Stefan abandonna sa voiture sur les falaises qui abritaient la grotte où il avait retrouvé Caroline. Il n'avait pas eu le cœur à lâcher la jeune femme pour la déposer sur le siège passager du véhicule, même pour le court trajet qui les menait au manoir. C'est donc à pieds qu'il avait ramené son amie chez lui. Le visage toujours enfouit contre son épaule, elle n'avait pas relâché la pression avec laquelle elle s'accrochait à lui. Et, comme pour lui signifier qu'il ne la lâcherait pas tant qu'elle aurait besoin de lui, Stefan avait fait de même. Il l'avait serrée contre lui avec toute l'affection qu'éveillait en lui la détresse de son amie.

Mais, à présent qu'ils avaient atteint sa maison, il ne savait plus quoi faire pour atténuer la souffrance de sa compagne. Il n'osait imaginer ce que Sillas lui avait fait subir comme torture. Aussi, il la laissa d'elle-même reprendre pied dans le monde. Il se calla dans l'un des fauteuils qui avaient si souvent abriter leurs interminables discutions et, gardant précieusement la jeune femme contre lui, il attendit que Caroline revienne à la réalité.

Il fallut de longues heures à la jeune femme pour prendre conscience que Stefan l'avait ramenée chez lui et qu'elle était à présent à l'abri, entre les bras protecteurs de son ami.

- Salut ! Lui sourit Stefan lorsque, enfin, la jeune femme leva un regard sur le monde qui l'entourait.

Les yeux de Caroline s'embuèrent à nouveaux de larmes et elle replongea son visage contre l'épaule de son compagnon en reniflant. Stefan esquissa un sourire. Il pressa le corps de Caroline contre lui.

- Tu pus… Lui signala-t-elle soudain en relevant une grimace vers lui.

Le sourire du vampire s'accentua. Malgré ses grands yeux bleus encore baignés de larmes, sur les lèvres de Caroline s'esquissait un rictus courageux et non dénué d'humour. Il déposa un baiser sur son front.

- Non Caroline, c'est toi ! Lui sourit-il.

La grimace faussement écoeurée de Caroline s'accentua.

- Je… peux utiliser ta douche ? S'enquit-elle en s'efforçant de maîtriser les tremblements qui faisaient vaciller sa voix.

Pour peu, le courage de la jeune femme aurait arraché une larme à Stefan. Il sentit son cœur de gonfler d'une affection indéniable.

- Tout ce que tu veux… Souffla Stefan en resserrant son étreinte.

Pourtant, ni Caroline, ni son compagnon, n'esquissèrent le moindre mouvement qui aurait signifié que l'un ou l'autre était prêt à mettre leurs paroles en action.

Et puis, finalement, la jeune femme s'efforça de se redresser. Chaque muscle de son corps et chaque pore de son épiderme lui semblèrent douloureux. Mais la souffrance la plus intense venait de l'intérieur. Elle avait l'impression qu'une boule de plomb vrillait ses entrailles et, lorsqu'elle voulut se remettre sur pieds, ses genoux se dérobèrent sous elle et elle se serait effondrer à terre si Stefan ne s'était pas précipiter pour la soutenir. Pendant une fraction de seconde, son corps entier chercha à échapper aux mains du vampire tandis que lui revenait en mémoire toutes ces fois où des mains identiques l'avaient abusée et maltraités. Et puis, elle croisa le regard étonné de Stefan et l'inquiétude que trahissaient les traits de son beau visage. Il avait toujours été beau. Elle s'efforça d'apaiser sa peur. Lorsqu'il la souleva à nouveau de terre, elle se blottit contre lui avec reconnaissance.

