Chapitre 3: La tentation de Mathias
Le soir venu, Mme Cartman partit à Beef Town retrouver le guide touristique de l'après-midi. Les garçons savaient qu'ils avaient prévus de dîner ensemble et d'aller baiser tranquillement quelque part juste après. Ca ne les choquait pas étant donné que Liane Cartman se tapait à peu près tous les hommes qu'elle croisait.
Ils dînèrent tôt et passèrent ensuite deux heures à jouer au Monopoly. Ce fut Kyle qui gagna, au grand désappointement de Cartman.
« De toute façon c'est normal qu'il ait gagné. Les juifs c'est des tricheurs et des voleurs.
-Ta gueule Cartman.
-C'est la vérité. Les juifs ils sont tellement doués pour ça qu'ils arrivent à infiltrer les postes haut placés et à saboter les projets gouvernementaux. D'ailleurs si on cherche bien, on se rend compte que tous les mecs importants dans le pays sont soit juifs, soit à la botte des juifs.
-Tu vas arrêter tes conneries Cartman! »
Ils se disputèrent encore un moment, jusqu'à ce que Stan et Kenny les fassent taire. Comme ils n'avaient pas envie de faire une autre partie, ils descendirent au salon pour regarder la télé. Mais quand l'écran fut allumé, il n'envoya aucune image. Ils zappèrent en vain.
« L'antenne est peut-être cassée?
-Euh, maintenant que j'y pense je suis même pas sûr d'avoir vu une antenne sur le toit.
-Pourquoi la vieille avait une télé alors?
-Il y a un magnétoscope. C'est qu'il doit y avoir des cassettes quelque part. »
Ils se mirent alors à fouiller dans tous les coins. En vain. Il n'y avait aucune cassette nulle part. Stan et Kyle commençaient à sérieusement s'énerver quand soudain Kenny poussa une exclamation.
« Hé les mecs! J'en ai trouvé une! »
Il avait ouvert la commode et trouvé un VHS, soigneusement dissimulé sous une pile de linge. Les garçons s'en approchèrent.
« C'est quel film?
-Aucune idée. Il y a rien de marqué dessus.
-Ben on va voir. »
Ils glissèrent la cassette dans l'appareil, s'attendant presque à ce que quelque chose saute, ou que la cassette soit vierge. Mais contre toute attente cela marcha. Ils s'assirent sur le canapé, et constatèrent que le film était intitulé « La tentation de Mathias », et que l'histoire semblait se passer au dix-huitième siècle dans un décor rappelant le château de Versailles, en France.
« Une histoire d'amour cucul à tous les coups » bougonna Eric.
Les premières minutes semblèrent lui donner raison. On voyait un jeune homme brun d'une vingtaine d'années, probablement Mathias, essayant de persuader une fille, une certaine Marguerite, de ne pas épouser l'homme auquel elle était promise. Elle se lamentait.
« Tu sais que c'est toi que j'aime, mon amour. Mais je n'ai pas le choix, si je ne me marie pas mes parents seront ruinés.
-Oublie-les, tu sais qu'ils n'ont jamais rien fait pour toi. Sauvons-nous tous les deux mon amour, nous prendrons un navire et nous irons vivre en Amérique. »
« Putain, quelle daube, murmura Stan. Même les dialogues sonnent faux. »
Plus aucun d'entre eux n'avait envie de voir la suite, mais étant donné qu'il n'y avait rien d'autre à faire, ils restèrent là où ils étaient. Pendant encore deux minutes, Mathias essaya de convaincre Marguerite, qui lui jura qu'elle l'aimait malgré tout.
« Je t'aime Mathias, et je vais te le prouver. »
Puis les garçons la virent enlever ses vêtements.
« Hé!
-Mais qu'est-ce qu'elle fout? »
Marguerite se retrouva vite complètement nue. Elle n'avait pas un seul poil sur le sexe. Mathias la regarda une seconde, puis commença à se déshabiller aussi.
