Chapitre 6: Erreur fatale

Plusieurs jours se passèrent de la même façon. Kyle n'acceptait qu'à grand renfort de persuasion de sortir de la maison, terrifié malgré lui que celui qui l'avait agressé ne refasse surface. Ce ne fut que quand Cartman commença à traîner un couteau à cran d'arrêt sur lui que le jeune juif consentit à sortir dehors pour jouer au base-ball. Mais même dans ces cas-là il ne pouvait pas s'empêcher de jeter continuellement des petits coups d'œil inquiets autour de lui, surtout en direction de la forêt.

Stan dormait tous les soirs avec son ami. Même s'il ne se passait absolument rien entre eux deux dans ces moment-là, Stan savourait ces instants, et il en était honteux. Il était profondément heureux d'être avec Kyle, et de partager avec lui des moments qu'il n'offrait à personne d'autre, mais en même temps il se sentait honteux de profiter de la vulnérabilité de son ami pour ses propres désirs. Même si ces désirs n'avaient rien de répréhensibles, au contraire il aimait Kyle de tout son cœur, et aspirait plus que n'importe qui à le voir se remettre.

L'idée qu'il avait eu de guérir Kyle de ses peurs par la force de ses sentiments était de plus en plus présente en son esprit. Il se demandait s'il devait se dévoiler à Kyle. S'il lui disait qu'il l'aimait, pas comme un ami, mais beaucoup plus fort que ça, peut-être que Kyle trouverait plus de force et de courage pour surmonter cette épreuve. Ou alors est-ce que ce serait trop d'émotions à la fois? Stan hésitait encore, mais au fur et à mesure que les nuits passaient et que Kyle rapprochait sans s'en rendre compte son corps du sien pendant son sommeil, le brun avait fini par conclure que le risque valait la peine d'être couru. Il se décida une nuit, alors que la question le tourmentait tant qu'il ne trouvait pas le sommeil. Il allait le faire. Il allait avouer ses sentiments à Kyle, dès que l'occasion se présenterait.

Elle se présenta le lendemain soir. Après le dîner, Liane Cartman était encore partie rejoindre le guide touristique, et Kenny et Cartman étaient monté à l'étage faire eux seuls savaient quoi. Stan et Kyle se trouvaient donc tous seuls dans la cuisine. Ils parlaient longuement tous les deux, de choses que Kyle ne confiait qu'à lui, et seulement parce que le temps qui passait lui permettait d'avoir un peu plus de recul sur sa situation. Ce soir-là, il était question du fait que Kyle ne pouvait pas s'empêcher, dès que quelqu'un le touchait sans le faire exprès à certains endroits, de sursauter et d'esquisser un geste de fuite.

« Parfois, confia Kyle d'une voix basse, je me sens idiot de réagir comme ça avec vous. Après tout, je sais bien que ça ne peut pas être l'un de vous trois qui m'ait fait…une chose aussi horrible. Vous êtes mes amis, vous m'avez soutenu pendant tout ça, même Cartman à sa manière il m'a soutenu. Pourtant c'est plus fort que moi, dès que quelqu'un s'approche d'un peu trop près, j'ai peur, et je m'imagine des tas de choses qui pourraient arriver et… »

Sa voix se brisa et il ne put achever sa phrase. Stan le vit s'essuyer discrètement les yeux du plat de la main. Il prit une ou deux secondes pour réfléchir, puis décida de tenter le tout pour le tout.

« Tu sais Kyle, commença-t-il d'une voix hésitante, je crois que je connais un moyen pour que tu ailles mieux. »

Le roux redressa la tête et se tourna vers lui.

« C'est vrai? Dis moi quoi.

-Le…Le problème en fait, c'est qu'après ce qui t'es arrivé, tu as peur maintenant que si quelqu'un te désire, il te fasse du mal. C'est bien ça? Ou alors je suis à côté de la plaque? »

En réalité Stan était réellement à côté de la plaque mais Kyle ne pouvait pas lui expliquer tout ce que son viol avait éveillé comme terreurs en lui. Comment Stan aurait-il pu comprendre la perte de contrôle de sa vie? Son impuissance totale? L'impression qu'il n'était rien de plus qu'un objet, un jouet entre les mains d'un individu qui le tenait totalement à sa merci? Le sentiment que son corps, qui avait jusque là fait partie de son intimité autant que son esprit, avait été souillé, profané, pénétré par quelqu'un qui prenait plaisir à le briser, à lui faire comprendre qu'il n'était rien du tout? Kyle était incapable de mettre des mots sur ce qui était une impression vague au fond de son cœur, et de toute façon Stan n'aurait pas pu le comprendre. Aussi il acquiesça sans conviction.

