11.
La passerelle du Mégalodon était ronde, d'une aveuglante blancheur, les consoles également en semi-œufs, chacune accueillant un opérateur.
Son capitaine masqué d'argent se trouvait juste derrière eux, à peine surélevés avec ses propres consoles l'entourant, l'élévateur lui permettant de s'y installer dans le sol et l'y amenant par un accès privé.
Vagosse s'approcha du cercle de console et s'assit familièrement sur le dessus de l'une d'elles.
- Alors, maintenant que ta cible se dirige droit sur nous, quasi comme si tu lui avais fixé rendez-vous, me diras-tu pourquoi cette soudaine obsession pour un vieux Pirate alors que tu pourrais t'offrir des scalps bien plus prestigieux ! ?
- J'agis enfin pour mon compte. J'ai passé vingt ans à m'en donner les moyens, pour attirer l'attention de tous, pour devenir à mon tour une légende. Mon anonymat étant a contrario un élément primordial de ma réputation !
- Oui, j'avoue que ce fut une brillante idée, sourit Anténor.
Vagosse se pencha vers son capitaine et amant.
- Alors, pourquoi ce mythe sur le retour ? insista-t-elle. Oui, pourquoi, tout ?
Le Pirate masqué d'argent serra les poings.
- Je vais devoir le reconnaître au vu et su de tous. Autant que tu aies la primeur…
Le jeune homme eut néanmoins un profond soupir, détournant un instant sa prunelle verte. Il reporta ensuite son regard sur l'amazone toute vêtue de cuir grenat.
- C'est mon père.
- Pardon ? fit Vagosse, battant de ses longs faux cils en signe d'incompréhension.
- Le capitaine de l'Arcadia est mon père !
- Mais… Comment ?
- Une longue histoire. Je la lui servirai. Sous peu, nous aurons tout notre temps !
- Je serais vraiment curieuse de l'entendre, car j'ai le plus grand mal à l'avaler… Quoique, au vu des dernières semaines, cela apporte un éclairage plus cohérent ! Alors, l'autre, c'était…
- Le commandant du Pharaon était mon frère. Un de mes frères.
- Oups…
- Le frère puis le père, je sens que je vais bien m'amuser ! Ensuite, je reprendrai ce qui m'est dû. Après tout, je suis l'aîné !
- Je suis très curieuse d'assister à tout cela ! se réjouit Vagosse en regagnant son poste.
Mais avant de se rasseoir elle se tourna vers son capitaine.
- Quel est donc ton plan ?
- Tu verras, gloussa Anténor en souriant.
Lumineuse, Clio s'agitait comme une brindille sous la brise, plantée au milieu de la passerelle de l'Arcadia.
Agacé de son attitude et de son silence, Albator quitta son aire en hauteur et se dirigea vers elle.
- Accouche ! aboya-t-il en résistant à l'envie de la secouer d'importance, vu que – volontairement ou non – elle l'aurait envoyé valdinguer à l'autre bout de la salle vu qu'il aurait rompu le flot des émotions qui la submergeaient, la poussant à réagir d'instinct.
Après plusieurs exhortations, la Jurassienne clignota, mais même après toutes ces années, le grand Pirate balafré ignorait toujours si c'était un bon ou un mauvais signe, aussi s'abstint-il encore du moindre contact et il ne dit plus rien.
- Tout ce qu'a dit Toshiro a trouvé était la stricte vérité, lâcha-t-elle enfin. Mais il ne pouvait deviner le plus important.
- C'est-à-dire ?
- Une chose impossible… Quoique…
- Toi et tes énigmes. Un de ces jours, il faudra que je te torde le cou ! Tu as l'intention de m'en dire plus ?
- Je ne peux pas. Ça ne concerne que toi, et ce Fantôme. Toshiro t'a donné tous les indices mais ni lui ni toi n'allez aux conclusions, aussi insensées et affolantes soient-elles !
- Pourquoi refuses-tu toujours toute vérité directe envers moi ?
- C'est ton histoire, Albator, je n'ai pas à y interférer plus.
- Je trouve au contraire que moins tu t'immisces, plus tu provoques de turbulences !
- C'est ma nature.
- Et bien, je ne m'y fais pas !
- Bien sûr que si. Sinon, il y aurait effectivement longtemps que tu m'aurais ramenée sur Jura !
- Ne me tente pas…
- Je te devance, Albator, j'ai besoin que tu me prêtes un spacewolf pour que j'y retourne.
- De quoi ? ! glapit ce dernier. Hors de question, je ne peux plus me passer de toi, ajouta-t-il avec son habituelle illogique ! Pourquoi cette soudaine décision ?
- Jura est une planète végétale. Et la nature est pleine de ressources, j'aurais dû le faire depuis longtemps.
- Si tous les traitements médicaux n'ont rien pu pour Alveyron, je doute que tes herbes…
- Je crains qu'il ne reste plus beaucoup de choix.
- Tu m'as fait lire les courriers que Pline ton papa t'a envoyé. Il a déjà cherché, et n'a rien trouvé.
- Il a fouillé en scientifique. Moi j'aime Alveyron, tous ceux de ta famille !
Albator grimaça, presque cynique.
- Au vu des circonstances qui s'annoncent, il va s'agir de tout sauf d'amour ! siffla-t-il en quittant la passerelle.
