Chapitre 5: Traumatisme

Quand Stan se réveilla pour de bon, le soleil était à peine levé. Il mit un moment avant de se souvenir où il était et pourquoi il n'était pas dans son lit, mais la mémoire lui revint vite. Il regarda sa montre: il était 7h21. C'était la première fois qu'il se réveillait aussi tôt un jour de vacances, mais puisqu'il était réveillé, autant se lever pour de bon.

Il sortit du lit et s'habilla en silence pour ne pas réveiller les autres. Il descendit à la cuisine et se prépara un petit déjeuner frugal, qu'il avala sans appétit. Quelques minutes plus tard, Kenny entra à son tour dans la cuisine et parut surpris de le voir là.

« Déjà levé?

-Ouais. En même temps on s'est couchés tôt hier. Il était quoi? Onze heure? Minuit?

-Quelque chose comme ça. Moi je suis resté jusqu'à la fin du film, et je suis allé me coucher après.

-Alors c'est quoi la fin?

-Mathias tue le mari de Marguerite et ils se sauvent en Amérique.

-C'est tout?

-Ben ouais. »

Ils discutèrent le temps que Kenny achève son propre petit déjeuner, puis ils débarrassèrent et montèrent à l'étage pour voir si les deux autres étaient réveillés. Stan se posta devant la porte de Kyle et l'entrouvrit, le temps de jeter un coup d'œil.

Kyle n'était pas dans son lit.

Il tiqua, surpris, et ouvrit un peu plus la porte pour être vraiment sûr. Le lit était défait, les draps rejetés sur les côtés.

« Alors? Demanda Kenny qui attendait dans le couloir.

-Apparemment Kyle est levé mais il n'est pas là.

-Il est peut-être dans la salle de bain. »

Ils allèrent voir, mais la pièce était vide. Ils regardèrent partout à l'étage, et au rez-de-chaussée, mais ne le trouvèrent pas. Inquiet, Stan insista pour qu'ils explorent aussi le jardin, en pure perte. Kyle n'était nulle part.

« Mais où il est passé bordel? »

Stan se souvint alors qu'il lui avait semblé entendre un cri dehors cette nuit…Un cri qu'il pensait avoir rêvé, puisque personne n'avait réagi. Il avait guetté un mouvement de la part de Kyle dans sa chambre, mais il n'y en avait pas eu…Il en avait conclu qu'il avait rêvé…

Un horrible pressentiment poussa le brun à dévaler les escaliers et à se précipiter dans la chambre de Cartman, suivi par un Kenny perplexe. Le gros garçon dormait comme un bienheureux, un sourire aux lèvres. Kyle n'était pas avec lui.

« En même temps à quoi il s'attendait? Pensa Kenny. A ce qu'ils aient couchés ensemble cette nuit? »

Stan s'avança et secoua le dormeur

« Réveille-toi Cartman!

-Hmm…Mgné?

-Debout allez!

-Hein? Putain qu'est-ce que tu fous là tarlouze? Tu vois pas que je dors?

-Lève ton gros cul, et vite! Kyle a disparu! »

Cartman lui jeta un regard vide, qui parut s'illuminer à la mention du nom de Kyle.

« Kyle?

-Mais oui! Son lit est vide, on l'a trouvé nulle part!

-Il est peut-être aux chiottes.

-On a vérifié.

-Alors il est parti se balader dans la forêt.

-Tu crois franchement qu'il aurait rien de mieux à faire? »

Malgré les gémissements et les protestations de Cartman, les deux autres l'obligèrent à se lever et à s'habiller. Aucun d'eux ne remarqua son sourire absent et cruel pendant qu'il enfilait son slip. Ils sortirent dehors, appelant Kyle à grands cris. Ils n'eurent aucune réponse.

« Putain mais où est-ce qu'il est?

-Vous croyez qu'on doit appeler la police?

-Nan mais ça va pas? Protesta Cartman. Vous devenez complètement paranos ou quoi? »

Evidemment il avait une raison très personnelle de ne pas vouloir l'intervention de la police.

« Paranos? S'écria Stan. Kyle a disparu! Tu crois pas que ça fait une excellente raison d'appeler la police?