« Putain mais ils nous font quoi là? »
Sidérés, les garçons regardèrent Mathias se foutre à poil et allonger Marguerite sur l'herbe. Sans se gêner le moins du monde, ils commencèrent à s'embrasser et à se caresser partout. Stan, Kyle et Kenny jetèrent un regard stupéfait vers Cartman.
« Ta vieille tante Annie cache des films pornos dans ses armoires? »
Tout aussi surpris, il ne répondit rien. L'intérêt des garçons pour le film fut brusquement beaucoup plus fort, et ils suivirent avec attention l'intrigue.
En fait l'intrigue était quasi inexistante. Tout triste d'avoir perdu Marguerite, Mathias se rendait à la Cour et se mettait à baiser toutes les nanas qu'il croisait. Le film ne faisait que montrer ses ébats amoureux avec diverses femmes. Mais à un moment un jeune homme entra en scène, et Mathias se découvrit des sentiments intenses pour lui.
« Des scènes de cul homos en plus? » Dit Kyle.
Quand les deux hommes se rendirent dans une chambre et se déshabillèrent, Cartman sentit quelque chose d'étrange se passer en lui. Il regarda avec une extrême attention le jeune homme embrasser Mathias, qui lui rendit son baiser avec fougue. Il lui sembla que sa température augmentait de quelques degrés, et il se posa brièvement la question. Une sorte d'exaltation envahit son corps, un peu comme quand il s'imaginait tabasser Kyle à mort, sauf que là c'était différent. Plus…physique. L'amant de Mathias s'agenouilla devant lui et entreprit de lui tailler une pipe, arrachant des râles de plaisir grotesques à l'autre. Cartman se demanda si c'était si agréable que ça et s'imagina à la place de Mathias.
Puis d'une façon totalement inexpliquée, Cartman imagina Kyle à la place de l'autre, agenouillé devant lui. L'idée lui fit ouvrir des yeux ronds. Pourquoi est-ce qu'il pensait à ça tout à coup? Mais il n'approfondit pas la question, car la pensée de Kyle lui faisant une fellation avait quelque chose de très…agréable.
Sur l'écran, Mathias et son amant en avaient fini avec les préliminaires, et Mathias était en train d'enculer joyeusement l'autre mec, qui criait comme s'il était au summum du plaisir. Tout ça sonnait horriblement faux, mais Cartman n'en suivit pas moins avec grand intérêt leurs ébats. Sauf qu'au lieu de voir les deux acteurs, c'étaient lui-même et Kyle qu'il voyait, et cette vision faisait naître en lui des élans de désir extraordinaires. Le regard vitreux, il savoura chaque seconde en souriant comme un crétin, sans cesser d'imaginer des tas de trucs qu'ils pourraient faire Kyle et lui.
Les quatre garçons étaient tous en train de regarder le film, aussi aucun d'eux ne vit l'expression de Cartman tandis qu'il rêvassait. De même qu'aucun d'eux ne vit l'expression de Stan. Le brun était comme le gros obnubilé par la scène homosexuelle, et l'expression de son visage n'était pas très différente de celle d'Eric. Sauf que la sienne semblait plus douce, plus tendre, comme s'il pensait à une personne qu'il aimait profondément. A côté de lui, Kenny était attentif, mais sans paraître penser à autre chose qu'à ce qu'il voyait sur l'écran. Quand à Kyle, il semblait seulement légèrement agacé par la qualité médiocre du scénario.
Malheureusement la scène gay s'acheva, et Mathias oublia vite le jeune homme pour se jeter dans les bras d'une autre femme. Cartman en fut horriblement déçu. Au bout de quelques minutes, Kyle se leva.
« C'est vraiment chiant ce truc. Je monte dans ma chambre. »
Il souhaita bonne nuit, mais avant qu'il soit sorti du salon Stan se leva et le suivit. Ils disparurent tous les deux à l'étage. Cartman, vaguement inquiet par ce à quoi il pensait cinq minutes auparavant, se leva aussi.
