~ Entre deux mondes ~

Partie 6

Briser la glace


Musique: Christina Perri, "Jar of hearts" / Fifth Harmony, "A thousand years".


Encore ce brouillard.

Toujours ce brouillard.

Cette absence de tout où elle n'avait qu'à penser à se reposer, se laisser aller, fermer les yeux et ne plus réfléchir.

_ Nanao-chan.

La jeune femme fronça les sourcils. Il lui semblait avoir déjà vécu ça. Elle reconnaissait cette voix. Mais qui était-ce déjà ?

_ Ouvre les yeux... S'il te plait. Ouvre les yeux.

Cette voix... Cette supplique... Elle sentit les battements de son cœur s'accélérer avant de comprendre vraiment qui s'adressait à elle.

Oh non...

Pas encore ça.

Elle ne voulait avoir, encore une fois face à elle, une personne qui n'était pas celle qu'elle était vraiment. Elle ne voulait pas encore devoir se battre pour se dire que son vrai capitaine était vraiment mort, et pas en train de la supplier d'ouvrir les yeux.

Elle ne voulait pas...

Elle ne se rendit pas compte que le gouffre noir l'avait à nouveau absorbé.

~...~

_ Ça m'énerve ! Pourquoi elle ne se réveille pas, hein Isane !

Ise Nanao voulu ouvrir ses paupières mais n'y parvint pas. Combien de temps encore resterait-elle ainsi ?

_ Calmez-vous Matsumoto-san, vous énerver ne servira à rien...

_ Bien sûr que si, il faut bien qu'elle entende que je suis de mauvaise humeur ! T'entends Ise ?! Je te jure que quand tu te réveilleras, je m'occuperais personnellement de toi !

Encore une fois, la vice-capitaine de la huitième division se retrouvait frustrée, ne pouvant pas remettre en place son amie et camarade qui se permettait décidément de dire bien trop de choses pendant son sommeil.

_ Lieutenante Matsumoto, pourriez-vous éviter de faire peur à mes patients ?

_ Ou... Oui Unohana Taïcho

_ Bien. Je souhaiterais l'examiner, pourriez-vous...

Quoi ? Quoi ? Pourquoi n'entendait-elle plus rien tout d'un coup ?! La lieutenante se concentra, essayant de rejoindre la conversation. Mais non.

Cotonneuse... Elle était cotonneuse. Alors qu'elle entendait tout si bien une seconde avant, elle perdit peu à peu le fil de la conversation. Se battant pour remonter, se réveiller.

Se battant encore.

Echouant.

~...~

_ Il ne faut pas pleurer, elle se réveillera, n'ait aucun doute là-dessus.

Hein ? Qui pleurait ? La lieutenante fronça les sourcils, encore une fois consciente qu'elle semblait être la seule à se rendre compte qu'elle était capable de les bouger ou encore d'être réveillée sans l'être réellement.

_ Alors pourquoi elle est pas déjà réveillée ? C'est pas juste !

_ Ce n'est qu'une affaire de temps...

De temps ? Mais quoi comme temps ? La lieutenante se demanda soudainement depuis quand elle était ainsi, dans cet état, sans pouvoir rien contrôler...

_ Nanao, j'accepterais toutes tes punitions c'est promis ! Et je les ferais toutes ! Et je me plaindrais plus à Ken-chan ! Et j'essaierais plus de t'intimider ! Et je te demanderais plus de bonb... !

Ise aurait aimé sourire. Au moins le monde dans lequel elle se réveillait ne semblait pas un endroit morne.

Mais non. Elle sombra à nouveau.

~...~

Conscience.

Inconscience.

Conscience.

Inconscience.

Ou comment être consciente de ne pas l'être, tout faire pour ne plus l'être et ne pas y parvenir.

Combien de fois s'était-elle encore réveillée ainsi, entendant parfois des gens lui parler, mettant parfois un visage dessus, mais ne pouvant pas répondre, sombrant même au milieu des phrases, lorsque son corps décidait à nouveau de la lâcher, de la faire plonger dans cet océan noir qui avait maintenant remplacé le brouillard si paisible dans lequel elle se trouvait ?

