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Chapitre 11
Sanctuaire, Grèce – printemps 20**
Une clameur envahissante s'éleva du colisée, s'appropriant les environs. De vives discussions, des éclats de rire ou de colère, des cris continus contribuaient à faire de cet endroit le centre de l'île l'espace d'un après-midi. Ils avaient été beaucoup à quitter leurs postes ou leurs logements respectifs pour se rendre sur les vieilles marches de pierre. Parfois, une insulte fusait, qui ne troublait pourtant pas l'unité qui régnait en cet instant.
« Tous les autres concurrents ont déjà été vaincus, se sont retirés ou n'ont pu continuer à cause de leurs blessures. Il ne reste plus que ces deux-là et le vainqueur remportera la charge pour laquelle il s'est entraîné. »
Un hurlement monta dans l'air, non loin d'eux. Le nom d'un des deux aspirants beuglé par l'un de ses supporteurs.
« Est-ce que tu m'écoutes au moins, Shun ? »
Une main vola après quelques secondes de silence de la part du jeune homme, qui observait à ses pieds des motifs aléatoires tracés dans le gravier. Elle heurta sa tête qui partit en avant cependant que ses yeux se fermaient sous le choc.
« Je t'écoutais, June ! s'exclama-t-il en se frottant l'arrière du crâne.
— Tu n'auras donc aucun mal à me répéter ce que je viens de dire. »
Le sourire qu'il lui livra l'incita à réitérer son geste. Elle se retint, ferma les yeux et secoua la tête.
« Quand même, ça fait mal.
— Cela n'arriverait pas si tu écoutais ce que je dis, pour changer.
— Avoue que tu serais triste de ne plus pouvoir me sermonner.
— Parce que tu crois que ça m'amuse ?! s'écria l'Ethiopienne.
— Parfois, je me pose la question. Mais je te demande de m'excuser, ça ne fait que quelques jours que nous sommes arrivés au Sanctuaire et c'est la première fois que je me retrouve au beau milieu d'une telle foule dans l'arène. Maître Albior nous en avait parlé, mais voir ça en vrai, c'est génial, tu n'es pas d'accord ? J'aurais aimé que mon frère soit là.
— Il sera bientôt de retour d'après ce que j'ai entendu. Mais chut. »
Le bruit, qui semblait ne jamais pouvoir connaître de fin, cessa brusquement à l'entrée des deux combattants, qui franchirent les hautes voûtes situées à l'entrée de l'édifice pour se présenter en pleine lumière, sur le sable chaud dont la clarté renvoyait l'éclat du soleil à la face des spectateurs. Leurs corps, aussi raides que leur démarche, s'accordaient à la solennité du moment. Leurs bras et leurs jambes étaient entourés de bandages qui servaient tant à les protéger qu'à masquer les anciennes blessures. Leurs habits étaient ternes, délavés par la poussière, la sueur et le sang, témoins des entraînements passés et des combats remportés.
June détourna la tête de Shun qui fit de même, reportant son attention en contrebas. Tout autour, la tension était aussi palpable que le silence, religieux, provenant tout autant des deux jeunes gens prêts à s'affronter que de l'assistance qui observait la scène, avide. Ceux qui, comme elle, avaient connu pareille épreuve et en étaient sortis victorieux étaient en mesure de garder leur calme et contemplaient l'arène, attentifs. Il en allait différemment de la majorité des spectateurs, gardes, passeurs, serviteurs et domestiques qui, pour la plupart, suaient à grosses gouttes. Le soleil de plomb tombait résolument sur l'île et aux alentours, mais il n'était à lui seul qu'un coupable tout à fait négligeable tant la cause était toute autre. Le soleil ne faisait pas trembler les hommes, il ne les faisait pas retenir leurs souffles de crispation.
Les deux jeunes gens se faisaient face dans la lumière éclatante de ce jour, le visage fermé, les muscles tendus, prêts à bondir au signal qui serait donné par Aldébaran, qui supervisait le duel final. Deux apprentis qui aspiraient à une même charge. Celle pour laquelle ils s'étaient entraînés plusieurs années durant sans jamais connaître le repos, en se soutenant l'un l'autre dans les épreuves bien que rivaux.
La tension était à son comble, rendant l'atmosphère plus pesante que jamais cependant que tous attendaient du Brésilien le geste qui, bientôt, mettrait fin au supplice de l'attente et ferait débuter ce combat que tous n'avaient que trop attendu. Le Taureau leva le bras, après avoir regardé tour à tour les deux rivaux, l'abattit dans la seconde.
Il n'y eut pas de tour d'observation pour débuter. Ils avaient été huit à évoluer dans l'arène, poings contre poings, cosmos contre cosmos, résolution contre résolution. Toute la matinée et les heures suivantes les avaient vus se succéder les uns contre les autres, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que deux. Les forces des aspirants avaient diminué en même temps que leur nombre, bien qu'il eut été difficile d'avancer ce fait en les voyant s'élancer l'un contre l'autre, comme au summum de leurs forces.
Le sable d'albâtre se soulevait au rythme des coups portés. Un nuage de poussière restait en suspension permanente, accompagnant chacun de leurs gestes. Une jambe fouettant l'air se vit stoppée par un avant-bras salvateur, un poing tentant de s'abattre sur l'opposant ne rencontra que le vide ainsi que le sol dur qui se fendit sous l'impact. Attaquer, parer, agresser, attaquer de nouveau, détourner de soi les charges ennemies, feinter, toujours aller de l'avant sans jamais reculer.
Shun suivait avec attention le duel qui se déroulait sous ses yeux, ainsi que chaque attaque portée avec une force et une rapidité croissantes, tantôt admiratif, tantôt effrayé par la violence déployée. Jamais de sa vie il n'avait pris part à un duel d'une telle intensité, ayant été le seul et unique postulant à la charge d'Andromède. Bien sûr, il avait déjà combattu, souvent, mais il n'avait jamais senti cette obligation de devoir blesser autrui pour parvenir à ses fins.
