Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. L'univers et les personnages Saint Seiya : The Lost Canvas sont copyright Shiori Teshirogi/Akita Shoten, TMS Entertainment LtD and Weekly Shonen Champion. L'univers et les personnages Saint Seiya : Episode G sont copyright Megumu Okada/Akita Shoten and Champion Red.
Chapitre 9
Sanctuaire, Grèce – printemps 20**
Bud s'enleva, essoufflé, du corps de son amant. Roulant sur le côté, il regagna la place du lit qu'il avait pris l'habitude d'occuper. Il laissa le calme gagner peu à peu son esprit, tandis que la main de Kanon, encore accrochée à ses cheveux, s'arracha de lui, tirant la peau fine située à la base de son crâne.
Le bras de Bud se tendit jusqu'au bord du lit, où il atteignit la table de chevet dans laquelle se trouvait un des nombreux paquets de cigarettes qu'il avait laissé ici. Comme toujours, il tira longuement sur sa première bouffée cependant que de l'autre côté, Kanon imita son geste. Un léger bruit se fit entendre quand le silex du Grec embrasa le bout du cylindre qui libéra dans l'air des fumerolles qui s'ajoutèrent aux siennes.
L'air chaud de l'extérieur, qui annonçait un été lourd et sec, s'insinua dans la pièce, faisant glisser Bud dans la torpeur tandis que sa cigarette diminuait d'instant en instant. Par la fenêtre située en face du lit s'étirait une partie de la mer et, un peu plus loin, les abords du village de Rodorio, vue saisissante d'une chambre austère.
Il garda le silence après que sa cigarette se soit consumée, se contentant de faire glisser son regarde vers l'homme qui se tenait à côté de lui, aussi inerte que lui mais dont les yeux paraissaient à peine altérés par la fatigue. Les nuits du Grec étaient pourtant fort courtes et ses journées d'autant plus longues. Kanon n'avait jamais été adepte du sommeil, qu'il considérait tout au mieux comme une ennuyante nécessité. Celui-ci l'assaillait, sitôt ses yeux fermés, comme plié à sa volonté, et le quittait bien assez tôt pour le voir alerte et en pleine possession de ses moyens.
Ses heures avaient toutefois été drastiquement réduites en raison d'activités qui occupaient le plus clair de son temps et assombrissaient son humeur d'autant. Bud n'était pas homme à s'inquiéter facilement, encore moins pour quelqu'un tel que Kanon. Pour autant, la rigidité du corps du Grec, son irritabilité apparaissaient comme anormales à ses yeux.
Au sein d'une relation normale, Kanon n'aurait eu aucun mal à s'ouvrir à son amant, qui l'aurait épaulé en retour. Mais que signifiait la normalité chez deux êtres qui cherchaient éperdument à faire taire sa propre détresse en puisant dans celle de l'autre ?
Bud et Kanon n'avaient jamais été amis. Ils avaient tous deux été bénis par le don du cosmos et avaient eu l'occasion de se mesurer l'un à l'autre comme ils s'étaient confrontés à leurs semblables durant leur formation. En apparence, ils étaient aussi différents que ne l'étaient les climats de leurs contrées d'origine.
Dans les racines de leurs êtres dormait pourtant la même frustration vis-à-vis de leurs aînés et la même rancœur auprès de leurs pères respectifs qui n'avaient d'yeux que pour le premier frère, celui destiné à porter l'héritage de la famille cependant que le cadet était voué à évoluer dans l'ombre. C'était cette jalousie, et l'incapacité de certains à pouvoir discerner en leurs seins les différences qui faisaient d'eux des individus à part entière, qui avaient été le pain quotidien de Bud et de Kanon.
Leur nature profonde en avait été affectée, pour donner ceux qu'ils étaient à présent : des hommes pétris de colère et d'amertume, sentiments presque aussi forts que l'amour sincère qui avait lié les cadets à leurs aînés respectifs. L'accession de ces derniers à leurs charges respectives – et ô combien convoitées – n'avait en rien altéré les relations au sein des paires de jumeaux, du moins jusqu'à la trahison de Kanon, qui, en sonnant le glas de sa relation avec Saga, avait poussé celui-ci à choisir l'exil, chassé par l'ambition de son frère.
Des troubles similaires s'étaient insinués entre Syd et Bud, ce dernier préférant demeurer en Grèce quand le Guerrier de Mizar suivait Freyja dans les terres d'Asgard où ils avaient vu le jour. L'aîné y avait connu une fin tragique trois ans plus tard lorsque les hommes à la solde de Kanon avaient été dépêchés dans le royaume en guise d'assassins. Il était mort aux côtés d'Hagen et de Freyja, reposant désormais dans la terre de ses ancêtres cependant que Bud, crucifié par cette perte, s'était mis à haïr tant Hilda que l'homme dont il commença à partager la couche près deux ans plus tard, comme si la reconnaissance d'une souffrance semblable à la sienne s'était révélée plus forte que le ressentiment éprouvé à l'endroit de celui qui était responsable de la mort de son frère.
Les deux cadets ne parlaient guère de l'absence de leurs frères, les mots étaient inutiles. La souffrance de Bud avait été visible aux yeux de tous. Celle de Kanon l'était d'autant plus qu'il s'était efforcé de la masquer durant toutes ces années, pour ne pas sembler faible, pour continuer d'inspirer la peur à ceux qui n'auraient eu pourtant aucun mal à le renverser s'ils avaient eu le courage d'essayer.
