Disclaimer : L'univers et les personnages Saint Seiya sont copyright Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. L'univers et les personnages Saint Seiya : The Lost Canvas sont copyright Shiori Teshirogi/Akita Shoten, TMS Entertainment LtD and Weekly Shonen Champion. L'univers et les personnages Saint Seiya : Episode G sont copyright Megumu Okada/Akita Shoten and Champion Red.

Chapitre 12

Sanctuaire, Grèce – printemps 20**

Précautionneusement, Aiolia déposa le corps endormi de Lithos sur les draps aux tons clairs et sans plis du lit conjugal. S'emparant d'un plaid étendu sur le dossier d'une chaise, il en recouvrit son épouse, voyant sur son visage détendu comme une tentative d'ouvrir les yeux, pour l'observer à travers ses songes. Ses paupières restèrent toutefois closes, et ce furent quelques mèches acajou qui, en recouvrant son front, animèrent son visage l'espace d'un instant. Toujours penché sur elle, le Grec écarta ses cheveux avant de se lever cependant que sa main, comme toujours, s'attarda sur le ventre arrondi de la jeune femme. Dans ses veines, il sentit battre le pouls régulier d'un sang nouveau, qui était le sien et qu'il aimait déjà.

Il tourna les talons après de longues minutes, son regard emportant avec lui l'image paisible et alanguie du corps de Lithos. Il s'apprêtait à refermer la porte de la chambre lorsque Régulus surgit dans le couloir, trottant dans sa direction. Sans même un regard pour son maître, le chat se faufila entre ses jambes pour sauter sur le lit, se lovant aux côtés de Lithos.

L'atmosphère de l'extérieur, chaude et lourde, jura avec l'air de sa maison, rafraîchi par la climatisation. C'était pourtant d'un pas enjoué qu'il marcha jusqu'à son temple, se glissant entre les colonnes coupées en deux par la lumière du soleil et l'ombre du toit qu'elles soutenaient. A quelques mètres de lui, il pouvait distinguer la statue de marbre sculptée à l'effigie de son signe, et dont on pouvait retrouver les répliques dans chacune des onze autres maisons. Ce lion minéral et qui, dans la pénombre, donnait parfois l'impression d'être vivant, faisait remonter en lui les souvenirs de l'enfance qui l'avait vu se faufiler en bien des occasions dans une maison qui n'était pas encore la sienne pour contempler les formes parfaites de l'œuvre d'art, pour caresser du doigt les muscles saillants, la mâchoire grande ouverte et chaque poil, du corps et de la crinière, parfaitement ciselé et qui aurait pu, pour un peu, s'agiter sous une brise légère. Le regard de l'animal lui-même l'avait fasciné et hypnotisé et continuait d'exercer sur lui une influence qu'il était parfois incapable de faire taire.

Sa fille serait du signe du Lion, et se prendrait un jour à rêver comme lui, juchée sur l'encolure de la statue, comme lui plusieurs années auparavant. Ou peut-être elle ou Lithos ne voudraient rien de cela.

Un rayon de soleil lui fit plisser les yeux cependant qu'il approchait le pas du temple. Combattante ou non, Aiolia embrassait là un choix qui ne lui appartenait pas. Lui-même Chevalier, il avait pu mesurer avec une acuité douloureuse le non-sens de l'existence qui frappait souvent ceux de son genre, qu'il avait un temps pensé investis d'une mission qui dépassait de loin le cadre restreint du Sanctuaire dans lequel tous avaient évolués. Ce lieu pourtant était le sien, le seul qu'il avait jamais connu, lui qui était né non loin de cette île et qui y avait grandi, comme son frère. Cet endroit, qui avait vu partir ce frère et la femme qu'il avait jadis aimée, lui donnait de nouveau ce qu'il avait un jour cru perdu à jamais, le destin avait de ces ironies.

Dans la maison du Cancer qu'il avait fini par atteindre, il crut entendre, perdu dans les ombres labyrinthiques de ce temple, l'écho lointain d'une voix qui chuchotait le nom du locataire de ces lieux. Ce n'était pas la première fois que pareille impression s'imposait à lui, cela faisait même des années qu'il avait en lui cette sensation en traversant la maison de son voisin, mais son cosmos, toujours, échouait à trouver ce qui donnait corps à cette voix et sur quoi reposait une partie de l'atmosphère de la bâtisse. La maison suivante lui sembla tout aussi lugubre, la solitude qui y régnait, son silence, étaient aussi oppressants que le murmure qui, tantôt, s'était invité dans l'esprit d'Aiolia.

La chaleur remonta du sol en même temps que le soleil dans les cieux à la couleur unie. Il lui sembla être pris entre deux étaux desquels toute fuite était impossible mais qui ne l'empêchèrent toutefois pas de poursuivre son chemin. Jeune encore, les conditions qu'il avait connues lui avaient paru bien pires que celles qu'il ressentait actuellement. Pour les jeunes apprentis, pour qui l'entraînement était leur pain quotidien, il en allait peut-être autrement. Mais la plupart survivrait comme lui-même et ses condisciples avaient survécu.