« Oui c'est ça.

-Donc je me disais…il faudrait que tu reprennes confiance en toi, et en les autres. Et pour ça le mieux ce serait que…Stan hésita une seconde. Ce serait que tu essayes l'amour avec une personne en qui tu as totalement confiance, une personne que tu aimes, et qui pourrait t'aider à surmonter tout ça. Et une fois que tu seras avec cette personne, tu te rendras compte qu'en fait ce n'est ni douloureux, ni contraignant et tu…enfin…tu comprends ce que je veux dire? »

Kyle garda les yeux fixés sur son verre, le visage impénétrable. Stan, dont les joues commençaient à rougir atrocement, eut peur d'avoir dit quelque chose de stupide.

« Tu…tu trouves ça idiot?

-Non, répondit Kyle en relevant la tête. Non ce n'est pas idiot. Mais le problème c'est qu'il n'y a absolument personne en qui j'aurais assez confiance pour ça. Je veux dire, je n'ai jamais vraiment cherché à draguer les filles, comme toi et Kenny vous faites. Et après ce qui s'est passé, j'en ai encore moins envie.

-Et bien…il y a moi. »

Le cœur de Stan battait la chamade, ses joues étaient brûlantes. Il fixait Kyle avec une expression d'espoir et de terreur dans le regard. Le roux lui jeta un regard lassé, apparemment sans se rendre compte de rien.

« Stan, tu es mon meilleur ami, et je t'aime énormément. Mais malheureusement à ce niveau-là tu ne peux rien faire pour moi. »

Stan réalisa que Kyle n'avait pas compris ce qu'il cherchait à lui dire. Il était horriblement embarrassé, mais s'obligea à continuer, conscient que s'il ne le faisait pas maintenant jamais il n'y arriverait.

« Je crois que je pourrais t'aider. Parce que moi…Moi je t'aime pour de vrai. »

Kyle lui jeta un regard vide.

« Quoi? »

Il n'avait toujours rien compris!

Stan voulut dire quelque chose, mais les mots se bloquaient dans sa gorge avant qu'il les prononce. Kyle le regardait avec surprise se démener avec ses sentiments, sans rien comprendre à ce qui se passait. Pourquoi Stan était-il aussi rouge? « Qu'est-ce qui t'arrive Stan? »

Le brun sentit que la situation lui échappait. Mortellement gêné, il ne savait plus quoi faire pour se rattraper. Kyle se pencha vers lui, une inquiétude sincère dans le regard.

« Ca ne va pas Stan? »

En désespoir de cause, Stan fit la seule chose qui lui vint à l'esprit, et qu'il devrait amèrement regretter plus tard: il se pencha vers Kyle, saisit son visage entre ses mains et posa ses lèvres sur les siennes.

Kyle fut tellement interloqué qu'il ouvrit des yeux ronds. Il mit un moment avant de réaliser ce qui se passait, et quand il réalisa, le choc fut encore plus fort. Stan l'embrassait! Le brun avait des lèvres chaudes et douces, qui s'entrouvrirent légèrement. Il savait comment faire, il avait de l'expérience en la matière. Le jeune juif était tellement stupéfait qu'il se laissa faire, pas encore complètement remis.

Mais un souvenir atroce lui revint en mémoire comme un éclair: une langue, chaude et baveuse, qui s'enfonçait dans sa bouche et étouffait ses cris de terreur. Ce fut comme s'il y était à nouveau. Il poussa un hurlement et repoussa avec violence Stan, qui s'écroula à terre et entraîna sa chaise avec lui.

Stan se releva et regarda son ami avec surprise. Kyle s'était levé et le fixait intensément, haletant. Il essuya vivement sa bouche avec sa manche. Il y avait de la terreur et de la haine dans son regard.

« Kyle…Pourquoi tu…

-Ne t'approche pas de moi! »

L'ordre claqua dans l'air comme un coup de fouet. Kyle était tendu, comme prêt à se sauver au moindre geste de Stan. Le brun, ne comprit pas la réaction de son ami et fit un pas vers lui.