-Je vous dit qu'il est peut-être juste sorti se balader.

-Arrête ça! Il serait jamais sorti comme ça tout seul! Et de toute façon…

-Hé les mecs! S'exclama soudain Kenny en pointant du doigt la forêt. Je crois que c'est lui! »

Les deux autres se retournèrent. Une silhouette venait de sortir du couvert des arbres, un garçon au teint pâle, à la chevelure rousse flamboyante, vêtu simplement d'un pyjama bleu.

« Kyle! »

Stan, se précipita vers lui, suivi de près par Kenny. Cartman se contenta de marcher silencieusement derrière eux.

« Kyle! S'écria Stan. Mais t'étais où? On t'a cherché partout! »

Il se rendit compte alors que quelque chose n'allait pas. Kyle n'avait pas l'air bien du tout. Il semblait tendu et effrayé, tout en ayant l'air d'essayer de le cacher. Il avait une démarche bizarre aussi.

« Je…bafouilla le rouquin. Je ne retrouvais plus le chemin. J'ai tourné en rond pendant longtemps. C'est quand je vous ai entendu crier que j'ai pu me diriger…

-Mais qu'est-ce que tu foutais dans la forêt en pyjama?

-Je…J'ai… »

Il n'arriva pas à s'exprimer. Les autres attendirent en silence. Cartman le regardait avec un visage neutre, même si intérieurement il jubilait.

Stan tiqua.

« Kyle, qu'est-ce que tu as sur le crâne? »

Il tendit la main vers la tempe de Kyle, couverte de bleus et d'une vilaine bosse. Une trace de sang séché donnait à l'ensemble un air morbide, violent. Kyle sursauta et se dégagea.

« C'est rien…marmonna-t-il. Je me suis cogné… »

Il baissait les yeux en disant ces mots.

« Je rentre à la maison…

-Attend un peu Kyle! S'exclama Stan. Tu t'es pas dans ton état normal! Qu'est-ce que tu faisais dehors aussi tôt le matin? Pourquoi tu veux rien nous dire?

-Je veux juste rentrer… »

Il se mit en marche. Sa démarche était décidément vraiment anormale, comme si ça lui faisait mal de se déplacer. Stan fronça les sourcils, mais ne dit rien, et courut pour se mettre à sa hauteur.

Ils n'eurent pas le temps de faire trois mètres. La main de Kenny vola comme un éclair et attrapa le poignet de Kyle, qu'il retint avec force. Kyle sursauta et voulut se dégager, mais Kenny ne lâchait pas prise. Le regard qu'il posait sur Kyle était intense.

« Kyle, pourquoi est-ce que ton pantalon est couvert de sang? »

Il y eut un moment de flottement. Stan fit un pas en arrière pour se rendre compte que Kenny avait raison. Il ne l'avait pas remarqué tout à l'heure, mais il y avait une trace rougeâtre aux niveau des fesses, comme si le jeune juif avait saigné de l'anus. Kenny écarquillait les yeux.

« Qu'est-ce qui t'est arrivé dans cette forêt? »

Le blond avait peur d'avoir compris. Après tout c'était lui qui s'y connaissait le mieux en matière de sexe…

Kyle comprit en croisant le regard de Kenny que ça ne servirait à rien de le cacher. Ses yeux s'embuèrent. Ses lèvres se mirent à trembler. Il baissa la tête, ouvrit la bouche pour parler mais seul un sanglot sortit de sa gorge. La réaction de Kyle confirmait les doutes de Kenny, qui arbora une expression d'horreur.

« Qui est le fils de pute qui t'as fait ça? »

A ce moment Stan comprit tout. Il poussa un cri, qu'il étouffa du plat de sa main. « Non… ». Il se tourna vers Kyle. Le roux essaya de se contenir dans une dernière parcelle de fierté, mais il ne put contenir ses sentiments. Il éclata en sanglots et tomba à genoux le visage caché entre ses mains. Stan n'osait pas y croire. Frappé d'horreur et de désespoir, il s'agenouilla auprès de son ami et posa ses mains sur ses épaules.

