2.

Même si elle connaissait la réponse, Caroline Gordon posa la question à un Francis confortablement installé dans sa salle de cinéma à visionner des petits bouts de films.

- Je peux savoir ce que tu fais ?

- Cela me semble évident : ce sont les auditions des postulants qui se sont déjà présentés pour le rôle-titre, sourit l'acteur.

Son agent s'assit dans un des fauteuils de la rangée.

- Dis donc, tu me surprendras toujours, remarqua-t-elle. Il y a un mois, tu ne voulais pas entendre parler de ce projet, tu le réfutais furieusement et cavalais de toutes tes jambes. Et là, tu as fini par miser quelques billets dessus !

- Je pense que le moment était venu pour moi de m'essayer au métier de producteur, gloussa le jeune homme.

- Mais pourquoi ce projet ? Pourquoi un tel revirement ? Je ne comprends vraiment pas !

- Je me suis dit qu'un peu de fantaisie ne serait pas mal venue. Cela fait un petit moment que l'on me traite aussi de glaçon insensible au sommet de sa tour d'ivoire. Ce n'est guère flatteur à la réflexion. Jouer un méchant ne m'enfermera pas dans des limites lisses et sans surprises. Quant à d'avoir la casquette d'un des producteurs, cela me permet de maîtriser toutes les étapes du développement du projet.

- Comme d'avoir un droit d'accord ou de veto sur ton partenaire qui sera la tête d'affiche, qu'il soit connu ou non ? Cela ne te ressemble pas de t'effacer ainsi ?

Francis rit de bon cœur.

- Tu t'en doutes, Caro, je cartonne à tous les niveaux de ce film, ma part sur les goodies sera plus que conséquente et je compte sur toi pour me négocier à prix des passages pour sa promotion. Au final, le premier rôle n'en retirera que son cachet !

Caroline sourit.

- Je sais, c'est moi qui t'ai marchandé tous ces avantages !

Elle s'assombrit cependant légèrement.

- Pourtant, sur ce coup, tu ne me dis pas tout. Je dirais même que tu me dissimules l'essentiel ! Qu'y a-t-il donc derrière ce projet qui te tienne tant à cœur et t'oblige à t'y impliquer corps et âme ?

- De ce film dépend mon futur à ce qu'il semble, lâcha à contrecœur l'acteur au teint pâle et aux boucles aussi noires que ses prunelles.

- Ne sois pas si superstitieux, mon talentueux ami ! tenta de le dérider son agent. Car, à moins que tu n'enchaînes bide sur bide ou ne commence à jouer comme un pied, ta cote de bankable n'est pas près de s'effondrer ! D'ailleurs, il faudra que nous reparlions sous peu de cette idée de te produire à Broadway. Un peu de théâtre ne peut qu'asseoir à jamais tes talents de comédien !

- Excuse-moi, Caro, mais je vise désormais bien plus haut ! Ma renommée est intergalactique et j'en ai fini de faire venir à moi les réalisateurs. Je veux aller tourner chez eux, avec les acteurs d'autres civilisations, en production locaplanétaire, afin de conquérir entièrement ces publics ! La Terre, cette galaxie et celles qui constituent cet Union Galactique balbutiant, est bien trop petite pour moi. Oui, Caroline, je veux conquérir ce dit Union, et rien de tel pour cela qu'un film de pirates !


Après une longue pause pour le déjeuner, l'acteur et son agent étaient revenus dans la salle de cinéma pour poursuivre le visionnage des essais.

- Je me trompe, ou tu n'y trouves absolument pas ton bonheur ?

- Je ne me suis pas, encore, mêlé d'aller rameuter mes copains ou autres stars de notre petit monde fermé ni d'aller débusquer dans la rue de parfaits inconnus pour les amener devant une caméra réciter quelques lignes de texte ! s'amusa-t-il franchement. Deux grands noms sur l'affiche assureraient un succès immédiat. Le mien, et un tout petit nom à côté, me laisserait toute la gloire ! Après tout, il est de notoriété publique que le vilain marque davantage les esprits et qu'à plus d'une reprise il éclipse le héros trop gentillet et parfait !

Caroline ne put s'empêcher de faire la moue.

- Le pirate de ce film n'a rien du héros lisse tout de blanc vêtu ! protesta-t-elle légèrement.

- Forcément, il est drapé de noir de de rouge ! s'esclaffa Francis.

Il eut une sorte de reniflement méprisant.

- Là, quand même, ils se moquent du monde : ils auditionnent même des hommes des cavernes !

Caroline dirigea son regard sur l'écran géant où se tenait effectivement un homme qui devait être jeune, quoiqu'on ne distingue pas grand-chose sous l'hirsute tignasse brune qui l'enveloppait jusqu'aux épaules.

De fait, elle laissa échapper un léger gloussement.

- Peut-être que si on l'arrangeait… ? hasarda-t-elle. Après tout, le pirate du rôle a une sacrée crinière !

- Mais bien sûr… siffla Francis. Essai suivant !

Il tourna légèrement la tête vers la cabine de l'opérateur manuel en coulisses.

- Et tu me jettes cette hérésie de la nature avec les ordures ! aboya-t-il.

- Comment s'appelait-il ? jeta pour sa part Caroline.

- Quoi, tu envisages maintenant un film préhistorique ? persifla Francis.

- Disons qu'à défaut de visage, un nom sur cet épouvantail ambulant m'amuserait !

- Son nom est Aidan Wallace, renseigna dans le micro l'opérateur ciné avant d'envoyer la séquence suivante.