« Tu montes Kenny?
-Non, vas-y, répondit le blond sans cesser de regarder l'écran. J'éteindrai quand le film sera fini. »
« Quel obsédé » pensa Cartman tout en montant les escaliers.
Il y avait de la lumière qui filtrait sous la porte de Kyle. Il pouvait d'ailleurs entendre sa voix, de même que celle de Stan, à l'intérieur. Sans y prêter attention, Cartman ouvrit la porte de sa propre chambre et s'arrêta net. Un mince filet de lumière semblait sortir du mur qui le séparait de la chambre de Kyle. Il resta immobile une seconde, puis s'avança. Il comprit vite ce qui se passait: il y avait un petit trou dans le mur. Il jeta un coup d'œil à travers, et réalisa avec une sorte de choc qu'il pouvait voir tout ce qui se passait dans la chambre de Kyle. Le juif et la tarlouze étaient assis sur le lit. Il pouvait aussi entendre ce qu'ils se disaient.
« Franchement j'arrive pas à croire que je me sois fait avoir comme ça par ce gros lard! S'exclama Kyle. On aurait du se douter qu'il nous préparait un coup comme celui-là.
-Et ouais, mais maintenant on n'a plus le choix, répondit Stan avec résignation. La prochaine fois qu'on trouvera un coin sympa pour les vacances, on ira tous les trois, sans Cartman pour nous emmerder.
-Ouais, t'as raison. »
Ils ne se rendaient pas du tout compte que Cartman était derrière le mur et qu'il les voyait très clairement. Le cœur du gros bondit. « Putain ça troue le cul! Pensa-t-il. Je vais pouvoir espionner Kyle! » Enchanté, il se plaça dans une position plus confortable et tendit l'oreille, prêt à rester là autant qu'il le faudrait si ça pouvait lui permettre de découvrir des trucs sur le juif.
« En tout cas, reprit Stan, le coup du porno dans le linge de la tante Annie, je m'y attendais pas du tout.
-Moi non plus. Peut-être qu'elle était aussi pute que la mère de Cartman. Elles sont de la même famille après tout.
-Possible. Mais t'avais pas l'air très emballé pendant le film. Tu n'aimes pas regarder les films pornos?
-Franchement non. C'est juste du sexe ramené à un niveau animal d'après moi.
-Qu'est-ce que tu veux dire?
-Je veux dire que tout ce qu'on a vu, c'est des scènes de cul, rien d'autre. Le scénario est nul, les dialogues tiennent pas la route, les acteurs jouent super mal. Il n'y avait pas la moindre trace de romantisme ou d'amour dans ce film, pourtant selon moi le sexe c'est quelque chose de sacré, un truc que tu fais pas avec n'importe qui, mais seulement avec une personne que tu aimes vraiment. »
Stan médita quelques secondes la question, avant d'acquiescer.
« Tu as raison. Mais le principe des films porno c'est justement de montrer des scènes de cul. Ils ne se soucient pas du reste.
-Je sais. Tu en as pensé quoi de la scène avec les deux mecs? »
Stan sursauta et se mit à rougir. Kyle eut l'air surpris.
« Stan?
-Euh… »
Il avait l'air mortellement embarrassé tout à coup. Cartman se demanda si Stan Marsh avait des tendances gay inavouées. « Voilà qui serait intéressant » se dit-il, et il se pencha un peu plus pour mieux écouter.
Il y eut un silence quelques secondes, puis Stan poussa un soupir.
« Kyle, je peux t'avouer un truc?
-Bien sûr.
-En fait je me posais une question. Tu sais que jusque là je suis toujours sorti avec des filles. Et bien je ne sais pas pourquoi, depuis quelques temps je me mets à penser à des garçons… »
Kyle attendit qu'il poursuive, mais Stan n'ajouta rien de plus. Le roux était un peu perplexe.
