Chapitre 2
Miss Bowen fut un nouveau tournant dans la vie de Leela. Celle-ci venait juste d'être (encore) prise en flagrant délit de vandalisme et fut donc (encore) déplacée. Lorsqu'elle se rendit à sa nouvelle école et reçut l'ordre d'aller voir une psychologue scolaire de plus, elle n'en attendait pas grand-chose. Ce qu'elle découvrit fut une petite femme aux yeux bruns intenses, qui dieu sait pourquoi, donna réellement à Leela envie de parler. Même si miss Bowen ne disait pas grand-chose, ce qu'elle disait avait le don de faire réfléchir Leela.
Avant tout, miss Bowen croyait. Elle croyait en Leela, qu'elle était capable de faire quelque chose de sa vie. Elle croyait que Leela possédait un esprit vif, peu importait ce que disaient ses résultats aux tests. Et elle croyait assez en Leela pour que celle-ci commence également à croire en elle-même.
Et cela changea tout.
oOo
« Salut. » dis-je en posant mes livres et mes affaires sur la table et en m'asseyant à côté d'elle.
Elle marqua une sorte de temps d'arrêt en me voyant. « Qu'est-ce que tu fais là ? »
J'indiquai d'un rapide coup d'œil les livres en face de moi. « J'étudie.
- Mais c'est la bibliothèque de droit. » siffla-t-elle. Elle s'interrompit une seconde avant de poursuivre : « Tu n'étudies pas le droit, n'est-ce pas ?
- Tu ne crois pas que tu l'aurais remarqué ?
- Alors je répète, qu'est-ce que tu fais là ?
- Je ne t'ai pas vue ces derniers temps. »
Elle baissa les yeux, évitant mon regard. « J'ai été occupée.
- Ces joyeuses invitations à sortir avec tes amis me manquent presque. »
Elle se mordit la lèvre. « A moi aussi. »
Oh. « Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Elle haussa les épaules. « Il se trouve que les gens oublient continuellement de m'inviter.
- Dan ?
- Peut-être. Je n'en sais rien. Quelle importance ? » demanda-t-elle tout bas.
Bien sûr, Dan avait toujours davantage de temps, parce qu'Alicia était bien déterminée à finir première de sa promotion, et que pour cela, il fallait se donner du mal.
Alors, si on en venait là, s'il fallait choisir entre elle et Dan…
Je ne pouvais pas vraiment blâmer les autres.
Je les blâmais complètement.
« Will ? » demandai-je.
« Nouvelle petite amie. Je ne veux pas m'immiscer. » Elle avait l'air un peu coupable à cette seule pensée.
Le fait de mentionner que Will n'aurait sans doute rien contre si Alicia s'immisçait n'aiderait sans doute pas, aussi n'en dis-je rien.
« Eh bien tu m'as moi, les rares fois où nous sommes toutes les deux libres.
- Merci. » dit-elle en souriant.
Je réussis tant bien que mal à ne pas tressaillir lorqu'elle posa sa main sur la mienne.
Je réussis même à ne pas tressaillir en réalisant qu'en fait, j'aimais bien cela.
« Alors. » dit-elle en jetant un regard aux livres que j'avais empilés. « Qu'est-ce que tu étudies donc à la fin, puisque tu es restée si évasive sur la question ?
- Rien à voir avec ma dominante. » dis-je, légèrement amusée.
« Un indice ! Donc, ta dominante n'a rien à voir avec … » Elle plissa un peu le front. « La littérature ?
- Rien du tout. » dis-je en haussant les épaules. « A moins que je mente, bien sûr. »
Elle me regarda d'un air ironique. « Eh bien, dans ce cas, j'ai besoin d'un détective, n'est-ce pas ? Tu sais où je pourrais en trouver un ?
- Il paraît qu'il y en a un bon dans le coin.
- Si c'est le cas, j'ai une enquête pour lui.
- Compliquée ?
- Très dure.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Il faut que je sache ce que me cache une certaine Kalinda Sharma. »
Pendant un moment, j'eus le souffle coupé.
J'étais incapable de bouger.
Pétrifiée.
Et puis le moment passa, et j'arrivai de nouveau à respirer.
Ce n'était qu'une blague.
Elle n'avait rien voulu dire de spécial.
Ce qui me faisait peur – vraiment peur – c'était qu'une petite, infime partie de moi avait envie de répondre.
Mais ça ne se produirait jamais.
Et je pus même esquisser un sourire forcé. « Certaines choses sont tout simplement trop difficiles.
