernière. Devant eux, éclairée des rayons de la lune, immobile dans les cieux sans nuage, se tenait dressée la statue du dieu Odin.
L'édifice avait vu passer devant lui toutes les générations de Guerriers Divins dédiés à sa protection. Autrefois, elle avait été majestueuse, inspirant force et courage à ses fidèles, dans un passé lointain et depuis longtemps révolu.
Aujourd'hui, les ailes de son casque avaient disparu, de même que la moitié de sa tête emportée par la valse du temps. Son bras gauche s'était brisé, vraisemblablement incapable de supporter le poids de son bouclier qui s'était pourtant peu à peu effrité au cours des siècles. Son torse béait de trous et une de ses jambes s'était dissoute. Même sa lame, tenue par le seul bras encore intact, était amputée de sa pointe, arme dérisoire d'un dieu défait. Et lorsque le jour éclairait la statue, l'on pouvait voir d'autres fissures parcourir le corps du dieu.
Ce n'était plus qu'un tas de ruines, une idole brisée et essoufflée qui dominait de sa taille les derniers de ses serviteurs, qui les contemplait de son œil aveugle, le seul qui lui restait encore.
Siegfried supporta en silence l'examen de ce dieu qui n'avait jamais daigné faire le moindre signe à qui que ce soit depuis des générations, si tant était qu'Odin était encore en mesure de se manifester aux yeux des hommes de quelque manière que ce fût.
Les souvenirs, pourtant, étaient toujours aussi vivaces, comme si les évènements auxquels il avait assisté s'étaient déroulés hier. C'était ici même qu'il avait vu Thor être consacré Guerrier Divin par Frigg de Polaris, premier de leur génération. A celui-ci avait succédé les jumeaux, puis lui-même et, un an plus tard, Albérich, Hagen et Fenrir. Plusieurs années après, Mime avait complété le cénacle des Guerriers Divins.
C'était aussi en ce lieu qu'Hilda les avait tous rassemblés afin de leur annoncer qu'ils étaient appelés à s'installer définitivement au Sanctuaire, pour que tous protégeassent leur princesse destinée à prendre la place de sa mère récemment décédée. Quitter les paysages enneigés de leur contrée natale pour rejoindre le Sanctuaire, terre baignée de soleil qui, au fil des entraînements qu'ils y avaient vécu, leur était devenue aussi familière qu'Asgard.
Aujourd'hui, les rôles étaient inversés, et c'était à son tour, simple serviteur d'Asgard et des Polaris, d'annoncer à Brynhild la destinée qui était la sienne et à laquelle elle avait été préparée toutes ces années durant.
Sur la cour qui s'étendait au pied d'Odin s'était avancée Brynhild, qui en avait presque atteint le centre. Les traces de pas qu'elle laissait dans la neige étaient à peine visibles, elle était encore si jeune et si peu prête, lui semblait-il.
Tout autour de l'immense statue gisaient, inertes, huit formes de pierre aux contours familiers. Les fissures qui les ornaient, les motifs qui les constituaient, leurs crevasses, tout en elles ravivait les images d'un passé lointain. Aucun appel, pourtant, n'émanait d'elle, toutes étaient muettes et vidées de leur substance, témoins silencieux d'une gloire passée qu'Asgard, comme aucun panthéon, ne connaîtrait plus jamais.
Au plus près de la statue, Siegfried avisa une des sculptures aux allures serpentines et au cou hérissé de pointes. Autrefois, ses griffes étaient saillantes et redoutables, et ses ailes à présent couvertes de trous inspiraient probablement la peur à quiconque posait les yeux sur elle, ou en voyait l'ombre se refléter sur lui. D'autres avant lui, ses pères, avaient peut-être connu pareil sentiment, mais cette émotion grisante lui avait été pour toujours refusée.
Sa gorge se serra, le rythme de son cœur s'accéléra. Pourquoi diable le destin s'acharnait-t-il sur eux de la sorte ?
Brynhild se retourna vers lui, des mèches de ses cheveux barrant son visage avaient accroché quelque rayon de lune luisant dans la pénombre. Savait-elle seulement à quel point elle leur ressemblait, ou était-ce lui qui se forçait à trouver en elle les échos d'un passé familier ?