La traversée des deux maisons suivantes le rendit nostalgique. Il y sentait la présence de Shion et Esmée, ceux qui avaient été, comme lui à présent, des membres actifs du Sanctuaire et qui avaient voué leur existence à cet endroit pour finalement si peu en retour. Sur le chemin des dernières marches, le cosmos de Kiki, que Mû instruisait, l'accompagnait et contrastait avec les auras, éteintes, de ceux qui l'avaient précédé et dont le jeune garçon portait les espoirs.

Aux arènes, qu'il finit par atteindre après avoir louvoyé entre certaines bâtisses, la chaleur était encore plus écrasante. Le sable poussiéreux, l'absence d'ombre, l'agitation permanente et la pression qui émanait des auras d'Aldébaran, assis sur les marches et de Galan, vociférant des instructions et des ordres aux plus lents, s'étaient réunis pour rendre l'air plus étouffant encore. Tous pourtant s'efforçaient de rester debout, pour combattre, pour ne pas décevoir leurs instructeurs ainsi qu'eux-mêmes, pour donner à leurs existences un sens qu'ils tentaient de trouver par l'expression de leurs cosmos.

Crispés, les traits d'Aldébaran se détendirent en voyant Aiolia venir à sa rencontre et s'asseoir à ses côtés. D'une glacière posée à côté de lui, le Taureau en sortit une bouteille d'eau froide qu'il tendit à son ami. Celui-ci s'en empara avec avidité, ignorant les regards envieux que lui lancèrent quelques apprentis qui l'observèrent du coin de l'œil. Il but de longues gorgées avant de vider le reste sur sa tête.

« Je sais que nous avons connu pire, mais quand même, je n'aimerais pas être à leur place.

— Comment se porte Lithos ? demanda Aldébaran après avoir acquiescé mollement.

— Elle trouve que je la couve trop et je trouve qu'elle s'agite trop. »

Aldébaran finit par tourner la tête vers lui et sourit tristement. Il savait comme lui la difficulté qui résidait dans l'obligation d'avoir sous sa charge une personne au fait de ses limites et pourtant désireuse d'agir comme si elle se trouvait en pleine possession de ses moyens. L'amour d'Aldébaran, celui de Mû, le sien avaient cela de commun – et, dans le même temps cette différence quant à leur finalité. D'ici quelques mois, Lithos donnerait à Aiolia cette nouvelle vie qui représentait déjà le cœur même de son monde. D'ici quelques mois, ses deux amis, eux, porteraient peut-être les habits du deuil tout en se réjouissant de sa paternité nouvelle.

« Comment s'en sort Galan ?

— Toujours aussi bien. J'ai protesté quand il s'est proposé pour me seconder, mais c'est une excellente recrue.

— Galan était un excellent combattant, dit Aiolia, amer, et il est tout aussi bon à la tête des gardes que pour entraîner la future génération. J'ai parfois honte, tu sais, comme Milo.

— Ne dis pas ça, Aiolia ! Toi et Milo avez mérité d'être Chevaliers d'Or. Personne n'en a jamais douté à part vous. Ce qui est arrivé à Galan et Orphée, personne n'aurait pu le savoir à l'avance. »

Aldébaran avait raison, Aiolia était une des deux seules personnes à avoir jamais douté qu'il méritait d'être Chevalier du Lion, l'autre étant Aiolos, qui lui avait craché cette « vérité » à la figure peu après son combat avec Kanon et juste avant qu'il ne quittât le Sanctuaire.

Absorbé par l'entraînement des aspirants, Galan n'avait pas remarqué l'arrivée du frère de celui qui avait été son ami le plus cher. Aiolia, lui, n'avait en ce moment d'yeux que pour lui. Sans la trahison de Kanon, sans l'opposition d'Aiolos, la vie de Galan aurait sûrement été différente. Son bras droit tout comme son œil seraient toujours intacts, ainsi que son cosmos, qui n'était plus que l'ombre de ce qui avait un jour été et qu'il devait parfois regretter sans jamais s'en être ouvert à qui que ce fût.

Mais si Galan était devenu Chevalier du Lion comme ses dons l'y avaient prédestiné, peut-être sa vie aurait était plus imparfaite encore que celle qu'il menait actuellement. Au sein d'une Chevalerie d'Or amputée de certains de ses éléments comme Galan l'avait été de son bras, ce dernier, peut-être, n'aurait pas pleinement apprécié la vie qui aurait été la sienne et pour laquelle il s'était battu malgré tout pendant la majeure partie de sa jeunesse. Confronté à une inactivité et une indolence qui tranchaient avec la puissance qui était celle d'un Chevalier d'Or, parqué dans une île désertée par ceux qui l'avaient érigée, confronté à la vacuité de son rôle et à la connaissance des textes anciens, de ces récits qui narraient l'époque où les dieux marchaient sur la Terre et incitaient leurs fidèles à se battre et mourir pour eux, ce que tous acceptaient avec un sourire.

Aujourd'hui, Galan, chef des gardes du Sanctuaire et second lorsqu'il s'agissait d'entraîner les nouvelles recrues occupait un rôle plus important et essentiel qu'Aiolia et que quasiment n'importe quel Chevalier d'Or du Sanctuaire, puisqu'aucun ne quittait l'île pour y accomplir ces missions qu'Armando était désormais le seul à exécuter. Et pourtant, Galan était-il réellement plus utile qu'Aiolia, puisque l'ancien aspirant à la charge du Lion aidait à former des jeunes gens qui, pour être dotés d'une puissance allant au-delà de l'imaginable, n'en seraient pas moins aussi inutiles que l'immense majorité de ceux qui peuplaient le Sanctuaire ?