Stefan la porta jusqu'à la vaste salle de bain du premier étage et, d'un pied, en poussa la porte. Une cabine de douche occupait le mur de gauche tandis qu'un miroir et des éléments de rangements parsemaient celui de droite. Face à eux, sous une fenêtre à la vitre fumée, trônait un large bain de marbre sur pieds. Stefan déposa précautionneusement son fardeau sur le tapis moelleux qui s'étendait devant celui-ci. Il tourna l'un des antiques robinets dorés et aussitôt une cascade d'eau brûlante se déversa dans la cuvette d'albâtre tandis qu'une brume chaude, opaque et apaisante envahissait peu à peu l'espace clos de la salle de bain. Caroline ne put empêcher son corps entier de se mettre à trembler comme une feuille secouée par le vent glacial de l'hiver et ses larmes réapparurent aux bords de ses yeux. Au fil des mois, elle avait presque oublié ce qu'étaient la gentillesse et la chaleur.

- Ca va aller ? S'inquiéta Stefan en s'agenouillant face à son amie.

Cette dernière hocha la tête.

Stefan s'apprêtait à abandonner son amie à sa toilette lorsque les doigts de cette dernière se refermèrent sur le bas de son pantalon.

- Ne… Ne me laisse pas seule ! Bafouilla-t-elle, les joues à nouveau noyées de larmes. Je… Je ne veux plus être toute seule.

- Je serais juste derrière la porte. Tenta de la rassurer le vampire.

Mais les doigts de Caroline ne lâchèrent pas le tissu de son vêtement.

- D'accord, d'accord ! Accorda-t-il finalement, le cœur brisé de voir sa vaillante amie dans un tel état.

Il s'agenouilla à nouveau à la hauteur de la jeune femme, dégageant de son front une mèche crépue et salle de cheveux qui barrait son beau visage. Il la sentit tressaillir sous son doigt. Un soupire lui échappa. « Qu'était-il donc arrivé à la jeune femme pendant son absence ?! » Se demanda-t-il pour la millième fois en constatant qu'elle s'agrippait toujours désespérément à son pantalon.

Remarquant l'inquiétude de son ami, Caroline se força à libérer le tissu de ses doigts crispés. Les mains qu'elle ramena à elle tremblaient tant que Stefan les saisit en chemin et les réchauffa des siennes.

Le bain était remplit et Stefan s'écarta de la jeune femme juste le temps d'arrêter le débit d'eau. Lorsqu'il lui refit face, elle tremblait de plus belle.

En soupirant une énième fois, Stefan dégrafa les 2 uniques boutons encore indemnes qui maintenaient la blouse de Caroline fermé. Une bouffée de colère souleva le jeune homme lorsqu'il constata que les bras et les épaules de son amie étaient toutes autant marquées de cicatrices que l'était le reste de sa personne. Mais sa colère fut soufflée comme une chandelle lorsque la blouse tomba des épaules de Caroline, découvrant une poitrine blanche… et nue. Il détourna les yeux et déposa une lourde serviette éponge sur les épaules et les bras de la jeune femme. Il la soutint le temps de la remettre sur ses pieds et qu'elle se stabilise. « Est-ce que les femmes d'aujourd'hui, est-ce que Caroline, étaient du genre à ne plus porter de lingerie de nos jours ?! » S'étonna-t-il en réfrénant la panique qui le saisissait à l'idée de l'autre possibilité.

D'une main tremblante, il descendit la fermeture éclair qui retenait la jupe de Caroline. Le tissu, lourd d'humidité et de saleté, tomba immédiatement sur le sol, découvrant un shorty usé. Stefan laissa échapper un soupire de soulagement. Avant de constater, terrifié, que l'intérieur des cuisses de son amie portaient un nombre de marque plus élevé encore que le reste de la peau pâle de la jeune femme.

Il leva un regard ahuri sur son amie. Cette dernière détourna les yeux.

- Mon Dieu ! Souffla-t-il.

- Ne me regarde pas comme ça ! Le supplia Caroline en resserrant la serviette autour d'elle.

Stefan leva une main vers sa compagne. Il aurait aimé la toucher, la serrer entre ses bras, la consoler… Mais à présent qu'il savait, il vacillait à l'idée que Caroline puisse se sentir blessé par sa proximité, par son touché. Et là, il prit conscience d'un fait encore plus abominable : C'est son visage, son corps, qu'avait utilisé Sillas pour abusé de la jeune femme !

Il chancela, le souffle court, comme poignardé.