« Kyle… »

Le poing du jeune juif le frappa avec violence à la mâchoire. Stan s'écroula à nouveau, et Kyle en profita pour s'enfuir de la cuisine. Il dévala les marches quatre à quatre, fonça dans sa chambre et la ferma à clé. Stan le suivit et frappa à sa porte.

« Kyle! Kyle ouvre-moi! Je t'en prie ouvre-moi! »

Kyle recula, les yeux fixés sur la porte. Quand son dos atteignit le mur, il se laissa glisser jusqu'au sol. Des larmes coulaient le long de ses joues, puis un sanglot jaillit de sa poitrine. Stan…Comment Stan avait-il pu lui faire ça? Pourquoi….Il éclata brusquement en sanglots et cacha son visage entre ses mains, le cœur plein d'une douleur terrible, pire encore que tout ce qu'il avait pu ressentir.

De l'autre côté de la porte, le jeune brun entendit son ami pleurer et cessa de l'appeler. Il comprenait avec horreur que sa déclaration n'avait fait qu'empirer les choses. La porte de la chambre de Kenny s'ouvrit, et le blond entra dans le couloir, suivi par Cartman.

« Qu'est-ce qui se passe? »

Il entendit les pleurs venus de la chambre de Kyle et vit Stan, appuyé contre la porte, la tête baissée et l'air misérable. Il avait un gros bleu sur la joue. Kenny fronça les sourcils.

« Stan? »

Le brun releva la tête. Il avait l'air si malheureux que Kenny sentit un frisson lui parcourir l'échine.

« Je crois que j'ai fait une bêtise… »

*

« Nom de Dieu Stan, j'arrive pas à croire que tu puisse être aussi con! »

La voix de Kenny était forte, remplie de colère. Stan, la tête baissée, accepta la réprimande en silence. Cartman ne dit rien, mais ses yeux froids ne quittaient pas une seconde Stan, et frémissaient d'une colère retenue.

Complètement désemparé par la réaction de Kyle, Stan n'avait pas fait d'histoire pour se rendre dans la chambre de Kenny et raconter à ses deux amis ce qui s'était passé. Si la révélation de ses sentiments pour Kyle les avait beaucoup surpris, aucun d'eux n'avait cherché à commenter le fait. C'était seulement quand il avait parlé du baiser que Kenny s'était levé du lit, furieux.

« Tu l'as embrassé? Kyle te raconte à quel point il a du mal à se remettre de tout ça et toi tu ne trouves rien de mieux à faire que de l'EMBRASSER? Bordel de merde Stan, t'es complètement dingue!

-Je ne pensais pas à mal, gémit Stan. Je voulais juste…

-Tu ne pensais pas à mal? Mais putain, réfléchis un peu! Kyle a été violé! Il est mort de trouille! Il s'en faut de peu pour qu'il se sauve en courant à chaque fois qu'on le touche quelque part! Et toi tu t'es dit que la meilleure chose à faire dans cette situation, c'était de le tripoter?

-Je ne l'ai pas tripoté. Je l'ai juste embrassé.

-C'est exactement la même chose! Tu aurais pu lui arracher ses vêtements, Kyle aurait eu la même réaction! Il n'a absolument rien compris à tes histoires d'amour et de confiance, tout ce qu'il a compris quand tu as fait ça c'est que tu avais envie de le baiser! Tu t'imagines peut-être que c'est comme ça qu'on aide les victimes de viols? »

Stan ne répondit pas. Il avait l'air si pitoyable que la colère de Kenny s'en alla comme elle était venue. Il se rassit à côté de Stan.

« Ecoute…tu as fait une énorme connerie ce soir, d'accord? Il va falloir que tu rattrapes ça si tu ne veux pas perdre l'amitié de Kyle. »

Kenny ne précisa pas qu'il n'était pas sûr que sa boulette soit rattrapable, Stan était déjà assez mal comme ça.

« Comment je vais faire? S'exclama Stan, les yeux embués. Comment je vais pouvoir lui faire comprendre que j'ai jamais voulu lui faire de mal? Je voulais…Je voulais juste l'aider!

-Ah ouais? Dit soudain Cartman d'une petite voix grinçante. T'es sûr qu'en fait t'avais pas tout simplement envie de profiter de son état pour assouvir tes fantasmes? »

Si les yeux de Kenny avaient pu lancer du feu, Cartman serait mort carbonisé à la seconde même. Le gros s'en rendit compte et haussa nonchalamment les épaules.