Il avait fourni tous les efforts nécessaires, sué sang et eau pour un titre qu'il ne voulait pas, mais qui apparaissait comme le seul et unique moyen de revoir un jour son frère. Il avait alors poursuivi les entraînements toutes ses années durant, fait preuve d'abnégation pour un frère qui, probablement, souffrait comme lui et pour lui. Toutefois, il en venait à se demander s'il aurait eu le courage de jeter toutes ses forces dans ce genre de duel, de vaincre tant d'adversaires, de leur causer ces souffrances pour revoir sa seule famille.
Une exclamation monta de l'arène, tout près de lui. En contrebas, l'un des deux rivaux était à terre, tentant de se relever. Du sang s'écoulait de se lèvre fendue, prix de son inattention. Il leva la tête vers son adversaire, le regard plein d'une rage mal contenue et d'une détermination sans faille qui lui permettait de se redresser en dépit des coups, et de la défaite qui, parfois, semblait si proche.
Il se remit debout, repartant à l'assaut. Son pied forma un arc de cercle mortel qui effleura l'arcade sourcilière de son opposant, le sang répondait au sang. L'autre pivota sur lui-même, emporté par la force du coup. Son adversaire en profita pour enfoncer le haut de son dos d'un coup d'épaule d'une rare violence, forçant l'autre à avancer de plusieurs pas, pour tenter de contenir le sol qui se dérobait sous ses pieds. Par terre, les tremblements paraissaient lui indiquer l'avancée de son adversaire. Il se tendit, prêt à éviter l'assaut avant de contre-attaquer. Tout le haut de son corps s'affaissa pour éviter le coup qu'il savait devoir venir, sa jambe, elle, fusa en direction du menton, le faisait décoller du sol pour le faire atterrir quelques mètres plus loin.
« Ils sont vraiment forts. » Siffla Shun.
Il vit l'Ethiopienne se tourner vers lui, les yeux écarquillés. Il connaissait ce regard et rougit, sans savoir où il avait pu fauter.
« Mais enfin, Shun… tu n'as rien appris de toutes tes années d'entraînements ? Regarde-les, tu n'as aucun mal à lire leurs mouvements, si ? Si tu devais toi-même combattre, tes sens seraient encore plus précis, et tu n'aurais aucun mal à les battre tous les deux en même temps.
— Tu en es sûre ? » Il se gratta le front, tentant de remettre en place une mèche rebelle. « Je veux dire, regarde-les, ils n'ont aucune hésitation à frapper l'autre. Je sais que moi, j'en serais incapable, et tu le sais aussi bien que moi.
— Je me demande parfois pourquoi Maître Albior était si gentil avec toi, fit-elle d'une voix lasse. Je l'ai toujours trouvé trop doux, sans doute parce qu'il se retrouvait un peu en toi. Mais contrairement à toi, il aurait été capable de faire taire sa conscience si ça avait nécessaire. C'est aussi ce qu'il a essayé de te transmettre, de nous transmettre à tous, et que tu as été incapable de retenir.
— Tu as peut-être raison. Et peut-être que j'arriverai à le comprendre un jour. »
June se détourna en soupirant. Il ne prendrait donc jamais conscience de sa véritable force qu'elle-même avait déjà eu l'occasion de voir. C'était un jour d'entraînement, aussi banal que les autres jusqu'au moment où le cosmos de Shun s'était violemment enflammé. La terre avait tremblé et les vagues bordant l'île d'Andromède s'étaient déchaînées sous la tempête. En élevant son cosmos pour se protéger des vents turbulents, elle avait alors perçu une terreur sourde dans l'aura d'Albior et deux mots, presque hurlés, qui s'étaient répercutés dans son esprit bien des jours après l'incident : « Septième Sens. » Le Chevalier de Céphée n'avait mis qu'une fraction de seconde pour s'apercevoir que son esprit était ouvert aux quatre vents, et l'avait immédiatement refermé avant de déployer son cosmos qui enveloppa ses autres disciples.
Shun avait perdu connaissance suite à cela, avant d'être recueilli et veillé pendant des jours. Jamais June n'eut l'occasion d'aborder le sujet avec son maître, qui fit son possible pour l'éviter pendant la convalescence de Shun et même quelques temps après cela. Shun, lui, n'avait pas gardé le moindre souvenir des évènements passés, ignorant donc tout de cette formidable puissance qui était la sienne et qui dépassait en intensité celle d'Albior, que l'on disait l'égal des Chevaliers d'Or.
C'était cela, aussi, qui ne laissait pas de surprendre la jeune femme à chaque fois qu'elle constatait la naïveté de son condisciple. Un étonnement qui était presque aussi fort que sa curiosité devant cette force mystérieuse. S'il le désirait, Shun aurait été en mesure de raser la totalité du colisée et la grande majorité de ses occupants, y compris elle-même. De cela, elle ne pouvait cependant pas en parler avec le principal intéressé. Pas, du moins, tant qu'elle n'aurait aucun indice tangible sur la nature de ce qui s'était produit depuis maintenant plusieurs années. Mais ici, au Sanctuaire, lieu désormais central de la Sainteté, il lui serait peut-être possible de trouver les réponses aux questions qu'elle se posait et qui, probablement, agitaient également leur maître Albior.
« Tu ne devrais pas t'inquiéter pour moi, June. »
June sursauta. Elle avait été si absorbée par le combat et par ses pensées, perturbée par ses sentiments pour Shun et pour son maître, qu'elle avait laissé une partie de son esprit glisser lentement vers l'aura du Japonais sans même que celui-ci ne fasse le moindre geste pour sonder son esprit, ce qu'il n'aurait de toute façon jamais osé faire. Méthodiquement, elle refit l'inventaire de ses pensées, voyant, avec soulagement, qu'elle n'avait rien laissé échapper qui soit sujet à plonger son ami dans l'embarras.