Inconscience.

~...~

_ ... Kaede s'en veut énormément...

Taïcho.

La lieutenante eut du mal à comprendre la phrase qui venait d'être murmurée alors qu'elle s'éveillait à nouveau. Kaede... Kaede... Alors elle n'avait pas quitté la division ?

Sa poitrine s'étreignit soudainement. La vice-capitaine ne savait pas vraiment pourquoi, mais il lui semblait qu'elle avait fait quelque chose de mal à cette femme dont elle ne se rappelait même pas le visage.

_ Réveille-toi. Pour elle à qui tu as dit que tu me rejoignais...

Si seulement... Elle ne se souvenait pas d'une quelconque conversation, mais elle aurait tellement aimé... Plutôt que d'errer comme elle le faisait. Mais son corps lui refusait toujours le moindre mouvement, le moindre signe qui aurait pu faire comprendre son réveil.

_ ... Pour moi...

Ise Nanao ne comprenait pas comment deux simples mots pouvaient lui faire l'effet d'un baume adoucissant. D'autant plus que tout ça était... Faux... Elle s'en rappelait maintenant...

Le cœur soudainement lourd, elle ne fit rien pour s'empêcher de sombrer lorsqu'elle sentit qu'elle repartait, loin, très loin.

_ Je t'attends toujours, Ise...

Ces mots-là, elle ne les entendit pas.

~...~

La lumière, trop forte, la fit grimacer. Détournant brusquement la tête, elle fit s'échapper un léger gémissement de ses lèvres asséchées. Engourdie, il lui fallut un certain temps pour comprendre ce qui lui arrivait.

Et puis elle comprit.

Elle s'était réveillée.

Elle essaya d'abord d'entre-ouvrir les yeux. Encore une fois, la lumière, encore plus intense, la fit gémir plus bruyamment encore. Elle était seule dans la pièce. Au moins cela lui permettait-il de se réveiller tranquillement.

S'adaptant peu à peu à la lumière, elle se rendit compte qu'elle était dans une des pièces les plus spacieuses de l'hôpital de la quatrième pour avoir déjà eu l'occasion d'y passer plusieurs fois. Elle espéra simplement que cela ne serait pas à elle de payer les frais d'hôpital car elle doutait en avoir les moyens sans finir à la rue. Et puis elle se rendit compte des pensées qu'elle venait d'avoir et un fin sourire faillit apparaître sur son visage d'endormie. Au moins n'avait-elle pas perdu le sens de la valeur.

Au moins ça... Car qu'allait-il se passer maintenant ? Dans ce monde, elle semblait appréciée. Sans se souvenir vraiment de ce qu'il s'était dit pendant son sommeil, elle savait qu'elle avait entendu des gens lui parler, s'inquiéter.

Elle avait entendu sa voix.

Mais elle savait aussi que rien n'était vrai. Encore. Alors comment pouvait-elle rester ainsi, totalement à la merci de n'importe quel ennemi alors que rien n'était terminé ?

Alors qu'elle ne savait même pas si un jour cela pourrait se terminer ?

Une impression d'étouffement l'assaillit d'un seul coup. Elle se sentait soudainement à l'étroit dans ce lit. Dans cette pièce. L'air lui manquait. Comme si elle ne respirait pas assez alors qu'elle inspirait beaucoup plus que nécessaire, stressant soudainement de sa condition.

Il fallait qu'elle se lève. Oui, exactement, qu'elle se lève. Ramenant la couverture vers la gauche, elle commença à esquisser la volonté de se lever. Plier les bras, ramener les jambes, se soulever, s'essouffler, échouer lamentablement.

Elle était trop faible.

Son corps était trop faible.

Elle sentit les larmes commencer à monter, picotant ses yeux, doucement puis plus fortement. Se battant contre le flot qui menaçait de surgir, elle ferma les yeux, agrippant fortement le futon de ses poings faibles et tremblants.