- Dommage. » dit-elle. « Maintenant, il faut que je m'y remette. »
Je ne répondis rien. Je me contentai de prendre mon stylo et de me mettre à feuilleter mes livres. Nous travaillâmes ensembles dans un silence amical.
oOo
Leela avait un plan. Elle se documenta sur les étapes nécessaires et s'y attela avec détermination.
Ses notes s'améliorèrent rapidement. Au lieu d'être dans la moyenne, tendance basse, elle commença à se rapprocher des meilleures notes. Elle se mit à pratiquer des activités extra-scolaires qui pouvaient améliorer ses chances d'obtenir une bourse pour l'université. Et elle cessa de chercher les ennuis, mettant à profit son nouveau départ pour faire bonne impression aux professeurs de sa nouvelle école.
oOo
J'avais à moitié préparé le souper pour nous deux quelques semaines plus tard lorsque je réalisai à quel point ceci était devenu normal.
Pas seulement de préparer le souper, mais de fréquenter quelqu'un d'autre. La même personne.
C'était agréable. Cela structurait la journée. Et signifiait que j'avais une heure de repas régulière, au lieu de manger sur le pouce quand il m'arrivait d'émerger du travail ou des études.
« Hé. » dit Alicia en s'avançant par derrière pour s'appuyer contre moi. « Ca sent bon, qu'est-ce qu'il y a dedans ? »
Je me tournai pour répondre, et réalisai que nos deux visages étaient bien trop proches l'un de l'autre, que je sentais son haleine sur le mien.
Et je pris conscience …
Que je voulais davantage. Que je l'aimais bien en tant qu'amie, mais que je l'aimais bien aussi autrement.
Que ce que j'avais réellement envie de faire en ce moment précis, était de me pencher en avant et de l'embrasser.
Et avant que mon instinct de protection ait une chance de faire effet et de m'en empêcher, c'est ce que je fis.
Il ne s'agissait pas d'un de mes baisers ordinaires.
Il n'était pas exigeant, autoritaire, sexuel.
Il n'était pas dur, ne promettant qu'une nuit de plaisir et rien de plus.
Il était doux.
C'était le genre de baiser qui pouvait promettre des choses, d'autres choses…
Il était …
Il était …
Et l'odeur âcre de la fumée manqua de me submerger à nouveau.
Lorsque mon esprit s'éclaircit, ce qui prit une seconde, rien qu'une seconde, je contemplais le visage interloqué, confus, choqué d'Alicia depuis l'autre bout de la cuisine. Je n'aurais su dire si elle, moi, ou toutes deux avions bougé.
Peu importait.
Il fallait que je sorte de là.
Tout de suite.
oOo
Salut frangine,
Tu sais que tu es toujours sur mon dos pour que j'aie de meilleures notes ? Eh bien, devine qui a eu un A à son dernier test de maths ?
Peut-être que tu pourrais venir pour Noël histoire de fêter ça ?
oOo
Cette fois, ce fut simple.
Cette fois, nous nous évitâmes.
Pas de SMS, pas de mails, pas d'appels pendant presque deux semaines.
Lorsqu'un appel arriva enfin, il était quasiment inoffensif, une invitation à rejoindre le groupe dans un bar.
Je m'y rendis, bien sûr.
La part masochiste en moi m'y poussait. Elle ne pouvait pas me permettre de rester à l'écart.
oOo
Il ne fut pas dur de repérer leur bande. Dan n'était pas là, bien sûr, mais la plupart des autres y étaient. Will et sa petite amie. Alicia. Et un homme que je ne reconnus pas, assis à côté d'elle, un bras passé autour d'elle.
Tandis que j'approchais, le regard d'Alicia posé sur moi me défia.
Je détournai les yeux la première.
Même pas mal.
« Salut. » dis-je à la cantonade tout en prenant une chaise à côté de Will. Sa petite amie me lança un regard noir, et j'affichai un léger sourire en retour.
« Voici Chris. » dit Alicia. Il me fit un signe de la main, et je lui adressai ce qui pouvait à la rigueur passer pour un sourire chaleureux.
La conversation reprit, tandis qu'à mon habitude je me détendais et observais. D'instinct Chris m'avait déplu dès mon arrivée, mais il me facilita considérablement les choses en ouvrant la bouche. Il parlait fort, avait tendance à faire savoir à tout le monde à la place d'Alicia ce qu'elle pensait (en particulier lorsqu'il avait tort) et il refermait une main possessive sur elle à chaque fois qu'un autre homme s'avisait seulement de la regarder.
Elle méritait tellement mieux que lui que c'en était douloureux.
Il devait avoir des qualités, mais franchement, je ne les voyais pas.