Une main gigantesque s'abattit sur son épaule, écrasant la toile de ses pensées qui se répandirent désagréablement en lui. Dans le regard d'Aldébaran qu'il confronta en tournant la tête dans sa direction, il y vit un mélange de compassion et de tendresse mêlées de reproche.

« Aldébaran, je…

— Tu ne dois pas te torturer de la sorte, Aiolia. Regarde autour de toi, ce que nous faisons, ce n'est pas rien. Ils souffrent, oui, comme nous tous, mais ces entraînements, ces douleurs, feront d'eux des hommes et des femmes meilleurs, de futurs Chevaliers, Spectres ou que sais-je encore. Certains deviendront gardes ou passeurs, d'autres quitteront peut-être le Sanctuaire – qui peut le savoir, la décision leur appartient – pour prodiguer au monde le bienfait de leur force et du savoir que nous leur avons enseigné ici.

— Tu crois vraiment que ceux qui échoueront à devenir Saints et qui refuseront de devenir gardes supporteront ça ? Regarde Kanon, ce qu'il est devenu parce que le titre de Gémeaux comme celui de Pope lui ont été refusés. Ce qu'il a fait à Shion, à Pandore, à Hilda, à Thétis. A Saga, qui était son propre frère et au mien ! Aiolos a ses torts, tu le sais aussi bien que moi, mais sans Kanon, il n'aurait jamais agi de la sorte.

— Tu ne peux pas résumer les choses de la sorte, tempéra Aldébaran. Je sais que Kanon a mal agi, mais je vois aussi à quel point il souffre actuellement. Ce qu'il a fait, il l'a fait en étant conscient des souffrances qui seraient les siennes même s'il ne les voulait pas. Il savait aussi qu'il serait l'objet de la haine et du mépris de tout le monde. Et pourtant, ce qu'il a apporté au Sanctuaire, ses nouvelles lois, les travaux engagés, les sources de financement, la tentative de refaire connaître cet endroit au monde, personne n'avait essayé de faire ça depuis des siècles. La nièce d'Hilda, qui sera la prochaine Régente, héritera elle aussi de ces changements et saura, à ses côtés, diriger ce lieu avec plus de justesse. C'est aussi ça que nous essayons de transmettre à nos recrues. Certains s'écarteront du droit chemin, mais nous devons malgré tout leur faire confiance, à tous. »

Aiolia ne put que sourire devant la tirade de son aîné. La rage qui sourdait en lui, contre Kanon, contre Aiolos, contre ceux qui avaient choisi de quitter le Sanctuaire au lieu de se battre, contre lui-même, aussi, cette colère-là ne pourrait jamais s'éteindre tout à fait, mais il y avait dans les mots d'Aldébaran tant de grandeur et de foi désintéressée qu'il ne pouvait en toute conscience rejeter entièrement le fait que sa colère pouvait être injustifiée.

« Tu as peut-être raison, bafouilla Aiolia, pardonne-moi. C'est l'état de Lithos et la date de l'accouchement qui approche, je crois. Et le fait de savoir qu'Aiolos ne sera pas là. C'est stupide, je sais, après tout, je ne l'ai vu qu'une seule fois en près de vingt ans, je ne devrais pas m'attendre à le voir venir pour la naissance de mon enfant.

— C'est parce qu'Aiolos est ton frère que tu ne cesseras jamais d'espérer son retour. Et pour ce que ça vaut, je suis sûr que lui aussi pense à toi. Le lien qui unit des êtres du même sang, on ne peut pas l'abolir aussi facilement. »

Une vérité qui, l'espace d'un instant, le fit se sentir douloureusement proche de ceux qui, ici ou ailleurs, partageaient le même sort que lui et qui ne put que lui faire opiner du chef, songeur. Il était tout d'abord venu pour aider Galan dans sa tâche et relever Aldébaran de la sienne, mais il s'aperçut qu'il était également venu pour entendre du Taureau les mots de réconfort qu'il savait pouvoir recevoir de ce dernier en toutes circonstances.

« Ah, fit Aldébaran, Galan consent enfin à accorder une pause aux apprentis. »

A quelques mètres d'eux, Galan fit signe à toutes les recrues de se rassembler autour de lui, ce qu'ils firent avec diligence. Là, il leur accorda quelques minutes de pause, pour s'abreuver, soigner les blessures et les membres couverts de bleus ou s'allonger dans le sable, fermer les yeux, dormir et oublier, oublier la douleur, la chaleur et la fatigue.

Galan demeura quelques secondes supplémentaires au milieu des apprentis, l'une d'entre eux s'étant approchée de lui pour lui poser quelques questions auxquelles il parut répondre avec sérieux. Quand il se détourna d'elle, ce fut pour marcher d'un pas résolu vers les deux Chevaliers d'Or qui l'accueillirent avec une bouteille d'eau fraîche. Si Galan n'effectuait pas le moindre mouvement pendant qu'il entraînait les recrues, l'immobilité et l'attention de tous les instants prélevaient sur son corps un tribut conséquent.