Pour ne pas penser, non plus, que contrairement à Bud, le frère du Grec était bel et bien vivant, séparé de Kanon par deux mers et dix-neuf ans de silence et qu'il lui aurait été possible d'essayer de le revoir s'il l'avait souhaité. Un temps Bud s'était cru plus fortuné que Kanon, lui qui n'avait plus à vivre dans la peur d'être rejeté ou accepté de nouveau par un frère désormais décédé. Les derniers mois, pourtant, lui avaient prouvé la grandeur de sa bêtise.
Dans une situation pareille à celle de Kanon, les agissements de Bud auraient radicalement différents de ceux du Grec. Il était fier, mais il l'aurait jeté aux orties sans sourciller si l'occasion de revoir Syd lui avait été donnée. Celle de Kanon, elle, n'avait aucune limite, ce qui provoquait l'incompréhension et le courroux de Bud qui, au cours des dernières semaines, n'avait pas hésité à reprocher à Kanon la stupidité dont il faisait preuve, en pure perte.
C'était ce même regard chargé de reproches qu'il posait à présent sur le Grec, qui finit par quitter son lit pour traverser la pièce, nu, jusqu'à une commode située non loin de la fenêtre.
« Fuir ne te mènera à rien, Kanon. »
Sans prêter attention à Bud, le Grec ouvrit une des portes du meuble qui libéra dans l'air des effluves d'alcools, senteurs fruitées dans lesquelles se mêlaient orge et blé. Sa main plongea à l'intérieur, ressortant avec une bouteille contenant un liquide d'ambre sombre et opaque. La puissance, l'ambition, le charisme étaient les éléments indispensables pour tout Régent du Sanctuaire. L'alcool, lui, constituait le liant de toutes ces qualités, allégeant une charge parfois trop encombrante pour l'alourdir quelques heures plus tard.
Dans un verre aux parois si fines que Bud peinait à le distinguer, Kanon se servit rapidement. Double dose, sec, qui ne mit qu'un instant à disparaître dans le gosier du Pope, avant qu'une grande expiration n'affaisse son corps.
« Je ne fuis jamais. » Lâcha Kanon qui remplit de nouveau son verre.
Bud pivota sur le lit, s'asseyant sur le matelas tout en tournant la tête vers Kanon. Il s'allongea de nouveau en travers du lit, les deux mains appuyées derrière son crâne, les yeux fixant le plafond à caissons carrés sur lesquels étaient peintes, argent et or, des étoiles habillant un ciel bleu nuit.
« Tu ne dors plus que deux heures par nuit. Trois dans le meilleur des cas. Tu t'emportes facilement, plus qu'à l'accoutumée, et tu n'es plus sorti du Palais depuis plus longtemps que je ne peux m'en rappeler. Tes seuls échanges réguliers sont avec Armando, Tatsumi et moi-même. »
« Ton corps a perdu de sa superbe, tes cheveux sont ternes et ton sommeil lui-même est agité lorsque tu dors avec moi et sûrement même quand je ne suis pas là. »
« Ce qui est déjà bien trop de personnes avec qui perdre mon temps.
— Je ne suis pas certain que tout le monde soit de ton avis.
— Ils le comprendront par la force des choses. Toute ma vie durant, je n'ai fait que me consacrer à la bonne tenue de ce lieu. »
Il y avait eu un court instant, bien longtemps auparavant, où défendre les intérêts d'Hilda lui avait tenu à cœur, un moment où sa loyauté envers la princesse d'Asgard avait encore une signification quelconque. Cette fidélité avait perdu son sens à la mort de Freyja, si bien qu'à présent, le coup d'état de Kanon ne lui causait plus le moindre problème moral – situation qui n'avait que peu de rapport avec la relation qui le liait au Grec.
« Tu te tues à la tâche, souligna l'Asgardien.
— C'est mon but, Bud. Si j'avais eu peur de la fatigue et de la difficulté à diriger, jamais je n'aurais envoyé les quatre Régents aux oubliettes. Renoncer au travail qui m'incombe serait comme trahir l'homme qui a pris le pouvoir au Sanctuaire.
— Cet homme est toujours présent, toujours vivant. Il n'a jamais cessé d'exister, mais il est si fatigué.
— Que veux-tu donc que je fasse ? s'emporta Kanon. Céder du terrain au risque de compromettre l'avenir de ce lieu ?
— Laisser faire Tatsumi, avança Bud avec prudence. Il n'est pas Mitsumasa Kido, mais il est largement assez compétent pour redresser la situation des Industries Graad.
— Tatsumi a besoin de sommeil, comme tout le monde. Et pendant qu'il dort, le monde continue de tourner. Je ne peux pas permettre la même erreur de se reproduire deux fois, le Sanctuaire a trop à perdre.
— D'autres ont surtout trop à gagner.
— Fais attention à ce que tu dis, gronda Kanon.
— Je ne dis que la vérité. Ce n'est pas simplement parce que tu ne fais pas entièrement confiance à Tatsumi que tu t'investis autant dans cette crise. C'est aussi parce que tu connais mieux que n'importe qui l'origine de cette situation. Tu n'aurais pourtant qu'un geste à faire pour y mettre un terme. Mais un jour, il sera trop tard. »
Kanon se redressa, les mâchoires serrées, la colère qui embrasait ses yeux était toute entière dirigée vers l'Asgardien. Ce dernier était conscient du chemin sur lequel il emportait Kanon, mais il n'y avait rien dans cette souffrance vécue par le Grec qu'il ne ressentait lui-même. Ce mal et ce mal seul était trop profondément ancré en eux pour que la moindre bribe émanant de l'un fût en mesure d'échapper à l'autre.