« Siegfried ? »
Aussi jeune que fragile, aussi enfant que bientôt adulte et si peu prête. Il fut tenté de lever les yeux au ciel ou vers Odin, pour les supplier de lui donner quelques années, quelques mois supplémentaires. Mais il lui fallait raison garder et fidélité adopter.
« Siegfried ? »
L'homme réagit cette fois à la voix de la jeune fille. Il tourna la tête vers elle et avança de quelques pas en sa direction. Il aurait souhaité la prendre dans ses bras, lui murmurer quelques paroles d'affection comme du temps où elle était encore une enfant avant de lui déposer un baiser sur le front.
« Tu n'as pas à craindre quoi que ce soit, Siegfried. Je suis prête, tu m'y as préparée.
— Ta tante… » Il hésita. « Hilda m'a contacté. Tu entreras bientôt dans ta seizième année. Conformément à ce qui avait été convenu entre Hilda et Kanon, tu devras prendre la place de ta tante. » « Celle à laquelle elle a elle-même renoncé. »
Brynhild hocha la tête, soupesant les informations que lui livrait Siegfried. Sûrement celles-ci lui paraissaient-elles floues ou difficilement appréhendables. Quand bien même il avait fait de son mieux pour expliquer à la jeune fille la mécanique du Sanctuaire, et malgré les informations livrées par Mime lorsqu'il était de retour dans sa terre natale, se retrouver à Asgard ne pouvait rendre celle-ci qu'abstraite. Une fois en Grèce, les choses lui paraîtraient peut-être plus claires – si l'on exceptait la présence d'Hilda, et celle de Kanon. Siegfried avait passé les seize dernières années à se préparer à ce jour autant qu'il y avait préparé Brynhild, tout en sachant que tout ou partie ne se déroulerait pas comme prévu.
« Ce jour-là, je deviendrai Régente et Asgard m'appartiendra de plein droit, déclara-t-elle, hésitante, à la manière d'un fait que l'on ne pouvait s'empêcher de questionner.
— Bientôt, répondit Siegfried, très bientôt. »
Et de quelle manière ? Siegfried lui serait toujours dévoué, ainsi que Thor. Fenrir se joindrait probablement à eux, par affection pour Brynhild ainsi que pour Freyja. Sans doute quitterait-il sa retraite, comme il l'avait déjà fait auparavant. Il en allait de même pour Mime, malgré sa familiarité avec le Sanctuaire de Grèce où il y passait la moitié de son temps en raison de son amitié avec un Chevalier d'Athéna.
Quant aux autres…
Bud n'était plus jamais revenu en Asgard depuis le couronnement d'Hilda. Etait-ce par attachement envers Kanon ou par aversion de cette terre qui lui rappelait la perte de son frère? Le doute planait également sur Albérich, amplifié par l'exil volontaire de ce dernier hors du Sanctuaire, flanqué de quelques compagnons de fortune visiblement détachés des querelles du Sanctuaire. Albérich qu'il avait commencé à haïr dès l'adolescence et qui l'avait haï en retour. Accepterait-il de se ranger de nouveau sous la bannière d'une Polaris, de l'héritière d'une femme qui ne s'était même pas donné la peine de le rejeter ?
Tant d'inconnues épaississant le doute d'autant plus. Quatre hommes – dans le meilleur des cas – ne pesaient pas bien lourd contre les forces soumises à Kanon.
« Peux-tu m'assurer que Kanon Ioànnis tiendra parole ?
— C'est ce à quoi il s'était engagé à l'époque. Dans le cas contraire, je m'assurerai qu'il tienne promesse, par n'importe quel moyen. »
Brynhild hocha de nouveau la tête. Siegfried prit conscience que jamais il n'avait montré pareil visage à la jeune fille. Il avait été pour elle un père et un professeur, tout en prenant soin de ne quasiment jamais montrer la férocité dont il pouvait faire preuve pour protéger les êtres chers.
Brynhild se détourna de Siegfried, effectuant encore plusieurs pas en direction des statues de pierre, avant de lever la tête vers un Odin probablement inconscient de la présence de sa prêtresse.
