Le pirate et les fangirls
Comme si de rien n'était, et même si cela avait été avec des pieds de plomb, le véritable capitaine de l'Arcadia était revenu aux studios où se tournait son passé pourtant encore à venir pour ceux de 2099.
Mais la surprise annoncée d'entrée l'avait mis de mauvaise humeur pour toute la longue journée !
- Des quoi ? !
- Des fangirls ! répéta patiemment son assistante. Je t'ai déjà dit que ton interprétation de ce personnage avait fait une quasi-unanimité auprès de tous les fans, qu'ils soient filles ou garçons ! Et en pré-promo, la prod' a décidé d'une rencontre avec ces femmes. Certaines ont fait un long voyage pour venir ici !
- Mais le tournage est confidentiel ! protesta en vain le pirate balafré déjà en costume. Qu'est-ce qui m'attend ? grinça-t-il.
- Toute une bande de françaises a débarqué, elles t'attendent. Et je ne te cache pas qu'elles sont déchaînées. Il y en a même une qui est venue avec des photos des saynètes qu'elle compte monter avec les poupées à ton effigie qui vient de sortir !
- Misère… Comment je vais bien pouvoir me concentrer sur les bouts de scène à tourner ?
- Des dizaines de filles folles de toi, il y a pire comme perspectives pour agrémenter le temps !
- « agrémenter » ? répéta Albator, lugubre.
- Et elles sont en liberté ? reprit-il alors qu'il approchait de la grande salle de bal de décor où ses fans féminines, pour l'immense majorité, l'attendaient !
- Bien sûr, sourit son assistante. Mais on a quand même tenté de les canaliser, sinon cela aurait été une déferlante.
- Oui, c'est bien ce qui m'inquiète, grogna Albator qui ne plaisantait nullement !
- Profites-en, Aidan, jeta Francis, cela pourrait ne jamais plus se reproduire !
- Crois-moi, c'est mon souhait le plus cher ! rétorqua sèchement le grand pirate balafré.
- Et je t'assure que tu changeras d'avis après ton premier bain de foule, assura le monstre sacré d'Hollywood avec un sourire qui atténuait un peu l'ironie de sa première phrase. Profites-en. Et ces femmes ne se sont pas trompées : tu incarnes parfaitement le pirate dont elles rêvent !
- J'essaye d'être le plus naturel possible, rétorqua Albator avec une raillerie pure pour sa part, mais que ne pouvait « savourer » son partenaire de tournage.
- Sois rassuré, insista son assistante. On a tout prévu pour ta sécurité. Et seules quelques-unes auront accès aux plateaux et aux séances photos ensuite.
- Et quand est-ce que je fais mon boulot ? ironisa encore Albator.
- Rien de tel qu'un tournage de nuit, une seule prise, de nuit, dans l'espace. En revanche, effectivement, tout le reste de la semaine est bloqué pour le tournage sur notre Arcadia.
- Voilà qui m'ira parfaitement !
- Rien que les techniciens, acteurs et figurants, évidemment que ça te conviendra, ombrageux garnement !
Prenant une bonne inspiration, et bien qu'il sache que le service d'ordre des studios s'était préparé, privé de ses armes fétiches, Albator ne se sentait nullement à son aise – presqu'au bord de la panique – à quelques secondes de l'ouverture des portes de la salle derrière lesquelles il percevait clairement les hurlements desdites fangirls !
Maquilleuse et costumière opérèrent leurs ultimes retouches avant qu'il ne soit lâché dans la cage aux lionnes qui hurlèrent, se précipitèrent droit sur lui, les flashes des appareils photos aveuglant son unique œil valide.
Il avait beau savoir qu'il était le héros de leur cœur, et encore plus qu'aucune aurait pu l'imaginer, il n'aurait pas été bien loin de glapir pour une téléportation d'extraction en urgence, soit de fuir piteusement, soit encore d'avoir face à lui les armadas réunies des flottes de défense des mondes libres et des Illumidas !
Mais sorti par des moyens bien plus simples de la foule des fangirls qui s'étaient encore plus extasiées à le découvrir en chair et en os, Albator avait fini par retrouver sa loge.
- Heureux d'être un sex symbol, capitaine ? rit franchement Kei.
- Je me demande vraiment d'où viennent les légendes urbaines et galactopolaines sur le bonheur d'être une méga star après tout le monde court après ! ? Un cuirassé et quarante membres d'équipe sont tout ce dont j'ai besoin !
- Asocial ! s'amusa encore la blonde jeune femme.
- Possible, admit le grand brun balafré. Ça ne me déplaît pas, ou plutôt ce quotidien me va parfaitement, rectifia-t-il.
- Elles ont, un peu, lacéré ton costume, remarqua Yattaran.
- Un bout de tissu en guise de trophée, elles sont vraiment…
- … raides dingues de toi ! Tu es leur idole ! compléta le binoclard au t-shirt rayé.
Kei éclata de rire, mais avec plus d'émotion que de moquerie, agitant les photos qu'elle tenait à la main.
- Cette jeune femme a beaucoup d'imagination, et d'indéniables talents de bricolage, tu as vu ce lit en forme de cœur, un miroir au-dessus, avec toi mis en scène avec d'autres figurines ? C'est un très bel hommage et superbement réalisé !
- Oui, elle y a mis tout son cœur. Mais je n'avais vraiment pas besoin d'une nuée de groupies dans mon sillage alors que nous nous apprêtons à mettre en place l'ultime et même unique phase du plan pour lequel nous avons effectué ce voyage ! reprit Albator en ôtant son costume effectivement bien mis à mal par son passage au plus près des mains de ses admiratrices.
Les joues de Kei devinrent écarlates devant son capitaine, presque nu, qui filait vers la salle de bain, la peau marquée de griffures plus ou moins profondes, voire même de suçons quand il n'avait pas pris garde à certains « assauts ».
Sur le seuil de la pièce d'eau, Albator se retourna, ce qui aurait pu la faire clignoter rouge sang si elle avait eu une ascendance Jurassienne !
- Nous passerons une journée de tournage sur leur Arcadia, en repérages. Le second jour, nous agirons, soyez prêts !
- A tes ordres !
La prunelle marron d'Albator étincela.
- Et pour notre jour d'action, apportez-moi mes vraies armes !
- Oui, capitaine.