« Tu penses à des garçons tu dis? Dans quel contexte?
-Un peu de tout. Il n'y a pas de contexte particulier. C'est juste que je me demande ce que ça ferait de coucher un garçon, et j'essaye de m'imaginer le truc. »
Kyle sourit.
« Tu sais, arrivé à notre âge c'est normal de penser à ce genre de chose. Il parait même qu'il arrive forcément qu'on tombe amoureux d'une personne du même sexe dans sa vie, au moins une fois.
-C'est vrai?
-Oui. Tu penses à un garçon en particulier? »
Là encore, Stan eut l'air gêné.
« Non. Ca varie à chaque fois. Dis, tu ne le diras à personne?
-Je te le promets. Tu sais qu'on peut tout se confier toi et moi. On est amis pour la vie.
-Oui… »
Un silence tomba entre eux deux. Cartman fronça les sourcils. Il se dit que Stan n'avait probablement pas tout dit concernant ses fantasmes. Kyle sembla le comprendre aussi, mais il ne dit rien. Ce n'était pas son genre de forcer la main aux confidences. Stan se leva tout à coup.
« Je vais me coucher. A demain Kyle!
-A demain, dors bien.
-Toi aussi. »
Stan sortit aussitôt. On aurait dit qu'il s'enfuyait. Kyle resta quelques instants immobiles à regarder la porte, comme s'il se demandait ce que Stan avait à cacher qui soit si gênant qu'il ne lui en avait même pas parlé à lui. En temps normal, ils n'avaient aucun secret l'un pour l'autre. Puis il se leva à son tour, en se disant sans doute que ce n'étaient pas ses affaires et que Stan lui parlerait s'il en avait besoin. Cartman n'avait pas la même discrétion. Il aurait donné très cher pour savoir de quoi il retournait avec Stan.
Kyle se dirigea vers sa valise, qu'il ouvrit. Il en sortit des tas de linge, qu'il commença à ranger dans l'armoire défraîchie. Cartman le regarda faire en silence. Il repensa aux drôles d'idées qui lui avaient traversé l'esprit pendant le film, concernant Kyle. Du sexe avec Kyle! Quelle idée! Il se demanda ce qui lui prenait.
« De toute façon, jamais ça n'arrivera, se dit-il. Il n'acceptera jamais de coucher avec moi. Il faudrait que je le force. »
L'idée de contraindre Kyle par la force à coucher avec lui fit naître comme un sursaut d'envie dans son corps. A la même seconde, Kyle avait fini son rangement, et se déshabillait afin d'enfiler son pyjama.
Le cœur battant la chamade, Cartman vit Kyle ôter son tee-shirt. Il avait des mouvements pleins de grâce. Il attrapa dans l'armoire une veste de pyjama bleu nuit, qu'il enfila sans se presser, laissant le temps au gros d'admirer sous toutes les coutures son torse. Puis il enleva son jean, ses chaussettes, et enfin, sous les yeux brillants de Cartman, il enleva son slip, qu'il déposa soigneusement avec le reste de son linge sale dans un coin de la chambre.
Il se tourna vers l'armoire et fouilla quelques secondes. Il fronça les sourcils et marmonna un juron, apparemment il ne retrouvait pas le pantalon assorti. Il traversa alors la chambre et se dirigea vers sa valise ouverte. Il tournait le dos au mur, et quand il se pencha, Cartman eut une vue absolument parfaite sur ses fesses. Le gros sentit son sexe se durcir, et machinalement glissa une main dans son caleçon. Il se masturba, sans quitter le jeune juif des yeux, tout en se demandant ce qui se passerait s'il se précipitait dans la chambre de Kyle et qu'il le renversait sur le lit. Des scènes de « la tentation de Mathias » lui revinrent en mémoire, et un flot de plaisir monta petit à petit dans son corps tandis qu'il s'imaginait le rouquin criant et pleurant sous lui, pendant qu'il jouirait en lui. Il se lécha les lèvres, un sourire cruel étira ses lèvres, et il finit par éjaculer dans son pantalon. Cartman retint le gémissement de plaisir qu'il allait pousser.