Qu'allait-il se passer maintenant ? Quelqu'un allait venir, lui parler faussement, lui mentir, jouer un jeu, lui dire de guérir peut-être pour mieux le trahir juste après ? Et elle dans tout ça ? Qu'allait-elle faire ? Répondre au jeu, faire comme si tout allait bien, attendre la moindre faille pour s'engouffrer dedans ?

Et s'il n'y avait pas de faille ?

Après tout, elle s'était transpercée le cœur et se retrouvait dans une nouvelle illusion. Et elle n'avait clairement pas la puissance pour tuer son capitaine. Était-elle condamnée à vivre dans un monde de fausseté pure pour le restant de ses jours ? Peut-être que le fait qu'on lui ait dit de se transpercer le cœur visait juste à montrer que quoi qu'elle fasse, jamais elle ne pourrait s'en sortir et comprendre ce qui lui était arrivé.

Peut-être cela visait-il seulement à lui montrer qu'elle n'avait aucune échappatoire...

_ Ma Nanao-chan pense vraiment trop...

La lieutenante sursauta. Et voilà, ça commençait...

Depuis combien de temps était-il dans la pièce ?

Elle ne tourna pas les yeux vers lui, le symbole de tous ses problèmes... Et de toute son admiration. Oui, un homme qui n'avait pourtant rien pour le prédestiner au rôle qu'il tenait dans son cœur et qui s'était pourtant retrouvé là, source de tous ses problèmes...

_ Qui êtes-vous ?

Elle ne vit pas l'homme écarquiller les yeux à la question, les siens toujours braqués sur le plafond oh combien intéressant pour le moment.

_ Tu ne me reconnais pas ?...

La voix, incertaine, perturbée, attira son attention. Alors il allait la jouer finement hein... Mais elle ne se laisserait pas avoir par le semblant de détresse qu'il lui avait semblé ressentir, ni par la douleur qu'elle ressentait soudainement au son de sa voix.

Tout ceci n'était pas vrai, alors elle n'avait qu'à faire comme si tout ce qu'elle ressentait ne l'était pas non plus.

_ Nanao-chan... Pourquoi ne me regardes-tu pas ?

Le ton avait changé. Plus grave. Plus déterminé. Comme s'il avait soudainement pris conscience que tout n'allait pas selon son bon vouloir. Oh oui, elle avait appris à décrypter cette voix depuis le temps qu'elle fréquentait cet homme.

La lieutenante tourna vers lui des yeux ternes, abandonnés par l'éclat de vie qui les caractérisait. Elle n'en avait pas la force, encore fatiguée, d'autant plus face à lui. Elle vit les yeux de son capitaine traversés par un sentiment qu'elle ne parvint pas à distinguer, avant de les voir se durcirent subitement. La vice-capitaine ne put retenir une moue moqueuse de clairement s'afficher sur son visage. S'il devenait sérieux maintenant, au moins n'aurait-elle pas à attendre une dizaine de jours comme la dernière fois...

_ Pourquoi faites-vous ça ?

Et puisqu'il en était ainsi, elle n'avait pas besoin d'y aller avec une paire de gants après tout...

_ Faire quoi ?

Celui-ci semblait vraiment surpris, ne comprenant pas ce qu'il se passait dans la tête de la femme qu'il veillait depuis des jours maintenant. Il avait senti son reiatsu augmenter de manière infime quelques minutes auparavant. Ayant demandé à ce que personne ne vienne les déranger, sous absolument aucun prétexte, jusqu'à ce qu'il sorte de la pièce, il ne s'attendait pas pour autant à... Ça...

_ Jouer avec moi.

Le capitaine écarquilla les yeux. Il ne comprenait décidément rien. Qu'avait-il pu se passer durant les 26 derniers jours ? Lui avait-on inculqué une image détestable de sa personne au point qu'elle en vienne à le regarder avec des yeux aussi froids ?

_ Arrêtez de faire semblant. Je n'ai pas l'intention de passer une minute de plus à vous intimer de montrer votre vrai visage. Si vous souhaitez me faire du mal, c'est inutile... Le mal... Est déjà fait...