« Je sais que depuis mon accident, Maître Albior et toi n'avez cessé de vous faire du souci pour moi. Mais ça n'est arrivé qu'une seule fois et depuis, je vais très bien. C'est de ma faute, je n'avais qu'à être plus attentif pendant l'entraînement. »
June sourit, touchée, comme souvent, par la candeur du jeune homme qui, toujours, la prenait au dépourvu.
« Au fait, reprit Shun, tu n'as jamais voulu me dire comment je m'étais évanoui. Au début, j'ai cru que j'avais bêtement glissé, mais je n'ai jamais vu la moindre trace de blessure suite à ça. »
La bouche de la jeune femme se tordit, mal à l'aise quand tout d'un coup, le visage de Shun s'éclaira tandis qu'il s'écriait.
« Oh ! Regarde ! Je crois que c'est fini ! »
Shun disait vrai. L'un des deux était à terre, incapable de se relever. L'autre se tenait toujours debout, chancelant mais victorieux. Tout était terminé. Il y avait un vainqueur et un vaincu.
Une liesse folle enfla au cœur de l'assistance, roula jusqu'aux plus basses marches de l'arène avant de se répercuter de nouveau de bas en haut. Des acclamations, des cris, des applaudissements se mêlaient les uns aux autres pour ne plus former qu'un bruit unique et tellement présent qu'il finissait par représenter le seul et unique élément de ce monde. Des hommes sur les marches se hélaient, tombaient dans les bras les uns des autres dans des étreintes fraternelles. Parfois, des tintements métalliques se faisaient entendre, de l'argent des paris qui changeait de mains au gré des caprices de la déesse de la victoire. Tous hurlaient, scandaient un nom en cadence, celui du vainqueur puis, bien après, celui du vaincu. Rien n'avait plus d'importance sinon cette joie immense, palpable et qui n'avait pas d'autre but que de montrer l'appréciation d'un combat au cours duquel deux jeunes gens s'étaient battus jusqu'aux limites de leurs corps, puis de leurs cosmos.
Le vainqueur levait la face vers les cieux, plissant les yeux sous la lumière déclinante du soleil, le visage inondé de sueur et de sang. L'autre était encore à terre, à quatre pattes dans le sable brûlant qu'il nourrissait de ses larmes. Il mesurait en cet instant tous les efforts consentis, brusquement réduits à néant et cette désillusion qui abolissait des années et des années de labeur sous la houlette d'un maître sévère.
Il ne quitterait pas le Sanctuaire, ne retournerait pas parmi les gens ordinaires. Ses capacités rempliraient simplement un autre office, moins glorieux et reconnu que celui de Saint, mais tout aussi utile : celui des gardes du Sanctuaire. Il aurait bon espoir de gravir rapidement les échelons grâce à ses dons soigneusement polis toutes ces années durant et qui lui assureraient des revenus honorables. Il serait moins qu'un Saint, mais plus qu'un homme ordinaire. Cette condition serait mal vécue dans les premières années et la frustration le surprendrait sans doute souvent, mais Galan, qui était à la tête des gardes du Sanctuaire, serait à même de trouver les mots qui, peu à peu, apaiseraient une blessure encore cuisante. Car après tout, qui de mieux pour comprendre ce sentiment humiliant que l'homme qui avait dû renoncer à la charge du Lion plusieurs années auparavant ?
« Et maintenant ? demanda Shun.
— A présent, le Grand Pope va sûrement venir en personne pour saluer le vainqueur et l'accueillir parmi les Saints. Il aura du mal à ramener le calme.
— Oui, je ne pensais pas qu'il y aurait autant d'agitation.
— C'est compréhensible. » Dit June, qui poursuivit après un regard interrogateur de Shun. « Il est maintenant très rare de voir un nouveau Saint, quel que soit le panthéon. Tu ne t'en souviens pas ? Albior nous l'avait dit juste après que je sois devenue Chevalier de Bronze. Parmi ceux de notre génération, il n'y a eu qu'un nouveau Guerrier Divin et un nouveau Général, quelques Spectres et Marinas, certains de tes amis de la Fondation Graad, toi, et moi
— Ce n'est déjà pas mal.
— Pas si tu compares par rapport aux époques précédentes. En plus de ça, la plupart des charges acquises sont des charges mineures. Plus aucun Chevalier d'Argent et les Spectres les plus puissants se font rares. Pareil pour le Capricorne, son porteur est mort depuis plus de quinze ans et personne n'a été choisi pour le remplacer.
— Il y a Shiryû, Hyôga et Seiya ! s'exclama le jeune homme. Leurs maîtres sont Chevaliers d'Or et du même signe qu'eux, ils pourront prendre leur place.
— Peut-être. C'est difficile à savoir. »
Shun hocha la tête, réfléchissant aux propos de son amie. Il aurait également voulu connaître la charge acquise par le vainqueur, mais cela avait déjà dû être dit et il avait peur de s'attirer de nouveau les foudres de June.
« Je comprends, June, et je crois me souvenir des paroles de notre maître. Sa génération a été chanceuse de voir surgir autant de Saints mais n'a plus rien connu pendant de longues années. Alors ils se doivent de célébrer cet évènement comme il se doit. C'est comme quand nous étions en Somalie.
— En Somalie ? s'étonna June.
— Oui, rappelle-toi, quand la pluie tombait après une période de sécheresse et que les habitants des villages savaient qu'ils étaient sauvés. Un jour avant, ils se croyaient condamnés, mais quand la pluie tombait, ils pouvaient de nouveau espérer. »
Shun vit un sourire éclairer les traits de June et qui, sans qu'il ne sache pourquoi le remplit de fierté.