« Lithos ? Fit Galan.

— Bien mais fatiguée, avec l'accouchement qui approche. Elle passe le plus clair de la journée à l'intérieur et le soir, elle est trop fatiguée pour profiter de l'air un peu plus frais.

— Ça ne doit pas lui plaire. »

Aiolia sourit de nouveau. Pour la jeune femme qui avait dans un premier été au service de la maison du Lion – et qui avait toujours accompli sa tâche avec entrain et énergie – se retrouver soudainement enfermée dans cette maison qui était désormais la sienne n'avait effectivement rien d'agréable. Sa vie avec Aiolia, sa grossesse, cela avait toujours été ce qu'elle avait caressé du doigt sans oser y croire jusqu'au départ de Marine. Elle n'en vivait pas moins sa situation actuelle comme un emprisonnement auquel elle était confinée et contre lequel elle ne pouvait lutter.

« Je comprends, reprit Galan. Mais après tout, c'est une jeune lionne qu'elle porte.

— Ceux-là sont les plus terribles, s'amusa Aldébaran. A présent, mes amis, si vous voulez bien m'excuser. » Aldébaran se leva, dépliant son corps interminable qui projeta sur les gradins une ombre compacte. « Esmée ne devrait sans doute plus tarder à se réveiller.

— Comment va-t-elle dernièrement ? » S'enquit Aiolia.

Aldébaran marqua un silence, lourd d'amertume.

« Elle dort plus que Lithos, mais tu te doutes bien que les raisons sont différentes. C'est aussi pour ça que j'ai eu autant besoin de toi dernièrement malgré l'état de Lithos, j'en suis désolé. Mais tout se passera bien malgré tout. Pour toi, pour Lithos, pour ton enfant à naître, pour Galan. Même pour elle et moi. »

Les deux Lions n'eurent que leurs silences à offrir à Aldébaran dont la force parvenait, encore aujourd'hui, à les surprendre, à les remplir de tristesse et d'admiration, tout autant qu'elle les accablait. Quels que soient les évènements, Aldébaran n'avait jamais failli, ses deux jambes restant solidement ancrées dans le sol quand soufflait la tempête.

« A plus tard, donc.

— Aldébaran, transmets-lui nos amitiés.

— Ce sera fait, Galan. » Répondit-il cependant qu'il s'éloignait déjà à grandes enjambées, n'hésitant pas, malgré tout, à donner des conseils à chaque apprenti qu'il croisa sur le chemin qui le conduisait hors des arènes.

Aiolia et Galan échangèrent un regard après que la silhouette d'Aldébaran ait disparu derrière quelque bâtisse située non loin des arènes, encore hébétés par les mots d'Aldébaran, ainsi que par l'optimisme et la quiétude qui émanaient de sa personne – tout ce après quoi chacun avait un jour essayé de courir sans parvenir à le saisir de leurs doigts, quand Aldébaran lui-même était pour ainsi dire venu au monde doté de telles convictions.

« Il est sans conteste le plus grand d'entre nous, dit Galan.

— Par la taille, assurément.

— Idiot ! s'écria Galan. Si chaque personne tentait de faire preuve d'un dixième de la grandeur d'Aldébaran, le monde ne s'en porterait que mieux. Toi, moi… non, nous tous… nous devrions tous prendre exemple sur lui. »

Le sable crissa lorsque les apprentis se remirent debout. Leurs corps blessés exprimaient la lassitude provoquée par l'entraînement, mais il y avait dans les yeux de certains une force plus grande que le jour et qui leur permettait de faire fi de la douleur. Une foi inébranlable qui les habitait et qui leur permettait, parfois, d'entrevoir le mince espoir de faire un jour partie de l'élite de ce Sanctuaire.

« Tu es resté debout pendant des heures, Galan. Laisse-moi prendre le relais. »

Le ton d'Aiolia ne souffrait d'aucune forme de contestation et Galan, de toute manière, n'était pas désireux de retourner de nouveau au milieu des apprentis, sous le soleil dur et cru qui avait déjà drainé assez de ses forces. Aiolia s'avança donc au milieu des apprentis cependant que derrière lui, Galan s'assit, se penchant dans sa direction, ses yeux, qu'il imaginait plissés, prêts à repérer chaque détail qui les aiderait à faire de ces jeunes gens les futurs Saints du Sanctuaire.


Il n'avait fallu qu'une fraction de seconde à Aldébaran pour rejoindre sa maison puis les appartements où il logeait. Il n'utilisait habituellement son cosmos que pour des passes d'armes contre les apprentis les plus aguerris ou contre certains de ses pairs pour maintenir son aura à un niveau respectable. Mais il s'était quelque peu attardé auprès de ses deux amis et savait le réveil de son épouse imminent, qui se voyait toujours plus rassurée lorsque c'était son visage qui se penchait sur elle au moment où elle ouvrait les yeux.

Durant sa course, il avait pu sentir, en passant par la première maison, l'aura des trois Béliers, rieuse et concentrée pour Kiki, anxieuse pour Mû, à peine perceptible pour Shion. Si l'on exceptait les Cinq Pics de Rozan, c'était au sein des deux premières maisons qu'étaient désormais reclus les derniers vestiges d'une époque que le Sanctuaire avait connue et qui était désormais révolue.