Aussi me contentai-je de rester silencieuse et d'ignorer la façon dont le regard d'Alicia dérivait obstinément dans ma direction.
Elle me rattrapa plus tard lorsque je me rendis aux toilettes.
« Ce n'est pas à cause de toi. » fut la première chose qu'elle dit.
Je haussai un sourcil dans sa direction.
« Je ne suis pas gay.
- Jamais cru que tu l'étais. »
Elle poursuivit comme si je n'avais rien dit. « Non pas que j'aie un problème avec les gens qui le sont. J'ai un frère gay. Mais je ne le suis pas.
- Ravie qu'on ait tiré ça au clair.
- Ce n'était qu'une erreur. »
Le coup porta. Il n'aurait pas dû. Il s'était bien agi d'une erreur après tout.
Mais il porta.
« Très bien. »
Elle s'interrompit un instant, me regarda. « Alors… On est toujours amies ? »
Je n'aurais pas dû avoir d'amis. S'il y avait une chose que cette pagaille aurait dû m'apprendre, c'était cela.
Je n'étais pas ce genre de personne.
Mais… « Bien sûr. » dis-je.
Elle sourit, l'air soulagé. « Bien. » dit-elle en sortant en hâte des toilettes.
C'était…
C'était une chose que j'étais obligée de prendre au pied de la lettre.
Je n'avais pas le choix.
Parce que si j'envisageais seulement une autre signification à ce qu'elle avait dit…
Non.
Et de plus, en dépit de ce qu'elle avait dit, elle n'allait sûrement jamais plus m'inviter de nouveau chez elle.
oOo
Tu sais quoi, Leela ?
Va te faire foutre.
Tu m'as toujours promis que tu ne m'abandonnerais pas, contrairement à tous les autres, mais tu es exactement pareille.
Dès que tu as eu une chance d'avoir quelque chose de mieux, tu t'es lancée à sa poursuite et tu m'as laissé derrière.
Et non, les mails ne suffisent pas.
Donc, je répète : va te faire foutre.
oOo
Pour une fois, j'avais vu juste. Alicia n'offrit pas de me rencontrer ailleurs que dans un endroit public, et je ne réclamai pas.
Cela faisait mal, mais c'était une douleur salutaire.
Cela me rappelait pourquoi j'étais ici et pourquoi je ne l'étais pas.
Cela me rappelait (à nouveau) pourquoi je n'avais aucun ami.
Cela me rappelait pourquoi je ne devais même pas rêver d'avoir davantage. (Même si les seuls rêves dont je me souvenais ces jours-ci étaient essentiellement remplis de flammes.)
Chris ne gagnait guère à être connu, mais il ne manifestait aucune intention de mettre les voiles. Au contraire, il avait l'air accroché à Alicia comme une sangsue, même si c'était peut-être seulement quand je les voyais.
Et au bout de quelques mois, Will perdit de nouveau sa petite amie.
Décidément, qu'est-ce qu'il était négligent.
Et donc, comme si le fait que Will était de nouveau disponible lui en donnait la permission, les yeux d'Alicia recommencèrent leur danse.
Seulement cette fois, ils visaient à la fois Will et moi.
Et à chaque fois que je me trouvais sur leur chemin, ils me brûlaient.
oOo
Au bout de quelques semaines ainsi, je mis le grappin sur Will un soir après notre départ du bar.
« Il faut que tu te décides pour Alicia. » l'informai-je.
Si elle était avec quelqu'un qu'elle voulait réellement, elle arrêterait de me regarder comme ça.
Il le fallait.
Il eut l'air vaincu. « Ca ne marche pas comme ça avec elle, je te l'ai déjà dit.
Il n'est pas fait pour elle.
Au moins nous sommes d'accord sur une chose. » dit-il avec un petit sourire, mais ses yeux ne riaient pas. Ils étaient pleins de … quoi ? De désir ? De nostalgie ? De quelque chose d'autre ?
Tout pour Alicia.
J'approchai mon visage de celui de Will et levai la tête pour le regarder.
« Quoi ? » demanda-t-il, mais je lisais dans ses pupilles dilatées qu'il savait.
« Tu es un beau mec, tu sais ? » soufflai-je.
C'était vrai, mais ce n'était pas pour cela que je le faisais.
« Comment en sommes-nous arrivés… Qu'est-ce qu'on est en train de fabriquer ? » Est-ce que ça va foutre en l'air mes chances avec Alicia, pouvais-je le voir se demander.
Alicia, Alicia, toujours Alicia.
« Ce que je suis en train de faire est très simple. » Je me mis sur la pointe des pieds, et très lentement, l'embrassai, lui donnant toutes les chances de m'interrompre.
