Chapitre quinzième

Tu as préparé cette séance pendant 15 jours. Celle de la semaine dernière a été annulée. Un gave accident de la circulation s'est produit le matin de bonne heure, et évidemment, carambolage, sang, morts, brûlures, enfants, blessés, os brisés. Tous les chirurgiens étaient réquisitionnés. Tous. Sans exception. Pas de passe droit. Tu as fait avec. Tu as passé ton tour. Quand vous avez pu vous libérer, il était trop tard. Tellement trop tard. Aujourd'hui, c'est le jour. Le jour J. Le bon.

- Tu es prête ?

- Je ne sais pas trop, je dois le reconnaître.

- Tu sais, tu ne dois pas te sentir obligée de ...

- Non, je dois le faire. Je dois te dire certaines choses. Alors on y va. Je suis prête.

Tu avances. La tête droite. Le buste en avant. Le regard fixe. La main fermement agrippée à celle de ta femme. Les couloirs ne t'ont jamais semblé aussi longs. Autant ce matin, tu les trouvais minuscules. Autant maintenant, tu les trouves immenses. Autant ce matin, tu étais sûres de toi. Autant maintenant, tu n'es plus sûre de rien. La vie peut bien être compliquée par moment.

- Bonjour mesdames. Prenez place je vous en prie.

- Encore une fois, toutes mes excuses pour la semaine dernière.

- Ne vous en faites pas Callie. J'ai eu vent que vous avez fait des prodiges ce jour là. Est-ce exact ?

- Oh euh ... en fait, ce n'est pas ...

- Calliope a été extraordinaire. Elle était partout à la fois. Et elle a sauvé la vie de plusieurs personnes. Sans compter ceux qui avaient besoin d'être rassurés. Callie est resté jusqu'au bout pour eux.

- Comment vous êtes-vous sentie ? C'est le premier cas de ce genre depuis votre retour.

- Ca fait du bien de ne pas être ... de l'autre côté. Un bien fou même.

- Parlez-nous justement maintenant Callie. Parlez à Arizona. Je ne vous interromprai pas. Prenez tout votre temps. Comment avez-vous ressenti ça ? Comment ça s'est passé ? Dites ce que vous avez sur le coeur. Elle vous écoute.

- Ca risque de prendre plusieurs séances ...

- J'ai bloqué cette salle pour plusieurs heures. Et s'il le faut, nous reprendrons rendez-vous.

Tu es à court de mot. Tout est en place. Tout est là. Pour toi. Rien que pour toi. Mais tu as du mal. Tu ne sais pas par où commencer. Par où commencer une histoire pareille ? D'abord ce n'est pas une histoire. Une histoire, c'est ce qu'on raconte à ses petits enfants devant le feu qui crépite dans la cheminée. Là c'est le récit d'une épreuve. Une épreuve que l'on craint de raconter. Une épreuve difficile à assumer.

- Amor, dis-moi.

Arizona vient de détruire tes dernières barrières. Tu n'as plus d'excuses pour reculer. Plus aucun argument. Plus aucune raison. Plus rien. Rien du tout. Tu fermes les yeux un instant. Tu prends la main d'Arizona dans la tiennes. Tu as besoin d'un peu de réconfort. De quelque chose de connu. Quelque chose qui ne pourra pas t'échapper. Un simple contact d'elle te redonne force et courage. Détermination et volonté. Envie et besoin. Elle te le donne. Tu t'adresses à elle. A elle seule. Le psy est là, mais tu n'y fais pas attention. Il n'est que témoin. Il reviendra sur certains points une prochaine fois. Là, tu es là pour elle. Et pour toi. Tu es là pour vous.

- Tu te rappelles, ce soir-là, je finissais le travail tard. Tu étais déjà rentré à la maison. Je venais de t'envoyer un message pour te dire que j'étais sur le chemin du retour, que je serai là d'ici 5 minutes.

- Je me rappellerai toujours de ce message. Il a hanté mes nuits pendant des mois. Je n'ai su que le lendemain que tu n'avais jamais atteint la voiture.

- Non. Je ne prends jamais la voiture. Mais là, j'en avais besoin ...

- Pourquoi en aviez-vous besoin Callie ?

- Je devais transporter certaines choses. Pour demander Arizona en mariage, le soir même. Tu n'arrêtais pas de ma poser des questions, de me demander pourquoi j'avais pris cette voiture aujourd'hui. Tu étais très curieuse ce jour là.

- Je le suis toujours malheureusement.

- La curiosité n'est pas toujours un défaut. Et j'aime ce côté de toi.

- Tu peux continuer ?

- Oui bien sûr. Je n'ai donc jamais atteint la voiture. Je crois bien qu'il a voulu m'assommer par derrière. J'ai reçu un coup sur l'arrière du crâne. Tout était devenu flou, ma vision s'est brouillée. Puis ensuite le noir total. Je me sentais soulevée, et déposée pas vraiment délicatement dans ce qui semblait être l'arrière d'une camionnette. Lorsque j'ai repris connaissance, bien des heures plus tard à ce que j'ai supposé, j'étais ligotée, et bâillonnée. On roulait. Il était seul. De temps en temps il s'arrêtait, et me donner à boire et de quoi manger un minimum si je promettais de ne pas hurler. On a roulé pendant des jours et des jours. Je n'avais aucune idée de l'endroit où il m'emmenait. J'étais terrorisée, ce n'est pas la peine de le nier.

- Tu ne pouvais rien faire ? Il n'y avait vraiment personne autour ?

- Je ne voyais rien, j'étais dans le noir complet dans cette camionnette, sans attache. Je ne pouvais rien faire si ce n'est attendre. Si j'avais pu, j'aurais tenté quelque chose, n'importe quoi. Mais j'étais impuissante. Puis, tu l'as vu ce type, il était bien plus fort que moi ! Je ne pouvais rien faire, je ...

- Je le sais. Ne t'inquiète pas, tout va bien maintenant. Tout va bien. Je suis prêt de toi. Il ne te refera plus aucun mal.

- Je le sais aussi. Un moment, la camionnette s'est arrêtée. Je pensais qu'il allait me donner à boire. Mais en fait rien de tout ça. Il m'a fait descendre. Je me suis rendu compte qu'on était le matin. Je sentais les rayons du soleil contre ma peau, sur mon visage, sur mon corps. J'étais ... bien. Je respirais de l'air pur. C'était la première fois que je voyais le soleil depuis des jours. Mais c'était aussi la dernière fois avant longtemps.

...