Aldébaran était un jeune homme timide et mal dégrossi à son arrivée au Sanctuaire, mais qui déjà, impressionnait par sa taille gigantesque. Esmée, un Chevalier de Bronze dont la force était reconnue de tous, elle qui avait préféré la Colombe à la Vierge par pure fantaisie autant que par sympathie envers celui qui avait profité de son renoncement.

La trentaine d'années qui les séparait, le caractère affirmé de la Colombe, le prestige dont elle jouissait et qui faisait d'elle l'objet de convoitise de nombreux Saints de sa génération, rien de cela n'avait empêché Esmée de jeter son dévolu sur Aldébaran qui, au début troublé et gêné, au comble de l'embarras, avait fini par céder de bonne grâce aux assauts de cette femme qui ne voulait que lui et qui avait su, avant tout le monde et mieux que personne, voir en cet adolescent gauche et dégingandé, les germes de l'homme qu'il était par la suite devenu.

Aldébaran avait été moqué par ceux de sa génération – encore peu au fait de ces choses de l'existence – autant qu'envié et admiré. Il n'avait jamais connu aucune femme en dehors d'Esmée, n'avait jamais songé à se séparer d'elle à cause de l'impossibilité de pouvoir un jour avoir une descendance. L'idée de la voir vieillir et s'affaiblir au fil des années, plus vite que lui, ne l'avait pas non plus fait reculer. Il savait qu'il leur était impossible de finir leurs jours ensemble et ne l'en avait que plus aimée pour cela.

A près de quatre-vingts ans, le corps d'Esmée, usé par les entraînements, les missions, le cosmos, s'épuisait de jour en jour, jusqu'au moment où, à l'instar de Shion, elle quitterait ce monde, laissant derrière elle le regret de vouer son époux à la solitude et celui de ne pas avoir pu revoir son ancienne disciple avant que n'arrivât la fin.

Aldébaran pénétra dans ses appartements. Dans le salon, sur le canapé, était assise Eduarda, l'une des servantes de sa maison, qui leva la tête à son approche.

« Elle ne s'est pas encore réveillée. » L'informa-t-elle en portugais.

Aldébaran sourit et hocha la tête, soulagé d'être arrivé en avance.

« Merci d'avoir veillé sur elle, Eduarda, répondit-il dans la même langue. Tu peux partir si tu le souhaites.

— Je préfèrerais rester ici.

— Tu en es sûre ? Tu en as déjà tellement fait. Pas seulement aujourd'hui, mais depuis toujours.

— Je sais, Carlos, mais j'aimerais rester ici, pour Esmée. S'il te plaît. »

Aldébaran leva les bras en signe de reddition. Il connaissait l'affection réciproque qu'Eduarda éprouvait envers Esmée et lui-même. Orpheline de ses deux parents, morts quelques années après leur installation en Grèce, elle avait été recueillie et élevée par le Santcuaire, loin de son Portugal natal. Son âge et sa langue maternelle l'avaient tout naturellement rapprochée d'Aldébaran, dont elle était plus l'amie que la servante. Elle aimait Aldébaran comme un frère et Esmée, comme une mère qu'elle était sur le point de perdre et auprès de laquelle elle désirait rester tout autant que le Taureau qui, impuissant, ne pouvait lutter contre ce sentiment qui le déchirait parfois aussi sûrement qu'elle-même.

Quatre à quatre, Aldébaran grimpa les marches qui séparaient le rez-de-chaussée du premier étage où se trouvait leur chambre. Dès qu'il pénétra dans la pièce, il entendit un sifflement, léger et régulier, indiquant que son épouse était toujours plongée dans le sommeil. Sans un bruit, il s'empara de la chaise qui se tenait à côté de la place qu'occupait Esmée. Cette même chaise à laquelle avait dû s'asseoir Eduarda quelques minutes auparavant et qu'il occupait lui aussi régulièrement, y passant l'essentiel de ses nuits qui se déroulaient entre sommeil agité et réveils soudains, empoissés d'inquiétude.

Le soir, parfois, c'était la lune qui venait s'inviter dans la pénombre de la chambre, donnant à la pièce une lueur sépulcrale qui enduisait de cire le visage d'Esmée, lui conférant déjà l'immobilisme de la mort. Cette vision hypnotisait Aldébaran, qui se voyait confronté au destin inexorable et au gouffre béant de sa tristesse qu'il lui faudrait pourtant combler du mieux qu'il pouvait.

En ce moment, c'était la lumière du soleil qui prenait place dans la chambre, par les fenêtres aux rideaux aujourd'hui tirés. Sa chaleur, parfois, revigorait le corps fatigué d'Esmée et donnait à sa face une allure de vivante, paisible, enfermée dans le sommeil, mais respirant avec une régularité de métronome. Dans ces moments-là, elle faisait plus jeune que son âge. Il se retrouvait alors pris d'un espoir de la voir se réveiller, alerte et en pleine possession de ses moyens, comme la femme vigoureuse qui, plusieurs années auparavant, lui avait fait mordre la poussière en de nombreuses reprises alors même qu'il était déjà Chevalier d'Or, auréolé de sa jeunesse.