Elle sentit les larmes ré-affluer, tournant brusquement ses yeux vers le plafond. Elle ne voulait pas qu'il la voie à nouveau en détresse. Elle ne voulait pas le satisfaire une fois de plus...

Un silence inconfortable, pesant, s'installa peu à peu dans la chambre. Les minutes passèrent sans qu'aucun d'eux ne prenne la parole.

_ Tu crois que je suis un imposteur.

Elle sursauta aux soudaines paroles de son capitaine, s'étant habituée au silence qui avait régné pendant quelques minutes dans la chambre. Il ne fallait pas qu'elle montre l'indécision qu'elle ressentait, ni même qu'elle éprouvait quoi que ce soit à sa vue. Elle n'allait pas tomber dans le panneau, elle valait beaucoup mieux que ça.

La lieutenante de la huitième division tourna encore une fois son regard vers le deuxième illuminé qui osait se faire passer pour son capitaine. Acerbe, elle savait que s'était une défense bien faible... Mais tellement facile quand on était dans son état.

_ Comme si ce n'était pas le cas... Mon capitaine est... Mort.

Elle l'avait dit dans un souffle, la douleur déchirant ses entrailles. Pourquoi ? Alors qu'elle s'était transpercée le cœur en sachant ce qu'elle trouverait... Pourquoi ?

Sa respiration se fit légèrement plus saccadée, son pouls s'accéléra, comme si tout remontait d'un coup. Comme si sa mémoire et sa conscience l'avait épargnée à son réveil.

_ Sortez d'ici...

Elle n'y arrivait pas. Elle n'était pas en condition pour affronter un homme tel que lui. C'était horrible à avouer et pourtant... A cet instant, peu lui importait la pitié qu'elle pourrait lui faire ressentir. Elle n'avait plus de fierté, ni d'amour propre. Il fallait seulement qu'il sorte.

_ Ise…

Et lui ne semblait pas le comprendre.

_ Ne m'approchez pas… Vous me donnez envie de vomir.

Le capitaine regarde un temps surpris la femme qui venait ainsi de s'adresser à lui. Il ne savait pas quoi répondre. Qu'aurait-il pu répondre d'ailleurs ? Elle le croyait mort... Et qu'avait-il pu se passer pour qu'il puisse ressentir cette nouvelle détermination émaner d'elle ? Un feu ardent tout entier dirigé contre lui sans qu'il n'en connaisse la raison.

Que pouvait-il faire ?

L'homme passa rapidement sa main dans ses cheveux, montrant clairement la frustration qu'il ressentait à cette situation. Il n'aimait pas ça. Ne pas contrôler, ne pas être maître de ses émotions, ne pas la comprendre. Ne pas pouvoir l'aider.

Que pouvait-il faire ?

Et alors il eut une idée que l'on aurait pu qualifier de folle au vu de la situation. Mais après tout, qu'avait-il à y perdre ? Sa vice-capitaine n'avait même pas la force de lui imposer un kidô dévastateur comme il l'en savait capable.

L'homme baissa la tête, ne pouvant empêcher le sourire qui apparut sur son visage avant de directement passer à l'action. Il ne lui laissa pas le temps de comprendre ce qu'il se passait. Il ne voulait pas lui en laisser le temps. Alors il la prit simplement dans ses bras, sans forcer, à une vitesse telle que même un capitaine aurait eu du mal à discerner son mouvement, ne voulant cependant montrer aucun signe d'hostilité à une personne qui semblait se méfier de lui comme jamais. Et alors il sentit. Sa lieutenante avait immédiatement arrêté de respirer au contact de ses bras. Au contact de son corps.

Voilà ce qu'il voulait.

Elle était toujours là.

_ Kyôraku Taïcho...

L'un des plus puissants capitaines du Gotei 13 eu soudainement bien du mal à respirer, des frissons glacés lui parcourant l'échine alors qu'il relâchait subitement sa vice-capitaine sans même lui lancer un regard.

Lorsqu'elle avait soufflé qu'elle le savait prétendu mort tout à l'heure, il n'avait pas su comment réagir car il ne l'était pas bien évidemment.

