Chapitre seizième
Premier jour. Je découvre avec terreur ce que va être ma nouvelle demeure. Ma nouvelle chambre. Ma nouvelle vie. Une grange. Une misérable grange. Une misérable grange aménagée. Aménagée selon lui. Parce que ce soit disant aménagement se résuma à un petit lit, un chaise et quelques vêtements. En revanche, il y a beaucoup de pailles. Vraiment beaucoup de pailles. D'après ce que j'ai pu apercevoir, nous sommes en pleine campagne. Il n'y a rien autour, strictement rien. Je pourrais hurler autant que je le souhaite, personne n'entendra. Personne ne m'entendrait. Il n'y a que des champs à perte de vue, et des kilomètres de nature. Je suis dans une grange.
Les jours ont passé. Je ne sais pas ce que je fais ici. Je ne sais pas pourquoi il m'a choisi. Moi. Je ne sais pas pourquoi je suis celle qu'il a enlevé. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas ce que j'ai fait pour être ici. Je ne sais pas si me retrouver seule est normal. J e ne sais pas si je suis la première femme à qui il fait subir ça. Je ne sais pas si j'ai mérité ce qui m'arrive. Je ne sais rien. Je ne sais plus.
Je ne vois que très rarement mon agresseur. Il ne vient qu'une fois par jour m'apporter de quoi boire et manger. Autrement dit, pas grand chose. La faim commence à se faire ressentir. Je ne me suis jamais considérée comme étant une grande mangeuse. Mais là, je ne sais pas comment je vais pouvoir faire pour tenir. Comment je vais faire pour survivre avec le peu de nourriture qu'il me donne.
Je me bats avec acharnement. Je veux sortir d'ici. Je fais tout ce que je peux. Je suis dans cette grange. J'ai essayé de sortir d'ici. Plus d'une fois. Je ne sais pas comment faire. Je ne suis pas ligotée. Je ne le suis plus. Je peux me déplacer à mon aise dans cette grange. Tu parles d'un soulagement. Je frappe les murs. Je crie. Je hurle. J'essaie de m'enfuir. Mais il me rattrape avant même que j'ai pu franchir la porte. Il est bien trop fort pour moi.
- Qu'est-ce que vous me voulez ? Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi vous me faites ça ? Mais répondez-moi çà la fin !
Le silence. Il ne répond pas. Il me tourne le dos. Il s'en va. Il en reviendra plus avant demain. Voilà comment a commencé ce silence. Je parle toute seule. Je lui parle. Je parle à Dieu. Je me parle à moi. Je parle dans le vide. Je n'ai jamais au aucune réponse de sa part. Je n'ai encore pas entendu le son de sa voix. Il ne dit rien. Il ne fait rien. Je vais devenir folle. Quand je ne parle pas, seul le bruit de mes sanglots se font entendre.
Les semaines ont passé. Il commence les insultes. J'entends enfin le son de sa voix. Après tout ce temps. Il m'ignorait avant. Aujourd'hui, non. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Quelque chose d'important pour lui. Il n'est plus pareil. Je me demandais pourquoi il me gardait en vie. Je crois savoir maintenant. Il a besoin de dominer. Il veut être le maître. Il veut avoir le dessus sur quelqu'un. Et je suis ce quelqu'un. Je suis son objet. Je suis celle sur qui il déverse sa colère. Ne pas me parler dans un premier temps était pour lui une façon de me rendre à sa merci. J'étais seule. Impuissante. Terrorisée. Blessée intérieurement. Apeurée. Abandonnée. Lassée. Seule. Il est satisfait.
Bien vite, les insultes ne lui suffisent plus. Il a besoin de plus. Il me frappe. Il me frappe. De plus en plus. De plus en plus fort. Partout. Pas une seule parcelle de mon corps n'a été épargnée. J'ai mal. J'essaie de me défendre. De l'en empêcher. Mais il est plus fort que moi. Je ne peux rien faire. La faim a disparu. Mon estomac s'est habitué à recevoir peu de nourriture. C'est bien ça le problème : je m'habitue. Je ne sais pas quel jour on est. Depuis combien de temps je suis ici. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'en n'a pas fini avec moi. J'espère qu'il n'en n'aura jamais fini. Je sais d'avance ce qui arrivera ce jour là ... Je n'ai aucun doute là-dessus.
Il me frappe toujours évidemment. Avec ses poings. Ses pieds. La chaise. Des bâtons. Tout y passe. Maintenant, toutes les occasions sont bonnes pour s'en prendre à moi. Journée pourrie ? Ma faute. Mauvais réveil ? Ma faute. Le pain est trop cuit ? Ma faute. Le soleil brille et les oiseaux chantent ? Ma faute. Tout est de ma faute. Je suis au bord de la cassure. Mais je ne peux pas me laisser aller. Je dois survivre. Survivre et sortir d'ici. Je n'ai pas perdu espoir. Arizona est mon espoir. Elle est là. Elle a toujours été là.
Les mois ont passé. Mon premier viol. Je m'en souviendrai toute ma vie. Je ne peux pas oublier une épreuve pareille. Comment le pourrais-je ? J'ai essayé de résister. Montrer que je n'étais pas si facile. Mais un énième coup bien placé à eu raison de mes dernières défenses. Alors je me suis laissée faire. De toute façon, il aurait plus aimé que je m'agite dans tous les sens. Je préfère lui faire plaisir le moins possible.