« Tu as tout à fait raison, Shun. Les habitants du Sanctuaire sont les villageois et nous, nous sommes la pluie. »
Aldébaran avait quitté sa place – sur la première rangée des marches du colisée – pour s'avancer au milieu de l'arène où les deux combattants se tenaient encore immobiles. Il serra vigoureusement l'épaule du vainqueur qu'il sentit à deux doigts de défaillir sous sa poigne d'acier. A l'autre, aux côtés duquel il s'était agenouillé, il chuchota quelques mots. Les premiers ne parurent pas l'atteindre mais à force de persévérance, le Brésilien vit un visage se relever vers lui puis, quelques secondes plus tard, regarder vers les tribunes, en direction de Galan.
Il se releva de nouveau et, saisissant le bras du vainqueur, le leva d'un geste vif, faisant redoubler les cris de la foule qui n'en demandait pas tant. Il sentait le nouveau Saint au bord de l'extase, peinant encore à réaliser ce qu'il était en train de se passer. C'était la même griserie qui s'était emparée d'Aldébaran vingt-neuf ans auparavant. Il n'avait alors que seize ans, comme ceux qui se tenaient à ses côtés, et s'apprêtait à devenir Chevalier d'Or.
En cette époque, toutefois, c'était Shion qui était descendu vers lui pour le proclamer vainqueur, sous le regard bienveillant de tous ses prédécesseurs qui voyaient avec Aldébaran le premier pas effectué vers leur lente disparition et leur remplacement par leurs disciples, plus jeunes et désireux de croquer la vie à pleines dents. Aucun alors ne se doutait de ce qu'ils laisseraient derrière eux à leur mort.
Il n'y avait désormais plus qu'à attendre. Attendre que la foule se calmât et que chacun, peu à peu, regagnât ses logis ou vaquât à d'autres occupations, tout en espérant que l'un ou l'autre des deux combattants ne s'évanouisse pas dans l'intervalle. En des circonstances normales, Kanon aurait été à la place d'Aldébaran, pour parler à l'assistance et à ceux qui avaient combattu pour elle. Mais ce temps-là était révolu et Kanon occupé à des tâches plus importantes.
La foule se tut, si soudainement qu'il fallut plusieurs secondes au Taureau pour s'en apercevoir. En même temps, le sable crissa et dans l'air, un cri, poussé par une voix familière, s'éleva.
« Maître Shion ! »
Aldébaran n'avait entendu qu'une seule et grande inspiration qui avait comme volé tout l'air des gradins. Il vit, sur les visages de tous, le même sentiment de surprise, comme si tous assistaient à un rêve sans pouvoir s'en convaincre. Le Brésilien tourna la tête, comprit avant même de le voir ce qui était en train de se produire.
La démarche du vieillard était hésitante, son dos courbé et il tremblait sous la chaleur du printemps. L'homme qui avait fait de lui un Chevalier était vif et robuste, tout ce que Shion n'était plus à présent. Il n'y avait pourtant rien à faire et c'était cette image vieille de près de trente ans qui revenait s'imposer à son esprit.
« Aldébaran ! »
C'était à présent dans son esprit que venait résonner la voix de Mû, haletante et paniquée. Lorsqu'il se retourna, ce fut pour voir son ami, debout sur les marches, le corps tendu et le regard torve fixé à la silhouette rachitique du vieux Bélier et Kiki à ses côtés, qui levait sur son maître un regard inquiet. Aldébaran avait pris l'habitude de voir Mû en proie à un tel désespoir depuis de nombreuses années, quand la santé de Shion s'était progressivement dégradée. Cette panique n'était pourtant rien face au sentiment qui émanait de Mû lorsque l'état de Shion se manifestait plus gravement qu'à l'accoutumée.
« Que veux-tu que je fasse, Mû ? »
Mû demeura aussi silencieux qu'immobile et Aldébaran put sentir le grand vide du cœur de son ami qui se retrouvait sans solutions. Qui savait qu'il était désormais impossible de faire machine arrière, d'inciter Shion à renoncer à un devoir que, dans sa sénilité, il se croyait encore en mesure d'assumer. Tout geste inconsidéré aurait conduit le vieillard vers la démence, un chemin dont Mû essayait de l'éloigner aussi souvent que possible et du mieux qu'il pouvait. Une scène qu'il ne voulait à aucun prix voir se dérouler ici, devant la population de l'île. Il ne voulait pas cela par honte de son maître, mais par amour sincère envers celui qui avait été comme un père pour lui et qui conservait, malgré les années et Kanon, l'estime de tous ceux qui avaient grandi à l'ombre de Shion et de ses contemporains.
Aldébaran intensifia l'appel mental en direction de Mû, qu'il sentait à deux doigts de rompre. Le cosmos du Jamirien se libérait déjà peu à peu de ses chaînes, prêt à fondre vers son maître avant de le téléporter, pour l'éloigner loin d'ici et supporter seul la puissance de sa folie.
« Laissez-le faire. »
Les pensionnaires des deux premières maisons hoquetèrent de surprise, à tel point que le cosmos de Mû disparut presque entièrement, ne se maintenant que pour conserver le lien mental qui l'unissait à Aldébaran et, désormais, à Armando.
« Kanon n'en n'aura rien à faire, reprit le Cancer.
— Pourquoi devrais-je t'écouter ?
— Parce que je dis la vérité. Kanon ne viendra pas, il est occupé. Et même si ce n'était pas le cas, ça n'aurait aucune importance pour lui. »
Aldébaran garda le silence, laissant Mû réfléchir durant les quelques secondes qui leur étaient encore offertes, tout en sachant que bientôt, plus aucun choix ne serait possible.
« Armando a raison, Mû. Ça ne causera aucun mal si Maître Shion officie. Milo aussi est d'accord.