« Kyle…Oh mon Dieu… »

Il ne put rien ajouter de plus. Il avait à la fois envie de hurler, de pleurer, de gueuler et de lancer des insultes à la face du monde. A défaut d'une attitude idéale, il suivit son instinct, et enlaça Kyle de toute ses forces. Kyle ne le repoussa pas, il se serra contre lui, enfouit son visage dans le creux de sa chemise et pleura tout son saoul. Kenny s'agenouilla à son tour près de Kyle et lui tapa maladroitement dans le dos.

Seul Cartman restait debout. Il regarda le trio avec un mélange de satisfaction et de colère. Il était satisfait, oh ça oui, voir Kyle aussi faible et vulnérable était une véritable extase. En fait, ça le rendait même encore plus beau, on aurait dit un chiot perdu et effrayé. Il en ressentit un élan de désir dans les reins. Mais en même temps, il était furibond de voir ces deux connards le cajoler comme s'ils se croyaient obligés de montrer à quel point ils étaient désolés pour lui. « Ne le touchez pas connards, pensa-t-il. Kyle est à moi. Il m'appartient maintenant. » Mais il ne le dit pas et les laissa faire, conscient qu'au fond c'était plus un acte désespéré qu'autre chose.

Une fois que Kyle eut épuisé son stock de larmes, il resta blotti contre Stan, comme s'il avait voulu se noyer dans ses plis de sa chemise. Malheureusement, Cartman ne l'entendait pas de cette oreille.

« Levez-vous les mecs. Rentrons à la maison. »

Ils le regardèrent et obéirent. Stan garda ses mains posées sur les bras de son meilleur ami. Kyle avait l'air d'aller un petit peu mieux, peut-être parce qu'il savait maintenant que ses amis ne le laisseraient pas tomber. Ils se dirigèrent vers la maison, et Kyle en profita pour tout leur raconter.

« J'étais sorti dehors…pour aller pisser. Et puis après être sorti de la cabine, j'ai reçu un coup sur la tête. Je me souviens juste avoir eu mal, et ensuite…je me suis réveillé. Il faisais tout noir, je n'arrivais plus à bouger mais je me déplaçais quand même, la tête en bas. J'ai compris que quelqu'un me portait sur son épaule et m'avait mis un truc sur les yeux. J'ai d'abord cru…que c'était l'un de vous, qui me faisait une blague. Mais ensuite…ensuite… »

A ce moment là du récit, sa voix se mit à trembler.

« Je me suis senti tomber, j'ai heurté quelque chose. Et puis le…le type m'a…Il… »

Kyle n'arriva pas à continuer mais c'était inutile. Les autres avaient très bien compris ce qu'il voulait dire. Il serra la main qui restait accrochée à la chemise de Stan. Sa démarche parut encore plus bancale, et Stan et Kenny sentirent la nausée les envahir.

« Et après…je ne sais plus…Je me suis réveillé tout à l'heure dans la forêt…Je voyais tout, et je n'étais plus attaché…Au début j'ai cru que c'était un rêve, je me suis dit que j'étais peut-être somnambule mais quand j'ai essayé de me lever…j'ai eu tellement mal au derrière…et je me suis rendu compte que mon pantalon était baissé…et je saignais…C'est là que j'ai compris…que c'était pas un rêve…non c'était pas du tout un rêve…et là je me suis dit que je devais à tout prix rentrer…parce que si ça se trouvait…il était encore dans les parages…J'ai couru comme un fou pendant une heure, je retrouvais pas la sortie…je croyais sentir quelqu'un m'observer tout le temps…mais je vous ai entendu m'appeler et c'est comme ça que j'ai pu…sortir… »

Quand il finit son récit entrecoupé de sanglots, les garçons étaient arrivés devant la porte d'entrée. Ils franchirent le seuil sans mot dire. Une fois qu'ils furent à l'intérieur, Cartman se tourna vers Kyle.