Mais finalement, peut-être bien que Nanao était doté du don de voyance ...

~...~

Shunsui Kyôraku essuya la sueur présente sur son front, frissonnant encore du regard de la capitaine de la quatrième division plusieurs minutes après être sortie de la chambre d'hôpital. Il ne l'avait pas entendu arriver, mais se rappellerait sans aucun doute à tout jamais de son regard si menaçant qu'il n'avait même pas osé répondre en la regardant dans les yeux lorsqu'elle lui avait intimé de se dépêcher de partir pour qu'elle puisse examiner sa patiente. Il savait qu'il aurait des retours du fait de s'être permis de terrifier tous les membres de sa division pour s'assurer de ne pas être dérangé mais s'en moquait.

Car une seule personne occupait toutes ses pensées.

Et ses seules peurs étaient incarnées par cette même personne.

Nanao...

Il n'avait pas osé lui dire qu'elle avait été emprisonnée dans un sort de kidô inconnu jusqu'alors, de peur de la perturber plus que nécessaire. Et puis, il avait sa fierté. Il fallait qu'elle comprenne qu'elle était face au véritable capitaine sans ça.

Lui l'avait récupéré.

Il fallait maintenant qu'il la persuade qu'elle ne rêvait plus.

Le chemin était encore long.

~...~

Ise Nanao était totalement absente. Elle ne voyait pas comment mieux expliquer l'état d'esprit dans lequel elle se trouvait maintenant. A vrai dire, l'état d'esprit dans lequel elle se trouvait depuis le départ de son capitaine.

Il l'avait prise dans ses bras, simplement, si rapidement qu'elle n'avait pas eu le temps de réagir avant de sentir ses bras puissants l'enserrer, sa tête sur son épaule, son souffle au creux de son cou. Et son corps s'était ainsi réveillé, comme s'il sommeillait depuis trop longtemps, des frissons purs l'ayant parcouru à une vitesse extrême, une rougeur apparaissant sur ses joues, son cœur accélérant sa cadence de manière claire et évidente.

Choquée, elle n'arrivait pas à s'en remettre. Comment son corps avait-il pu réagir ainsi à l'étreinte d'une personne qui aurait pu tout aussi bien la tuer s'il l'avait voulu ?

Elle n'avait pas écouté un traitre mot des paroles du capitaine Unohana, se contentant de répondre à ses questions, lui demandant même souvent de les répéter, encore totalement dans l'étreinte qui n'avait pourtant duré que quelques secondes, ne pouvant se concentrer sur rien d'autre que sur la chaleur se dégageant encore de son cou.

Et lorsqu'il s'était détaché, elle n'aurait su dire si elle était soulagée qu'il s'éloigne ou déçue qu'il ne la serre pas plus fort.

Ise Nanao soupira. Cet homme n'était qu'un imposteur. Ce monde n'était qu'imposture.

Alors pourquoi son corps venait-il de clairement lui prouver le contraire ?

~...~

_ Mais Nanao-chan, pourquoi ne veux-tu pas m'écouter deux secondes ?

_ Pourquoi je vous écouterais ?

Et voilà.

Plus de vingt minutes que cette joute verbale avait commencé, aucun des deux partis ne souhaitant céder du terrain à l'autre. Ise Nanao devait bien avouer que ce capitaine-là l'emportait largement niveau force de caractère face à l'autre, mais il était hors de question qu'elle se laisse amadouer par ses répliques et encore moins par ses avant-bras, musclés, mis en avant parce qu'il avait remonté les manches de son kimono. A croire qu'il avait fait exprès de venir ainsi pour la déconcentrer...

Ce qui, elle devait l'avouer, avait été efficace au début.

Mais il n'était pas le vrai. Et elle savait que cette situation paraissait tellement réelle que la prochaine fois... Il lui faudrait des jours pour s'en remettre...

_ Rappelle moi qui je suis pour toi ?

La lieutenante ne remarqua qu'elle était partie dans ses pensées que quand elle entendit la question de son capitaine. Elle eut un instant d'hésitation, que Shunsui Kyôraku ne manqua pas de remarquer.