— Aiolia, grommela le Scorpion, tu n'étais pas obligé de m'impliquer, tu sais.
— Ça te ferait pourtant du bien de t'impliquer dans quelque chose de temps à autre…
— Tant de phrases d'affilée, tu es bien loquace aujourd'hui, Armando.
— Sûrement l'opium, encore.
— Aphrodite ! Tu étais là ? s'exclama Aiolia qui avait suivi, amusé, le bref échange entre Armando et son ami.
— Bien caché, comme d'habitude.
— Milo…
— Mm, tu as raison, Aldébaran. Navré Aphrodite. »
Un rire, mental et quelque peu haché, de ces rires que l'on faisait comme après les moments de panique, résonna entre eux. Aldébaran sourit de savoir Mû soulagé de la sorte, et adressa à ceux qui avaient été ses compagnons et à ceux qui l'étaient toujours, un remerciement discret qui ne put échapper à personne. Ni à ceux qui avaient pris part à cet échange, ni à ceux qui étaient restés en retrait, silencieux, mais qui n'avaient pas pu manquer d'écouter toute leur conversation, et d'y participer, par le truchement de leurs auras. Les silences de Shaka et Krishna, la froideur de Bud, l'amusement de Charon qui s'était fait violence pour ne pas renchérir lorsque Milo ou Armando se faisaient chahuter, Shaina et Galan, qui les couvaient tous avec bienveillance, tant d'autres, avec qui il avait vécu, grandi, ri et rêvé. Toute la symphonie de ces âmes éveillées qui communiaient de proche en proche sans échanger le moindre regard et qui, demain, aura déjà disparu de leurs cœurs qui s'étaient par trop renfermés au fil des ans.
« Maître Shion ! » Lança le Taureau tout en s'élançant vers le vieil homme pour le soutenir. « Laissez-moi vous aider.
— Carlos… » Répondit celui-ci de sa voix chevrotante, ressuscitant pour un instant l'enfant qu'il avait un jour été. « Carlos, tu as décidément toujours été un bon garçon. Quel Chevalier admirable tu feras, une des fiertés d'Athéna.
— C'est aussi à vous que je dois cela, Maître Shion.
— Une épaule, aussi forte soit-elle, ne sera pas suffisante pour vous soutenir, Maître Shion ! Laissez-moi vous aider également !
— Aiolia ! Comme tu as grandi. Mais je ne vois pas ton frère, où est-il donc passé ? C'est pourtant lui qui devrait m'assister. Ah, Aiolia, si seulement Aiolos te ressemblait un peu plus… »
Aldébaran sentit la douleur percer sous la peau d'Aiolia, qui prenait encore conscience du vide qu'avait laissé la disparition de son frère. Si Kanon n'avait pas trahi, si Aiolos était resté.
« Vous avez sûrement raison, Grand Pope, répondit toutefois Aiolia d'un ton amène. Mais attendez, glissez votre main ici, voilà, je vous tiens. Allons-y, Aldébaran, notre Pope a un Saint à proclamer. »
Plusieurs heures plus tard…
« Ensuite, ils ont aidé Shion à marcher jusqu'à l'autre. Ils avaient autant de mal à tenir debout l'un que l'autre. Il s'est agenouillé devant Shion avec un air béat.
— "Avec un air béat"… évidemment, qui ne rêverait pas de recevoir la bénédiction du grand Shion ?
— Si tu le dis, poursuivit Armando. Si ça se trouve, c'était même pas un Chevalier qui est sorti vainqueur, aujourd'hui.
— Je te demande pardon ? Tu étais présent, je te rappelle. Et tu n'es même pas capable de te rappeler que…
— Je m'en moque à vrai dire. »
Kanon fronça les sourcils, contrarié d'avoir été interrompu par l'Italien. Sur le bureau du Pope qui les séparait étaient éparpillés des feuilles et des chemises de toutes les couleurs, noircies d'anglais et de japonais, et d'annotations en grec griffonnées par Kanon, de courbes irrégulières, de bâtons, de rapports comptables et financiers entre autres choses. Armando ne chercha pas à déchiffrer les différents langages, le contenu ne l'intéressait que très peu et il en savait par ailleurs assez pour ne pas vouloir poursuivre son examen.
« Après ça, il a sermonné le nouveau Saint. Je n'ai pas tout suivi, mais je pense que c'est à peu près ce qu'il a dû nous dire à tous quand on est devenus Chevaliers.
— On se demande encore comment, pour certains.
— Et on se demande aussi comment certains ne le sont pas devenus.
— Fais attention à ce que tu dis. » Gronda Kanon, menaçant.
Armando, pour toute réponse, haussa les épaules avant de tendre le bras, s'emparant du paquet de cigarettes du Pope duquel il préleva une cigarette qu'il alluma promptement, ignorant le regard réprobateur de son supérieur. Fourrer son brûle-gueule était désormais devenu un geste tellement courant qu'il le faisait sans difficulté apparente, mais il appréciait malgré tout la simplicité de n'avoir qu'à allumer un cylindre déjà prêt.
« J'ai l'impression de revenir vingt ans en arrière, grommela Kanon. Je n'ai jamais vu quelqu'un voler autant de cigarettes pour en donner si peu en échange.
— C'est que ça ne devait pas vous déranger plus que ça.
— J'aurais vraiment tout entendu, ce soir, soupira Kanon.
— Dans ce cas, il ne fallait pas me faire venir, surtout si tard. Surtout que Bud t'aurait raconté ça tôt ou tard. »
Kanon balaya cette remarque d'un geste de la main, qui finit sur la table pour s'emparer à son tour de son paquet de cigarettes. De nouvelles fumées s'élevèrent dans la pièce, à peine visibles dans la pénombre qui n'était troublée que d'une lampe à abat-jour bordeaux.