« Si seulement. » Murmura Aldébaran d'une voix douce et pourtant écartelée par la tristesse.

Ses deux mains se joignirent et se serrèrent, blanchissant les jointures de ses doigts. Ce geste qu'il reproduisait sans en avoir conscience, c'était le même qu'il avait vu, souvent, dans sa terre natale où s'étaient déroulées les premières années de son existence, quand les hommes s'en remettaient à des forces qui n'étaient pas de ce monde. C'était aussi ce même geste qu'il imaginait avoir été répété à maintes reprises en cet endroit, pour prier un dieu de donner corps à ses vœux ou tout simplement pour invoquer la présence de ceux qui n'étaient plus.

En lui se jouait le combat intérieur entre cette force qui lui avait toujours permis de surmonter toutes les épreuves avec aplomb et assurance, celle sur laquelle il savait pouvoir se reposer dans les moments de doute et dans ceux, futurs, qui le verraient esseulé, et sa détresse devant le corps allongé d'Esmée qu'un simple souffle, seulement, maintenait sur le fil ténu de l'existence.

Il lui fallait pourtant être plus grand que le destin, conforme à cet homme qu'il était devenu grâce à l'aide de ses aînés et qu'il n'avait cessé d'être depuis lors. Qu'il cédât, qu'Esmée se réveillât à cet instant même où Aldébaran vacillerait, et ce serait un nouvel étage franchi dans l'horreur, qui troublerait encore plus les derniers jours de cette vieille femme qu'il continuait d'aimer.

Un râle s'éleva de la couche comme les mains d'Aldébaran se désunirent. Les paupières d'Esmée s'ouvrirent lentement, d'instinct, ses yeux cherchèrent le visage de son époux qu'ils trouvèrent presque immédiatement. Un immense soulagement se lisait dans les yeux ternes striés de gris.

« De l'eau. » Fit-elle d'une voix éteinte.

Aldébaran se retourna promptement. Sur un meuble non loin de sa chaise se trouvaient déjà un verre vide ainsi qu'une bouteille d'eau encore à moitié pleine. Il se rapprocha d'elle, le verre rempli, et le porta à ses lèvres tout en lui soulevant la tête. Encore au sortir du sommeil, Esmée était trop faible pour se saisir elle-même du récipient. D'ici plusieurs minutes, ses forces éparses lui reviendraient et elle serait de nouveau capable de s'abreuver seule. Le verre de nouveau vidé fut reposé sur la table de nuit. Son torse s'inclina sur elle tandis que son bras droit s'enroula derrière son dos, la relevant. Dans le même temps, sa main gauche rehaussa les coussins qui calèrent le dos d'Esmée.

« Le fauteuil, dit Aldébaran, veux-tu que je demande à Eduarda de le préparer ? Ou bien tu veux peut-être aller dehors ?

— Pas maintenant, plus tard. J'aimerais aussi aller à la maison du Bélier. Depuis combien de temps je n'ai pas vu Shion ?

— Bien, je préviendrai Mû dans ce cas, et nous irons quand tu te sentiras mieux.

— Faisons cela. Je pourrai ainsi voir qui de nous deux mourra en premier. »

Aldébaran sourit, triste et amusé. Esmée ne s'était jamais sentie plus proche de Shion que d'autres Saints de sa génération. Comme lui, elle s'était initialement entraînée pour recevoir un jour la bénédiction du Zodiaque et tous deux se vouaient un respect commun, Shion estimait la force et l'abnégation d'Esmée quand elle offrait à son Pope la déférence qui lui était due. Toutefois, la mort progressive de leurs contemporains, l'épuisement simultané, le fait qu'ils pouvaient, à tout moment, quitter ce monde, les avait rapprochés plus que les tragédies n'auraient pu les éloigner. Au crépuscule de leurs existences, c'était d'un souffle commun qu'ils respiraient, paisible, parfois troublé par la peur, mais identique et partagé.

« Et tes apprentis ? reprit-elle d'une voix cette fois un peu plus affirmée.

— Tous souffrent de la chaleur et des coups qu'ils s'échangent. Mais les épreuves sauront faire d'eux des hommes meilleurs, j'en suis convaincu. Galan et Aiolia partagent eux aussi mon point de vue. A nous trois, nous faisons du bon travail.

— Qu'ils arrêtent de se plaindre ! Le Sanctuaire leur a offert l'asile et la possibilité de mettre leurs forces au service d'une cause supérieure. »

Esmée, comme la plupart de ceux avec qui elle avait grandi, demeurait encore convaincue que le Sanctuaire et ses Saints, malgré la disparition de ceux qui avaient veillé sur eux et pour qui ils combattaient, avaient encore à chacun quelque chose à offrir. Une cause à défendre, une conviction, un sens à une existence qui pouvait parfois en être dénuée. Aldébaran, lui, avait vu les ravages causés par le désœuvrement de plusieurs générations de Saints et qui avait conduit jusqu'aux actes de Kanon. Il était pourtant convaincu que l'existence du Sanctuaire, sa mission, n'était pas vaine et qu'il lui restait encore quelque chose à donner. Cette vérité ne leur apparaîtrait peut-être pas de son vivant, mais il préférait de loin l'engagement jusqu'au-boutiste dans la mission qu'il s'était assignée que l'inaction qui se morfondait en elle-même.