_ Un usurpateur d'identité. D'ailleurs, ça serait bien que vous me montriez votre vrai visage, que je sache enfin qui vous êtes vraiment.

Kyôraku faillit littéralement rire à la réponse de sa subordonnée. Deux jours qu'elle était réveillée et il lui semblait ne jamais l'avoir quitté. Pire encore, il la trouvait changée. Pas que l'ancienne Nanao ne lui convenait pas. C'était d'elle dont il était tombé amoureux et il la sentait toujours très présente. Mais les nouveaux traits de la personnalité de Nanao qu'il voyait se dessiner...

_ Nanao-chan, je suis peiné que tu puisses m'insulter de la sorte...

_ Je me moque de la peine que peut ressentir quelqu'un qui prend un malin plaisir à me faire souffrir.

_ Aie Aie Aie, que c'est méchant... Je ne pensais pas avoir été un aussi mauvais capitaine ma Nanao-chan.

_ Arrêtez de jouer, merde !

Et voilà, elle était sortie de ses gonds.

_ Arrêtez tout ça...

Elle n'en pouvait plus. Il fallait que tout ça s'arrête.

_ Je ne joue pas.

La lieutenante s'immobilisa. Ce ton... Sérieux, impétueux, sans discussion possible. Combien de fois l'avait-elle entendu parler ainsi ? Tellement peu de fois que cela aurait pu tenir sur les doigts d'une main. Mais elle serait à jamais capable de reconnaître cette intonation si particulière.

Il ne rigolait pas.

Il ne rigolait pas.

_ Respire, Nanao-chan.

La lieutenante inspira brusquement, se rendant soudainement compte qu'elle manquait d'air.

Il ne rigolait pas.

~...~

Au même moment.

_ Unohana Taïcho, le capitaine Kyôraku a encore menacé de mort toute personne qui oserait rentrer dans la chambre de la lieutenante Ise en sa présence.

Hanataro respira un bon coup, une fois l'annonce du problème de fait. Personnellement, il se serait bien passé de la mission d'informer sa capitaine du problème "capitaine Kyôraku" mais il avait joué à la courte paille avec tous les soldats postés à la surveillance de la lieutenante et il avait perdu.

Encore.

Alors il était là, à attendre la réponse de sa supérieure. Et s'il y a une chose à laquelle il ne s'attendait pas, c'était bien de voir celle-ci soupirer. A vrai dire, la capitaine avait de quoi... Et elle savait également qu'on ne changeait pas un homme tel que Shunsui Kyôraku même par des menaces, encore plus lorsqu'il s'agissait d'Ise Nanao.

_ Laisser faire, il serait inutile de le contredire.

_ Mais Taïcho... L'état de la lieutenante est...

_ Je connais son état Hanataro !

Le jeune shinigami faillit s'évanouir de peur face au ton qu'employa sa capitaine pour lui répondre. Il se promit alors de ne plus jamais jouer à la courte paille.

_ Désolé Taïcho, je m'en vais immédiatement prévenir les autres !

Unohana regarda sa recrue partir, tremblant alors qu'il ne lui avait pas semblé avoir parlé d'une manière à l'effrayer. Haussant les épaules, elle retourna à sa paperasse, légèrement énervée de devoir se plier aux exigences d'un capitaine irrespectueux dans sa propre division.

C'était décidé, Kenpachi recevrait une petite visite ce soir. Elle avait besoin d'évacuer sa frustration.

~...~

_ Tu te rappelles de ton vingt-neuvième anniversaire ?

La lieutenante put encore une fois se rendre compte de la vitesse de déplacement de son capitaine, celui-ci s'étant agenouillé au pied de son futon, elle, assise sur le sien, lui faisant donc face.

Elle le regarda, surprise par la question, ne pouvant émettre le moindre mot, hochant simplement la tête. Bien évidemment qu'elle s'en souvenait.

Le ton de la voix de son capitaine n'avait toujours pas changé. Il la regardait avec cette force de caractère et cette impétuosité qui lui était tellement spécifique. Sérieux, comme s'il cessait de la ménager.

