Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. L'univers et les personnages Saint Seiya : The Lost Canvas sont copyright Shiori Teshirogi/Akita Shoten, TMS Entertainment LtD and Weekly Shonen Champion. L'univers et les personnages Saint Seiya : Episode G sont copyright Megumu Okada/Akita Shoten and Champion Red.

Chapitre 10

Stockholm, Suède – printemps 20**

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent devant Violate qui s'engagea dans les méandres du quatrième étage. Elle demeurait silencieuse cependant qu'elle parcourait les couloirs glacés de l'hôpital dont les murs présentaient, délavés, une alternance de blanc et de violet. Du plafond descendait une lumière crue comme le jour et tout aussi aveuglante.

Tous les visages qu'elle croisait, à l'instar des murs qui défilaient, lui étaient familiers. Il y avait les personnes qu'elle connaissait et avec qui elle avait déjà échangé et ceux dont elle ne savait rien mais qu'elle avait malgré tout rencontrés tant de fois qu'aucun d'entre eux ne lui était inconnu. Les attitudes de chacun, leurs silhouettes, la façon dont ils se déplaçaient étaient gravées en elle, l'accompagnant sur son chemin de douleur.

L'éther lui assaillait la gorge, l'emplissant de rage et de dégoût. Elle avait détesté ce lieu un peu plus chaque jour qu'elle y était venue. Mais la nécessité de se rendre ici s'était intensifiée en même temps que son aversion.

Les traits de son visage se durcirent, sa conscience se barricadait comme elle progressait inexorablement. C'était toujours le même rythme de marche, pour se rendre au même endroit, dans la même chambre.

La Serbe avait perdu l'habitude de venir quotidiennement à l'hôpital, lorsque la résignation avait remplacé l'espoir et l'attente. Pourtant, les dernières recommandations des médecins en charge, couplées à la récente décision du Sanctuaire l'avaient obligée à reprendre son ancienne routine.

Toutes les chambres aux portes parfois ouvertes envahissaient son champ de vision. Beaucoup étaient quasiment vides ou, à tout le moins, modestement meublées un lit, seulement, et une table de nuit, une mince commode où étaient rangées quelques affaires et une chaise, occasionnellement accompagnée d'un tabouret, guère plus. Une télévision, pour occuper les visiteurs, parfois. Et c'était tout. Toutes semblables, emplies de tristesse et de morosité, parfois de résignation et d'apathie devant les évènements implacables. De temps à autre, on entendait des pleurs discrets s'élever fugacement, aussitôt assourdis, étouffés dans un mouchoir ou dans l'épaisseur d'un drap. La majeure partie du temps, c'était le silence qui régnait en maître absolu dans cette aile dédiée aux comateux.

C'était toujours l'instant qui la voyait presser le pas, fait dont elle n'avait pris conscience qu'au bout de plusieurs années de visites, l'attitude des autres, pour être dans une situation pareille à la sienne, lui étant désagréable. Des hommes et des femmes, abattus devant un corps inerte que des machines et des tubes, insinués dans chaque partie de leur corps, maintenaient en vie. Elle refusait de leur ressembler, de ressembler à ceux qui, devant la fatalité, montraient un visage si pitoyable. Elle avait été une combattante et elle n'avait, durant toutes ces années, jamais cessé de lutter.

Les yeux de Violate observaient le côté gauche du couloir cependant que sa bouche murmurait les numéros cloués à côté des portes : « 105… 106… 107… »

Elle s'interrompit devant la chambre suivante. Un vague sourire déforma ses lèvres, toujours le même, provoqué par l'ironie du sort. Sa main ne trembla pas quand son bras se tendit pour ouvrir la porte, pas plus que sa gorge ne se serra, ou si peu qu'elle le sentit à peine. C'était toujours la fenêtre qu'elle regardait en premier et le ciel crevé d'antennes et de toits. Puis venait le lit, sur sa droite. Rien n'avait bougé, comme dans les autres chambres. Lui-même n'avait pas bougé, dans cette couchette qui lui paraissait toujours trop petite pour sa stature.

Violate s'approcha avec précaution de la couche d'Eaque. La discrétion de ses pas en pareille circonstance l'avait toujours étonnée puisque pour autant que ce qu'elle savait, aucun bruit n'aurait été à même de le réveiller. Et après tout, n'était-ce pas précisément ce qu'elle souhaitait de tout son cœur ?

Elle prit place à gauche du Népalais, poussant la chaise en bois qui encombrait le chemin. Elle l'observait en silence, son cosmos se manifestant autour de leurs deux corps pour mieux se le réapproprier. Les bruits causés par les machines disparurent un à un, de même que les présences environnantes qu'elle percevait avec acuité l'instant d'avant. Dans ces moments-là, elle avait l'impression de pouvoir entendre la respiration paisible et régulière de l'ancien Juge. Une illusion qui ne vivait jamais bien longtemps, brisée par la vue du tube qui venait directement s'enfoncer dans sa trachée.

Elle caressa ses cheveux qui avaient encore poussé et qu'elle envisageait de refaire couper comme cela était régulièrement le cas. Il lui faudrait en informer une infirmière, plus tard, puisque cela pouvait encore attendre un peu, au point où ils en étaient. Elle finit par s'asseoir, le corps toujours nimbé d'un cosmos invisible qui cherchait désespérément à entrer en contact avec celui, éteint, d'Eaque, tout en le regardant comme elle le regardait depuis seize ans, plongé qu'il était dans les affres du coma, Juge d'Hadès à qui était refusé, pour lors, la délivrance de la mort.