« Je ne peux pas agir de la sorte et être capable de me regarder en face par la suite.
— Vraiment ?
— Que veux-tu dire ? »
Bud détourna le regard, laissant le silence répondre à sa place. Kanon était responsable de l'état de Shion, du départ de bon nombre d'individus du Sanctuaire et de la mort de tant d'autres et ses nuits, bien que courtes, n'avaient jamais été agitées jusqu'à récemment. Sans l'orgueil qui était le sien, Kanon aurait déjà depuis longtemps résolu la situation des Industries Graad. Mais sans cette fierté, jamais Kanon n'aurait pris le pouvoir au Sanctuaire de la sorte, jamais, non plus, il n'aurait sacrifié sa santé pour faire en sorte que la société qui finançait le Sanctuaire depuis plus d'un siècle continue de remplir un rôle qu'elle était désormais la seule à occuper.
« Je pourrais… commença Bud.
— Ne dis rien du tout. Je n'ai pas besoin de personne, ni de toi, ni de quiconque. Des étrangers n'ont rien à faire dans cette affaire. »
« Etranger. » Le mot résonna comme une insulte dans l'esprit de Bud qui se fit violence pour ne pas invectiver le maître du Sanctuaire.
« Fais ce que bon te semble, Kanon Ioànnis, mais garde à l'esprit que si ta vanité t'a élevé si haut, elle sera peut-être la raison de ta chute.
— Je ne fais pas entrer dans ma chambre pour philosopher, Bud.
— Effectivement, répondit Bud, je connais parfaitement la raison de ma présence ici.
— Tu sais donc parfaitement pourquoi tu devrais partir dès maintenant. » Trancha Kanon.
Les yeux de Bud continuaient de détailler les motifs du plafond, ignorant superbement le Grec qui paraissait à deux doigts d'exploser. S'il s'était contenté d'obéir docilement aux ordres du Pope, il y aurait fort longtemps que leur relation se serait arrêtée. Mais Kanon n'était pas le supérieur de Bud lorsqu'il se trouvait dans sa couche, mais simplement un homme, comme lui, qu'il s'efforçait de dominer et avec qui il ne cessait de lutter. Tournant la tête vers Kanon, il aperçut le sourire blasé que celui-ci arborait, comme lassé par l'entêtement de l'Asgardien.
« Reste si cela peut te faire plaisir, reprit Kanon, de mon côté, je dois me rendre à mon bureau et je ne veux pas de toi dans mes pattes. »
Loin de constituer un écueil entre eux deux, leurs oppositions étaient ce qui maintenait leur relation intacte, vivante, la symbiose issue de leurs étreintes étant telle que leurs égos se devaient d'entrer en confrontation dès lors qu'ils redevenaient à nouveau deux êtres. Aussi le Guerrier Divin demeura-t-il immobile quelques instants face au Grec, avant de finalement se détourner de lui, pour empoigner ses affaires qui gisaient en désordre sur le côté du lit, les enfiler avec une lenteur étudiée et qu'il savait à même d'agacer Kanon et de quitter la chambre à pas mesurés, non sans avoir omis de saluer son amant, qu'il laissait seul avec lui-même et la charge de permettre au Sanctuaire de continuer à subsister.
Le Sanctuaire dormait encore quand Bud émergea du Palais du Pope pour entamer sa longue descente du mont Japet. Il aimait à vivre ces moments où seuls lui et quelques autres résidents de l'île étaient éveillés, profitant comme lui de la paix qui entourait cet endroit. Une paix certainement relative en ce qui concernait les aspirants qui, sous la férule d'Aiolia ou d'Aldébaran, s'étaient levés aux aurores et avaient déjà passé de longues heures dans les arènes situées en contrebas. Mais pour lui qui avait mis un point final à ce trouble une vingtaine d'années auparavant en remportant la charge d'Alcor, il n'y avait que le calme et la beauté de ce bout de terre, dont la quiétude lui rappelait à certains égards les paysages souvent contemplés d'Asgard.
Bud ne regrettait pas sa terre natale, pas plus que la famille et la maison qu'il avait laissées là-bas. Il regrettait en revanche la disparition de son frère et celle de Freyja, ainsi que le sort de la fille de cette dernière, orpheline dès les premiers instants de sa vie et qui, bien qu'élevée du mieux possible par ceux qui avaient survécu là-bas, n'avait pas pour autant connu la vie qu'elle aurait été en droit d'avoir.
Bud ne savait rien de cette jeune fille sinon ce que Mime lui disait de temps à autre, soit très peu puisque le jeune homme demeurait volontairement très évasif sur ce sujet – peut-être par pudeur, ou par défiance à l'égard de celui qu'il savait proche de Kanon. Hilda elle-même ne paraissait pas plus renseignée sur l'état de sa nièce, pas plus qu'elle ne semblait s'en soucier outre-mesure s'il en croyait ce qu'elle était disposée à montrer et qui n'était que façade. Son séjour en France, pays qu'elle avait rejoint depuis maintenant plusieurs semaines étant une preuve supplémentaire des sentiments qui étaient les siens comme approchait la date fatidique qui verrait Brynhild de Polaris atteindre sa seizième année pour réclamer la place de sa tante et, par là même, rencontrer la tante en question.