La lieutenante retint le frissonnement qui manqua parcourir son corps au regard qu'il posait sur elle, bien loin de l'incertitude et de la souffrance que devait refléter le sien.

_ Depuis ce jour-là, je me suis juré que jamais personne ne pourrait te faire du mal...

Elle ne parvenait toujours pas à parler, son regard exprimant pour elle la douleur que représentait l'entente de ces paroles. Son vingt-et-unième anniversaire... Ce jour-là même où elle avait senti le regard de son capitaine changer. Ce jour-là même où elle s'était pour la première fois sentie femme et non plus fille. Ce jour-là même où elle avait compris à quel point elle vouerait sa vie à cet homme.

_ Et l'ironie c'est que je suis la personne qui t'as fait du mal, moi qui voulais absolument te protéger...

La lieutenante sentit une nouvelle fois les larmes menacer alors que son regard s'assombrissait. Il n'avait pas le droit de se servir de ça. Il n'avait pas le droit de jouer sur ses sentiments. Ce n'était que... De belles paroles... N'est-ce pas ?

_ Vous n'avez pas le droit de vous servir de ça !

Elle s'était relevée, tremblante, fébrilement, de sorte à ne pas se sentir plus faible qu'elle ne l'était, tapant du poing contre le mur qui se trouvait derrière elle.

Elle était énervée. Et profondément blessée. Il n'avait pas le droit de lui infliger ça. Il n'avait pas le droit de la troubler. Il n'avait pas le droit de lui prendre leurs souvenirs ! De lui prendre ses plus beaux souvenirs !

_ Bien sûr que si, ce sont aussi mes souvenirs... Nanao.

La vice-capitaine s'immobilisa à nouveau, regardant clairement surprise l'homme qui venait de prononcer son prénom d'une manière à la faire frissonner des pieds à la tête.

Nanao... Elle avait l'impression d'entendre son prénom prononcé de la bouche de cet homme beaucoup trop souvent ces derniers temps...

_ Si tu n'avais pas été aussi puissante en kidô... Tu ... Par ma faute... Parce qu'en voulant te protéger, en étant persuadé que je pourrais te sauver de toutes les situations... Je n'ai jamais pensé qu'il restait celle où je devenais la personne qui te faisait souffrir...

La lieutenante avait eu du mal à comprendre qu'il était retourné sur le cœur même du problème, n'arrivant pas à se défaire du souvenir de son prénom tel qu'il avait été prononcé dans la bouche de son capitaine.

Elle réprima de nouveau les frissons qui manquèrent parcourir son corps alors qu'elle mesurait la portée de ses nouvelles paroles, s'insinuant lentement en elle, comme un doux voile la caressant.

_ Je ne sais pas ce que tu as vécu Nanao-chan, mais je ferais tout pour que cela ne se reproduise jamais.

Il n'y avait aucune hésitation dans ses paroles. Et la lieutenante ne savait pas quoi dire. Jamais il ne s'était abaissé à dire de telles choses et jamais elle n'avait espéré qu'il en dise de telles. Elle avait du mal à respirer, agrippant son propre kimono désespérément comme une bouée de sauvetage, son corps pulsant au rythme de son cœur, ses jambes menaçant de lâcher à tout moment.

Elle était faible à un moment où elle ne voulait pas montrer cette faiblesse.

Ni l'effet que ses paroles avaient sur elle.

_ Vous n'avez pas le droit de dire ça... Pas alors que vous êtes...

Elle n'arrivait pas à le dire. Pourquoi n'arrivait-elle pas à le dire ? Parce que son précédent capitaine n'avait jamais parlé de sa puissance ? Elle se souvint qu'il lui avait même fait clairement comprendre qu'il la prenait pour une faible, incapable de se transpercer le cœur.

Et lui souhaitait la protéger.

Il ne rigolait pas.

La lieutenante ne se rendit compte qu'elle avait baissé les yeux que lorsqu'elle les releva pour fixer l'homme en face d'elle.