« J'irai au Sanctuaire. Durant toutes ces années, tu as pris soin de moi, m'as élevée, éduquée, enseigné la maîtrise de mon cosmos, la nature des étoiles dans les cieux, le fonctionnement du Sanctuaire et l'histoire de nos castes. Ma responsabilité est de faire honneur à tout ce que tu as dû sacrifier pour moi. J'irai au Sanctuaire, et je ferai valoir mes droits. »
« Ce n'était pas un sacrifice, princesse, loin de là. »
« Me suivras-tu, Siegfried de Dubhe ? Viendras-tu en Grèce avec moi afin de m'aider à réclamer ce qui me revient de droit ? »
Jamais Siegfried n'avait perçu pareilles notes dans la voix de la jeune fille, qu'il entendait drapée d'autorité, renforcée par le fait qu'elle continuait de lui tourner le dos. Les mots d'une reine, ceux d'une Polaris. Il mit un genou à terre, baissa la tête vers le sol neigeux.
« Bien sûr, ma reine. Ma force et mon dévouement te sont acquis. »
Son corps se nimba de cosmos, force qui s'était échappée de lui sans qu'il ne puisse la contrôler. Quand il releva la tête, il vit Brynhild entourée de sa propre aura qui le regardait en souriant. Le cosmos de Brynhild, qui avait déclenché le sien, éclairait de sa lueur tous les environs, donnant l'impression, d'une aube encore naissante mais néanmoins résolue.
Plus loin, il voyait la statue d'Odin, avec un éclat qu'il ne lui avait jamais connu. Le dieu auparavant essoufflé et mutilé avait retrouvé le lustre d'antan, sa fière puissance et son aura divine inspirant la déférence. Le cosmos de Brynhild redonnait à la statue la splendeur qu'elle avait connue plusieurs siècles auparavant tour de force qu'Hilda elle-même n'avait su réussir, quand bien même elle ne s'y était jamais essayée.
Une bouffée de fierté et d'espoir enflait dans la poitrine de Siegfried, balayant pour lors une partie des doutes qu'il avait pu nourrir auparavant. Il savait que malgré tout cela, le combat serait rude, mais le cosmos de la princesse d'Asgard qu'il n'avait pu ressentir depuis des années ravivait en lui une foi nouvelle qu'il s'empressait d'étreindre.
Le corps de Brynhild n'était toutefois pas encore prêt à maintenir une telle puissance pendant aussi longtemps, en dépit des entraînements rigoureux auxquels elle avait été soumise. Exprimer et maintenir un cosmos égal voire supérieur à celui d'un Guerrier Divin était pour elle chose aisée, telle était la puissance que son sang lui avait laissée en héritage. La puissance d'un Régent était toutefois bien différente, et il faudrait encore de nombreuses années à la jeune fille pour parvenir à un tel niveau.
Vaincue par sa propre force qui ne dura que le temps d'une pluie d'été Brynhild chancela, ses épaules s'affaissèrent, ses paupières devinrent lourdes. L'aura lumineuse qui l'avait entourée s'évapora cependant que son corps tout entier vacilla. Devançant la chute, Siegfried fondit sur elle, l'attrapa puis la souleva doucement dans ses bras. Il pencha la tête sur elle, constatant la respiration faible mais toutefois régulière qui émanait de ses poumons, rassurant quelque peu le Guerrier Divin.
« Le ciel est si beau ce soir, oncle Siegfried. » fit-elle d'une voix éraillée.
Siegfried leva les yeux au ciel. Là-haut brillaient toutes les étoiles de la Grande Ourse, liées entre elles par des fils invisibles. Dans son cosmos, il pouvait sentir la présence de ses semblables et savait qu'eux-mêmes le ressentaient du plus profond de leur aura, même ceux qui parmi eux étaient les plus lointains, même ceux qui essayaient tant bien que mal de ne pas se faire repérer.
« Tu as raison, princesse, le ciel est beau, ce soir. »
L'absence de réponse lui indiqua que Brynhild venait de sombrer pour de bon dans l'inconscience. Il posa les yeux sur elle, confirmant ce fait, avant de sourire, depuis combien de temps ne l'avait-elle pas appelé « oncle » ?