Inconscient d'être observé, et d'être l'objet de fantasmes sadiques, Kyle avait retrouvé son pantalon de pyjama et l'avait enfilé. Il attrapa un livre dans la valise, se glissa entre les draps, et commença à lire paisiblement. Cartman se retira lentement de son point d'observation, conscient qu'il n'y aurait plus rien à voir pour ce soir. Il retira sa main de là où il l'avait placée, et regarda avec une sorte de surprise les traces collantes sur ses doigts.
« Voilà que je fantasme sur Kyle, se dit-il. Ca veut dire que je suis pédé? »
Il réalisa qu'il s'en foutait complètement d'être pédé. Au contraire. Maintenant il avait trouvé exactement ce qu'il voulait. Depuis des années il ne cessait d'imaginer des plans ignobles pour tourmenter Kyle, mais jamais aucun ne l'avait vraiment satisfait. Il avait délimité des critères précis à respecter pour que sa vengeance soit parfaite. « Faire du mal à Kyle physiquement et moralement, récita-t-il mentalement. De mes propres mains. Qu'il soit humilié et totalement à ma merci. Qu'il me supplie d'arrêter de lui faire mal. » Et bien entendu les détails pratiques. « Que ça soit réalisable, et que je ne me fasse jamais prendre. »
Il semblait qu'il avait enfin trouvé la vengeance idéale. Et même qu'il se trouvait à l'endroit rêvé pour ça. Beef Town était un trou perdu. La maison était complètement isolée. Oui, s'il voulait mettre ses projets à exécution, c'était ici qu'il fallait le faire. Cartman jeta un coup d'œil vers le mur derrière lequel le jeune juif lisait tranquillement. « Tu ne sais pas ce qui t'attend Kyle, pensa Cartman avec jubilation. Je vais te faire regretter d'avoir jamais mis les pieds à Beef Town. »
*
Stan entra dans sa chambre et ferma la porte derrière lui. Il s'assit sur le lit, l'esprit rempli de doutes et de confusion, comme ça lui arrivait souvent depuis un certain temps. Parfois il en arrivait presque à les oublier, parfois ils revenaient, plus forts et plus troublants que jamais. C'était notamment le cas en cet instant.
Il s'étonnait presque que Kyle n'ait pas compris la véritable raison de son trouble. Quand son ami lui avait demandé ce qu'il avait pensé de la scène entre les deux mecs, Stan s'était senti tellement embarrassé qu'il avait failli balbutier des excuses, ce qui n'aurait franchement pas eu de sens dans le contexte tel que Kyle le voyait. Mais Kyle ne savait pas tout, hélas. Il ne savait pas que ça faisait un bon bout de temps que son meilleur ami était tout simplement tombé amoureux de lui.
Mais était-ce bien de l'amour au sens tel qu'on l'entendait? Stan n'en était pas sûr à 100%, et ça ne faisait que rajouter à son malaise. Après tout, comme le psy du collège le disait, arrivé à treize ans c'était parfaitement normal d'éprouver une attirance pour des personnes du même sexe, et ça finissait par passer une fois la puberté achevée. Le fait même que jusque là Stan n'était jamais sorti qu'avec des filles renforçait l'incertitude.