« Tu devrais aller prendre une douche Kyle. Et changer de vêtements aussi. Donne-moi ton pyjama, je vais le mettre à laver. »

Ils furent surpris de la sollicitude de Cartman, lui qui d'habitude ne perdait jamais une occasion d'enfoncer Kyle. Mais cette fois il ne semblait pas du tout avoir envie de rire, il avait l'air grave, comme s'il estimait que même le juif ne méritait pas quelque chose d'aussi atroce qu'un viol. Si l'intention était bonne, ça ne fit que renforcer le désespoir du roux. Mais il obtempéra tout de même, entra dans la salle de bain, se déshabilla, et passa à travers l'embrasure de la porte son pyjama souillé au gros garçon. Stan lui apporta des vêtements propres qu'il avait trouvé dans son armoire. Kyle ferma à clé. Cartman descendit à la buanderie, fourra les vêtements dans la machine à laver, ajouta de la lessive et mit le tout en route. En regardant le linge tourner à travers le hublot, un sourire étira ses lèvres. Et voilà, toutes les preuves avaient maintenant disparues! La douche enlèverait du corps de Kyle la moindre trace de sperme, et la machine à laver nettoierait soigneusement le pyjama des cheveux ou autres empreintes qu'il avait pu laisser derrière lui. Bon sang, c'était tellement simple! Pour un peu il en plaindrait presque Kyle. Presque.

Il remonta. Stan et Kenny s'étaient rendus dans la chambre de Stan, et une violente discussion les accaparait. Cartman entra en plein milieu de la conversation.

« J'arrive pas à y croire…murmurait Stan, quasiment en état de choc. J'arrive pas à croire que quelqu'un ait pu faire ça à Kyle.

-Pourtant quelqu'un l'a fait, répliqua Kenny, apparemment peu enclin à se laisser aller au désespoir. Et il faut absolument qu'on coince ce type! On doit alerter la police, c'est la seule chose qu'on puisse faire! »

Aïe. C'était la partie délicate du plan de Cartman: comment persuader les deux enfoirés de ne pas prévenir la police. Car si Cartman pensait avoir assez bien pris ses précautions, on n'était jamais sûr de rien. Aussi il se composa un visage indigné et se prépara à affronter Kenny.

« La police? Mais t'es complètement barge ou quoi? Tu crois que Kyle a pas assez souffert? Tu voudrais en rajouter une couche?

-Quoi? De quoi tu parles?

-Mais bordel, mets-toi un peu à sa place! Kyle a été violé! Je crois que tu sais assez bien ce que ça veut dire, non? Ca veut dire qu'un mec l'a baisé de force dans la forêt! Tu crois que c'est pas déjà assez honteux? Tu voudrais en plus que tout le monde le sache? Tu veux le traumatiser à vie toi!

-Mais…Mais t'es complètement timbré Cartman! Il y a un violeur qui traine dans les parages! C'est même carrément un pédophile! Tu voudrais laisser ce fils de pute s'en tirer impunément?

-Je pense plutôt au bien-être de Kyle.

-Depuis quand tu te soucies de son bien-être?

-Arrête tes conneries Kenny! J'ai beau détester Kyle, je trouve quand même que personne ne mérite ce qui lui est arrivé! Il faut qu'il arrive à passer l'éponge, qu'il oublie toute cette histoire, il faut le laisser tranquille! Et puis tu te souviens de ce qu'il a dit? Il n'a pas vu qui l'a agressé. Ca servirait à quoi de porter plainte s'il ne sait même pas à quoi ressemble la personne qui l'a violé? Et puis faut dire aussi qu'il a été bien con: il n'aurait jamais du sortir tout seul en pleine nuit. »

Stan bondit aussitôt.

« Ne va pas raconter que c'est de sa faute! Cria-t-il, les yeux lançant des éclairs. Ne commence pas à dire qu'il l'a cherché, enculé!

-Ce n'est absolument pas ce que je veux dire, répliqua Cartman sans se démonter. Ca lui est arrivé à lui, mais ça aurait pu arriver à n'importe lequel d'entre nous. Maintenant il va falloir qu'on soit prudent, qu'on ne sorte pas la nuit et qu'on reste toujours groupés, au moins deux par deux. Mais ne commencez pas à l'obliger à se rappeler de tout ça.

-Je ne suis pas d'accord, protesta Kenny. On doit prévenir la police.

-C'est-ce que tu pense. Ton avis Stan?