« Sors de ta cachette, Fenrir, je sais que tu es là. »
Le crissement de la neige fit se tourner Siegfried vers l'origine du bruit. L'instant d'après, la silhouette ombrée de Fenrir se dessina dans l'obscurité, s'approchant de lui d'un pas mesuré.
« C'est bien une des rares fois où tu es en mesure de me repérer, commença Fenrir.
— Ce n'est pas une nuit ordinaire, Fenrir, tu m'as senti comme je t'ai senti, tout proche.
— Comment va Brynhild ? fit-il en la pointant du menton.
— Elle n'est qu'évanouie. Au moins sera-t-elle parvenue à trouver enfin le sommeil en cette nuit. »
Arrivé à sa hauteur, Fenrir posa les yeux sur Brynhild, comme pour vérifier par lui-même les dires de son compagnon. L'amour du genre humain du Guerrier d'Epsilon n'avait pas changé d'un iota, tant depuis qu'il s'était établi au Sanctuaire que depuis son retour en Asgard. La mort de ses loups, la trahison de Kanon, le renoncement d'Hilda, l'expédition punitive conduite en ces terres, celle-là même qui avait provoqué la mort de Syd et Hagen, celle de Freyja également, morte en serrant sa fille contre sa poitrine cependant que le cosmos de Fenrir essayait d'apaiser au mieux les souffrances de la mourante après l'avoir aidée à mettre Brynhild au monde. Oui, maintenant encore, Fenrir n'avait que du dégoût à l'endroit de ses semblables. Brynhild faisait figure d'exception, sûrement en raison des circonstances particulières qui liaient ces deux êtres que la vie avait écorchés.
« Tu sais ce que cela signifie, Fenrir ?
— Elle a été reconnue. Par qui ou quoi, je me le demande encore, mais elle est bien la véritable princesse d'Asgard.
— Nous allons bientôt quitter le Sanctuaire. Tout cela était prévu de longue date, tu le sais comme moi. Tout comme tu sais que Thor et moi-même soutiendrons Brynhild quoiqu'il arrive. Puis-je également compter sur toi, Fenrir ? »
Au fond de lui, Siegfried savait pouvoir compter sur le Guerrier Divin d'Alioth. Sa loyauté envers Hilda et Freyja n'avait jamais été feinte et il savait que l'affection de ce dernier pour Brynhild était au moins aussi forte que celle qu'il avait éprouvée à l'endroit des deux sœurs. Il ne pouvait toutefois s'empêcher de nourrir quelques doutes sur la décision finale de son compère, comme si les trahisons successives dont il avait été la victime avaient effrité sa confiance en autrui.
« Pourquoi me poser cette question, Siegfried, la réponse est évidente, n'est-ce pas ?
— J'aimerais pourtant l'entendre de ta bouche.
— Il n'y a plus rien à espérer pour moi, ici. La demeure de mes ancêtres, la tombe de mes parents, ceux qui, lorsque je n'étais encore qu'un enfant ont abandonné ma famille, rien de tout ça n'a plus la moindre importance pour moi. Mes loups sont morts eux aussi, depuis des années, mais même cela ne m'atteint pas, je n'ai plus ni tristesse ni colère en moi, mais j'ai encore mon devoir, pour ce que ça vaut. J'ai encore une souveraine à laquelle prêter allégeance.
— Merci à toi, Fenrir. Merci de tout cœur, mon ami. »
Fenrir sourit de toutes ses dents, amusé par les mots de son comparse, puis planta ses yeux dans ceux de Siegfried.
« Avant, tu donnais l'impression d'être un guerrier invincible. Depuis quand as-tu vieilli de la sorte, Siegfried ? »
La crispation de sa mâchoire fut le seul et éphémère indice qui prouva que Siegfried accusait le coup. Thor avait sûrement remarqué la même chose que Fenrir, mais savait faire preuve de plus de tact et de délicatesse que l'homme qui avait vécu presque la moitié de sa vie entouré de loups.
« Je n'ai qu'un an de plus que toi, tu sais ? dit Siegfried d'une voix qui avait retrouvé son calme.
— Je le sais, mais il faut croire que les années et les responsabilités t'ont marqué plus durement que d'autres.
— Fais-moi affronter Kanon Ioànnis, et tu pourras constater par toi-même que je ne suis pas si fatigué que ça.