Un brouillard plus épais que celui qui entourait le Sanctuaire n'avait de cesse de se mouvoir en Bud. Toutes les morts d'Asgard faisaient enfler les griefs qu'il nourrissait à l'endroit de Kanon. Kanon lui apportait également ce qu'aucun autre être n'aurait été en mesure de lui offrir. Et sans cette présence, nul n'aurait su dire s'il aurait été en mesure de conserver son humanité. Après tout, que valaient des vœux vieux de plus de plusieurs millénaires et qu'il avait pour sa part renouvelés quand il était adolescent face à ce qu'il vivait actuellement ? Mais que vaudrait son existence, censée être vouée toute entière à Odin et à la maison de Polaris s'il rejetait sa vieille allégeance ?
Le Sanctuaire n'avait plus besoin de dirigeant autre que Kanon qui avait su, en quelques décennies de règne, mettre fin à la plupart des dysfonctionnements qui avaient altéré ce lieu au cours des siècles. Les déserteurs seraient-ils demeurés au Sanctuaire qu'ils auraient compris la raison du geste de Kanon. En partant, ils avaient vidé de son sens toutes les réformes que Kanon s'était échiné à entreprendre, sachant malgré tout que le fruit de ses efforts serait légué aux générations suivantes. Bien sûr, Bud, pas plus que quiconque, n'aurait pu dénier le fait que le Grec avait agi moins par ambition que par souci de l'intérêt général, mais les résultats étaient malgré tout présents, criants de vérité. Beaucoup s'étaient insurgés, critiquant les méthodes de Kanon pour arriver à ses fins, mais Bud, comme d'autres, savait que les moyens ne signifiaient pas tout et que parfois, le sacrifice d'un ou de beaucoup était un mal nécessaire.
« Est-ce pour cela qu'il m'a été si simple de pardonner à Kanon ? »
Le cri d'une mouette, qui survolait les montagnes du Sanctuaire comme lui-même abordait la maison de la Balance, lui sembla comme une moquerie qui lui était adressée mais qui parvint toutefois à le faire sourire.
« En effet, je ne pourrai sûrement jamais lui pardonner. »
Il restait encore du temps avant l'arrivée de la nièce d'Hilda au Sanctuaire. Très peu de temps, certes, mais bien assez pour lui laisser encore un espace de réflexion, même si Bud savait que la jeune fille ne serait sûrement qu'une quantité négligeable au sein d'un lieu déjà habitué à la poigne de Kanon. Soutenue par les héritières de Pandore et Thétis – dont la venue n'était pas, à sa connaissance, pour demain – peut-être aurait-elle trouvé les alliées à même de l'appuyer, seule, elle ne parviendrait à rien sinon à constater la vacuité de sa propre charge.
Depuis longtemps visibles, les contours de la maison du Cancer se profilèrent devant lui. Sitôt atteinte la maison de la Vierge, l'Asgardien avait cru percevoir l'agitation du cosmos d'Armando. Impression qui se confirma lorsqu'il sentit l'aura d'Aiolia protéger l'ensemble de la cinquième maison contre les incursions du Cancer, le Lion souhaitant épargner à Lithos, ainsi qu'à son enfant à naître, les vagues d'Armando.
L'Asgardien poursuivit malgré tout son chemin sur les marches antiques, tout en hâtant le pas. Il étouffa un juron, qui lui était venu en asgardien, en voyant émerger vers lui la silhouette d'Armando alors même qu'il franchissait les dernières colonnes de la maison du Cancer.
Les deux hommes se défièrent du regard en silence et le temps, pendant une brève seconde, parut s'immobiliser. Bud ne craignait pas le Chevalier du Cancer mais se voyait toutefois forcé de constater que l'aura qui émanait de lui en quasi-permanence était à même de déstabiliser des hommes parmi les plus courageux.
Le physique d'Armando était moins musculeux que par le passé, ses épaules moins larges, son torse moins puissant, mais ses membres étaient devenus noueux, durs comme ces Armures légendaires qu'aucun d'eux n'avait jamais portées, mais qui avaient nourri leurs rêves et leurs conversations lorsqu'ils étaient enfants. La courbure de son dos s'était accentuée, ses doigts longs n'étaient plus qu'os et arêtes coupantes. Ses cheveux, qui avaient toujours été blancs depuis bien avant que l'Italien n'arrivât au Sanctuaire, étaient d'un éclat terne et encadraient un visage qui, commençait à être envahi de rides, quand bien même Armando n'avait que quarante-trois ans, à peine deux ans de plus que lui.
Les tueries incessantes, les insomnies, les cauchemars, à côté desquels les nuits n'étaient que clarté, l'opium, tout se mêlait pour prélever son tribut sur le corps du Sicilien, cadavre ambulant parmi les vivants.
Sa pipe à opium pendait déjà au bout de ses lèvres, fumante, et ses yeux étaient rouges, autant à cause de l'intoxication que par le manque de sommeil chronique.
« Armando. »
L'Asgardien ne détestait pas le silence, mais certains d'entre eux pouvaient être plus pesants que la plus lourde des menaces. Il ne s'était pas arrêté de marcher pour autant et il sentit derrière lui, lourde, la présence d'Armando qui lui emboîtait le pas.
« Bud. » Finit-il par lâcher, après avoir envoyé en direction de Bud quelques volutes de fumée bleutée qui se confondirent rapidement avec le bleu du ciel.
« Matinal à ce que je vois, reprit Bud.
— Ta gueule. »
Bud leva les yeux au ciel sans être pour autant étonné par la violence dont faisait preuve son interlocuteur.