« Je voulais le savoir de suite.
— Et c'est moi que tu as décidé de faire venir.
— C'est toi qui as décidé de venir. Tu aurais pu m'envoyer paître, mais tu ne l'as pas fait. Tu es venu, et en plus de ça, tu sembles lucide.
— Ça t'étonne tant que ça ? rétorqua l'Italien en écrasant sa cigarette sur le cendrier qui avait été fraîchement vidé de ses mégots.
— A vrai dire, oui. »
Armando garda le silence, Kanon insista du regard. Le Grec était dans le vrai, il aurait pu refuser de venir, rester chez lui, seul, à tenter de trouver le sommeil. Mais il était venu, avait franchi, une à une, les marches interminables qui parsemaient les douze maisons, sans que cette montée ne provoquât chez lui la moindre douleur. Il s'était introduit dans le bureau du Pope et lui avait fait le récit des évènements de la journée sans rien omettre, ou presque.
Ce qu'il avait gardé pour lui, ce n'était pas la rencontre de leurs cosmos à tous, mais le sentiment qu'il en avait retiré, plein et entier. Cette sensation de bien-être qui l'avait ramené pour un temps à celui qu'il était bien des années auparavant.
Il n'avait jamais été un homme bon, il le savait, tout comme il savait que son destin était déjà scellé bien avant qu'il n'arrivât au Sanctuaire. Mais il avait éprouvé, en son temps, la camaraderie qui l'avait lié à ceux qui étaient ses semblables et dont il partageait le pouvoir.
Ce lien s'était peu à peu distendu comme ses mains se couvraient de sang, tachant son cœur, et que son passé comme ses actes le rattrapait peu à peu, à la faveur de la nuit. Ils n'avaient alors été que très peu à pouvoir se tenir près du Cancer. Mais Shura était mort et il avait lui-même mis fin à son amitié avec Aphrodite, entre autres horreurs. Ses actes, toujours, le rattrapaient.
Mais au contact du cosmos de ceux qui avaient été ses compagnons, il retrouvait un apaisement qui était sans commune mesure avec ce qu'il avait pu faire pour trouver la quiétude au cours des dernières années. Une sensation qui, il le savait, serait elle aussi de courte durée.
« Et personne n'a rien dit sur mon absence ? relança Kanon qui troubla les pensées du Cancer.
— Non, rien du tout. De toute façon, tout le monde sait plus ou moins que tu es occupé. Ça fait combien de temps que tu n'es pas sorti du palais ?
— Tu as décidé de remplacer Bud ce soir ? Je me demande finalement si je ne préfère pas quand tu es défoncé.
— Ça ne fait pas grande différence et si ça t'inquiète tant que ça, je le redeviendrai bien assez tôt. Mais tu as bien fait de ne pas venir, je crois. Si Shion avait fait sa crise pendant que tu étais là, ça n'aurait pas fini aussi bien que ça. »
Sur un coin de la table, les gobelets de café empilés les uns sur les autres en un fragile édifice menaçaient de s'écrouler à tout moment. Non loin d'eux, sous la lampe, dormait Deutéros, le rat sans âge de Kanon qui paraissait se réchauffer à la chaleur de l'ampoule. Le calme qui l'habitait représentait tout ce qui, à présent, avait déserté son maître, qui n'avait jamais cessé de se débattre tout au long de son règne. A l'opposé, le téléphone, muet, clignotait à intervalles réguliers. Il était près de minuit en Grèce, mais ailleurs, le soir ne s'était pas encore invité ou le matin commençait à peine à poindre. Vers quelle direction Kanon portait son regard en cet instant, c'était un pari qu'Armando aurait pris sans la moindre hésitation.
« On doit se rire de moi, en bas, fit Kanon d'une voix grave.
— Que veux-tu dire ?
— Le grand Kanon, dirigeant unique et suprême du Sanctuaire qui met en danger la santé financière du Sanctuaire et qui fuit devant un vieillard.
— C'est peut-être ce que certains disent de toi, en ce qui me concerne, je n'ai jamais rien entendu de tel.
— Evidemment, personne n'irait se confier à toi. Mais tu as bien ton avis sur la question, toi aussi, non ? Tu aurais sans doute agi différemment ?
— Oui, souffla Armando, j'aurais agi différemment depuis le début. Et en même temps. » Il se tut, réfléchissant. « Je n'aurais pas pu faire autre chose, je pense. Toi non plus, peut-être. Mais peut-être aussi que tu ne penses pas les mêmes choses que moi.
— Bud a raison, je pourrais mettre fin à cette mascarade si je le voulais. Est-ce que tu penses que j'ai peur, Armando ? »
Armando regarda Kanon en silence, soupesant le poids des mots contenus dans sa question. Il considéra la situation de Kanon à l'aune de la sienne, la terreur qu'il inspirait et qui venait plus tard le hanter, le sang qui l'éclaboussait de partout, les morts, d'enfants, de femmes et d'hommes, de vieillards, aussi, les cris sans fin et qui l'accompagnaient bien après que l'air ait cessé de passer à travers la gorge des victimes.
« Tu ne sais pas ce qu'est la peur. » Répondit Armando, avec plus de mépris dans la voix qu'il ne l'avait souhaité et qui, il le vit, fit vaciller le regard de Kanon qui se crispa.
Il avait pourtant raison, Kanon ne connaissait pas la peur. Mais Armando non plus ne connaissait pas la peur, sinon celle qui était la sienne et qui le poursuivait sans répit. Aujourd'hui, ce soir, il était en paix, sans aucune trace de souffrance qui puisse s'emparer de lui. Mais une fois qu'il aurait quitté Kanon, qu'il se retrouverait seul de nouveau, la peur et les fantômes s'empareraient de nouveau de lui. Sur le pas de la porte du Palais qui le mènerait dehors, au cours de la descente des marches ou, dans la maison du Cancer, quand les ombres de son temple l'auront happé pour ne le libérer qu'au matin, ensanglanté.