Il ne le fit pas.
« Je ne fais pas dans les relations. » lui dis-je. « Je peux coucher avec toi, ou coucher avec quelqu'un d'autre. A toi de voir. »
Mais je le désirais, et je déposai un nouveau baiser sur ses lèvres, lent, profond et sexy.
J'avais envie de coucher avec la part en lui qui appartenait pour toujours à Alicia, la part que j'avais vue briller dans ses yeux, la part qui serait le plus près que je pourrais jamais approcher Alicia.
« Et demain ? » demanda-t-il un peu essoufflé.
« On verra demain. C'est juste une nuit. »
oOo
Rien de tel ne se produisit pour Vidhya. Elles étaient toujours meilleures amies, et le temps d'un glorieux été, devinrent quelque chose de plus, avant que Vidhya ne soit de nouveau déplacée. Mais Vidhya était en train d'acquérir d'autres talents, plus pratiques. Toujours vigilante à cause de la vie qu'elles menaient, elle apprit toute seule à avoir plus d'initiative, à découvrir des choses, à recouper des faits et à s'en servir.
Apparemment par pure coïncidence, Vidhya et Vijay furent placés dans la même ville que Leela au cours de cette période, et ne furent plus déplacés, même après que Vidhya fut de nouveau prise en train de faire des siennes.
oOo
Dans les quelques mois qui suivirent, il s'avéra qu'il y eut un certain nombre de « juste une nuit. »
oOo
« Oh ! »
La voix familière qui s'exclamait me fit interrompre mon baiser avec Will.
Cela avait été l'une de ces fameuses soirées, et j'avais eu besoin de quelque chose pour me distraire, pour me sortir de la tête les pensées indésirables. C'est pourquoi je m'étais jetée sur Will dès que nous nous étions retrouvés seuls, et l'avais traîné à l'écart.
Apparemment pas assez à l'écart, vu l'air choqué d'Alicia.
« Je… Je… Désolée. » bégaya-t-elle avant de disparaître.
Will me regarda. « Tu veux la rattraper ? »
Je lui rendis son regard. « Et toi ?
- Je ne pense pas que Chris apprécierait si je faisais ça. Quelle est ton excuse ? »
Je ne pensais pas qu'Alicia apprécierait que je l'approche seule à seule. Mais je ne pouvais pas dire cela. Je me contentai donc de hausser les épaules. « Nous ne sommes pas si proches. »
Je voyais Will débattre intérieurement si oui ou non il allait poser la question, mais finalement il se contenta de hocher la tête. « Ca va, alors ? Tu avais vraiment l'air de tenir à ce que personne d'autre ne soit au courant pour nous. »
Il n'y avait qu'une seule personne que je voulais éviter de mettre au courant, et … eh bien, on ne pouvait plus rien y faire désormais.
Et même elle n'aurait pas dû avoir d'importance.
Alors je souris, tendis la main, et caressai gentiment la joue de Will. « Je t'aime bien, Will. Mais il n'y a pas de « nous » dont mettre au courant qui que ce soit. »
Je ne voulais pas le faire marcher, lui faire espérer quoi que ce soit de ma part. Ce n'était qu'un interlude, jusqu'à …Jusqu'à ce qu'Alicia finisse par se réveiller et larguer Chris. Ensuite elle pourrait avoir Will, et …
Je pourrais me sentir de nouveau entière.
Une expression passa sur le visage de Will, mais elle avait disparu avant que je puisse la déchiffrer. Je pouvais sans doute deviner, de toute façon. « Alors, Alicia ? » demanda-t-il.
« Ce n'était que deux personnes en train de s'embrasser. Je suis sûre qu'elle se remettra de son embarras. » Je ne savais pas ce que nous aurions pu faire d'autre ni l'un ni l'autre de toute façon.
Will ne semblait pas satisfait, mais ne dit rien. Je supposai donc qu'il n'avait pas non plus de meilleure idée.
« Alors, on va quelque part où personne d'autre ne va nous tomber dessus ? » lui demandai-je.
Maintenant plus que jamais, j'avais besoin de cette distraction.
Il leva les mains. « Désolé. Je crois que la magie de la chose s'est envolée pour ce soir.
- Très bien. » Ce n'était pas comme si je n'avais pas d'autres options à ma disposition.
« Tu veux que je te raccompagne ? »
Je le gratifiai d'un mince sourire. « Je suis sûre que ça ira. »
oOo
« Tu ne crois pas que tu devrais aller voir qui tambourine à ta porte ? » chuchota Maria.