Et le regard qu'elle lui adressa, indécis, empreint de douleur, le figea. Il avait enfin percé une brèche et elle ne savait plus quoi penser. Il aurait pu se dire qu'il en avait assez fait pour aujourd'hui. Mais non, bien au contraire. Il savait ce qu'il devait faire.

Aussi rapidement que la première fois, il la reprit à nouveau dans ses bras. Il n'avait pas l'intention de laisser cette brèche se refermer. Non, lui voulait briser définitivement toute résistance. Il ne voulait plus aucune résistance.

Il sentit le corps de sa lieutenante se tendre puis essayer de se dégager fébrilement, ayant pour seule conséquence de resserrer son étreinte.

_ Lâ... Lâchez-moi !

Ise aurait aimé que cet ordre sonne de manière claire, affirmée et ait le même effet que le capitaine Unohana sur le sien, mais celui-ci ressemblait plus à une supplique. Rien dans son ton n'était affirmé. Rien dans son corps ne lui permettait de faire poids. Et rien dans son cœur ne lui en donnait envie.

La lieutenante trembla légèrement lorsque l'étreinte se resserra, alors qu'horrifiée, elle se rendait compte qu'elle opposait de moins en moins de résistance.

_ Ecoute ton corps Nanao, il parle pour toi.

La lieutenante cessa brusquement de respirer, le souffle de son Taïcho au niveau de son cou ayant eu un effet dévastateur sur le contrôle qu'elle essayait de garder sur elle. Les battements de son coeur explosèrent, des frissons la parcourant sans la ménager, la chaleur du corps de son capitaine accentuant celle de son propre corps.

Et ce souffle toujours présent dans son cou... Régulier. Calme. Tellement apaisant qu'elle décida de se caler dessus pour se calmer, chose qu'elle parvint difficilement à faire, fermant les yeux, pour n'avoir à se concentrer que sur ça.

_ Je suis sûr qu'il ne réagissait pas comme ça ces derniers jours... J'en suis sûr.

La lieutenante rougit, la proximité et le souffle de son Taïcho n'étant clairement pas bons pour sa concentration.

_ La réaction de ton corps... Je ne l'ai pas inventé n'est-ce pas ?

La scène était affreusement... Déstabilisante. Jamais elle ne s'était retrouvée dans une telle situation, sans aucun contrôle, alors que la chaleur qu'elle ressentait dans tous son corps commençait à se faire intense au niveau de ses reins, accentuant la rougeur de ses joues, comme un cercle vicieux.

Et il avait raison. Pour s'en souvenir, son corps n'avait pas réagit aussi férocement durant ces douze derniers jours... Celui-ci d'ailleurs semblait hurler qu'il ne mentait pas, que tout ça était vrai. Comme s'il l'enjoignait à comprendre. A tout comprendre.

Et lui le sentait. Shunsui Kyôraku sentait la résistance de sa lieutenante s'amenuiser au fur et à mesure des minutes. Il ne voulait pas faire plus que ça pour le moment, ne souhaitant pas la brusquer plus qu'il ne le faisait déjà dans son état. Mais il sentait le frémissement de son corps, accentué lorsqu'il murmurait au creux de son oreille. Il se rendait compte de l'incertitude de sa voix.

_ Ecoute-le...

Et la réaction ne se fit pas attendre.

_ Taïcho...

Il sourit dans son cou. Et voilà, son corps ne mentait pas.

_ C'est vraiment vous...

Et elle se mit à pleurer.

A suivre...


Euh... 11 pages Works, record battu... J'ai le droit à un cadeau ? :D

Et du coup c'est pas la fin, je m'excuse et si vous êtes pas contents, c'est pareil ! Promis cette fois, la partie 7 sera la dernière de cette fiction x).

Merci encore pour toutes vos jolies reviews, n'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de cette partie-là !

En vous souhaitant une bonne lecture,

C. Kotomi

Ps : Je m'excuse si au travers de votre lecture, vous remarquez des "-chan" et "-san" utilisés à mauvais escient. Je n'ai jamais vraiment compris à qui on mettait quel suffixe alors il est possible que j'ai mis des énormités. N'hésitez pas à me le dire si tel est le cas !