« Une autre mission ? essaya de nouveau l'Asgardien.
— Pas aujourd'hui, d'autres attendront encore pour mourir. »
Bud s'était accordé à la cadence d'Armando. Lorsqu'il ne se déplaçait pas pour tuer, le pas d'Armando était, souvent, d'une lenteur accablante.
« Tu n'as pas envie de savoir ce que j'ai à faire si tôt, trancha le Cancer.
— Vraiment ?
— Vraiment. »
Bud tourna la tête sur sa droite, en direction d'Armando qui était arrivé à sa hauteur. Rien ne transparaissait sur le visage de l'Italien qui aurait pu lui indiquer ce qu'il avait à faire de si important en cette matinée.
« Là. » Finit par lâcher le Cancer.
Bud suivit la direction indiquée par le regard d'Armando, à l'une des pointes de l'île du Sanctuaire. Son regard fureta et s'immobilisa. Son corps se figea comme il reconnaissait le lieu.
« Je vois.
— Tu vois surtout que tu ne voulais pas savoir.
— Le pire est déjà derrière moi, je ne le hais que par habitude. Quant à toi, tu peux bien faire ce que bon te semble.
— J'ai toujours agi de la sorte, je ne vais pas changer aujourd'hui. »
Bud hocha la tête, acquiesçant. S'il se méfiait d'Armando, il ne pouvait le tenir coupable de la mort de son jumeau, pas plus qu'il ne pouvait lui tenir rigueur de vouloir honorer l'un de ses seuls amis.
« Ça n'aurait rien changé, dit Armando. Si tu avais été là, rien n'aurait été différent. Tu serais peut-être mort toi aussi.
— Mais il aurait peut-être vécu.
— Et tes sentiments auraient été les siens. On ne peut jamais prévoir ce qui se passe en mission. Beaucoup meurent, peu survivent. Etre faible, ça ne pardonne pas. »
Bud aurait fait ravaler ces paroles à toute autre personne que le Cancer. Mais ce dernier ne pensait pas à mal en disant cela, pas plus qu'il ne souhaitait causer le moindre tort à l'Asgardien.
La maison des Gémeaux se profila devant eux. A la sortie de celle-ci se trouvait un escalier étroit qui descendait de manière abrupte sur les flancs de la montagne. Au bout de ces marches se trouvait la bâtisse réservée aux Guerriers Divins. La plupart des pièces était inoccupée, seul Bud y demeurait de manière permanente tandis que Mime n'occupait sa chambre que pendant l'équivalent de quelques mois, le reste de l'année étant partagé entre ses excursions en Asgard ou ailleurs. Si Bud et Hilda n'avaient pas le courage de se confronter aux tombes de leurs proches et au regard de leurs anciens compagnons, Mime, de son côté, avait tout loisir d'honorer la tombe de l'homme qui l'avait adopté et entraîné.
Le Guerrier d'Alcor ne s'était jamais déplu en compagnie de ses pairs, du temps où tous se partageaient les chambres du bâtiment, mais la solitude ne lui était pas non plus désagréable, pas plus qu'elle n'était un fardeau qu'il était le seul à partager au sein du Sanctuaire, les exils volontaires ayant prélevé un tribut plus que conséquent et vidé la plupart des dortoirs.
Bud tourna la tête vers Armando qui ne semblait déjà plus faire cas de sa présence à ses côtés, aurait-il souhaité s'éclipser sans mot dire que l'Italien ne l'aurait probablement pas remarqué. Il le salua néanmoins, ne recevant qu'un grognement pour toute réponse. Au fur et à mesure de sa descente, le sentiment d'oppression s'atténua peu à peu pour disparaître totalement comme les deux hommes s'éloignaient l'un de l'autre, Bud encore ignorant de ce que le jour avait à lui offrir, Armando colportant à travers l'île son aura nauséabonde.
Les pas d'Armando le menèrent jusqu'aux premières marches qui entamaient la montagne, là où s'étendait une vaste esplanade et où l'on pouvait entrapercevoir la silhouette du port, légèrement envahi de brume. Négligeable plusieurs minutes auparavant, le souvenir de Bud avait totalement déserté son esprit.
D'un pas lent mais sûr, il tourna à droite sitôt le pied posé sur les grands carrés de marbre. Ayant quitté l'esplanade, il serpenta entre les bâtisses qui s'offraient sur son chemin, sous le couvert des murs, moins par peur d'être repéré que par envie de croiser de nouveau qui que ce soit. Il ralentit encore le pas à l'approche de sa destination, déglutit, la gorge déjà serrée. Devant lui se dressait une longue et haute muraille de pierre percée d'un imposant portail aux battants peints de noir.
« Toi qui entres ici. » Marmonna l'Italien.
Il poursuivit sa route à travers le cimetière. Grand, immense, tout entier hérissé de tombes qui sortaient du sol, sobres et identiques, fruits d'un savoir-faire qui n'avait pas évolué d'un iota au cours des millénaire, donnant l'impression d'un tout cohérent. Au cœur du clamart reposaient les tombes les plus anciennes qui pour la plupart portaient le sceau d'Athéna. A intervalles réguliers se succédaient les ruines des murs qui avaient autrefois marqué les précédentes délimitations du lieu.