« Je pense que c'est ce que doit s'imaginer Kyle, c'est tout… »

Stan gémit et cacha son visage entre ses mains. Il était au bord des larmes. Kenny maudit silencieusement ce gros connard et ses répliques blessantes, s'agenouilla devant Stan et posa ses mains sur ses épaules, un peu comme il avait agit avec Kyle quelques jours auparavant.

« Kyle est ton meilleur ami Stan. Et tu es aussi le sien. Il ne peut pas laisser ce qui s'est passé gâcher toutes ces années d'amitié. Laisse-le se remettre de sa surprise. Quand il se sera calmé, tu iras le voir et tu t'expliquera tranquillement. Tu verras, ça va s'arranger. »

En vérité Kenny n'en était pas sûr du tout. Mais que Kyle se soit fait violé était bien assez, il n'avait pas besoin en plus d'un Stan rongé par le remord. Il préférait se dire que tout allait s'arranger. Ca devait se passer comme ça.

Les trois garçons se séparèrent. Stan alla se coucher dans sa chambre pour la première fois depuis des jours. Cartman alla silencieusement dans la sienne, et la première chose qu'il fit fut de regarder par le trou ce qui se passait de l'autre côté du mur. Il vit Kyle, assis sur son lit, les bras enserrant ses genoux et la tête entre les jambes. Il pleurait. Cartman sourit. Décidemment le destin était avec lui. Si Kyle et Stan ne se voyaient plus, c'était tout bénèf pour lui. S'il pouvait en plus trouver une astuce pour que Kyle s'embrouille aussi avec Kenny, il ne resterait plus que lui pour pouvoir approcher le juif. Et ensuite…Il ne poussa pas plus loin ses pensées, mais le frémissement qui gagna ses hanches parla de lui-même.

*

Stan avait passé la nuit à se préparer mentalement à la confrontation qu'il devait avoir avec Kyle. Il se leva très tôt, une boule de nervosité nouant son estomac. Il ne put rien avaler et attendit dans la cuisine que son ami entre prendre son petit-déjeuner. Kenny arriva peu de temps après lui, suivi par Cartman, mais Kyle ne vint pas. Stan attendit. Midi arriva, et il dut se rendre à l'évidence: Kyle ne viendrait pas.

Ils mangèrent avec Liane Cartman après avoir trouvé une excuse pour expliquer l'absence de Kyle. Stan passa l'après-midi dans sa chambre, à guetter le moindre bruit dans la chambre de son ami. Après des heures d'attente, perdant patience, il alla frapper à sa porte.

« Kyle? Tu es là? »

Pas de réponse.

« Kyle, je sais que tu es là! S'il te plait, ouvre-moi! On doit parler! Crois-moi, je ne voulais pas te faire de mal, je te le jure sur tout ce que tu veux. »

Il continua ses supplications pendant une bonne vingtaine de minutes. En pure perte. Ce fut Kenny qui le persuada d'arrêter.

« Ca ne sert à rien Stan. Laisse-moi faire. »

Le blond prépara un vitesse un plateau avec des sandwiches et une bouteille d'eau, ordonna à Stan et Cartman d'aller voir ailleurs s'il y était, et alla frapper à la porte avec son chargement.

« Kyle? C'est moi Kenny. Je t'apporte à manger, tu dois avoir faim. »

Il précisa quand même le point le plus important.

« Je suis tout seul. Stan et Cartman sont partis dehors. Tu me fais entrer? »

Il attendit longtemps, tellement qu'il se demanda si ça servait à quelque chose ce qu'il faisait. Mais il finit par entendre le bruit de la clé qu'on tourne dans la serrure, et la porte s'entrouvrit, révélant un visage pâle et des yeux verts scrutant avec méfiance le couloir.

Quand il fut persuadé que Kenny était seul, Kyle ouvrit plus grand la porte pour le faire entrer. Le blond murmura un remerciement, chercha du regard un endroit où poser son chargement, et finit par tout mettre sur le lit. Kyle le regarda faire en silence. Quand Kenny s'assit sur le lit, le roux prit la parole tout de suite après.

« C'est Stan qui t'a envoyé?

-Non. Je suis venu de mon propre chef. Tu dois savoir pourquoi.

-Pourquoi? »

Kenny poussa intérieurement un soupir. Décidemment Kyle n'allait pas lui simplifier la vie.

