Chapitre 2
Edmund était presque certain que s'il ne faisait pas quelque chose, et vite, Susan allait probablement essayer de démembrer Lucy. Vu qu'il les aimait toutes les deux, cela ne semblait pas être une issue très agréable. C'est pourquoi il se mit rapidement entre les deux filles avec un grand sourire sur son visage. "Susan, ça te dirait de m'accompagner pour une promenade?"
Susan ne déplaça pas son regard furieux du visage désolé de Lucy. "Je n'ai vraiment pas le temps, Edmund..."
Une main gentille mais ferme, posée sur son bras, la stoppa au milieu de son excuse. Elle leva les yeux vers les yeux sombres d'Edmund. "Su. S'il te plaît. Juste une petite promenade."
"D'accord," grogna-t-elle, et se déplaça comme un ouragan vers le placard du hall pour prendre son manteau d'automne. Il faisait plutôt frais dehors, aussi le frère te la soeur s'assurèrent de porter leurs manteaux et écharpes lorsqu'ils sortirent de la maison et se dirigèrent vers le parc du voisinage.
Edmund offrit son bras à Susan, mais elle roula des yeux. "Je suis parfaitement capable de marcher sans l'aide de personne, Ed," répliqua-t-elle acidement, toujours fâchée de sa dernière dispute avec Lucy, qui était venu bien trop tôt après encore une autre dispute avec Peter. Susan se sentit directement mal; d'entre tout ses frères et soeur, Edmund était le seul qui ne semblait pas en avoir particulièrement après elle, et elle ne voulait pas chasser loin d'elle la seule personne avec qui elle pouvait vraiment parler quand elle était à la maison.
Elle n'aurait pas dû s'en faire. Là où Peter aurait sans doute été blessé de son rejet, ou Lucy été troublée, Edmund se contenta de hocher la tête et planta ses mains dans les poches de son manteau. Il savait qu'elle passait juste ses nerfs, et était prêt à être la cible de sa colère afin qu'elle puisse se refroidir en étant relâchée. Pour cette même raison, le début de leur promenade fut silencieux et court, Edmund laissait l'air piquant et le rythme pressé apporter un semblant de calme à sa soeur.
Au moment où ils arrivèrent au lac au milieu du parc, cependant, leur rythme s'était ralenti et Susan semblait respirer plus facilement. Un regard vers Susan avertit Edmund qu'elle se sentait un peu honteuse de sa conduite; mais elle lui lançait aussi des regards méfiants qui indiquaient qu'elle s'inquiétait de ce dont il voulait lui parler. Aussi le jeune homme introduit la conversation en demandant des nouvelles des amis de sa soeur, lui permettant ainsi de parler des choses de la vie qu'elle appréciait: être entre amis, aller à des fêtes, s'habiller avec de beaux vêtements.
Finalement, Susan se trouva à court de choses à dire et ils se retrouvèrent en plein silence de nouveau. Après un moment, Susan soupira. "D'accord, Edmund, dis le donc!" insista-t-elle, le ton de sa voix insinuant son énervement.
Edmund eut l'air vraiment étonné. "Dire quoi?"
"Tu penses que je devrais faire semblant avec toi et Peter et Lucy, participer à ce jeu de Narnia que nous avions l'habitude de jouer." C'était tout ce dont les disputes consistaient ces jours-ci, Susan prétendant que Narnia était un jeu, Lucy était bouleversée, Peter ne comprenais pas.
"En fait, je ne crois pas que tu devrais."
Ca, ça surprit Susan. Elle pouvait voir qu'il était tout à fait honnête avec elle, mais elle ne comprenais pas comment il pouvait avoir une opinion tellement opposée à celle de Lucy et Peter. Surtout Peter, vu que Edmund avait tendance à suivre l'exemple de son frère en tout. "Quoi?"
Edmund les mena à un banc et ils s'assirent. Son visage était sérieux, ses yeux clairs. "Je ne crois pas que tu doives croire que Narnia est réel."
"Mais... Lucy et Peter..."
Il haussa les épaules. "Lucy et Peter croient que Narnia est réel parce qu'ils ne peuvent concevoir aucune autre possibilité; ils ont trop de foi que pour ne pas croire. Je crois que Narnia est réel à cause de ce que j'ai appris là-bas, de comment j'ai changé à sa lumière. Mais ce changement n'est pas interdépendant avec la réalité du monde de Narnia, parce que j'ai trouvé la même chose ici. En croyant aussi en Narnia, cela rend la lumière que j'ai trouvé d'autant plus réelle." Edmund regarda vivement sa soeur. "Susan, tu n'a pas à croire en Narnia, pour précisément la même raison que nous ne pouvons pas y retourner: nous devons trouver Aslan dans ce monde."
Susan secoua la tête, s'appuyant sur le dossier du banc, ses bras croisés. "Aslan était juste quelqu'un que nous avons inventé, Edmund. Il n'existe pas."
Peter se serait enflammé face au blasphème, Lucy aurait peut-être pleuré. Edmund se contenta d'hocher la tête. "Peut-être que nous avons bien inventé un Lion qui parle. Peut-être que nous avons créé l'idée d'une Table de Pierre, imaginé qu'il est mort pour ma trahison et qu'il est ensuite revenu à la vie. Mais ne vois-tu pas, Susan? Même si tout cela était une histoire, c'est quand même arrivé. C'est arrivé ici. Et il n'est pas mort juste pour me sauver, il est mort pour sauver le monde entier."