Elle n'essaya pas de lui parler aujourd'hui, pensant qu'il était vain de tenter d'établir le dialogue avec lui. Il ne pouvait rien entendre, ni rien ressentir. Ses sept sens s'étaient tous éteints, comme elle avait pu le constater par elle-même et comme d'autres avaient pu le constater pour elle. Rien dans ses actes n'aurait eu de sens, les efforts, vains, les paroles et les touchers, tout aussi vains, les baisers dans le vide, tous aussi inutiles les uns que les autres.

Une vibration se fit sentir dans la poche de son jean tandis qu'elle s'apprêtait à prendre dans sa main celle d'Eaque. Un soupir de désarroi s'échappa de sa bouche et elle décida de ne pas faire cas de cet appel dont elle devinait la teneur et, surtout, l'identité de l'appelant. La sollicitation se révéla pourtant par trop incommodante et, de guerre lasse, elle se saisit de l'appareil, rejeta l'appel et mis son téléphone en sourdine avant de le remiser dans sa poche.

Une minute ne s'était pas écoulée qu'une présence, qu'elle ne pouvait ignorer, la força à lever la tête. Le soulagement détendit son visage comme elle reconnaissait le visage de son amie qu'elle gratifia d'un sourire. Cette dernière lui sourit en retour, pleine d'une sollicitude qui ignorait la pitié, sentiment que la Serbe avait vu plus souvent qu'à son tour, pour sa plus grande exaspération. Elle détailla la robe blanche estivale et les sandales de cuir marron que portait Partita, vêtements qui n'auraient pas laissé d'étonner quiconque l'aurait croisée tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de l'hôpital, eu égard à la température encore basse qui régnait dans la capitale suédoise.

Violate se leva, attendant Partita qui s'approcha d'elle avant de l'étreindre en signe de salut et de soutien. Elles se séparèrent au bout de longues secondes, Partita demeurant immobile tandis que Violate vint se rasseoir sur sa chaise. Elle secoua la tête en signe de dénégation, en réponse à une question qu'il était inutile de poser. Partita se rembrunit.

« En as-tu reparlé avec Kanon ? Lui seul serait en mesure de passer outre les recommandations des médecins.

— Je le supplierais à genoux si j'étais certaine qu'il existait une chance, aussi infime soit-elle, qu'il revienne sur sa décision et demande aux médecins de continuer à maintenir son corps en vie. Mais sa décision est irrévocable. Les problèmes de Graad lui donnent l'occasion rêvée d'arrêter tout ce qui coûte trop d'argent au Sanctuaire. Et puis de toute façon, il a tous les pouvoirs, sur les Chevaliers, sur les Spectres, sur tout le monde.

— Je ne le sais que trop bien, répondit Partita d'une voix sourde.

— De mon côté, je n'en ai aucun. Je ne suis que sa subordonnée, pas son épouse.

— Ce n'est pas de ta faute.

— Ce n'est pas entièrement de ma faute. »

Partita détourna le regard, consciente de ce que sous-tendaient les propos de Violate. Cette dernière n'en voulait pas le moins du monde à son amie, quand bien même elle ne pouvait s'empêcher de rappeler ce fait de temps à autre. L'état d'Eaque était la rencontre de plusieurs circonstances dans lesquelles beaucoup avaient leur part de responsabilité. Kanon, comme Partita ou d'autres étaient de ceux-là.

Les épaules de Violate s'affaissèrent. Qui ne l'aurait pas connue aurait pu penser que les larmes suivraient ce geste. Mais sa faiblesse n'était qu'apparente. La seconde d'après, elle se redressa, une lueur terne habitant ses iris colombins.

« Tu n'as pas tort de t'en vouloir, Violate. Pas plus que je n'ai le droit de te demander de ne pas me tenir rigueur pour ce qui est arrivé à Eaque. Nous sommes tous fautifs de ce qui s'est passé, je le reconnais. J'aimerais te dire que j'aurais agi différemment si je l'avais pu. Pour vous deux, mais pas seulement… »

Violate baissa de nouveau la tête. Elle aussi savait qu'elle aurait reproduit les erreurs du passé s'il lui avait été donné de le revivre. Elle savait également qu'il y avait en Partita des fautes qui entachaient sa conscience plus sûrement encore que le coma d'Eaque, ce pourquoi elle ne pouvait éprouver que plus de reconnaissance à l'endroit de l'Allemande qui s'était toujours tenue à ses côtés, plus par amitié que par culpabilité.

Partita, ainsi que Yōma, étaient les deux seuls qui étaient restés à ses côtés du jour où la tragédie avait frappé Eaque. La révolte et la colère l'avaient tout d'abord habitée, elle qui était incapable de comprendre comment un Juge avait pu être traité de la sorte, sans que personne au Sanctuaire ne s'en émeuve. Ses sentiments avaient enflé ces années de quasi-solitude. Ni Pandore, ni Minos et Rhadamanthe, ni aucun autre Spectre n'étaient venus se pencher au chevet du Népalais sinon elle, pas plus qu'aucun ne s'était jamais enquis de son état de santé. Seule la lâcheté de ne vouloir l'affronter ou la culpabilité de n'avoir pas agi pouvait les pousser à se comporter de la sorte.