« Parce que Stan m'a raconté ce qui s'est passé. Ecoute, je sais qu'il a été très con de te dire ça maintenant, crois-moi, je suis le premier à le reconnaître. Mais tout de même…Tu ne crois pas que ta réaction est un peu…disproportionnée?

-Disproportionnée? Répéta Kyle de la même voix froide. Stan a avoué qu'il avait envie de me baiser.

-Non, il a dit qu'il t'aimait. Le reste c'est toi qui l'a conclu.

-Stan n'a pas envie de me baiser alors?

-Et bien…Peut-être que si. Mais avant ça, il t'aime. Tu peux me croire, je sais qu'il est sincère, et qu'il ne veut que ton bonheur. Il ne te ferait jamais de mal.

-Et donc tu voudrais que je me conduise comme avant avec lui, que je restes seul avec lui, que je le laisse dormir avec moi encore? Là tu rêves! Je ne veux plus le voir.

-Tu n'as pas besoin d'en arriver là Kyle! Supplia encore Kenny, qui prenait conscience que rien de ce qu'il pourrait dire ne ferait changer Kyle d'avis. Tu pourrais déjà juste accepter qu'il te parle! Tu sais qu'il se sent vraiment mal depuis que tu l'as repoussé?

-Ah oui? Et moi je devrais me sentir comment en sachant que mon meilleur ami veut coucher avec moi? »

Kenny ne sut pas quoi répondre.

« Et puis au fond qu'est-ce que j'en sais? dit Kyle. Je ne sais pas qui est le type qui m'a violé cette nuit-là. Ca aurait très bien pu être lui après tout… »

Kenny sursauta, n'en croyant pas ses oreilles.

« Attends, tu n'es pas sérieux? Tu ne crois quand même pas que Stan pourrait être ton violeur?»

Kyle garda un visage totalement imperméable, ce qui fit apparaître une expression de pur choc sur le visage de Kenny.

« Kyle, ce n'est pas possible…Tu ne peux pas le soupçonner de ça.

-Je te l'ai dit, je n'en sais absolument rien. Et c'est pour ça que je ne veux plus qu'il m'approche. Maintenant va t-en. Laisse-moi tranquille. »

Encore stupéfait, Kenny ne put rien faire d'autre qu'obtempérer. Il sortit sans ajouter un mot, et Kyle sut en le voyant que sa première réaction serait d'aller tout raconter à Stan.

« Il va aller dire à Stan que je crois que c'est lui mon violeur? » réalisa soudain Kyle.

Un profond sentiment d'horreur s'empara de lui, et il se leva instinctivement, comme pour se précipiter derrière Kenny afin de lui demander de ne pas répéter ce qu'il venait de dire. Mais au lieu de ça il resta immobile, médusé par ce qu'il venait de faire.

« Ce n'est pas possible…Je n'ai quand même pas…je ne le pensais pas sérieusement? Je sais parfaitement que Stan ne me ferait jamais ça! En plus il n'aurait jamais pu me porter sur son dos jusque dans la forêt. Je sais bien que ce n'est pas lui!»

Alors pourquoi avait-il cru bon de dire ça à Kenny?

Pourquoi refusait-il si obstinément que Stan l'approche?

Comment Stan prendrait-il la nouvelle quand il saurait?

A cette pensée, Kyle poussa un gémissement et tomba à genoux. Mais qu'est-ce qui lui arrivait enfin? Comment pouvait-il se montrer aussi dur, froid, égoïste? Et envers Stan! Il se releva aussitôt et se dirigea vers la porte, dans l'intention d'aller voir Stan pour lui demander pardon, mais il s'arrêta à peine arrivé à la porte. Que pourrait-il lui dire en fait? Comment réagir? Pourrait-il seulement le regarder sans penser à ce que le brun voulait en réalité?

Ca avait été le plus gros choc de sa vie de comprendre que Stan était amoureux de lui. Mais cette notion d'amour et de beaux sentiments n'était qu'une vague idée, un idéal de cinéma ou de roman, quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti. Il en avait rêvé bien sûr, mais sans jamais l'éprouver lui-même, au point de se demander si c'était bien tel qu'on le racontait. Aussi quand Kenny lui disait que Stan l'aimait…il était incapable de saisir vraiment ce que ça signifiait.