-Euh…je…Je veux ce qu'il y a de mieux pour Kyle. Je veux qu'il puisse se remettre de tout ça…

-Bon, un oui, un non, et un neutre. J'ai une suggestion bien plus simple: et si on demandait son avis à Kyle? »

La suggestion de Cartman fit mouche, et plus aucun d'eux ne parla pendant un long moment. Chacun ruminait ses pensées de son côté. Leurs réflexions furent interrompues quand ils entendirent un pas léger dans l'escalier, puis leur ami Kyle passa la porte. Ses cheveux mouillés lui collaient au front, et il avait meilleure mine. Il était terriblement sexy selon l'avis de Cartman.

Sans prononcer un mot, le juif s'assit sur le lit, entre Stan et Kenny. Les deux garçons se rapprochèrent aussitôt de lui. Stan lui passa un bras autour des épaules. Cartman fronça les sourcils à cette vue mais ne dit rien.

« Bon, commença Kenny. Kyle, nous avons discuté de…la situation entre nous. Et on n'est pas d'accord sur l'attitude à adopter. »

Kyle releva la tête et regarda ses amis tour à tour.

« Qu'est-ce que vous voulez dire?

-Cartman et moi on n'est pas d'accord entre nous. Ce qui s'est passé c'est que tu as…tu as été agressé, et je suis persuadé qu'il faut appeler la police. Ils mèneront une enquête, et ils finiront par retrouver ce salaud, et par le faire payer.

-Conneries! S'écria Cartman. Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent? Qu'ils mènent leur enquête auprès des retraités de Beef Town? Les trois quarts de ces gens ne sont probablement même plus capables de bander! Le violeur ne se trouve certainement pas parmi eux. Et qu'est-ce que Kyle pourra dire? Est-ce que tu as vu ou entendu quoi que ce soit qui puisse aider à identifier ce type Kyle?

-Je…euh…je ne crois pas…

-C'est-ce que je te disais! Reprit Cartman. Si Kyle ne peut même pas identifier son violeur, à quoi ça sert de porter plainte? Surtout, Kyle, si tu parles de ça, ça va finir par se savoir et les gens vont beaucoup en parler! Tes parents seront prévenus, les nôtres aussi sûrement, et puisqu'on ne peut jamais rien garder secret dans les trous paumés c'est tout South Park qui saura que tu as été violé!

-Arrête Cartman! S'écria Kenny.

-Et pas seulement South Park! Poursuivit impitoyablement le gros. Beef Town est un coin perdu, ici il n'arrive jamais rien. Si on apprend qu'il y a eu une agression, une agression sexuelle en plus, les habitants vont en parler à tout le monde. Peut-être même que la presse s'en mêlera, et que ça passera aux informations nationales! Après tout c'est un scoop ça, un adolescent de quatorze ans qui se fait violer par un pédophile au fin fond du Colorado! Tu risque de devenir célèbre Kyle!

-Putain de merde, arrête tes conneries gros lard! Tu vois pas que tu le terrorise? »

En effet, Kyle avait blêmi. Ses mains tremblaient. Cartman arrêta donc sur sa lancée et reprit la parole d'un ton plus calme.

« Bien. On t'a exposé nos arguments Kyle. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? On appelle la police? Ou on protège ton intégrité d'un viol médiatique cette fois? »

Kenny et Stan jetèrent un regard de pure haine au gros. Kyle avait baissé la tête. Ses joues étaient rouges.

« Je…murmura-t-il. Non je ne veux pas.

-Pardon Kyle? Demanda Cartman. Qu'est-ce que tu ne veux pas?

-Je ne veux pas que ça se sache. Je ne veux pas que les gens me regardèrent et pensent à ça. Mes parents deviendraient fous de chagrin s'ils savaient…Ne prévenez pas la police. Je m'en remettrai sans ça. »

Cartman dissimula à grand peine un sourire de triomphe.

« Bien. On va faire comme tu veux Kyle. »

Il jeta un coup d'œil impérieux à Kenny. Le blond bouillait de colère, mais il finit par céder.

« D'accord Kyle. On ne dit rien. »

La discussion était terminée. Ils ne trouvaient rien d'autre à dire. Aussi ils ne dirent plus rien.