Alors il restait auprès de Kanon, sans faire mine de partir ou de demander son congé, observant la respiration paisible du rat de Kanon, bienheureux parmi les bienheureux, sachant que chaque minute qu'il passait en compagnie du Pope était une minute de souffrance qui lui était épargnée, jusqu'au moment fatidique où, las de la présence de son séide et ignorant du vrai calvaire qui était le sien, Kanon lui demanderait de partir, sans savoir que c'était vers un supplice pire que la mort qu'il l'envoyait.
Plus d'une heure s'était écoulée depuis le départ d'Armando qui, à son grand étonnement, était resté bien plus longtemps qu'il ne l'aurait cru, à tel point qu'il avait dû lui-même lui demander de partir constatant, à sa grande surprise, que le Cancer s'était exécuté de mauvaise grâce. Qu'avait-il donc bien pu se passer au colisée pour qu'Armando fût à ce point méconnaissable ?
A petites gorgées, il terminait son énième verre de scotch de la journée, breuvage qui, avec le café, lui avait tenu lieu de repas pendant une bonne partie de la soirée. De repas, de fait, il n'en n'avait pas eu depuis qu'il s'était levé ce matin, aux aurores, et il sentait son estomac contracté aussi bien par la faim que par l'alcool et par un sentiment déplaisant, qui n'en n'était pas moins devenu familier depuis plus longtemps qu'il ne l'aurait souhaité. Son corps allait-il tenir le rythme ? Que lui dirait Bud s'il le voyait en cet instant ?
Le son lointain d'un bateau qui accostait dans le port d'une ville proche de Rodorio le fit se retourner. Le phare, vert, s'était rallumé pour guider le navire qui, probablement, s'était attardé plus que de raison dans la mer Egée. De loin en loin, il apercevait les lueurs sporadiques des quelques voitures qui circulaient sur les routes noires qu'un pays à bout de souffle n'était plus en mesure d'éclairer.
Il se frotta les yeux, si forts qu'il put sentir la douleur le traverser de part en part. Il se coucherait encore fort tard, pour se lever presque aussi tôt, et recommencer à remplir les missions qui étaient les siennes. Son attention se reporta sur son bureau, sur les feuilles de rapport qu'il n'avait cessé d'imprimer, de consulter et de retourner en tous sens au point qu'il les connaissait par cœur, sur la lampe, qui eut sur lui un effet hypnotique qui lui fit se demander s'il n'était pas temps d'aller dormir, sur son ordinateur, dont le ventilateur soufflait faiblement et qui était pour lors fermé. Puis il vit le téléphone qui continuait de clignoter avec, en arrière-fond, le tic-tac régulier d'une horloge mécanique qui ne lui faisait que prendre plus conscience du temps qui jouait contre lui.
Il se demanda quelle heure il pouvait bien être là-bas, avant de réaliser que tout ce temps durant, il n'avait jamais arrêté de savoir. S'il prenait le combiné, pour composer un numéro qu'il connaissait par cœur, les chances de l'entendre décrocher n'étaient peut-être pas si minces que cela. Là, il serait peut-être confronté à de la colère, du mépris, de l'indifférence, tout autant de sentiments qui étaient les siens mais qu'il savait plus simple de projeter sur autrui. Armando s'était trompé, il savait ce qu'était la peur, il en expérimentait les affres en ce moment même, quand bien même il s'était promis de ne jamais défaillir dans la mission qu'il s'était imposée à lui-même.
« Et merde ! »
Bud avait raison, il n'était qu'un idiot. Sa main envoya valdinguer le téléphone et son socle au loin, provoquant un bruit qui réveilla brusquement Deutéros. Il se leva d'un seul tenant, le corps purgé de toute la fatigue qu'il avait pu accumuler ces derniers temps et quitta la pièce à pas rapides, en direction des ascenseurs qui le conduisirent au pied du mont Japet.
La chaleur de l'extérieur le fit suffoquer, faisant remonter l'alcool et la fatigue qui, quelques minutes auparavant, avaient paru déserter son corps. Une douleur qui ne suffit toutefois pas à faire disparaître sa résolution qui guida ses pas à travers les chemins de l'île qu'il connaissait comme personne. Il lui fallut néanmoins un certain temps pour parvenir à la destination qu'il recherchait et une fois arrivé, il leva la tête, contemplant la hauteur du pic perdu dans le ciel étoilé et dont il avait pris son appellation : le Mont Etoilé.
Les marches qui s'enroulaient autour de la montagne, taillées dans ses flancs, étaient interminables et lui donnaient le tournis au fur et à mesure de sa progression. Il lui fallait pourtant garder l'esprit clair et la jambe alerte pour ne pas trébucher et basculer dans le vide qui, en des temps passés, avait déjà pris la vie de Popes distraits.
Il arriva au sommet, essoufflé, couvert de sueur et le regard vacillant. Le pic avait été tronqué en des temps reculés, pour permettre l'érection d'un temple minuscule à l'architecture rudimentaire et dont les lignes qui le composaient n'avaient rien de la perfection des maisons du Zodiaque. Non loin du temple, perdu au milieu de roches coupantes, se trouvait un lac d'une taille tout aussi modeste.
Sa surface qui, parfois, se plissait sous l'effet du vent, était aujourd'hui lisse en l'absence de celui-ci, et reflétait une portion du ciel comme un miroir d'argent. Le Mont Etoilé avait toujours été le refuge des Popes, celui où ceux-là se rendaient pour décrypter dans les cieux étoilés le canevas complexe de leur destin.