Seule, elle était trop peu de choses pour s'opposer à la décision de Kanon. Unis, ils auraient pu faire pencher la balance en faveur d'Eaque, continué d'espérer son réveil.

« Qu'ils crèvent, tous autant qu'ils sont, murmura Violate qui laissa échapper des bribes de colère qui éclaboussèrent l'aura de Partita.

— J'aurais dû le tuer.

— Et après ? Il n'était pas le seul de son espèce. D'autres auraient pu faire la même chose que lui à commencer par Saga, ou Albérich. Même Aiolos aurait pu être changé par le pouvoir. »

Partita s'adossa contre le mur situé à plusieurs centimètres du lit d'Eaque. Sa tête frappa contre le mur creux qui résonna en même temps que son soupir, consciente que Kanon n'était qu'une part de l'équation dans ce problème insoluble qu'était le Sanctuaire.

« Tout n'est pas encore perdu, reprit l'Allemande.

— Non, sourit la Serbe, mais pour moi, ce jour approche.

— Rien n'est encore perdu, Violate, je t'en fais la promesse.

— Et comment le saurais-tu ? »

L'aura de la Chouette tressaillit faiblement, donnant l'impression d'abriter en elle un espoir indistinct et pour lors encore hors de portée.

« Je le sais, ou du moins, je l'espère. Yōma et moi devons nous rendre au Japon au plus vite. C'est pour ça que je suis venue te voir. Peut-être que tout ce je ferai sera vain, mais il est possible qu'il ne nous soit plus possible de nous revoir avant un certain temps.

— Au Japon ? Ne plus nous revoir ? Que veux-tu dire ? Comptez-vous y retrouver ton fils tout en espérant qu'il vous pardonne et vous permette de rester avec lui ?

— Oui, répondit Partita, mais pas seulement. »

Partita se tendit, accroissant la curiosité de Violate.

« Je ne te comprends pas.

— Tu as raison, tu sais mieux que quiconque à quel point je désire revoir Seiya. Pourtant, ce n'est pas pour lui que je pars pour Tokyo. »

Le buste de l'Allemande se pencha, ses deux mains qu'elle avait passées derrière son dos semblaient se tordre l'une l'autre. Violate connaissait Partita depuis plusieurs décennies, elle l'avait vue en proie à une rage folle ou une tristesse abyssale par le passé. Jamais toutefois elle ne l'avait vue aussi angoissée à l'idée de trop en dire.

« Dis-moi, fit Violate en se levant, frôlant presque Partita en lui faisant face.

— Ça ne servirait à rien. Tu as déjà trop espéré, je ne tiens pas à te faire souffrir davantage.

— Et de ton côté, tu en as trop dit. Tu viens de me promettre que tout irait bien, n'espère même pas me faire une promesse sans me dire de quoi il est question. »

Partita déglutit, elle leva sa main – ses phalanges se recroquevillèrent –, plongea ses yeux, voilés, dans les siens.

« Si je te le dis, il faudra me promettre de n'en parler à personne.

— Et avec qui voudrais-tu que j'en discute ? s'amusa la Serbe.

— L'héritière de Mitsumasa Kido, sa petite-fille, Saori, finit par dire Partita. Je compte… l'emprunter à Tatsumi et la ramener au Sanctuaire.

— Qu'est-ce que la petite-fille d'un magnat japonais a de si important ?

— Elle lui aurait été confiée par Shion, qui l'aurait trouvée.

— Tu ne sembles pas sûre de ce que tu avances.

— Parce que c'est le cas, rien n'est certain, ce ne sont que des rumeurs…

— Des rumeurs dont tout le Sanctuaire a entendu parler, la coupa Violate, et qui ont été propagées par Esmeralda, si mes souvenirs sont exacts. Tu as l'intention de prendre le risque de provoquer Tatsumi et Kanon pour des rumeurs qui ont été colportées par cette femme ?

— Voilà où nous en sommes réduits, se contenta de répondre Partita en haussant les épaules. Je ne peux être sûre de rien, mais il me faut quand même continuer de garder espoir. »

Violate ne fit rien pour la contredire malgré la faiblesse de ses justifications. Elle connaissait mieux que beaucoup la nécessité d'espérer face à un dénouement inexorable. Partita semblait habitée des mêmes principes, quitte à sombrer en cas d'échec.

Ses doigts pianotèrent contre la coque de son téléphone dont l'épaisseur du jean étouffait les bruits, digérant les informations que venait de lui livrer Partita. Sa main se glissa ensuite dans la poche pour en sortir l'appareil. Sur l'écran étaient inscrits les appels en absence qu'elle avait eus durant son entrevue avec Partita, provenant tous d'un seul et unique interlocuteur. De contrariété, ses sourcils se froncèrent.

« Toujours la même personne ? s'enquit Partita.

— Exactement, à condition de pouvoir parler de personne en ce qui le concerne. Je n'ai jamais reçu autant d'appels depuis que j'ai ce téléphone. Il a probablement dû apprendre pour la décision de Kanon concernant Eaque et, depuis, il ne s'est pas passé un jour sans que mon téléphone sonne.

— On pourrait presque penser qu'il regrette ses actes.