— Et si ça devait être Armando ? »
Son visage se renfrogna. Siegfried avait de son côté étudié toutes les hypothèses qui auraient pu se présenter à lui, gardant l'espoir, si mince soit-il, que les combats seraient évités. Fenrir, lui, n'était pas doté d'une telle foi en son prochain.
Il nous faudra faire face quoiqu'il advienne. Et avant que je n'oublie. Lorsque nous quitterons Asgard, nous n'emmènerons pas seulement Brynhild au-devant de ses responsabilités, mais aussi tous ceux qui, dans ce palais, sont sous la responsabilité de l'intendant d'Asgard.
— Y compris Caça et Anya ?
— Y compris Caça et Anya, répondit Siegfried. »
Le Guerrier d'Alpha sentit le regard de Fenrir transpercer sa poitrine.
« Soyons clairs, reprit Siegfried, Caça peut bien faire ce que bon lui semble, aller où il le voudra, je m'en moque. Anya, en revanche, ne s'est jamais présentée au Sanctuaire. »
En tant que Général, Anya était soumise aux lois en vigueur au Sanctuaire de Grèce. Chaque individu investi d'une charge se devait de s'y rendre, sitôt sa charge acquise, pour se mettre au service du maître des lieux, quel qu'il soit, règle intangible et séculaire à laquelle peu de monde s'était déjà soustrait et que Siegfried entendait bien poursuivre avec la jeune femme, devenue Général depuis près de trois ans, et résidant à Asgard depuis lors.
« Tu as adressé ton refus à Kanon à chaque fois depuis trois ans et tu souhaites à présent lui obéir ?
— Mon intention n'a jamais été de me soustraire aux lois du Sanctuaire, seulement, je savais qu'il nous faudrait de toute manière nous rendre un jour en Grèce. A quoi bon, dans ce cas exécuter un acte auquel je ne comptais pas me défiler ? »
Et si par cela, Siegfried pouvait adoucir les griefs de Kanon par ce présent de bonne foi.
« Elle n'acceptera jamais de nous suivre.
— Ce qu'elle désire ne m'importe guère, elle suivra les ordres que je lui donnerai, ou bien je l'y obligerai par la force.
— Ça ne sera pas facile.
— Seulement si tu ne parviens pas à la convaincre. »
Devant lui, Fenrir se tendit, prêt à bondir.
« Tu iras lui parler, Fenrir, pour la convaincre de nous suivre. Aussi étonnant que cela paraisse, tu es le seul qu'elle sera à même d'écouter. Je sais que cela ne sera pas simple, et je sais aussi que je te demande beaucoup, mais là encore, j'ai besoin de toi.
— Je pense même que tu m'en demandes trop, Siegfried, mais soit, je ferai comme tu me le demandes. Mais tu dois aussi savoir qu'elle pourrait tout aussi bien faire mine d'accéder à ma demande avant de s'enfuir. Mais je tenterai de la convaincre par tous les moyens. De toute façon, la laisser seule ici serait inconscient.
— Personne n'a envie qu'elle finisse comme Io et Bian. Cette terre a déjà connu bien trop de tragédies ces dernières années. »
Fenrir ne répondit rien, mais Siegfried savait que son silence avait valeur d'accord. Peu à peu, les nuages reprirent place dans le ciel, masquant les étoiles et la lumière de la lune. Sans un bruit, Fenrir fit volte-face et, en quelques enjambées, rejoignit la forêt d'Asgard, laissant Siegfried seul avec Brynhild dans les bras, qu'il se décida à ramener dans sa chambre. Lorsqu'il referma les portes des appartements de la jeune fille, tout l'épuisement de ce soir retomba brutalement sur lui, l'incitant à regagner ses propres logis, le cœur étreint d'espoir.
(1) Au fond, n'importe quelle version ferait l'affaire, mais tant qu'à faire, autant savoir qu'à titre personnel, j'ai songé à ce morceau dans sa version présente dans l'anime Shigatsu wa Kimi no Uso (qui, au passage, est un anime tout bonnement exceptionnel, essayez-le, consommez-le, c'est de la qualité à l'état pur) watch?v=rJQXWcrM8rs