*

Quand la mère de Cartman rentra à la maison, vers 10 ou 11h du matin, la première chose qu'elle fit fut d'aller voir son fils.

« Alors mon poussin, vous vous êtes bien amusés hier soir? »

Il sourit.

« Oui maman. Je me suis beaucoup amusé. »

*

Les garçons ne sortirent pas de la journée, préférant jouer aux cartes et à des vieux jeux de société qu'ils avaient trouvés dans la grange. Il régnait entre eux une atmosphère de malaise. Même si Kenny s'efforçait parfois de détendre l'assemblée avec des blagues cochonnes, personne ne se sentait d'humeur à rire ou à profiter des vacances. Les vacances avaient de toute façon été complètement gâchées.

Kyle ne parla pas beaucoup pendant la journée. Il était renfermé sur lui-même, malgré les efforts de ses amis pour le faire s'ouvrir à eux. Quand ils voulurent relancer la discussion sur l'attitude à avoir après son viol, il devint même franchement agressif.

« Arrêtez de me faire chier avec ça! J'ai dit que je ne voulais pas en parler! »

Quand il réalisa à quel point c'était ingrat de sa part, il s'excusa platement. Ils ne lui en voulaient pas. Mais si Kyle voulait à toute force oublier, l'attitude inquiète et compatissante de ses amis ne faisait au contraire que lui rappeler qu'il avait été violé, un effet pervers. Comment pouvait-il leur dire de faire comme s'il ne s'était rien passé? De toute façon ils n'en étaient pas capables, ils étaient ses amis, et le fait qu'on avait attenté à son intégrité les touchait aussi personnellement. Kyle en était conscient, et il leur en était profondément reconnaissant, mais ça ne lui simplifiait pas la vie.

Stan se montrait le plus attentionné les trois. Evidemment il était son meilleur ami depuis toujours. Il ne quitta pas Kyle une seconde, l'entourant de son affection et exprimant silencieusement sa volonté de le voir se remettre de tout ça. Kyle s'en rendait compte, et avait peut-être tendance à chercher plus son réconfort auprès de lui que de Kenny. Stan ne pouvait tout de même pas s'empêcher de se demander s'il aurait réagi de la même façon en sachant que son meilleur ami était amoureux de lui et rêvait de lui faire l'amour. Ou en tout cas, qu'il en rêvait avant tout ça. Maintenant il n'osait plus se permettre de penser à ce genre de choses. Il voulait seulement aider Kyle à se remettre, même s'il ne savait pas comment faire.

A un moment au cours de l'après-midi, Stan insista pour poser un coton d'eau oxygéné sur la plaie que Kyle avait à la tempe. La dernière chose dont-ils avaient besoin, c'était que ça s'infecte. Kyle accepta et laissa Stan faire en silence. Quand il eut fini, Stan jeta un coup d'œil aux fesses de son ami. Il avait saigné de l'anus, et il avait encore mal quand il marchait. Est-ce qu'il y avait quelque chose qu'il pouvait faire pour le soulager? Sans vraiment penser à ce qu'il faisait, il glissa une main sous le pantalon de Kyle, avec la vague idée de le baisser pour regarder. La réaction de Kyle fut immédiate, il sursauta et se dégagea avec violence. « Non! »

Ils se regardèrent en silence. Stan se rendit compte de ce qu'il avait voulu faire et se sentit le dernier des imbéciles.

« Excuse-moi, je ne voulais pas…Je voulais juste vérifier si tu avais des blessures à cet endroit-là aussi…

-Je…Je ne crois pas, non. Ce n'est franchement pas la peine… »

Il n'acheva pas sa phrase. Stan rangea le flacon dans la pharmacopée en se sentant complètement idiot. Kyle le regarda faire sans rien dire. Quand ils sortirent de la salle de bain, le roux vint se placer près de lui.

« Excuse-moi d'avoir réagi comme ça. Mais je…je préfère qu'on ne me touche plus là si ça ne t'ennuie pas.

-Oui oui je comprends. Excuse-moi, c'est moi qui ait été bête… »

Réconciliés, ils rejoignirent les autres. Stan se sentait encore plus mal à l'aise que le matin.