Mais cela suffisait-il à expliquer pourquoi, dès qu'il se trouvait en sa présence, il mourrait d'envie de le prendre dans ses bras et de l'embrasser? Pourquoi dès qu'il était seul il ne pouvait pas s'empêcher de s'imaginer des situations où lui et Kyle se retrouveraient seuls et où le petit juif se montrerait particulièrement tendre et affectueux? La puberté et l'amitié profonde qu'ils avaient développé depuis toutes ces années suffisait-elle à expliquer pourquoi il espérait à chaque fois que son portable sonnait que ce soit Kyle à l'autre bout du fil? Cela expliquait-il pourquoi lorsque Kyle et lui rentraient chez eux, il comptait les heures et les minutes qui séparaient leur prochaine rencontre? Cela expliquait-il enfin, pourquoi lorsque Kyle parlait à une fille, il en éprouvait une atroce jalousie et une crainte sérieuse qu'il ne s'intéresse un peu trop à la fille en question? Non, Stan devait bien se rendre à l'évidence: ce qu'il ressentait pour Kyle avait largement dépassé la simple amitié.
Jusque là, il s'était toujours vu comme quelqu'un de strictement hétéro, et il n'aurait jamais pensé qu'un jour il pourrait tomber amoureux d'un autre garçon. Personne dans son entourage ne l'aurait pensé. Même Cartman, qui l'appelait régulièrement « la tarlouze » à cause de sa coquetterie, ne pensait pas sincèrement qu'il pouvait réellement être gay.
Il fallait croire qu'il se connaissait mal. Il savait quand ça avait commencé exactement. C'était un jour comme les autres, parfaitement ordinaire, alors qu'ils étaient tous dans le bus scolaire avec les autres élèves du collège. Quelqu'un (il pensait que c'était Clyde, ou peut-être Craig, mais il n'en aurait pas mis sa main au feu) avait sorti une blague, et tout le monde aux alentours avait éclaté de rire, lui et Kyle compris. Au moment où les rires s'étaient calmés, son ami l'avait regardé dans les yeux et lui avait souri. Sans qu'il puisse expliquer pourquoi, ce sourire avait réveillé quelque chose en lui et d'un seul coup, sans aucun signe avant-coureur, il s'était rendu compte qu'il aimait Kyle, tout simplement, après toutes ces années d'amitié. La révélation lui avait causé un véritable choc, mais fort heureusement Kyle et tout les autres avaient reporté leur attention sur Clyde (ou Craig), et n'avaient rien vu. Stan avait réussi à reprendre ses esprits et à se contenir assez pour que personne n'ait de soupçons. Mais s'il n'en montrait rien extérieurement, intérieurement il bouillonnait.
Stan poussa un soupir et s'allongea sur le lit, les bras derrière la tête. Il tourna la tête vers le mur qui le séparait de la chambre de Kyle. Savoir le jeune juif aussi proche de lui le fit sourire, sourire qui se transforma en grimace quand il se demanda ce qu'aurait pensé Kyle s'il avait su lire les pensées de son ami.
Stan ignorait si Kyle était quelqu'un de susceptible d'avoir des attirances gay, mais il était pratiquement sûr en tout cas que Kyle n'était pas amoureux de lui. Et c'était pour ça qu'il ne lui avait jamais avoué ce qu'il ressentait. Même si Kyle était un être très ouvert et tolérant, Stan n'était pas certain de la façon dont il réagirait s'il était au courant. Sans doute bien, mais la dernière chose dont Stan avait envie c'était de mettre à mal leur amitié pour ça. Evidemment, ce n'était pas toujours facile de faire semblant de ne rien éprouver de plus, aussi Stan commençait-il à se demander s'il ne devrait pas quand même prendre le risque. Même si c'était quasiment sûr que Kyle n'était pas amoureux de lui…
Stan hésita longuement, puis prit enfin une décision. Dès demain, il lancerait une discussion avec les autres sur les gays en général, et il demanderait à chacun ce que ça leur ferait d'apprendre qu'un de leur ami était amoureux d'eux. Ils ne soupçonneraient probablement pas l'intérêt caché de la question. Et selon la réaction de Kyle, Stan pourrait plus facilement décider s'il valait mieux se taire ou se dévoiler.
Le garçon brun poussa un soupir de soulagement. C'était bon de prendre enfin une décision, quelle qu'en soit le résultat.