« Cela prendra du temps, mais je sais que les valeurs que nous leur inculquons et qui nous ont été transmises par ceux qui nous ont précédés sauront trouver leur chemin dans leur esprit.

— Ces valeurs, ce sont aussi celles de ceux qui étaient déjà là avant nous. Ce que nous faisons n'est que la répétition de ce qui a été dit depuis des temps immémoriaux.

— Et regarde, vous avez su nous transmettre cet héritage avec succès et à présent, c'est à nous de le faire passer aux générations suivantes. Shion, Gabriele, Gyda, Frigg, Dohko, toi et tous les autres, vous avez fait de nous ce que nous sommes actuellement. »

Dans ces moments, le point de vue d'Esmée lui importait moins que de faire revivre pour un bref instant une époque où elle était encore jeune, belle et forte, en compagnie de tous ceux qui avaient un jour partagé sa jeunesse et ses idéaux. Alors Aldébaran se pliait à ses souhaits, pour lui être agréable et lui apporter un semblant de réconfort.

« A présent, emmène-moi auprès de Shion, je te prie. »

Aldébaran hésita un bref instant avant de s'exécuter. D'un geste délicat, il enleva les draps légers qui recouvraient Esmée, dévoilant un corps frêle et rachitique. Il la prit dans ses bras, la faisant paraître encore plus maigre. Elle se tint immobile tout ce temps durant, de la sortie de la chambre à la descente des escaliers, puis lorsqu'Aldébaran lui fit prendre place dans le fauteuil roulant qu'Eduarda avait déjà amené dans le salon, entre le canapé et la table de la salle à manger. Lorsqu'Esmée fut assise, les doigts d'Eduarda se perdirent dans la chevelure blanche de la vieille femme, ne s'y retirant qu'au bout de longues secondes qui coûtèrent à la Portugaise quelques larmes qu'elle s'efforça de masquer.

S'emparant des poignées du fauteuil, Aldébaran le poussa en direction de la porte d'entrée de ses appartements qu'il emprunta. Devant lui, il pouvait sentir Esmée somnoler légèrement, les yeux mi-clos, perdue dans un dédale de souvenirs qui l'assaillaient de plus en plus souvent et dont Aldébaran recevait parfois quelques bribes.

Quelques mètres plus loin se trouvait le couloir qui les conduisit aux ascenseurs construits dans le corps même du Mont Japet et dans l'un desquels ils s'engouffrèrent tous les deux, soufflés par l'air froid qui s'échappait des climatiseurs. Dans ceux-là, des rythmes improvisés par Duke Ellington les accompagnèrent durant le bref instant que dura la descente jusqu'à l'autre maison.

Aldébaran déploya son cosmos autour d'eux lorsqu'ils revinrent à l'air libre, pour prémunir Esmée de la chaleur encore persistante. Quelques années auparavant, elle ne craignait pas autant les assauts du printemps et de l'été, était en mesure de marcher seule et sans aide. Aujourd'hui, tenir debout sur ses deux jambes lui était pour ainsi dire impossible. Cela n'était pas le cas du jeune Kiki qui, ayant vraisemblablement été prévenu de leur arrivée, courait déjà vers eux, le souffle haletant et souriant pourtant de toutes ses dents.

« Vous êtes venus !

— Comme tu peux le voir, mon enfant.

— Maître Shion me l'avait dit que vous viendriez aujourd'hui, avant même que Maître Mû soit prévenu ! Et vous êtes venus !

— Ce que tu tiens pour incroyable, mon garçon, te semblera un jour ordinaire. Un jour, tu comprendras. »

Ce savoir, pour lors, restait encore bien loin de ce que Kiki était capable de faire ou même d'appréhender. Il se contenta simplement de sourire de nouveau d'un sourire qui étira ses taches de rousseur tout en frottant sa tignasse rousse désordonnée. Après quoi il repartit en courant dans le sens opposé, allant annoncer l'arrivée du couple à qui pouvait bien l'entendre, soit très peu de monde, en définitive. Aldébaran, lui, poussa de nouveau la chaise, tout en sachant que cette brève entrevue avait redonné quelques forces à Esmée.

Mû leur apparut après qu'ils aient contourné le temple qui accueillait les appartements du Bélier, immobile à côté de sa porte tout en les regardant arriver, lui aussi souriant du comportement de son disciple et de la venue de son ami. Sa tête se tourna en direction de l'entrée, comme si des bruits avaient pu attirer son attention. Quand Aldébaran et Esmée parvinrent à portée d'oreille, ce fut pour entendre le Bélier commencer à s'exprimer.

« Aldébaran est ici, Maître Shion. Ainsi qu'Esmée.

— Esmée est ici ? murmura le vieillard comme il apparaissait sur le pas de la porte et que ses iris s'éclairaient. C'est bien, très bien. »

Son visage était transformé par la présence de sa vieille amie.

« Venez, nous vous aiderons à vous installer, dit Mû en montrant la tonnelle qui se trouvait à plusieurs mètres, entre les appartements du Bélier et le bord de la montagne qui plongeait à pic vers sa base.

— Je préférerais aller à l'intérieur, Mû. Cette chaleur, elle me tue. Et je ne pense pas que Shion puisse la supporter plus que moi.