Les tombes les plus récentes, qui adornaient la bordure actuelle du cimetière, ne portaient pas toutes la marque d'Athéna, signifiant le choix de certains de se faire enterrer dans les terres du Sanctuaire. Lorsque les troupes des autres panthéons avaient lié leur destin à celui de cette île, nombreux avaient été ceux qui avaient encore préféré respecter les anciennes traditions pour se faire enterrer à Asgard, à Eleusis, ou en plein cœur de la Méditerranée. Une tradition qui avait perdu de sa force au fur et à mesure que tous avaient compris que le Sanctuaire d'Athéna était devenu leur nouvelle terre d'asile.
Le dernier mur, érigé deux cent cinquante ans auparavant voyait déjà les tombes se rapprocher de lui. Dans les décennies à venir, un Pope aurait à nouveau la charge d'ordonner, le cœur lourd, l'érection d'une nouvelle muraille. Sans doute aurait-il l'occasion de mesurer la différence entre les Saints morts jadis et ceux ayant trépassé de son vivant. Peut-être aussi s'interrogera-t-il sur le fait d'avoir dirigé et enterré des hommes et des femmes qui, contrairement à leurs prédécesseurs, n'auront jamais réellement combattu pour leur dieu.
Et pour lui-même, il n'y aura sûrement que le Pope d'alors et probablement quelques curieux quand viendra l'heure pour lui de rejoindre sa dernière demeure. Si tant était qu'il resterait de lui un corps à enterrer.
La tombe était toute proche. Plus aucun cosmos n'émanait des morts, mais Armando sentait néanmoins la proximité qui se réduisait d'instant en instant. Le chemin était raide, le sommet masquait à sa vue les pierres qui se trouvaient devant lui.
Un vent léger se leva comme il atteignit le sommet, montrant à sa vue l'agitation de quelques cheveux à la teinte familière. Un juron se forma dans son esprit avec une rare violence cependant qu'il se mordit l'intérieur des joues, faisant venir le sang. Son corps tout entier s'était immobilisé, frappé par la foudre. Le manque d'opium déferla en lui avec fureur, mais ses membres refusaient de se mouvoir. Depuis combien de temps était-il ici et comment avait-il fait pour ne pas le sentir quand il n'avait quasiment pas dormi de la nuit ?
Aphrodite se retourna vers lui, alerté par le trouble de son cosmos qu'il n'avait sûrement pas manqué de sentir. Le regard azurin fondit sur lui comme un rapace, Armando le soutint néanmoins, regagnant peu à peu son calme. Le Cancer n'avait plus vu cet œil, perdu dans la partie de visage magnifique, depuis un certain temps. Sur l'autre partie tombaient les cheveux orpiment, cachant à la vue de tous l'horreur qui s'y trouvait. Entre certaines mèches se distinguait la nacre sur lequel se réfléchissait le soleil. La nacre de ces masques d'ivoire qui faisaient ressembler les femmes à des poupées de porcelaine. Certaines le portaient encore, l'essayaient, plutôt. Elles le faisaient pour se moquer de l'ancienne tradition qu'avaient connue leurs ancêtres, lui le faisait pour que nul ne se gausse de sa condition.
Armando s'était rapproché de la tombe à pas lents, son regard qui, la plupart du temps fixait le vide, alternait parfois entre la silhouette du Suédois, immobile près de lui, et la stèle funéraire sur laquelle étaient gravées des inscriptions à même la pierre, une affiliation, un rang, une date de naissance et un nom : Alejandro Priero-Guerrero dit Shura.
Les visites d'Armando sur la tombe de son ami étaient plus qu'épisodiques, il avait assez connu la compagnie des morts pour venir se perdre dans un cimetière plus souvent qu'à son tour. Et il avait fallu qu'entre tous ces jours où il aurait pu s'y rendre, Aphrodite se trouvât ici en même temps que lui.
« Cela faisait longtemps, Armando. » Dit Aphrodite de sa voix mélodieuse, celle qui faisait si aisément tourner la tête des femmes, et des hommes, tout aussi sûrement que l'avait fait son visage.
Cela faisait longtemps, oui, songea un Armando qui savait pertinemment que le Suédois ne parlait pas de la dernière fois que tous deux s'étaient vus.
« Le destin est étrange, tu ne trouves pas ? reprit Aphrodite avec plus de dureté dans la voix. Je pourrais compter le nombre de nos rencontres au cours des quinze dernières années tellement tu as fait d'efforts pour m'éviter. Quelles étaient les chances de tomber sur moi le jour où tu te rends sur la tombe de Shura ?
— Le destin n'a jamais été amical avec moi.
— En réalité, le destin n'a rien à voir là-dedans, tu le sais aussi bien que moi. Chacun de tes actes, tu les as choisis en toute conscience, sans jamais le regretter, du moins au début. Mais regarde à présent dans quel état tu es. Je ne suis moi-même pas au meilleur de ma forme – tu es bien placé pour le savoir – mais je n'aurais pour rien au monde envie d'échanger mon sort avec le tien.
— Tu as enfin trouvé le courage de me dire ce qui te pesait sur la conscience depuis tant d'années, répondit Armando.
— Je n'ai plus peur de rien aujourd'hui, si ce n'est de mon propre reflet. Tu es bien sûr le seul et unique fautif pour ça.
— J'ai fait un choix il y a seize ans, que tu m'as supplié de faire. Si le résultat ne te plait pas, ce n'est pas à moi qu'il faut t'en prendre.
— Le résultat ? s'étouffa Aphrodite.
— La mission qui m'avait été assignée a été un échec pour la première et la dernière fois de ma vie. A présent, Partita est libre de ses mouvements, sans plus personne pour pouvoir la poursuivre. Tu n'as plus la volonté de te montrer hors du Sanctuaire et l'affronter seul serait du suicide.