Le soir tomba. Ils dînèrent avec Mme Cartman dans un profond silence. Liane, sans doute occupée à repenser au guide touristique, ne remarqua pas que les garçons étaient très silencieux, et couvaient Kyle du regard. Le roux en était horriblement gêné, et également énervé. Pourquoi ne pouvaient-ils pas le laisser en paix? Etaient-ils obligés de lui rappeler continuellement par leur inquiétude ce qu'il avait enduré? Parfois Kyle était tenté de les laisser en plan et de s'isoler dans sa chambre, mais il ne le fit jamais, conscient qu'en fait il avait vraiment besoin d'eux, et que rester seul ne l'aiderait pas du tout à oublier.

Quand ils allèrent se coucher, Stan accompagna Kyle dans sa chambre.

« Ca va aller?

-Oui, ne t'inquiète pas pour moi.

-Je sens bien que ça ne va pas Kyle. Tu ne veux vraiment pas en parler?

-Non, mais merci quand même. »

Kyle lui sourit, il appréciait vraiment la sollicitude de Stan. Contrairement à ce qu'il éprouvait en présence de Cartman ou Kenny, il se sentait bien avec lui, apaisé, comme si par sa présence son ami était capable d'éloigner les mauvais souvenirs qui le hantaient. Stan finit par lui souhaiter bonne nuit et par aller se coucher. Kyle ressentit comme un terrible manque quand il referma la porte derrière lui. Il lui sembla que sa chambre vide était plus froide, plus menaçante. Pourtant Stan était juste de l'autre côté du mur. Il s'efforça d'oublier ses idées noires et se déshabilla pour enfiler son pyjama. Il ne se rendit pas compte que Cartman l'observait par le trou dans le mur.

*

Il était aux alentours de deux heures du matin quand ils furent réveillés par un cri perçant venu de la chambre de Kyle. Stan bondit, sauta du lit, et se précipita dans la chambre de son ami en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

« Kyle! Kyle, tu vas bien? »

Il s'attendait presque à voir un inconnu masqué agressant son ami. Au lieu de ça il vit juste Kyle, assis dans son lit, les draps serrés contre sa poitrine, une expression de terreur pure dans le regard. Stan s'assit près de lui dans le lit et le saisit aux épaules. Le roux sursauta et le regarda comme s'il avait du mal à le reconnaître.

« Stan? C'est toi?

-Mais oui c'est moi! Qu'est-ce qui t'arrive? Tu as fait un cauchemar? »

Kenny apparut à l'embrasure de la porte, suivi par Cartman, puis par Liane Cartman, dont les yeux bouffis montraient qu'elle n'était pas encore très bien réveillé.

« Qu'est-ce qui se passe? » Marmonna-t-elle d'une voix endormie.

Kyle eut alors honte de lui et détourna le regard.

« Excusez-moi. J'ai fait un cauchemar…

-Oh. »

Sans ajouter un mot, elle retourna se coucher. Les garçons restèrent.

« J'ai cru que j'étais de retour dans la forêt… »murmura Kyle en guise d'explication.

Il se sentait honteux d'avoir réveillé ses amis, mais il avait quand même peur. Sa chambre lui semblait plus vide et froide que jamais. Le roux leva alors vers son meilleur ami des yeux implorants.

« Stan…tu veux bien rester avec moi cette nuit? »

Stan cilla, garda le silence une ou deux secondes, puis hocha la tête sans répondre. Kenny finit par s'en aller, de même de Cartman, qui jeta aux deux amis avant de partir un regard perçant. Ni l'un ni l'autre ne le remarquèrent.

Le lit était assez grand pour qu'ils y tiennent confortablement à deux. Stan se glissa sous les couvertures et s'allongea près de Kyle, en gardant néanmoins suffisamment ses distances pour que le jeune juif ne se sente pas mal à l'aise de cette proximité. Kyle baissa les yeux.

« Excuse-moi de te demander ça, murmura-t-il.

-Il n'y a pas de problème! Répondit Stan à voix basse. Si tu veux, je peux même dormir avec toi demain soir, comme ça tu n'auras plus peur. »

Kyle réussit à esquisser un sourire reconnaissant. Il ferma les yeux et ne tarda pas à se rendormir, mais avant cela Stan réussit à l'entendre dire autre chose, d'une voix faible.