— Vous n'avez pas à vous inquiéter de quoi que ce soit, Maître Esmée, la rassura Mû. Mon mur de cristal vous protégera de la chaleur.

— Maître Mû ! Laissez-moi le faire ! Intervint Kiki qui venait soudainement de réapparaître après être parti on ne savait où.

— Kiki… hésita Mû.

— Mû, tu dois laisser ton disciple apprendre et expérimenter par lui-même. Sans ça, il ne progressera jamais. »

Le Bélier se rangea à l'avis d'Aldébaran après un bref silence, conscient qu'en matière d'apprentissage, il en savait plus long que quiconque au Sanctuaire. D'un signe, il intima à Kiki l'ordre de dresser la barrière tandis que les deux Chevaliers d'Or amenaient les vieillards jusqu'à la tonnelle où ils les y laissèrent avant de s'en éloigner. Shion et Esmée n'échangèrent pas le moindre regard ni la moindre parole, restant d'une immobilité de statue. Leurs yeux s'étaient arrimés à l'horizon et à la mer que le soleil frappait tout à fait, reflétant une partie de sa lumière aveuglante dont le mur invisible de Kiki les prémunissait.

Aldébaran et Mû, suivis de Kiki, se redirigèrent ainsi vers les appartements du Bélier, sous le porche qui projetait sur une ombre suffisamment grande pour les garder du soleil.

« Désires-tu un café ou un thé, Aldébaran ? Glacé.

— Va pour un thé glacé. Et si tu as une bière, aussi. »

Mû disparut sans un mot avant de revenir quelques minutes plus tard, les mains encombrées d'un plateau qu'il posa sur une table proche. Aldébaran remercia son ami tout en se saisissant de la bouteille de bière. A leur côté, Kiki sirotait son jus d'orange tout en s'efforçant de garder assez de concentration pour maintenir son mur de cristal, désireux de préserver Shion et faire la fierté de Mû.

« Pourquoi est-ce qu'ils ne parlent jamais ? questionna l'enfant.

— Ils n'en ont pas besoin, Kiki. Esmée a du mal à parler et l'ouïe de notre maître n'est plus ce qu'elle était. Leurs sens sont faibles, mais il leur reste toujours leurs cosmos, c'est ce qui leur permet de communiquer entre eux. Un jour, tu seras toi aussi capable de les voir entrer en contact. »

Kiki plissa les paupières, posa son verre sur la table. Se mettant debout, il avança de quelques pas pour s'appuyer sur la rambarde de bois qui se trouvait devant lui. Dans le même temps, Aldébaran sentit s'extraire de l'aura du garçon, un or faible et éphémère qui s'estompa au bout de quelques secondes.

« Qu'as-tu vu ? demanda Aldébaran.

— Leurs cosmos. Mais ils ont de nouveau disparu.

— Mû te l'a dit, un jour, tu seras en mesure de les voir naturellement et sans avoir à te forcer. Garde espoir et continue de t'entraîner auprès de ton maître, c'est le meilleur moyen de devenir comme lui. »

Aldébaran n'ajouta pas une ligne de plus, mais sentit, dans le cosmos de Kiki, comme une détermination nouvelle qui, il l'espérait, parviendrait à le mener au bout de ses espérances. L'espoir, c'était aussi ce qui animait Mû ainsi que lui-même. Depuis la mort de Shura, survenue quelques années avant la naissance de Kiki, aucun aspirant n'avait pu se révéler digne de s'entraîner pour devenir un jour Chevalier d'Or, condamnant leur caste à, peut-être un jour, disparaître sans espoir de retour. Mais Kiki, disciple de Mû, représentant de la nouvelle génération qui prenait soin des derniers vestiges de l'ancienne, pourrait bien, un jour, devenir le premier des nouveaux Chevaliers d'Or qui redonneraient au Sanctuaire l'éclat qui avait un jour été le sien, entraînant peut-être dans son sillage les plus hautes charges des autres panthéons du Sanctuaire.

« Ne te l'avais-je pas dit, Mû ?

Tu avais raison, oui. Un jour, il sera en mesure de m'égaler et de prendre ma place. Mais alors… »

Mû ne finit pas sa phrase, il n'en avait pas besoin. Un jour, songea Aldébaran, Kiki égalerait son maître et prendrait sa place. Mais chaque jour qui renforçait Kiki affaiblissait Shion, qui ne verrait jamais le jeune garçon endosser la charge qui avait été la sienne.

Devant eux, le murmure des deux cosmos s'était apaisé, réduit à un simple filet que lui-même peinait à distinguer. Peut-être s'étaient-ils endormis de concert, épuisés déjà par cette journée qui s'était révélée trop longue pour eux. Ou bien, désireux de ne garder leurs échanges que pour eux, avaient-ils plongé dans un niveau de conscience trop profond pour que quiconque ne puisse les déranger.

Aldébaran le savait, d'ici quelques temps, l'un des deux se retournerait vers eux, pour demander à regagner l'intérieur et un matelas moelleux dans lequel sombrer encore dans le sommeil, pour achever ce jour qui les rapprochait chaque fois un peu plus de leur fin. Alors, pour Mû et pour lui-même, recommencerait cette longue et lente attente qui les éprouvait depuis des années.