Je suis seule. Je suis sale. J'ai peur. Je dors mal. J'ai peur. Il est déjà venu me battre en pleine nuit. Il peut très bien recommencer à n'importe quel moment. Arizona. Je pense à elle. Je pense à toi. Tu es la seule capable de me sauver la vie. J'imagine ce qu'aurait été notre vie sans ça. J'imagine ce qu'est ta vie aujourd'hui. Ce que tu es. Ce que tu fais. Ce que tu vis. J'ai des moments d'égarement parfois. Des moments où je craque. Des moments où je ne suis plus moi-même. Je m'en rends compte une fois que c'est passé. Mais sur le coup, j'appelle à l'aide. A la rescousse. Au secours. J'appelle n'importe qui. Je partirai avec le premier inconnu. La première personne me sortant de là.
- Arizona ! Viens me chercher s'il te plait. J'ai besoin de toi. J'ai vraiment besoin de toi. Où es-tu ? Pourquoi t'es pas avec moi ? Pourquoi je ne suis pas avec toi ? Je t'aime ! Je t'aime Arizona. Fais quelque chose ! Je t'en prie, fais quelque chose ...
Les années ont passé. Je le laisse faire. Je le laisse tout me faire. Il ne s'est pas encore lassé de moi. Je suis docile. Je n'ai jamais été aussi docile de toute ma vie. Il me dit de lever les jambes, je lève les jambes. Il m'ordonne de me mettre à plat ventre pour recevoir ses coups dans le dos ? Je me mets à plat ventre. Il m'oblige à lui faire certaines choses de natures sexuels, je les fais sans rechigner. Je ne suis qu'un pantin. Une marionnette. Un jouet.
Je ne suis rien. Il a presque réussit à me convaincre. Mais je sais que c'est faux. Je sais que quelque part, à Seattle, quelqu'un m'aime. Arizona m'aime. Je le sais, elle me l'a dit. J'en suis sûre. Je ne veux pas la décevoir. Je ne veux pas croire ce qu'il me dit. Je ne veux pas penser une seule seconde qu'il puisse avoir raison. Je suis peut-être sa victime, sa proie. Mais je ne suis pas naïve. Il ne cherche qu'à m'atteindre. A me rendre encore plus à lui. Et je joue la fille modèle. Je lui dis que je suis d'accord avec lui. Mais dès qu'il est parti, dès qu'il a le dos tourné, dès qu'il ne me voit pas, je repense à Arizona. Je n'ai rien oublié de ses propos, de ses gestes et de ses attentions. Arizona. Mon sauveur.
(Le dernier jour.) 2 ans, 5 mois, 27 jours plus tard. Il n'est pas venu aujourd'hui. Vraiment pas venu. Il n'a même pas pris la peine de venir me nourrir. Mais des oublis comme ça, c'est arrivé plus d'une fois. Je n'y prête pas attention, et j'espère au plus profond de moi qu'il n'oubliera pas deux fois. Qu'il n'oubliera pas deux jours consécutifs. Je me sens faible. Il rentre. Mon soulagement n'aura été que de courte durée. Il rentre d'un mauvais pas. Il est ivre. Je peux le sentir de l'autre bout de la grange. Il est tard. La nuit est tombée. Je le vois parce qu'il a laissé la porte ouverte. Il ne le fais jamais d'ordinaire. Il doit vraiment se sentir mal ce soir. J'ai l'habitude de le voir dans cet état. Il boit souvent. Il me frappe alors. Il s'en prend à quelqu'un d'autre. Il me prend pour quelqu'un d'autre. Une certaine Rosie.
Il me frappe de la paume de ses mains. Je sens les coups venir, mais je les esquive. Je sens une opportunité d'ouvrir devant moi. Il a laissé la porte ouverte. Je suis faible. Mais je cours. Il a réussi à me retenir par la jambe. Je lui mets un coup. Un tout petit coup avec le peu de force de ma jambe. Je me relève. Pas lui. Je cours. Je sors. Je pars. Je m'enfuis. Je m'échappe.
J'essaie de faire ce que je peux. D'aller le plus loin possible avant qu'il ne me rattrape. Je ne sais combien de temps j'ai couru. Je suis épuisée. Mais je continue. Je marche. Je ne peux pas m'arrêter maintenant. Je ne peux pas perdre. Pas si prêt du but. Je marche encore et encore. Je ne regarde pas derrière moi. Je sursaute au moindre bruit, mais je ne recule pas. Je marche droit devant moi. Une main en avant, vers la libération, l'autre sur la poitrine, essayant de contrôler ma respiration et mes battements de coeur. Je ne me suis pas sentie aussi vivante depuis tellement longtemps.
Je vois l'évolution du temps. La lune commence à se coucher, et les premiers rayons de soleil se lève. Le soleil. J'ai enfin trouvé une route sûre. Une route large. Une route qui devrait avoir de la circulation. Je marche au milieu de cette route. Je distingue une forme au loin. Une forme lointaine. Il y a du bruit. Beaucoup de bruit. Un tracteur je crois. Un homme en descend. J'ai peur. Peut-être est-ce lui. Non ce n'st pas lui. Alors je me laisse tomber dans ses bras. Secourue. Epuisée. Déchainée. Protégée. Et ...
-Libre