— Ose seulement me répéter que c'est ce que j'ai voulu !
— C'est ce que tu as voulu.
— J'ai voulu ça ? »
D'une main, il fit mine d'écarter les mèches de ses cheveux, prêt à montrer ça au Cancer. Celui-ci devança son geste, s'empara de son poignet qu'il maintint fortement. Ses songes lui rappelaient constamment ses fautes passées, qu'il était en mesure d'endurer jusqu'à un certain degré – toujours pourtant, il finissait par céder. Voir ce même rappel matérialisé en chair et en os lui était en revanche insupportable, c'était plus que ses yeux n'étaient en mesure de regarder en face.
Le geste d'Armando, qui avait laissé le Poisson interdit dans un premier temps, fit monter en lui une colère qui déforma les traits de son visage. Avec violence, il dégagea sa main de l'étreinte de son ancien ami et la referma avant d'écraser son poing contre la joue du Sicilien qui vacilla, plus à cause du choc que de la douleur. Paré de sa beauté, Aphrodite avait été irrésistible, sans elle, il n'était plus qu'une ombre de plus hantant ce Sanctuaire.
« Que t'arrive-t-il, Masque de Mort ? siffla le Suédois, fou de rage. Il fut un temps où tu te gaussais de toutes les morts que tu causais, prétendant n'avoir aucun mal à regarder tes victimes en face au moment de les achever. Où est passé ton courage face aux vivants, face à ceux que tu as défigurés en pensant faire un noble geste qui pourrait racheter tous tes péchés ? Tu es un lâche, Armando, tu l'as toujours été et j'ai été fou de croire qu'il en serait un jour autrement. »
Armando ne fit pas un seul geste pour répliquer, ni même pour masser sa mâchoire. Les mots qui sortaient de la bouche du Suédois l'atteignaient à peine, comme s'il les avait entendus plusieurs années auparavant et que le temps en avait déjà atténué le venin. Le regard que lui avait lancé Aphrodite ce jour-là, en Asgard, n'avait pas besoin de mots pour porter un message qu'il avait déjà saisi. Aphrodite avait simplement mis plus de temps que lui pour mettre des mots sur ce sentiment singulier.
Aphrodite réitéra son geste sans que le Cancer ne fasse quoi que ce soit pour l'en empêcher. Il ne fit que détourner le regard, incapable de supporter la vue du visage de celui qui fut son ami que le soleil éclairait tout à fait, rendant plus horrible encore une vision qui aurait été insupportable. Aphrodite avait été beau, à une époque, plus beau que tous les hommes qui peuplaient cette terre. Une partie de son visage demeurait encore comme le vestige de cette beauté passé, une arcade, un œil, une pommette et une joue, des lèvres incarnat et une moitié de menton, tout dans ces traits respiraient une perfection qui n'avait pu être que le fait d'une divinité. Le front et l'autre partie du visage, recouverte du masque et de ses cheveux portaient la disgrâce du Poisson et la déchéance du Cancer.
Les yeux d'Armando s'égarèrent sur la tombe de Shura, témoin silencieux de son supplice et rappel du fait que le Sicilien ne connaîtrait jamais la paix de l'âme à laquelle il inspirait tellement. Son regard se voila, le sang qui battait à ses tempes l'isolait des bruits extérieurs. A peine entendit-il Aphrodite s'éloigner de lui, après avoir constaté qu'il était vain d'échanger plus longtemps que cela avec le Cancer. Il n'y avait plus pour Armando que cette pierre dressée vers le ciel, marquant la dernière demeure de Shura, son frère d'armes, son meilleur ami.
A présent mort et enterré, incapable de lui venir en aide de quelque façon que ce fût.
Les pas fatigués d'Armando l'avaient ramené jusqu'à sa demeure. Il n'aurait su dire quand ni comment, tant sa vision était brouillée par l'afflux de drogue qui pénétrait son organisme. Au moins l'intoxication lui permettait-elle de le couper de toute douleur, ses fantômes ne grattaient plus sous sa conscience cependant qu'il sentait à peine le tiraillement de ses lombaires. Il n'était plus tenu que par une lassitude immense et une envie d'oubli qui lui était refusée.
L'ombre de son temple l'engloutit tout entier, silhouette dont les pas le menaient toujours plus près des Enfers. Ses appartements étaient tous proches et avec eux, la promesse factice d'une paix éphémère.
Armando sentit une présence comme il s'apprêtait à obliquer à travers les hautes colonnes pour sortir par le côté droit de sa maison. Une voix familière parut l'interpeller du fond de l'édifice, engoncée dans les recoins sombres que le soleil n'avait pas encore atteint.
Armando suivit cette voix, sans volonté apparente, guidé par ce son. Un sourire fatigué étira son visage comme il reconnaissait la silhouette qui lui faisait face. Elle était là, semblant l'attendre, vêtue de sa robe blanche qu'elle portait quelle que soit la saison et qui laissait entrevoir ses membres bronzés par le soleil méridional.
Il la distinguait de mieux en mieux au fur et à mesure qu'il réduisait la distance entre elle et lui. Ses cheveux noirs attachés en une lourde tresse qui retombait à côté de sa poitrine, les traits taillés à la serpe, ses yeux si semblables aux siens et qui, en riant, faisait naître quelques rides aux coins de ceux-ci malgré sa jeunesse apparente.