Par contre, quand il se disait que Stan voulait coucher avec lui, ça il savait parfaitement de quoi il s'agissait. Un peu trop bien même. Et c'était pour ça qu'il l'avait repoussé avec une telle violence. L'idée que Stan puisse lui faire la même chose que ce que cet inconnu lui avait fait lui donnait la nausée. Il ne voulait plus jamais revivre ça. Plus jamais. Ni avec Stan, ni avec personne. Surtout pas avec Stan. Une partie de son esprit, celle qui était encore capable de raisonner logiquement, et qui peut-être voulait encore croire aux contes de fées, lui souffla que Stan ne lui ferait jamais de mal, même s'il couchait avec lui. Mais cette voix n'avait pas la moindre réalité à son sens. Quand on couchait entre hommes, il y en avait un qui mettait sa bite dans le cul de l'autre…Kyle avait expérimenté. Il était hors de question qu'il recommence.

Ces pensées lui traversèrent l'esprit en quelques secondes à peine. Il retira sa main de la poignée de porte, hésita, et finalement tourna à nouveau la clé dans la serrure pour fermer la porte. Le déclic l'atteignit presque physiquement. Il alla ensuite s'allonger sur le lit, la tête pleine de pensées contradictoires. D'un côté, il détestait Stan d'avoir trahi la confiance qu'il mettait en lui en ces instants si sombres. De l'autre, il se détestait de se montrer si dur. Mais comment trouver une attitude acceptable? Kyle ne le savait pas. Il ferma les yeux, s'efforçant de ne pas repenser aux souvenirs si douloureux qui venaient à nouveau le tourmenter.

*

Stan croyait avoir touché le fond, mais il venait de se rendre compte que ce n'était pas le cas.

« Attends, tu déconnes là?

-Non pas du tout. Je ne pense pas qu'il croyait sérieusement à ce qu'il disait mais…mais enfin, c'est ce qu'il a dit.

-Mais que…mais il…c'est…c'est du délire. Je n'ai jamais… »

Stan fut incapable de finir sa phrase. Encore sous le choc, il glissa sa tête entre ses mains. Kenny, l'inquiétude compatissante incarnée, ne rajouta rien de plus. Quand à Cartman, il était littéralement paralysé d'horreur. Kenny s'en étonna brièvement, mais oublia très vite le gros lard pour reporter toute son attention sur ce pauvre Stan. Décidément les emmerdes n'arrêtaient pas pour lui. Il avait espéré que Kenny ramènerait Kyle à de meilleurs sentiments à son égard. Il avait vraiment cru que le blond pourrait l'aider. Et au lieu de ça, il lui apprenait que Kyle se demandait si ce n'était pas lui le fumier qui avait abusé de lui.

Cartman sentit pour la première fois un autre sentiment que la jubilation et le désir prendre possession de lui depuis qu'il avait violé Kyle. C'était de la peur. Une peur profonde, noire, possessive, qui menaçait de lui faire perdre ses moyens et sa raison. Il savait pourtant qu'il n'avait rien à craindre pour le moment. Mais le fait était qu'il s'était cru en sécurité à partir du moment où il avait fait disparaître toutes les preuves physiques de son méfait. Il ne s'était pas une seconde imaginé que Kyle pourrait le soupçonner simplement parce qu'il était lui.

« Arrête de flipper abruti! Se sermonna-t-il. Kyle ne te soupçonne absolument pas! Il n'a aucune raison de le faire! »

Certes…Mais s'il était capable de se demander si Stan était capable de le violer, alors il devait être capable de se demander si lui, Eric Cartman, en était capable également. Et Cartman savait qu'il faisait un violeur bien plus sérieux que cette malheureuse tarlouze, quels que soient ses sentiments vis-à-vis du juif. Qui plus est, les suspects ne se bousculaient pas au portillon. Beef Town n'était franchement pas l'endroit où on chercherait un pédophile dans le cadre d'une enquête de police. Ne serait-il pas plus logique de porter les soupçons sur un proche de la victime? Quelqu'un qui aurait des raisons de lui en vouloir, et qui ne brillait pas par sa moralité et ses scrupules? Cartman sentit un nœud lui comprimer l'estomac, et il dut faire un gros effort sur lui-même pour n'en rien montrer.

Heureusement pour lui, Stan détourna aussitôt l'attention en éclatant en sanglots déchirants. Kenny bien entendu se rapprocha de lui pour lui murmurer des paroles rassurantes. Le gros réfléchissait à toute allure. Que faire? Comment se sortir indemne de ce merdier? Cartman aurait voulu se fier à la chance comme il l'avait fait jusqu'ici, mais là c'était trop près. Et puis, même s'ils réussissaient à passer sans dommage la semaine qui leur restait à Beef Town, ils devraient rentrer à South Park après. Et le problème était que Cartman n'était pas sûr de pouvoir se contenir.