— Venant de quelqu'un d'autre, cela aurait été possible, qui peut savoir comment des années de fautes peuvent influencer la conscience d'un homme. En ce qui le concerne, je pense qu'il est malade et qu'il souffre le martyr. Mais ce n'est que sa folie qui le pousse à m'appeler. » Elle marqua une pause, ses yeux s'embrumèrent. « Dire je l'ai aimé.

— Tu continues de te mentir.

— Je sais. Et pourtant, quand je repense à lui, quand j'essaye de me souvenir, c'est ce sentiment qui lui est associé. Je sais que je me trompe, qu'il n'a jamais rien représenté de tel à mes yeux et que si j'avais agi différemment, Eaque ne serait pas allongé sur ce lit. »

Les assassins du Sanctuaire s'étaient enfuis d'Asgard sitôt Freyja mortellement touchée, Shura mort, Aphrodite défiguré et hurlant de rage et de douleur, cri qui se répercuta à travers les plaines d'Asgard, Armando à peine conscient de la tragédie qui venait de se jouer. Le combat avait pris son tribut sur eux, mais eux-mêmes avaient semé leur comptant de morts ou de laissés pour mort parmi lesquels Eaque qui avait plus tard été rapatrié à Stockholm où il reposait désormais, ni mort, ni vraiment vivant.

Violate ne les avait plus jamais revus et n'était jamais retourné au Sanctuaire, n'ayant quitté Stockholm qu'en de rares occasions. Elle n'avait jamais pu être confrontée aux responsables du coma du Juge, la laissant seule face à ses propres manquements, sa propre responsabilité dans le drame qui s'était noué. Une culpabilité qui n'appartenait qu'à elle et qu'elle aimait à s'infliger quand bien même Partita l'incitait à ne pas être aussi dure avec elle-même.

La main de Partita toucha son épaule qu'elle serra doucement. Elle ne bougea pas, goûtant le contact de la paume chaude sur son épaule nue et glacée. Leurs regards se croisèrent, traits durs pour Violate, visage de cire pour Partita, l'ombre de deux cosmos folâtra dans la pièce, évanescente. Violate était forte et n'avait pas besoin que quiconque la conseille quant à la manière de vivre sa situation. Son seul besoin était de savoir qu'il y avait quelque part dans le monde une personne présente pour elle, non pas pour partager une partie de sa souffrance, mais pour tenter d'en alléger le fardeau et lui prodiguer une présence amicale.

« Tu n'es pas obligée de rester plus longtemps que nécessaire, dit Violate avec un nouveau sourire forcé. Yōma doit t'attendre et tu as sûrement une foule de choses à faire avant de partir pour Tokyo.

— J'aurais souhaité demeurer plus longtemps à tes côtés. Je te l'ai dit, il se pourrait que nos chemins ne se recroisent pas avant un certain temps. Je ne voudrai pas revenir et apprendre qu'Eaque nous a quittées.

— Je lui dirai de patienter jusqu'à ton retour. Merci d'avoir été là, même quelques minutes sont amplement suffisantes. Je ne pourrai jamais te remercier assez de tout ce que tu as fait pour moi.

— C'est-à-dire pas grand-chose. »

Violate baissa la tête et se rassit devant Eaque dont elle saisit de nouveau la main. A peine entendit-elle les pas de Partita qui s'éloignaient d'elle peu à peu. Elle réagit à peine au salut qu'elle lui lança, répondant par un « Mm. » laconique. Elle ne fit que deviner la silhouette de son amie qui disparut dans l'embrasure de la porte, avant que, bientôt, sa présence ne s'effaçât également.


Partita inspira goulument l'air du dehors cependant que les portes automatiques de l'hôpital se refermaient derrière elle. A l'air libre, le malheur régnant en certains recoins de cet endroit et qui ne demandait qu'à se repaître de l'âme des passants ne l'opprimait pas autant. Des couleurs regagnaient peu à peu son visage tandis que les regrets, qui l'étreignaient toujours lorsqu'elle se voyait contrainte de quitter la compagnie de Violate pour regagner un monde plus coloré, s'effaçaient peu à peu. Celle-ci n'était plus devenue que diffuse lorsqu'elle se mit à marcher à travers les rues de Stockholm, sachant que ses propres problèmes ne tarderaient pas à venir frapper à sa porte.

Elle finit par gagner l'endroit où elle avait convenu de retrouver Yōma lorsqu'elle l'avait quitté pour rejoindre Violate. Elle avait pressé le pas, consciente du fait que si elle était restée moins de temps qu'elle ne l'aurait voulu, elle était malgré tout demeuré bien plus longtemps qu'elle ne l'aurait dû.

La silhouette de Yōma tout comme son aura n'étaient toutefois pas perceptibles. Elle tourna sur elle-même, dans le vain espoir d'apercevoir son époux, avant de reculer pour s'adosser contre le mur d'un bâtiment alentour.

Elle attendit dix minutes de plus avant de finalement sentir l'aura de Yōma qui s'approchait d'elle à petits pas. Partita se redressa tout en croisant les bras, suivant du regard son mari qui s'approchait nonchalamment. Il ne souciait pas outre-mesure de son retard ou de l'attention dont il était l'objet, se permettant même ce sourire discret qu'elle lui avait toujours connu. Du reste, il était plus négligé qu'à l'accoutumée, vêtu d'un jean trop long dont le tissu était rapiécé au-dessus du talon de ses baskets aux lacets multicolores et d'un t-shirt noir à l'effigie d'un groupe de rock des années 2000. Parsemés de fils blancs, ses cheveux en bataille s'agitaient sous la brise légère qui soufflait sur la ville.