Je l'embrassai doucement. « Tu n'as pas idée à quel point c'est dur de te laisser en ce moment précis. », lui dis-je avant de me remettre debout et de me draper dans ma robe de chambre.
Maria était adorable. Elle rendait cela tellement plus facile de se sentir à nouveau Leela après avoir passé du temps à … ne pas l'être.
Et maintenant en particulier, j'en avais besoin.
Je pris une grande inspiration, expirai, et plaquai un sourire sur mon visage avant d'ouvrir la porte. « Oui ? » demandai-je.
C'était Alicia.
Une Alicia qui examinait mon air de sortir du lit de quelqu'un avec un début d'horreur et le rouge aux joues.
« Kalinda ? » chuchota-t-elle.
Je ne pouvais rien dire, pas bouger, même pas penser.
« Oh Seigneur », dit-elle en couinant presque, « Je ne peux pas croire que je t'ai fait ça deux fois en une seule soirée. »
Je savais que j'avais laissé échapper où je vivais, mais …
Elle, ici, maintenant, à l'improviste.
Je n'étais pas sûre de la marche à suivre, prise en pleine transition.
« Elle t'a appelée Kalinda ? » demanda Maria. Elle vint à la porte d'un pas traînant, ayant apparemment enfilé un long T-shirt, et regarda dehors avec curiosité tout en passant un bras autour de moi.
Leela avait toujours été bien plus tactile que Kalinda.
L'expression d'Alicia passa du choc à la colère.
Elle et Maria parlèrent toutes les deux en même temps.
« C'est une de tes affaires ? » demanda Maria.
« Je ne peux pas croire que tu fasses ça à Will. » cracha Alicia. Et puis : « Que voulez-vous dire, une de ses affaires ? »
Oh seigneur, j'avais à peine le temps de réfléchir.
Maria était gentille, mais elle avait très peu de retenue, et elle en savait entièrement trop depuis l'époque où je naviguais encore entre la franchise et, eh bien, être Kalinda.
« Elle se fait appeler Kalinda seulement quand elle est en train d'enquêter. » dit gaiement Maria. « Le reste du temps… »
Le visage d'Alicia devint pâle de colère. « Alors c'est ça ? Je suis une « affaire » ? Et tu penses que tu peux te contenter d'embobiner Will avant de rentrer retrouver… » Elle fit un geste furieux vers Maria, puis hocha la tête et repartit dans le couloir d'un pas déterminé.
Je lui courus après, sans me soucier du fait que ma robe de chambre bâillait. « Tu ne comprends pas… » dis-je en l'attrapant par l'épaule.
Elle se retourna à toute vitesse, rejetant ma main, et me lança un regard meurtrier. D'une voix bien trop égale, elle dit : « Et je m'en fiche. Tu es une menteuse et une infidèle, et je ne veux rien avoir à faire avec toi. Laisse-moi tranquille. » Puis elle me tourna le dos et sortit du bâtiment sans jeter un seul regard en arrière.
Maria me rejoignit et tenta de m'entourer de son bras. Je me dérobai et repartis vers ma chambre.
« Leela ? » demanda-t-elle. « Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Je m'arrêtai. J'aurais dû me confier, lui en parler, mais je ne pouvais pas.
Il s'agissait des affaires de Kalinda, pas de celles de Leela.
Et il s'agissait d'Alicia, qui régnait toujours sur mon cœur.
Je ne pouvais tout simplement pas.
Je regardai Maria derrière moi et lui adressai le plus beau sourire dont j'étais capable en cet instant. « Désolée. Je suis juste vraiment fatiguée tout d'un coup. »
Maria fronça les sourcils, l'air inquiet. « Tu es sûre ? Je ne t'ai jamais vue renfermée à ce point-là. »
Je fis non de la tête. « Rien qu'une bonne nuit de sommeil ne puisse guérir. »
Elle avait toujours l'air peu convaincu, mais n'insista pas davantage. C'était l'une des raisons pour lesquelles je l'aimais bien. « Bon, si tu es sûre. Je vais juste attraper mes affaires… »
Elle s'habilla rapidement dans ma chambre, puis m'étudia de près, me donnant manifestement la chance de m'épancher si je le voulais.
Je lui souris affectueusement. « J'ai bien aimé que tu passes me voir, désolée qu'on ait dû abréger. On se voit en cours demain ? »
Elle m'examina encore un instant, puis me rendit mon sourire. « Bien sûr. » dit-elle. « On se voit demain. » Et, après un baiser sur la joue et un geste pour me souhaiter bonne nuit, Maria prit congé.
Je parvins tout juste à refermer la porte derrière elle avant de m'effondrer en larmes.
Etre Leela avait au moins ça de bon.
