2.
Le grand Pirate balafré s'en voulut infiniment des larmes qui coulaient sur les joues de son épouse.
- Je suis désolé, mais je ne voulais pas que tu l'apprennes par la voie officielle, par la visite de deux messagers Militaires à notre porte !
- Ils ne devraient malheureusement pas tarder, gémit Salmanille. Aucune chance pour qu'une opération de recherches, de secours…
Albator secoua négativement la tête.
- Ces Zones Galactiques sont bien trop dangereuses, d'où la présence du Pharaon pour que ce transport s'achemine de la façon la plus sûre possible, de nombreux autres cuirassés faisant de même ce qui explique qu'aucun n'avait d'appui à portée d'aide… Les nombreux débris prouvaient que le Pharaon a été mené à proximité de la destruction. Et si les Pirates l'ont emmené, il n'y a aucune chance de s'en tirer, pas avec un cuirassé dans cet état.
- Tu crois qu'une partie de l'équipage a pu… survivre ? souffla Salmanille.
- Sans connaître l'étendue des dommages… Non, je ne peux rien te dire pour te réconforter. Le Pharaon a disparu, corps et biens, Salma.
Depuis la passerelle de son cuirassé vert, sur le grand écran, Albator vit sa blonde épouse faire une mimique qui semblait indiquer qu'elle lui savait gré d'avoir fait l'impasse sur les inévitables cadavres dérivants, expulsés par les coques éventrées du Pharaon, récupérés par les navettes du Splendide afin d'être ramenés auprès des leurs.
Salmanille se racla la gorge.
- Algie s'est engagé en parfaite connaissance de cause. Il savait que cela pouvait arriver à tout instant… Il a certainement fait tout ce qu'il devait, jusqu'au bout. Reviens vite sur Terre, Albator !
- Je pousse les réacteurs à leur maximum.
- Je n'attendais que cet ordre, intervint Toshiro dans l'oreillette de son ami. Il n'y avait ici plus rien que nous puissions faire… Je suis désolé.
- J'arrive, Salmanille !
- Je préviens les enfants et…
- Oui, Salma ? jeta son mari alors qu'elle s'était détournée vers quelqu'un qui devait être venu lui parler hors champ de la caméra de communication.
- Deux visiteurs se sont présentés aux grilles du domaine. Ce sont des émissaires du QG de la Flotte terrestre. Et tout indique que Madaryne reçoit la même, en ce moment… Je dois y aller.
- Oui, soupira Albator en mettant fin à la communication.
Clio s'avança alors vers lui, alors qu'il enfouissait son visage dans son épaule pour laisser libre court à ses larmes, sans un mot de plus.
Alors que l'Arcadia fonçait à pleine vitesse vers la Terre, Albator s'était rendu à la salle du Grand Ordinateur, jetant ses appels à tous vents.
- Pouchy ! Léllanya !
Mais seul le cadet de ses enfants avait répondu à l'appel.
- Si j'avais pu te dire quoi que ce soit, papa, je serais venu sans que tu n'aies à hurler mon prénom, soupira le jeune homme blond.
- Je ne peux plus me contenter de mes déductions, des projections funestes du Pirate que je fus pour interpréter les actes de ceux de de ce temps… Pouchy, est-ce que tu perçois encore l'écho d'Alguérande ?
- Tu connais pourtant ma réponse, souffla Pouchy, les mains glissées dans les amples manches de la longue tunique qui le vêtait.
- Il me faut l'entendre, s'écria son père dans un sifflement aigu qui ne lui était pas du tout habituel !
- C'est donc à moi d'éteindre l'infime étincelle d'espoir en toi ? gémit Pouchy en se mettant à trembler.
- Oui, je te le demande, Pouch'.
- Il n'y a plus rien, papa…
- Merci, Pouchy. Et je suis désolé d'avoir infligé cette épreuve à tes vingt-deux ans…
- Algie aura à peine eu une petite année après ses trente ans, ce n'est pas juste !
- C'est ainsi. Ne te révolte pas, mon sage enfant. Nous allons tous devoir l'accepter, et nous aurons besoin d'être tous ensemble pour surmonter ces terribles moments. Et nous aurons à entourer Madaryne et ses petits… Est-ce qu'Alveyron ne ressens lui aussi plus rien de son papa ? reprit Albator dans un ultime sursaut. Eux deux ont toujours été les plus étroitement connectés !
- Alveyron est revenu de son séjour au ski avec un très mauvais refroidissement. Il est bien malade et hors d'état de percevoir quoi que ce soit. Ne le chargeons pas d'une responsabilité supplémentaire alors qu'il doit à présent savoir pour son papa.
- C'est moi l'irresponsable. Je nous ramène à la maison. Tu restes à bord, Pouchy ?
- Oui, mon papa. Rentrons chez nous, dans les pires conditions possibles.
Et du bout de son gant, Albator essuya les larmes qui mouillaient le visage de son fils blond.