Ca faisait une semaine qu'il avait violé Kyle. Ca avait été quelque chose d'absolument extraordinaire, non seulement sa première expérience sexuelle proprement dire, mais en plus une technique de vengeance particulièrement ignoble vis-à-vis de Kyle. Il avait adoré ça au-delà de tous les mots. Et il mourrait d'envie de recommencer. Au début, il s'était contenté de se repasser en boucle la scène dans sa tête, mais à force elle avait fini par perdre de son éclat. Maintenant, ce n'était plus qu'un vague souvenir qui ne le faisait même plus bander.

Le problème était que Cartman voulait recommencer à tout prix. Il en crevait d'envie. Aussi risqué que cela soit, il aurait peut-être même essayé de s'introduire dans la chambre de Kyle une nuit s'il n'avait pas su que Stan et lui partageaient le même lit. La tentation était trop grande. Et Cartman savait que, même à South Park, il essaierait de capturer Kyle une fois de plus pour le violer. Il n'arriverait pas à s'en empêcher. Comment faire pour résister? Il n'y avait plus qu'une seule solution, et Cartman rageait de devoir en arriver là.

Il devait tuer Kyle.

Il y avait longuement réfléchi, et était parvenu à cette conclusion. Il ne pourrait pas résister à son désir pour Kyle. Et aussi, il savait qu'un jour il ne résisterait pas à l'envie de se montrer à visage découvert, pour que Kyle sache qui était cet homme qui le violait et le torturait. Alors à moins de séquestrer Kyle dans un endroit connu de lui seul, ce qu'il savait être un fantasme impossible à réaliser, il n'avait pas le choix. Les morts ne parlaient pas. Une fois Kyle mort, Cartman serait en sécurité, et en prime il pourrait conserver le souvenir des instants merveilleux qu'il passerait avec sa proie avant de la tuer. Car il comptait bien profiter encore un peu de son juif avant de s'en débarrasser. En profiter au maximum même.

Mais comment faire? Quand? Trouverait-il le moyen avant que l'un de deux connards ne prévienne la police? Et si Kyle changeait d'avis et portait plainte finalement? Que ferait-il ?

Stan finit par se calmer et essuya ses larmes. Son visage n'exprimait que du désespoir. Puis contre toute attente, une expression de haine pure déforma ses traits.

« Ce fils de pute…

-Quoi? Dit Kenny sans comprendre.

-Ce fils de pute…Qui a violé Kyle. Je veux le retrouver. Je veux lui faire payer… »

Pendant une seconde, Cartman eut peur que Stan ait fini par comprendre que le fils de pute qui avait violé Kyle se trouvait assis à moins d'un mètre de lui. Mais non, en fait son regard était vide. Il ne faisait même pas attention au gros lard.

« C'est de sa faute si Kyle est dans cet état, continua Stan. Tout ça c'est à cause de lui. Il va me le payer. On doit le retrouver.

-Qu'est-ce qu'on peut y faire Stan? Demanda Kenny. On n'est que quatre adolescents, ou plutôt trois puisque Kyle ne sort plus de sa chambre. On ne peut rien faire… »

« Putain non Kenny, supplia Cartman intérieurement. Ne le dis pas. Ne lui mets surtout pas cette idée dans la tête. »

« …On ne peut rien faire nous, poursuivit le blond. Mais si on veut retrouver cet enculé, on doit prévenir la police. Eux ils savent quoi faire dans ces cas-là. Ils ont des moyens dont on ne dispose pas. Si quelqu'un peut agir, c'est eux. »

« NON! Kenny je te hais! Connard de pauvre! Tu me le paieras! »

Stan regarda Kenny avec un certain étonnement. Il médita la proposition. Puis, à la grande horreur de Cartman, il acquiesça.

« Oui. Tu as raison. C'est ce qu'on aurait du faire dès le premier jour.

-Attendez un peu! S'exclama Cartman d'une voix qu'il espérait calme et ferme. Je vous rappelle que si on l'a pas fait c'est que Kyle ne voulait pas! On ne peut pas aller à l'encontre de sa volonté!

-Il ne voulait pas parce que tu lui as mis ces conneries dans le crâne gros lard!