Yōma s'immobilisa devant elle tout en la regardant, attendant qu'elle effectue le dernier pas en sa direction. Elle n'en fit rien.

« Tu es en retard, dit-elle à la place.

— Navré, cher amour, ma montre est cassée. »

Partita roula des yeux, exaspérée. Elle ne connaissait que trop bien cette montre à gousset datant d'un autre temps. Le fermoir avait du mal à s'enclencher et grinçait lorsqu'on en jouait, la protection de verre était parcourue d'une grande ligne de fracture, quant aux aiguilles, elles étaient immobilisées à la même heure depuis plus longtemps qu'elle ne pouvait s'en souvenir puisque pour ce qu'elle en savait, Yōma avait hérité de cette montre ainsi et qu'il n'avait jamais souhaité la confier à un horloger pour tenter de la faire remarcher.

Yōma avait déjà cette montre lors de son arrivée au Sanctuaire et bien avant, si l'on était disposé à croire ce qu'il racontait. Un souvenir – toujours selon ses dires – de son frère, mort plusieurs années avant que Yōma ne commençât son entraînement et à qui il vouait une haine farouche qui ressemblait à s'y méprendre à une jalousie aussi violente que destructrice.

Il ne se séparait pourtant jamais de son artefact en dépit des sentiments affichés, suscitant la curiosité quant à l'origine réelle de cette montre sur laquelle Yōma gardait volontairement le silence, sans permettre de savoir à qui elle avait réellement appartenu avant de tomber entre les mains de Yōma. L'objet était en tout cas bien plus ancien que cela, comme en témoignait l'inscription figurant au dos de la pièce d'horlogerie, une date : mille sept-cent quatre-vingt-quatorze, qui ne faisait qu'accroître le mystère.

La parade de Yōma ne détourna pas Partita de son agacement initial qu'elle préféra pourtant taire. S'il lui fallait savoir une chose à propos de l'homme dont elle avait choisi de partager la vie, c'est que le manque de ponctualité était pour lui comme une seconde nature, et qu'il ne s'empêcherait jamais de rappeler ce fait avec le plus de malice possible.

« Bien, en route dans ce cas, mon inconstant époux, dit-elle.

— Me permettras-tu de m'emparer de ton bras pour te guider, très chère épouse ? »

Elle considéra la mise de Yōma une fraction de seconde, avant de se laisser faire malgré tout. N'avait-elle pas l'habitude de voir son mari habillé de la sorte ?

« Comment va notre chère Violate ? demanda Yōma après quelques instants de silence.

— Elle souffre énormément. Mais elle est forte ce qui lui permet de faire taire son chagrin, qui n'en est peut-être que plus grand. Mais au moins peut-on être sûrs qu'elle ne sombrera jamais.

— Cela reste à voir. On ne peut jamais savoir comment un homme – ou une femme – peut réagir à la douleur quand elle est présente en lui depuis tant d'années. »

Yōma tourna la tête vers elle, lui dévoilant un sourire d'enfant, plein d'innocence, qui laissa apparaître çà et là le blanc de ses dents. Le Japonais était passé maître dans l'art de se décrire à travers les portraits qu'il dressait d'autrui sans pour autant jamais rien dévoiler de lui-même. Une habitude qui avait exaspéré Partita, fut un temps, mais qu'elle avait depuis longtemps appris à endurer au point de pouvoir passer outre sans s'énerver.

« Ceci dit, le pire est ce qu'elle vit actuellement. Quand Eaque sera mort, tout ira mieux pour elle. »

L'esprit de Partita s'assombrit. Yōma avait bien sûr raison et Violate devait elle aussi être consciente de cette vérité, mais cette dernière n'en avait que très peu discuté avec elle pour ne pas, peut-être, rajouter plus de culpabilité à celle qu'elle ressentait déjà.

« Cela lui aurait fait du bien de te voir, toi aussi, reprit l'Allemande.

— Je suis la dernière personne à pouvoir réconforter qui que ce soit, ma chère et tendre.

— Tu m'as pourtant réconfortée pendant tout ce temps.

— Parce que tu es ma femme.

— Et eux étaient les disciples de ton… meilleur ami. »

« Seul véritable ami. » avait-elle failli dire.

Yōma n'avait pas encore dix ans lorsqu'il gagna le Sanctuaire, envoyé par Mitsumasa Kido qui tenait déjà les rênes de la Fondation Graad. Avec lui s'était trouvé Kagaho qui, comme Yōma, présentait les dispositions qui leur permirent de s'accaparer les charges du Bénou et de Méphistophélès.

Coincée entre la vieille garde des contemporains de Shion et la relève inaugurée par Aldébaran, la génération de Yōma n'était composée que d'une poignée d'individus à laquelle Partita avait elle aussi appartenu

Ainsi le hasard, qui les avait tous deux vus naître au Japon les avait-il également vu appartenir à la même génération dépeuplée. Sans choix réel, incités à mettre de côté les vieilles querelles qui dormaient dans leur mémoire de Spectre, les deux garçons étaient parvenus à devenir amis. Et bien que Yōma n'ait en revanche jamais voulu endosser la responsabilité de former à son tour un ou plusieurs disciples – et ne fut jamais forcé en cela par Gabriele Heinstein –, il prêta main-forte plus souvent qu'à son tour à Kagaho, qui avait pris sous ses ailes Violate et, quelques années plus tard, Eaque. Et si le futur Spectre du Béhémot avait hérité de la rigidité de son maître, le Juge du Garuda avait, de son côté, emprunté à Yōma son comportement facétieux.