La même tendresse dénuée de pitié habitait son regard qui le fixait avec bienveillance. Elle lui sourit du même sourire qu'elle lui avait toujours offert depuis qu'ils se connaissaient, depuis aussi loin que remontaient ses souvenirs. Sa main se leva comme il était désormais tout proche d'elle, ses doigts se déployèrent sur sa joue, celle-là même qui avait précédemment été frappée par Aphrodite, ils s'y agrippèrent.
Le contact doux et chaleureux comme la caresse du soleil apaisa les douleurs qui le tiraillaient, bien mieux que n'était en mesure de le faire l'opium.
« Que fais-tu là ? commença le Cancer d'une voix éraillée comme celle d'un vieux corbeau.
— Tu as l'air si abattu, Armando, répondit-elle d'une voix aussi rauque que la sienne.
— Réponds à ma question.
— Je suis là pour toi, bien évidemment, comme je l'ai toujours été.
— Si je suis ce que je suis, Lietta, c'est à cause de toi. Comment peux-tu dire que tu as toujours été là pour moi ?
— Est-ce là une façon de parler à celle qui t'a toujours aimé, Armando ? »
Armando voulut lever la main pour enlever celle de Lietta, toujours posée sur sa joue, et pour nouer ses doigts autour de son cou. Il aurait souhaité se débarrasser d'elle, lui dire de le laisser enfin tranquille, elle qui était la source de tous ses maux. Mais l'absence de colère dans la voix de la femme, l'amour qu'il distinguait dans son regard sombre arrêtèrent son geste comme cela avait toujours été le cas. La volonté de ne plus souffrir, de vivre sans douleur était plus forte que son désir de faire disparaître Lietta. Un vœu que seule elle était en mesure d'exaucer, même pour un court instant.
« Je suis las, Lietta, tellement las.
— Je le sais, Armando, c'est pour ça que je suis avec toi. »
Il se détourna d'elle, reprenant son chemin vers ses appartements. Le regard de Lietta pesait sur ses épaules tel le poids de ses fautes qui revenaient le hanter. Il poursuivait néanmoins sa route, entre l'ombre des colonnes et la lumière encore timide du matin. Il finit par se retourner, faisant face à la femme qui n'avait toujours pas bougé, attendant de lui la demande de le suivre.
« Viens, Lietta, j'ai besoin de toi. »
Comme une statue animée par le souffle d'un dieu, Lietta se mit en mouvement. Elle semblait si légère que ses pieds donnaient l'impression de ne pas toucher le sol. Parfois, son corps tout entier disparaissait dans les ténèbres de la bâtisse pour réapparaître l'instant d'après.
Ses deux mains se posèrent contre ses joues quand elle parvint à sa hauteur, incitant son visage à se baisser vers elle. Armando sentit les traits de son visage se détendre et s'adoucir cependant qu'un sourire étira ses lèvres. Auprès d'elle, l'illusion du salut de son âme était plus vraie que jamais.
Lietta se mit sur la pointe des pieds, déposant, entre les mèches folles d'Armando, un baiser qui suffit à alléger le poids insupportable qu'il traînait en permanence et qui lui fit comprendre pourquoi il ne serait jamais en mesure de se défaire de cette femme. Ce qu'elle lui apportait – ce qu'elle lui enlevait – était par trop essentiel pour qu'il puisse se permettre de la bannir de son existence. Sa présence était toujours des plus courtes et ses douleurs revenaient toujours prestement, parfois plus fortes qu'auparavant, mais la quiétude qu'il ressentait valait ces douleurs futures.
« Je te l'avais bien dit, Armando, tu avais besoin de moi. »
« Tu auras toujours besoin de moi aussi longtemps que tu vivras. » Semblaient dire ses paroles. Mais Armando n'avait cure des intentions de Lietta.
Ils finirent par atteindre les appartements du Cancer. Il en ouvrit la porte avant de s'y engouffrer, suivit de près par Lietta qui s'attachait à lui comme une ombre. Il monta les escaliers étroits qui devaient le conduire à sa chambre dont il gagna le lit sur lequel il s'assit. Lietta imita son geste et quelques instants plus tard son bras vint entourer les épaules du Sicilien pour le faire basculer sur ses cuisses encore chaudes de l'air du dehors.
« Armando. » Susurra-t-elle.
Dans la bouche de Lietta, dans le dialecte de ces terres qu'ils avaient en commun, la sonorité de son prénom n'avait pas d'égale. Elle le prononçait comme sa mère avait dû le faire du jour où elle l'avait mis au monde. Ses doigts coururent entre ses cheveux, le long de son visage, dessinèrent les arêtes de sa mâchoire.
« Tu avais raison, Lietta…
— Chut… »
Sa main s'appuya sous son menton, le réduisant au silence. Il n'avait plus besoin de parler, ni à elle, ni à qui que ce soit. Sa volonté, ses prières, étaient des faits assez connus de Lietta pour qu'il ne perdît pas son temps en paroles inutiles. Ses mains, ses paroles, la douceur de sa peau, celle de ses cheveux, agissaient comme un baume pour Armando qui voyait ses douleurs s'envoler pour un bref instant qui avait valeur d'éternité, mais qu'il n'aurait abandonné pour rien au monde.
Terrassé par la fatigue, la conscience s'abîmant dans l'ataraxie, Armando sombra dans un sommeil envahi de rêves paisibles. La certitude de l'absence de Lietta à son réveil ne semblait même pas ternir son bonheur présent.