-Et puis de toute façon, poursuivit Stan d'une voix absente, comme s'il se parlait plus à lui-même qu'au deux autres, ce n'est pas rendre service à Kyle de se taire. Il vit continuellement dans la peur depuis ce jour-là. Il n'ose même plus mettre un pied dehors si on n'est pas avec lui, et encore seulement parce que Cartman traîne une arme avec lui. Quand ce connard sera sous les verrous, Kyle pourra se dire que justice a été faite, et repartir à zéro. Oui, c'est la meilleure chose à faire… »

Cartman était au désespoir. Que pouvait-il dire pour les faire changer d'avis? Insister ne leur paraîtrait-il pas suspect? Il se creusa en vain la tête pendant les quelques secondes qui suivirent.

« On ira le plus tôt possible, poursuivit Stan d'une voix plus ferme. Dès demain matin même. On ira à pied jusque Beef Town, parce que je crois qu'il vaudrait mieux ne rien dire à la mère de Cartman pour le moment. Il y a un poste de police, je me souviens l'avoir vu le premier jour.

-Kyle refusera de venir, dit Cartman dans une tentative désespérée. Il ne veut déjà plus te voir Stan, alors si c'est pour aller raconter son viol, il n'acceptera jamais.

-Il restera à la maison alors, dit Stan. Tant qu'il reste à l'intérieur, je ne crois pas qu'il risque quoi que ce soit. Et nous pendant ce temps-là on ira à Beef Town… »

Hé là, une seconde! Pensa tout à coup Cartman. Serait-ce une perche que la tarlouze me tend sans s'en rendre compte?

« …et une fois là-bas, quand on aura prévenu un flic, on fera ce qu'il dira. Kyle nous en voudra peut-être au début, mais il finira par comprendre que c'était pour son bien. Enfin je l'espère… »

Les esquisses d'un plan se mirent en place dans la tête de Cartman. Il se détendit. Son soulagement était presque visible sur son visage. Il l'avait! Il avait trouvé un moyen! Un très bon moyen même! C'était risqué, mais pas impossible. C'était même relativement facile à mettre en place. Il dut s'empêcher de sourire avec triomphe.

« Je ne sais franchement pas si c'est une bonne idée Stan, dit le gros avec solennité, pour ne pas montrer la vraie nature de ses sentiments. J'ai plutôt l'impression que tu te venges toi plutôt que tu venges Kyle. Mais enfin puisque vous êtes décidés… »

Il prit une inspiration.

« Puisque c'est ce que vous voulez, allez tous les deux à Beef Town. Moi je resterai ici avec Kyle. De toute façon, je ne crois pas que ce soit une bonne chose de laisser Kyle tout seul. Enfin, il y aura ma mère, mais vu qu'elle ne sait rien on ne peut pas vraiment se fier à elle, et puis de toute façon elle s'esquive tout le temps pour aller baiser le guide touristique. Combien de temps il vous faudra pour faire l'aller-retour si vous allez à pied?

-Euh…La dernière fois on a mis dix minutes en voiture. Donc on va dire que le village est à dix kilomètres, ce qui a pied nous prendra…Mettons deux heures pour l'aller, puis le temps de raconter notre histoire…Ca va nous prendre longtemps.

-Si le flic nous ramène en voiture à la maison pour interroger Kyle lui-même, on mettra environ trois heures. Peut-être plus. »

Trois heures? Cartman crut sentir un poids s'envoler de ses épaules. Trois heures, c'était bien suffisant pour ce qu'il avait l'intention de faire. Il hocha la tête, et resta quelques temps la tête baissée pour ne pas montrer qu'il souriait.

« D'accord. Je ne suis toujours pas d'accord pour que vous préveniez la police, mais puisque vous y tenez…Je resterai ici avec Kyle, je vais essayer de le convaincre de sortir un peu de sa chambre tant que j'y serai. Et au moins, il ne pourra pas me reprocher d'avoir comploté pour exposer au monde son viol! »

Ca c'était certain…

Stan et Kenny acquiescèrent d'un même mouvement de tête. Maintenant qu'une décision avait été prise, et qu'il avait les moyens de contribuer à coincer le type qui avait violenté son meilleur ami et celui qu'il aimait, Stan semblait plus décidé, plus sûr de lui qu'il ne l'avait été les derniers jours.

« Pourtant tu viens de signer l'arrêt de mort de Kyle, Stan, songea Cartman. Je ne pourrai jamais assez te remercier pour ça. »