L'affection qui liait Yōma aux deux disciples de son ami n'était que relative, mais tous avaient eu le mérite de tisser entre des liens qui s'étaient révélés plus grands que les tragédies qui avaient touché le Sanctuaire. Liens qui n'étaient toutefois pas suffisants pour obliger le Japonais à rendre à Violate et Eaque autant de visites que Partita. Peut-être Yōma craignait-il qu'ils lui rappelassent le souvenir de Kagaho qui, après avoir déserté le Sanctuaire pour le Japon, y avait trouvé l'amour, le réconfort d'une famille puis la mort. Ou bien la nature de Yōma, qui le tenait éloigné des hommes, le poussait-elle à se montrer plus distant qu'il ne l'aurait fallu.

« L'occasion de revoir Eaque vivant ne se représentera peut-être pas, Yōma.

— Personne ne peut savoir ce que l'avenir nous réserve. Si ça se trouve, notre fils ne voudra pas nous voir et Tatsumi nous adressera une fin de non-recevoir. Le temps, il n'est rien de plus capricieux que le temps.

— Voilà qui est facile à dire lorsqu'à cinquante ans passés, l'on a conservé le physique de ses vingt ans.

— Tu oublies mes cheveux blancs ! se récria le Japonais. Et puis, tu n'es pas la mieux placée pour me reprocher ma jeunesse apparente. Quand je vois tous ces hommes qui se retournent encore sur ton passage… »

Yōma tourna la tête en sa direction, la regarda droit les yeux, il n'était plus grand qu'elle que de quelques centimètres. Il lui sourit et ce sourire accompagné de ces paroles suffit à la faire rougir.

« Tu n'es qu'un vil flatteur, mon époux.

— Oui, je suis ton époux. » Se contenta-t-il de dire, énonçant une vérité qui suffit à le faire sourire largement. « Ah ! Voici notre voiture. »

Le Japonais montra du doigt la voiture qu'ils avaient louée dans la journée. Partita mit la main dans son sac et en ressortit les clefs qu'elle pointa en direction de la voiture. Le véhicule émit un léger son lorsque les portes s'ouvrirent. Quelques secondes plus tard, ils s'engouffrèrent dans la voiture qui s'éloigna bientôt sous la conduite de Partita, cependant que le regard de Yōma se baladait au gré de leur route, observant aussi bien les passants que les immeubles qu'ils venaient à croiser.


Aéroport de Stockholm-Arlanda

Le couple parvint à l'aéroport une quarantaine de minutes plus tard. Là, ils y rendirent le véhicule avant de gagner l'intérieur de l'aéroport.

Ils se dirigèrent instantanément vers les portes d'embarcation en dépit des récriminations de Yōma estimant qu'ils avaient encore largement assez de temps pour se présenter aux portiques. La contrariété du Japonais ne mit toutefois que peu de temps à se résorber, disparaissant entre les volutes d'un thé à la menthe à la qualité douteuse mais néanmoins hors de prix qu'il savoura avec délice, de même que le muffin aux noix de macadamia qu'il engloutit en quelques secondes sous le regard amusé de Partita.

Ils n'avaient que peu de bagages avec eux. Une partie d'entre eux avait déjà été expédiée au Japon, quant au reste, le logement que Yōma avait hérité de ses parents était à leur entière disposition et, ils l'espéraient, complètement sûr. Leur dernier voyage à Tokyo remontant à quatre ans, il y avait tout le nécessaire dont ils auraient besoin une fois sur place.

Une housse à vêtements dans laquelle était rangé son vieux smoking constituait le seul bagage de Yōma, au grand dam de Partita qui s'était élevée contre la présence de celui-ci sans pouvoir rien faire pour le dissuader de le prendre avec lui. En temps normal, le Japonais se moquait bien de la manière dont il était habillé. Dans les cas où il lui fallait faire des efforts de toilette, il laissait bien volontiers son épouse choisir pour lui les vêtements à porter comme une mère l'aurait fait pour son enfant. Son smoking était la seule tenue habillée qu'il mettait de manière volontaire et dont il conservait en l'état à l'aide de ses arcanes, débauche d'énergie inutile s'il en était, mais qui lui donnait pleine satisfaction.

« Il ne me restera plus qu'à retrouver mon haut-de-forme chez nous, dit Yōma avec une joie non dissimulée.

— Quel dommage que tu l'aies oublié la dernière fois, répondit Partita d'un ton badin.

— Oui, quel dommage que je l'aie "oublié". » Fit Yōma avec un sourire entendu.

Yōma étendit son bras dont la main vint recouvrir celle de Partita. Celle-ci, qui avait baissé les yeux sur sa tasse de thé les releva vers son époux.

« Tu es certaine de ce que tu veux faire ? De tout ce que tu veux faire ?

— Oui, j'ai eu le temps d'y réfléchir depuis de nombreuses années. Ce n'est peut-être pas le meilleur choix possible, mais ce qui en ressortira pourra effacer les erreurs du passé. La nièce d'Hilda ne tardera pas à se rendre au Sanctuaire, ce qui veut dire que Kanon ne sera plus seul à diriger le Sanctuaire.