Caroline leva un regard timide sur son compagnon. Le regard hagard, il avait soudain l'air plus perdu qu'elle ne l'était. Cette constatation lui arracha une ébauche de sourire. La compassion et la tendresse de Stefan la réchauffaient comme, quelques heures à peine, elle n'avait plus aucun espoir de l'être un jour. Elle posa son front sur l'épaule de son ami.

Ce dernier réprima un sursaut, puis doucement, comme si elle avait été faite d'une précieuse porcelaine, il l'entoura de ses bras.

- Je suis tellement désolé ! Souffla-t-il d'une voix aussi tremblante d'émotion que l'était celle de son amie.

Caroline inspira profondément. Puis se redressa. Et bien que ses yeux soient à nouveau noyés de larmes, un petit sourire éclairait son visage lorsqu'elle leva les yeux vers lui.

- Je survivrais ! Sourit-elle courageusement.

Devant la détermination dont faisait preuve la jeune femme, et à laquelle elle n'aurait jamais du avoir à faire appel, la colère de Stefan s'intensifia brusquement.

- J'aimerais que Sillas soit encore vivant ! S'écria-t-il. Je le massacrerais ! Encore et encore et encore !

Le sourire et les larmes de Caroline s'intensifièrent.

- Je sais. Souffla-t-elle alors que les larmes prenaient l'ascendant sur le rire. Juste

- Quoi ?

- Juste…. Sers-moi fort Stefan !

Son ami s'exécuta aussitôt. Il écrasa la jeune femme entre ses bras comme s'il avait put briser sa peine. Pendant une éternité, elle pleura à nouveau entre ses bras. Et pendant une éternité, il la pressa contre lui. Finalement, au bout d'un temps interminable, Stefan entendit Caroline renifler bruyamment et il la sentit redresser les épaules entre ses bras.

Elle s'écarta et leva vers lui un visage teinté de l'espièglerie qu'il lui connaissait auparavant.

- Au bain maintenant. Sourit-elle vaillemment. Parce que… !

Elle se pinça le nez pour traduire sa pensée.

Stefan lui rendit son sourire. Mais, alors qu'il lâchait la jeune femme, cette dernière tituba dangereusement et il la rattrapa de justesse avant qu'elle ne s'écroule sur le rebord de la baignoire.

Laissant échapper un énième soupire, Stefan la souleva vigoureusement dans ses bras et, délicatement, la plongea dans l'eau brûlante du bain. Caroline abandonna sur le tapis la serviette qui recouvrait son dos, ses bras et ses seins, et ramena ses genoux contre sa poitrine. De mains tremblantes, elle ôta son ultime dessous et l'abandonna avec la serviette. Stefan se détourna.

- Reste ! Le pria la jeune femme.

Stefan fit à nouveau face à Caroline. Recroquevillée dans l'eau trouble du bain, elle lui sembla plus fragile que jamais. « Et pourtant… Nota Stefan avec admiration. Et pourtant, un petit air mutin, nourrit de courage, éclairait son beau visage ! ». Un petit air qui le surprit autant que le fait de réaliser que, sans qu'il ne s'en rendre compte, cette même moue mutine lui avait terriblement manqué. Plus qu'il n'aurait jamais pu l'imaginer.

Un sourire attendri aux lèvres, il alla s'asseoir à côté de la baignoire, aux côtés de son amie.

Pendant un long moment, les 2 compagnons restèrent côtes à côtes, en silence. Chacun regardant droit devant soi, perdus dans leurs propres pensées.

- Tu sais, j'avais trouvé une parade ! Murmura soudain Caroline dans un sourire distrait.

- Une parade ? S'étonna doucement Stefan.

- Pas contre Sillas. C'était impossible. Il était trop fort. Mais… (Elle chercha ses mots pendant un instant) contre le désespoir !

- Vraiment ?

- Oui.

Le sourire de la jeune femme se teinta d'une certaine tendresse.

- Je m'imaginais que c'était toi.

Stefan se crispa brusquement, en même temps que son sourire le désertait.

- Quoi ?