« Merci d'être là pour moi. »

Le cœur battant la chamade, Stan osait à peine respirer. Quand la respiration de Kyle se fit plus lente, et qu'il eut la certitude que son ami s'était endormi, il se détendit un peu. Ses joues avaient adoptées la couleur des pivoines. Il dormait avec Kyle! Il partageait le même lit que Kyle! Et à la demande de celui-ci qui plus est! Une sorte de ravissement incrédule envahit son esprit. Est-ce que ça voulait dire que Kyle éprouvait quelque chose pour lui?

A la faible lueur du clair de lune, Stan regarda attentivement Kyle, essayant de déceler en lui une marque quelconque d'amour ou de tendresse dans son sommeil. Il vit un jeune garçon de son âge, pâle, la bouche pincée d'angoisse dans son sommeil et le corps tendu comme un arc. Sous ses paupières baissées, il lui sembla apercevoir le scintillement de larmes retenues. La main qu'il avait posée sur son oreiller était crispée. Pas de marque d'amour, non, rien que de la peur et de la honte.

Stan se sentit alors profondément dégoûté de lui-même. Comment osait-il s'occuper de son entichement de gamin quand son meilleur ami, après avoir été violé par un inconnu, ne recherchait auprès de lui que du réconfort et de l'affection? Un sale égoïste, voilà tout ce qu'il était. Comment Kyle pourrait-il aimer quelqu'un capable de pensées aussi minables? Furieux, Stan s'efforça de chasser ces pensées malsaines de sa tête et se reconcentra sur son ami.

Il semblait si petit, si faible, si vulnérable en cet instant, endormi près de lui. Où étaient passé sa volonté, la force de ses conviction, son tempérament de feu? Stan le regarda comme s'il ne l'avait jamais vu avant, découvrant à chaque seconde de nouveaux détails qui lui montrait que, sans le moindre doute, son ami était ressorti changé de ce qui lui était arrivé. A la pensée de l'inconnu qui avait osé profaner cet être si doux et si généreux, Stan sentit la haine l'envahir. Mais la haine disparut vite, remplacé par l'amour.

Il leva une main hésitante et la posa sur celle de Kyle. Elle était chaude. Il se permit de légères caresses du bout du doigt, sans quitter des yeux son ami endormi. Le roux ne réagit tout d'abord pas, puis fronça les sourcils dans son sommeil et retira sa main. Stan resta immobile, puis poussa un soupir. Sa vue se troubla un instant, mais il se reprit vite.

« Je n'ai pas le droit de me lamenter sur mon sort, pensa-t-il avec fougue. Kyle a besoin de moi. Je dois l'aider à se remettre, à reprendre confiance en lui. Et puis…peut-être qu'un jour…je pourrai lui faire reprendre confiance en l'amour. »

L'audace de ses pensées lui coupa le souffle, mais à peine les eut-il formulées qu'il sut que c'était exactement ce qu'il voulait. Que Kyle reprenne confiance. Qu'il oublie toute cette histoire. Et qu'un jour peut-être, il n'aie plus peur qu'on le touche. Pour commencer une nouvelle histoire, avec Stan. « Oui, se dit Stan, s'il pouvait m'aimer comme je l'aime, je suis sûr que je parviendrais à le guérir. »

Il ignorait si c'était réalisable, mais Stan était bien décidé à essayer. Il allait le faire. Et tant pis si c'était de l'égoïsme ou de la manipulation. Il était certain qu'il pouvait y arriver.

Il jeta un dernier coup d'œil à Kyle, son Kyle, qu'il aimait plus que tout au monde. Poussé par l'audace, il se pencha en avant et, prenant bien garde à ne pas le réveiller, il posa ses lèvres sur son front. Elles effleurèrent la peau blanche une brève seconde, lui laissant dans la bouche un goût à la fois délicieux et amer. L'esprit apaisé, Stan posa enfin sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux, savourant jusqu'à l'arrivée du sommeil le goût de l'amour sur ses lèvres.