Kanon lui s'y rendait parfois pour se retrouver loin du monde et se retrouver au plus près de ces souvenirs qui l'avaient vu, en compagnie de son frère, décompter les étoiles dans le ciel et en raconter les histoires, à défaut de penser que celles-ci avaient une réelle influence sur leurs destinées.
« Tu n'as rien à faire ici, Kanon. »
La voix était douce et ferme, pleine d'une tranquillité qui déstabilisa Kanon aussi sûrement que l'identité de celui qui venait de lui parler. Cela faisait des années, mais Kanon n'avait rien oublié du timbre de la voix de celui qui l'avait précédé à la charge de Pope.
Il vit Shion, assis, adossé contre un des murs du temple, vêtu de ses habits de Pope qu'il portait pour les occasions solennelles et que Kanon avait pour sa part remisés dans quelque pièce à l'abandon du Palais. Il n'avait pourtant rien du vieillard qu'il était devenu par sa faute et son visage lui apparaissait plus jeune que celui qu'il lui avait connu, comme si le temps avait fait marche arrière. Kanon serra la mâchoire devant cet homme qu'il avait écarté et qui semblait plus jeune que lui, c'était injuste que le cosmos de Shion soit encore à ce niveau.
« Que faites-vous ici ? s'entendit-il demander, avec plus de calme dans sa voix qu'il ne s'en saurait cru capable.
— C'est moi qui devrais te poser cette question, jeune homme, répartit celui qui n'était pour lors plus un vieillard. Mais la réponse devrait t'apparaître clairement. Les étoiles, Kanon, je suis venu pour voir les étoiles, entendre ce qu'elles ont à nous dire.
— Mû sait que vous êtes ici ?
— Qu'il aille au diable ! Regarde, Kanon, regarde. »
Sans comprendre pourquoi, Kanon obéit.
« Elles sont magnifiques, Kanon, tu ne trouves pas ? Tu le sais, j'ai visité de nombreux endroits de ce monde à la recherche de personnes comme toi ou d'autres mystères de ce monde, j'ai commis de nombreuses fautes et ai dû faire face à tant de désillusions, mais ce qu'il restait n'était que la beauté de ce ciel qui nous raconte l'histoire de ceux qui nous ont précédés. »
Kanon savait que Shion croyait en ce qu'il lui disait et se hérissait contre ces paroles. C'était aussi pour combattre pareilles convictions qu'il avait écarté Shion, Pandore, Thétis et Hilda pour s'emparer seul du pouvoir. Pour donner aux hommes l'opportunité de tracer seuls leurs destins en toute conscience plutôt que de s'en remettre aux cieux pour déterminer leurs actions. Il n'y avait jamais rien d'inéluctable dans ce qu'ils étaient supposés devenir, il en était la preuve vivante.
« Tu ne crois pas un mot de ce que je raconte, n'est-ce pas ? Ce n'est rien, Kanon, c'est aussi pour cela que tu es un élément précieux au sein du Sanctuaire. Aiolos et ces trois jeunes filles, ils croient tous aveuglément à ce qui leur a été enseigné. Mais toi, ton frère et quelques autres, vous êtes capables de remettre en cause ces enseignements. Dans les années à venir, vous leur serez à tous d'une aide précieuse. »
Les propos de Shion frappèrent Kanon plus durement qu'il ne l'aurait cru. Il savait ce qu'il avait été, dans sa jeunesse, grandissant dans l'ombre de Saga et d'Aiolos qui paraissaient toujours, aux yeux de tous tellement au-dessus de lui. Kanon, pourtant, ne le cédait en rien aux deux préférés de Shion. Un temps, il avait cru être aux yeux de Shion un candidat idéal au poste de Pope. Après tout, Aiolos et Saga étaient tous deux déjà promis à la charge de Chevaliers d'Or et Kanon en avait la puissance sans le titre qui allait de pair. Shion, pourtant, semblait ne l'avoir jamais envisagé comme un choix véritable, pas plus que Saga, finalement.
« Sais-tu combien de fois je me suis rendu ici, Kanon ? Parfois pour trouver la paix et le calme – la fonction de Pope est tellement écrasante – mais le plus souvent, c'était bien pour tenter de savoir de quoi serait fait notre avenir.
— Si vous aviez su, marmonna Kanon, si faiblement qu'il doutât que Shion l'entendit.
— Mais le plus triste, c'est que les étoiles ne m'ont jamais répondu. Lorsque je m'entraînais pour devenir Chevalier du Bélier, en des temps reculés, le ciel me paraissait plein de promesses. Mais il ne m'a jamais paru plus vide et muet que quand je suis devenu Pope. Quelle tristesse. Dis-moi, Kanon, veux-tu savoir quel est le secret des étoiles ? »
La question de Shion raviva en Kanon des souvenirs lointains qui, il le savait, ne l'avaient jamais réellement abandonné, aussi fort qu'il ait pu essayer pour s'en défaire. Elle, son image, vivait toujours en lui, aussi forte que celle de ce double qu'il avait chassé de sa vie.
« Oui, je veux savoir. » Dit Kanon qui se retrouva soudainement comme un jeune homme gauche devant un adulte qui lui était supérieur en tous points. Avant d'avoir soif de pouvoir, Kanon avait été avide de connaissances. Il s'était toujours convaincu que c'était là le seul moyen de se distinguer de tous ceux pour qui les charges convoitées leur étaient déjà presque acquises. Ses connaissances l'avaient nourri et avaient nourri son ambition, qui éprouva peu à peu de plus en plus de difficultés à ne se contenter que de vagues théories.
Pour la première fois depuis que Kanon l'avait rejoint, Shion tourna la tête vers lui et le regarda en face.
« Ah, je crois bien que j'ai oublié ce que je voulais te dire, Kanon. » Annonça Shion d'une voix distraite cependant que ses doigts jouaient avec les pierres de son rosaire. « Mais cela pourra bien attendre, n'est-ce pas ? »