— C'est le moment idéal. » Se contenta de dire Yōma.

C'est ce qu'il essayait de faire croire à Partita. En vérité, une adolescente aurait peu de poids face à un homme qui dirigeait seul – et avec autorité – le Sanctuaire depuis près de vingt ans. Malgré tout, ce moment était ce qui se rapprochait le plus d'un idéal.

« Probalement. Enfin, peut-être pour elles.

— Pour Seiya, tu ne peux t'attendre à ce qu'il nous saute dans les bras dès qu'il nous verra, prévint Yōma

— Je le sais très bien, fit Partita. Il n'était encore qu'un enfant lorsque nous l'avons abandonné. »

« Et les dieux savent ce qu'Aiolos a bien pu lui raconter. Marine a sûrement fait de son mieux pour tempérer son influence, mais cela a sans doute été insuffisant. »

« Ce n'est pas seulement Seiya. Marine aura été comme une mère pour lui, bien plus que moi. »

« Et toi, tu auras été mon épouse, celle qui m'aura accompagné durant toute ma misérable existence. »

Yōma ne pouvait rien révéler des sentiments véritables qui l'habitaient. La revanche sur Kanon, le renouveau du Sanctuaire, les retrouvailles avec Seiya. Il savait toute l'importance – vitale – que cela avait pour Partita. L'attachement de celle qui avait endossé la charge de la Chouette envers le Sanctuaire d'Athéna était probablement plus fort que celui de quiconque. Si l'on y ajoutait la rancœur ainsi que l'amour d'une mère, on obtenait là une résolution forgée dans l'airain.

Yōma n'avait pas choisi de quitter le Sanctuaire lorsque Kanon y avait pris le pouvoir, il n'avait fait que suivre Partita, pour ne pas être seul – pour être avec elle. Il aurait pu couler des jours paisibles au Sanctuaire, sans craindre de voir un jour surgir d'une ruelle l'ombre menaçante d'un Armando Angelotti, mais son existence n'aurait pas eu de sens s'il n'avait pas été aux côtés de Partita à qui il avait voué sa vie. Celle-ci n'était pas parfaite, mais bien préférable à ce à quoi elle aurait pu ressembler si jamais il n'avait pas fait sa connaissance. Toute la substance de son existence, toute celle de son être n'était remplie que par la seule présence de Partita.

S'il l'avait osé, il lui aurait dit de ne pas poursuivre plus en avant ses objectifs. De ne plus s'inquiéter du sort du Sanctuaire, de ne point chercher à voir un fils qui devait les avoir oubliés. S'il n'avait pas eu peur de la perdre irrémédiablement ce faisant, il le lui aurait dit, mais il savait qu'ils seraient tous deux morts avant que ce jour n'arrivât. Aussi préférait-il ne rien laisser échapper de ces sentiments, pour se ménager la saveur absolue de ces moments passés avec elle.

« Tout se passera bien, Partita, dit Yōma comme il portait la main de son épouse à ses lèvres déposant un baiser sur le doigt fin orné d'une alliance.

— Ce n'est pas dans tes habitudes de mon mentir, mon époux.

— Pour toi, je ferai n'importe quoi. »

Il baissa les yeux, pour ne pas laisser voir à Partita l'ombre qui voila son visage.


Pendant ce temps… Stockholm, Suède

Violate quitta momentanément la chambre d'Eaque. Elle n'aurait su dire depuis combien de temps Partita lui avait faussé compagnie. Comme souvent, le temps passait de manière différente lorsqu'elle se retrouvait devant le corps inerte de son ancien compagnon. Ses jambes qui étaient restées immobiles peinèrent à la faire avancer correctement dans un premier temps. Son dos était quant à lui douloureux d'être resté plié trop longtemps. Elle balança ses bras derrière son dos cependant que le sang se mettait à mieux circuler dans ses jambes. Méthodiquement, elle se massa les zones tendues qui se décontractaient peu à peu, chassant une partie de ses douleurs.

Le calme que l'on s'imposait à soi-même avait cela d'insidieux qu'il pénétrait le corps de fatigue tant l'esprit luttait pour garder un semblant de lucidité et de dignité. Son regard était rivé au sol, détaillant les lignes qui traçaient des formes géométriques irrégulières. Il n'était pas nécessaire pour elle de lever la tête tant elle connaissait par cœur le chemin qu'elle était en train d'emprunter. Cela lui évitait par ailleurs d'avoir à croiser le regard de quiconque. En début de visite, il lui était possible de supporter la détresse des autres. Après avoir vu Eaque, ses barrières, fragilisées, la rendaient moins tolérante. Certains ici ne souhaitaient de toute façon pas avoir affaire à elle, gênés par cette force qu'elle dégageait et qui était tout ce qu'il leur manquait.

Elle finit par atteindre la machine à café dont elle était partie en quête, après de longues minutes qui s'étaient déroulées à l'infini. Elle émergea peu à peu, sortant du porte-monnaie qu'elle avait pris dans sa poche arrière deux pièces qu'elle glissa dans la fente du distributeur avant de sélectionner la boisson désirée. Son nez se retroussa comme elle tapait les deux numéros, frissonnant d'avance devant le goût du breuvage qu'elle savait infect.