« Elle imaginait qu'il était le monstre qui lui faisait subir toutes ces atrocités ?! »

Caroline, qui n'avait pas noté le changement d'attitude de son compagnon, poursuivit, perdue dans son monde, parlant presque pour elle-même.

- Il pensait qu'il me briserait comme ça. Poursuivit-elle. Mais… Il était toi. Il avait ton visage, ta voix… tes yeux

- Caroline ?! Tenta de l'interrompre Stefan aussi doucement qu'il le pouvait malgré l'écoeurement qui le soulevait.

- Une fois qu'il était… dedans, je m'imaginais que c'était toi. C'était plus facile pour ne pas craquer. J'imaginais que j'étais d'accord et que tu m'avais sauvé.

Stefan se détendit soudain avec un soupire de soulagement. Elle imaginait qu'elle était consentante. Cette idée le rassura… et le troubla.

Caroline se tourna soudain vers lui, un large sourire sur les lèvres.

- Exactement comme tu m'as sauvé ! Rit-elle.

Mais son rire brisa le cœur de Stefan. A nouveau, la bravoure de la jeune femme l'impressionna en même temps qu'il le terrassa. Jamais Caroline n'aurait du avoir à subit ça !

Mais, devant le visage vaillant de la jeune femme, il ne put que lui rendre son sourire.

- Si ça t'a aider… Souffla-t-il.

- Ca m'a sauvé ! Lui confirma-t-elle. Ca et la pensée que vous étiez en train de me chercher… Enfin… que toi, tu étais en train de me chercher.

Ses traits s'étaient brusquement assombrit à la pensée que, de tous ses amis, aucun ne s'était lancé à sa rechercher de tout l'été. « Exactement comme Stefan l'avait dit ! ». Et soudain, ce dernier regretta ses paroles. Caroline n'avait pas besoin de cette rancœur supplémentaire.

- Caroline… Tenta-t-il d'intervenir.

Mais la jeune femme tourna un nouveau sourire vers lui et les mots restèrent étranglés dans la gorge du vampire. « Ce n'était pas le moment pour la jeune femme de subir une argumentation… »

- Tu m'aides ? Fit-elle en lui tendant une éponge et en désignant son dos.

Pendant une seconde, Stefan resta interdit. Mais à nouveau, il songea que ce n'était pas le moment de discuter. Il ferait tout ce que Caroline exigerait de lui. Et si lui frotter le dos pouvait adoucir, ne serait-ce que d'un pourcent, sa peine, il ne se sentait pas le droit de protester. Il saisit l'éponge dans un sourire tendre.

Il enjamba la baignoire et s'assit sur la poupe du bain. Aussitôt, il se figea.

Le dos de Caroline, comme le reste de son corps, étaient couvert de blessures à peine refermées. « Son système a besoin de sang afin de cicatriser ». Comprit-il, inquiet de savoir si Sillas – en plus de tout le reste - l'avait également laissé mourir de faim ces derniers mois. Il ne réprima son trouble et sa colère que lorsque la jeune femme tourna vers lui un profil étonné.

- Est-ce que ça va ? S'inquiéta-t-elle.

Le cœur de Stefan se serra. Caroline s'inquiétait… « Pour lui ! »

Il plongea promptement l'éponge dans l'eau, l'aspergea de gel moussant et, d'une main douce, recouvrit la peau abîmée des épaules de son amie d'une eau chaude et savonneuse.

Cette dernière laissa échapper un soupire soulagé et se détendit lentement sous les tracés de l'éponge et la chaleur qu'elle répandait dans son corps. L'admiration que la jeune femme inspirait à Stefan augmenta encore d'un cran à cette constatation, et il se surprit à sourire.

Une tendre berceuse, qui lui vint aux lèvres alors même qu'il ne l'avait pas entendu depuis l'enfance, franchit les lèvres de Stefan et les enveloppa tous 2 d'une douceur bienveillante. La nuit tombait par delà la petite fenêtre qui les surplombait et, pour la première fois depuis des mois, ni l'un, ni l'autre des 2 amis ne songeait à l'horreur ou à la solitude de ces dernières semaines. Ils se contentaient de partager et d'apprécier cet instant de calme et de douceur…