Susan grimaça quand elle compris finalement ce à quoi Edmund faisait allusion. Elle aurait dû savoir que sa fréquentation de l'église aurait cette conséquence. Susan se leva, réarrangeant son écharpe autour de son cou, indiquant clairement qu'elle souhaitait partir. "Ca m'est égal que tu essaie de m'évangéliser, Ed. Même si je suis contente de voir que tu as compris que Narnia était partiellement inspiré par les histoires de la Bible que Maman et Papa nous racontaient."
Edmund fronça les sourcils, mais se leva quand même pour qu'ils puissent continuer à marcher vers la maison. "Ce n'est pas... Susan, ce n'est pas ce que je voulait dire. Narnia n'a pas été inspiré par les histoires de la Bible; elles sont semblables parce que Dieu a décidé d'agir de manière similaire dans deux mondes. Mais ce qui est important est que tu te rende compte..."
Susan se retourna vers lui, en colère. "Non! Je m'en fiche, Edmund. Je suis heureuse comme je suis. Je n'ai pas besoin d'être sauvée de quoi que ce soit, alors ne m'embête pas avec ça!"
Comprenant qu'insister à ce moment ne ferait que donner une raison d'exploser à son humeur versatile, Edmund décida sagement de s'empêcher de lui en parler plus longuement. Ils marchèrent le reste du chemin dans un silence presque complet, excepté pour une conversation superficielle sur le temps et leurs écoles. Juste devant la porte, cependant, Edmund l'arrêta. Susan lui envoya un avertissement du regard, mais il l'ignora. "Susan, s'il te plaît, promets-moi juste quelque chose."
"Quoi?" répliqua-t-elle.
Il glissa un petit livre relié de cuir hors de sa poche et le lui donna. "Prends le. Tu ne dois même pas le lire pour le moment. Juste... garde le pour quand tu en auras besoin." Il n'avait aucun doute pour lui qu'un jour elle aurait certainement besoin du livre. En fait, il avait le glacial pressentiment qu'elle en aurait besoin très bientôt.
Susan soupira en lisant les lettres d'or sur la couverture, épelant 'La Sainte Bible'. "Pourquoi dois-tu insister avec ça Edmund?"
Il sourit et posa un baiser sur ses cheveux; bien que plus jeune il était quand même plus grand que sa soeur. "Parce que le bleu est ma couleur préférée," dit-il simplement et il avança à travers la porte et entra dans la maison, sa soeur à ses côtés.
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Trois semaines plus tard, Susan entra de nouveau dans la maison assombrie, seule cette fois-ci. Elle enleva son chapeau noir et voilé et ses gants noirs. Son visage pâle était figé avec détermination alors qu'elle marchait résolument vers sa chambre et qu'elle pris la Bible là où elle l'avait laissée, oubliée, dans le tiroir de son bureau. Avec une sombre détermination elle passa à côté des fleurs qui lui avaient été envoyées "en condoléances pour sa perte" de la part d'une quantité de gens qu'elle connaissait à peine et dont elle se fichait éperdument. Debout devant la cheminée froide, elle y jeta le livre avec un grognement féroce. Des mains tremblantes prirent les allumettes sur la cheminée. Alors qu'elle en allumait une, les yeux rouges de Susan furent subjugués par la flamme tremblotante. elle hésita et, quand la flamme se rapprocha trop près de ses doigts, elle l'éteint vite. Elle jeta un regard furieux sur la cheminée, jeta les allumettes à terre et s'en alla en coup de vent, laissant le livre au milieu des cendres.
Tout les jours après celui-là elle accomplit le même rituel, tint l'allumette allumée au-dessus de la cheminée jusqu'au tout dernier moment avant de la souffler, incapable de se forcer à finir l'acte qui la libérerait de ses mots moqueurs. Je suis heureuse comme je suis. Je n'ai pas besoin d'être sauvée. Je suis heureuse comme je suis. A la place elle hurla, elle pleura, elle fixa le vide, insensible. Elle se désola et elle haït, haït le monde et Dieu et elle-même.
Et puis, un jour, elle se rendit compte qu'il n'y avait plus d'allumettes dans la boîte. Son rituel désormais impossible, son regard se perdit un moment avant qu'elle ne prenne une longue inspiration et ramasse le livre dans la cheminée. Susan le prit dans la chambre des garçons et s'assit au bureau d'Edmund. Elle sortit son mouchoir et frotta doucement les cendres et la suie sur la couverture, avant de l'ouvrir.
Le livre s'ouvrit aisément à une page bien usée. Des marques au crayons soulignaient un court verset. L'amour ne se plaît pas dans le mal mais se réjouit dans la vérité. Il protège toujours, espère toujours, persévère toujours. L'amour ne fait jamais défaut. *
Susan sentit un noeud se former dans sa gorge, mais elle secoua la tête pour essayer de la faire partir. Elle commença à fermer le livre, mais ses yeux vire un éclair de couleur qu'ils n'avaient pas vu auparavant à travers sa vision floue. Là, marquant la page, marquant le verset, marquant les derniers mots d'Edmund, était un long ruban d'un bleu indigo.
Elle le retira en tremblant de la pliure du livre. Il était un peu abîmé sur les bords, et froissé de façon permanente alors qu'elle le frottait entre son pouce et ses doigts. D'un mouvement rapide, Susan rassembla le ruban bleu dans son poing. Tout en le serrant contre sa poitrine, Susan pleura.
Note de la traductrice
*J'ai traduit le verset de la Bible directement de l'anglais. Je ne sais pas d'où il est issu et ne peut donc retrouver la traduction française. Enfin, sa signification est bien assez claire!