Le gobelet de carton tomba ainsi que la boisson, noire, qui, en crépitant, éclaboussa le sol. Le tintement des pièces se fit entendre dans le même temps. La Serbe mit plusieurs secondes avant de récupérer tant le café que les pièces de monnaie qu'elle remisa dans la petite poche avant de son pantalon.

« Je vous trouve très courageuse. » Lança une voix près d'elle, rieuse.

Violate se retourna. En face d'elle se trouvait une jeune fille aux cheveux d'un blond clair, un faible sourire éclairant son visage. Ses traits tirés et son teint pâle étaient accentués par les lumières blanches qui pourfendaient les alentours.

La Serbe fut surprise par cette apparition, plus encore par le fait que la jeune femme était, de toute évidence, présente près de la machine à café depuis un certain temps. Elle vida le café d'un trait, décidant qu'elle était bien mal réveillée, grimaça avant de négligemment jeter le gobelet vide dans une poubelle située à proximité.

Plus frappante encore que la fatigue furent les yeux de la jeune femme qui venait de s'adresser à elle. Bleus, comme elle en avait désormais croisé plus qu'elle ne pouvait en compter depuis qu'elle avait élu domicile en Suède, mais si limpides qu'on les aurait cru blancs au premier abord, comme si ceux-ci s'étaient vidés de leur substance. Elle connaissait cette lueur qui dormait au fond de certains regards pour l'avoir observée bien souvent en ces lieux et pour s'être juré de ne jamais l'arborer à son tour.

Une peine sincère prit racine en Violate. Elle était jeune, bien trop jeune pour le malheur qui l'accablait présentement. Violate elle-même était plus âgée lorsqu'elle avait vu Eaque sombrer dans le coma.

« Le courage nous incombe à tous en ces instants, dit Violate après une déglutition douloureuse.

— Je parlais du café, précisa la jeune femme. Celui que je sers là où je travaille est loin d'être fameux, mais tout paraît délicieux à côté de celui que sert cette machine. »

Le même sourire de sa part, forcé mais paraissant toutefois nécessaire, et qui tranchait avec l'éclat de ses yeux clairs.

« J'avais pris l'habitude de prendre le mien, reprit Violate. Mais ayant été présente ici moins souvent dernièrement, j'ai oublié certaines habitudes.

— Vous êtes Violate, n'est-ce pas ? »

Violate la considéra en silence avant de hocher la tête.

« Je vous prie de m'excuser, bafouilla la jeune femme, je ne voulais pas être trop brusque. J'ai souvent entendu parler de vous ainsi que de Monsieur Bhattarai. Devoir supporter cela depuis aussi longtemps que vous le faites et avec tant de courage, cela force le respect. Je ne connais pas une seule personne ici qui n'admire pas ce que vous faites. »

Les paroles de son interlocutrice la surprirent une nouvelle fois, tant par leur sincérité que par ce qu'elles contenaient en elles. En plus de ses visites auparavant espacées, elle n'avait plus eu le moindre échange avec qui ce soit depuis fort longtemps. Il y avait bien des signes de tête en guise de salut, des « bonjours » lâchés du bout des lèvres, mais aucun dialogue ne s'était engagé entre elle et eux depuis longtemps jusqu'à ce jour. Elle n'avait jamais apprécié ce genre d'échanges, même au début, quand ceux qui l'avaient précédée tentaient, en lui prodiguant des paroles de réconfort, de se réconforter eux-mêmes. Beaucoup s'étaient peu à peu éloignés d'elle, tant à cause de son besoin de solitude que par envie de la force dont elle faisait preuve.

« Je sais que vous n'avez plus l'habitude de discuter avec qui que ce soit dans cet hôpital en dehors de l'amie qui vient vous épauler dans vos visites, mais il me fallait vous dire ce que je ressens en vous voyant.

— De quoi parlez-vous ?

— Je vous ai déjà observée avant d'oser venir vous parler. Et vous voir de la sorte, sans faillir, m'a, je pense, aidé à surmonter une partie de mon chagrin. Pour cela, je vous serai éternellement reconnaissante. »

Violate détourna la tête, gênée par les paroles de la jeune femme sans parvenir pour autant à lui en tenir rigueur.

« Je sais que ce que je vous dis peut vous paraître dérisoire ou ridicule, et qu'il en va de même pour mes souhaits, mais j'espère de tout cœur qu'il vous reviendra. Vous le méritez.

— Priez pour vous, jeune fille. En ce qui me concerne, j'ai bien peur qu'il soit déjà trop tard. Priez pour vous et ne perdez jamais espoir. Cela aussi peut sembler dérisoire, mais j'ai vu trop de personnes se rendre ici en ayant perdu l'espoir que l'être cher puisse un jour revenir. Ne finissez pas ainsi. »

Pour la première fois en plus de quinze ans, elle réduisit d'elle-même la distance qui la séparait de son vis-à-vis. Elle avait déjà eu l'occasion de sentir le contact d'une main étrangère sur son épaule, ainsi, bien sûr, que celle de Partita qui l'avait soutenue depuis toujours. Jamais pourtant elle n'avait été celle présente pour soutenir autrui. La sensation dégagée était bien différente quand c'était elle qui serrait l'épaule d'une autre personne, quand elle sentait, sous la peau, le cosmos infime qui, pourtant, était bouillant d'une myriade d'émotions qui n'avaient de cesse de lutter les unes contre les autres.

Le « Merci. » que la jeune femme murmura fut à peine audible, mais n'en résonna pas moins avec force dans son esprit.